PARTIE I. CHAPITRE XLV
Là-de§sus, un des quatre valets s'écria : Si tout ceci n'est pas un tour concerté, je ne saurais me persuader que tant d'hommes de bon jugement comme sont ou paraissent être tous ceux qui se trouvent ici , puissent dire et soutenir que cela n'est point un bât, ni ced un bassin. Je pense donc qu'il y a du mystère làdessous, quand je vois défondre une opinion si contraire à Texpérience et i la vérit^' Je me voue au diable ^, nul homme vivant ne me fera croire que ceci n'est point le bassin d'un barbier et le bât d'un âne. Gé pourrait bien être celui d'une ànesse, dit le Curé. Autant vaut, répond le valet; il s'agit seulement de savoir si çh&t un bât ou si ce n'en est pas un comme vous le dites. Un des archers qui venaient d'entrer, et qui avait entendu toute la dispute , s'écria alors. tout en colère : Parbleu, ceci çst un bât comme mon père : celui qui dit ou 'a dit autre chose est ivre. Tu mens coounç un vilam, répond Don .Quyote. Et, levant sa lance, qu'il ne quittait jamais, il allait lui en décharger sur la tète un si grand coup, que, si l'arciier no. se fût mis à l'écart, il l'eût jéteadu.par terre. La lance se brisa contre le pavé; les autres archers, voyant ainsi maltraiter leur camarade, crient : Forcera la sainte hermandad! A ces mots, l'hôtelier, qu.i était membre de' la cœifrérîe, court au logis prendre sa verge et son épée, et revient prendre place à côté des archers. Les valets de don Louis entourent celui-ci , de crainte qu'il ne leur échappe dans la bagarte. Le barbier, voyant toute la maison en trouble, veut se saisir du bât Sancho en fait de même. Don Quijote met l'épée à la main, et fond sur les archers;' don Lou^ crie à ses gens de le quitter et d'aller secourir Don Quyot^ don Femand et Gardenio. qui le secondaient. Le curé criait, litiôtesse criait, sa fille se lamoitait, Marttorne pleurait; Dorothée était tremblante, Lucinde interdite, Clara évanouie. Le barbier gourmaitSaneho, Saaoho rouait de coups le barbier. Don Louis, qu'un de ses gens avait osé prendre par le bras, de peur qu'il ne s'enfuH, lui donne lin si grand coup de poing qu'il lui met les dents en sang : l'auditeur le défend." Don Fernand
* f^olo â toi (r arrpjde redondo), que, etc.
420 DON QUIJÔTE.
tenait renversé un des archers et le foulait aifx pieds; l-hôtelier grossissait sa voix pour crier : Secours à la sainte hermandad ! De sorte que, dans toute Thôtellerie, ce n'était que cris, kurlements, pleurs, confusion, épouvante, trouble, disgrâces, coups de bâton, coups de pied et sang répandu. Au milieu^de ce 'diaos,<de ce labyrinthe inextricable. Don Quijote fut retrouver 'daas sa mémoire qu'il était dans le cagàp d'Âgramant, au plus fiwrt de la discorde. Il s'écrie d'une voix qui fait retentir toute rhfttellerie : Que chacun s'arrête, quHl se calme, qu'il i^emette son épée au fourreau, qu'il m'écoute, s'a veut oonserVer la vie. Aussitôt tous s'arrêtent; il poursuit : Ne vous ai-je*pÉs dit,- seigneurs, que ce château est enchanté, et qu'une légion de diables y a fixé sa demeure? Pour vous le prouver, voyez comme la discorde, qui régnait au camp d'Agramant, s^st introduite en ces lieux et s'agite parmi nous : l'un combat pour l'épéé, l'autre pour le cfassval, celui-ci pourTaigle, celui-là pour un armet; tous nous combattons et nous ne hous entendons point. Approdiez, seigneur auditeur, et vous,' seigneur curé : que l'un deVousTeprésente le roi Agramant, Pautre le roi Sobrin, et mettez la paix parmi nous : car, par le Dieu tout-puissant, c^est une chose indigne que tant de gens de distinction que nous sommes s'entre-tnent pour des choses si légères. Les archers, qui n'entendaient rien au style de Don Quijote, et qui se voyaient maltraités par Gardenio, don Fernahd et les autres, ne voulaient point cesser le cpmbat. Le pauvre barbier ne demandait pas nûeux : la moitié de sa barbe avait été arrachée ohns la mêlée, et lé bât était tout rompu. Sancho, en écnyer jSdèle, s^était arrêté à la première parole de son maître; les valets de don Louis s'étaient apaisés, réfléchissant combien «l leur importait peu de ne le pas faire; l'hôtelier seul s'opiniâ- Crait à vouloir qu'on châtiât le fou qui troublait sans cesse sa maison. Enfin, tout s'apaisa : le bât demeura harnais jusqu'au jour du jugement, le bassin un armet, et Thôtellerie un château, dans Tesprit de Don Quijote. .
La paix étant rétablie, et tous redevenus amis à la persua-