PARTIE I. CHAPITRE XLVII
comme le prét^idait et Taj^rmait son mattre , n'était pas une vérité constante et sansr mélange d'illusion.
Il y avait déjà deux jours que cette illustre compagnie séjournait dans rhôtellcrie. Résolus d'en partir, et pour éviter à don Fernand et à Dorothée la peine de reconduire Don Quijote dans son village en continuant Thistoire de la reine M icomicona, ils avisèrent au moyen que le barbier et le curé pussent le ramener chez lui comme ils le desiraient, afin d'essayer de le guérir. Ce moyen fiit de s'entendre avec on charretier qui passait par là, pour conduire Don Qu^ote de la manière suivante. Vs construisirent une espèce de cage, formée de morceaux de bois oitrelacés, et capable de le contenir bien à l'aise. Quand elle fut faite, don Fernand , ses amis, les gens de don Louis , les archers, et l'hôte lui-même, se masquèrent et se déguisèrent dfi diverses manières, par l'avis du curé, afin de n^tre pas reconnus pour les habitants de l'hôtellerie. Gela fait ils entrèrent tous, en grand silence, dans la chambre de notre chevalier, qui dormait et se reposait de ses fatigues, bien éloigné dépenser à une telle aventure : ils le saisirent, lui lièrent fortement les pieds et les mains ; de sorte que, s'étant éveillé en sursaut, il ne piit se remuer, et resta tout interdit de voir * de si étranges figures. Aussitôt il lui vint en pensée ce que sa folle imagination lui représentait sans cesse : il prit toutes ces figures pour des fantômes du château enchanté, et se crut enchanté lui-même, puisquMl ne pouvait ni se mouvoir ni se défondre.'Amsi, tout arriva comme l'avait prévu le curé, qui conduisait toute la machine. Sancho, seul de tous les assistants, ccmservaît la même figure et son bon sens ordinaire : quoiqu'il ne fftt pas bien éloigné de partager 4a folie de son mattre, il ne hissa pas de reconnaître toutes ces figures déguisées; mais il n'osa pas ouvrir la bpuche jusqu'à ce qu'il sût où tendait la surprise faite à Don Quijote, et sa captivité. Celui-ci, non plus, ne disait mot, attendant la fin de sa disgri^ce , qui se termina de cette manière. On apporta la cage et on l'y enferma. On la cloua assez fortenftnt pour que toué ses efforts ne pus-
seut rébranler; puis ils là chargferent sur leurs épaules; et, lorsqu'on le sortit de sa cbambre, une voix -fornudaUe se 'fit entendre , aussi forte que put k donner le barbier, non celui du bat , mais l'autre, qui proféra ces paroles :
«0 chevatier de la Triste Figure ! ne t'afflige pas de ta captivité : elle est nécessaire pour mettre plus tôt fin à l'aventure dans laquelle t'a engagé ton grand courage; elle s'achèvera lorsque le terrible lion de la IMaoche et la blanche colombe du Toboso ne formeront plus qu'un seul être, après avoir courbé leurs tètes altières.sous le joug heureux de rh]rménée. De cette union sans pareille , sortiront et brBleront ft la lumière du monde de braves lionceaux dont les griffes égaleront celles de leur valeureux père. Ces événements arriveront avant que celui qui poursuit sans cesse la nymphe fugitive ait visité deux fois «dans son cours rapide les brillantes images de la voûte étoilée. Et t»i, le plus noUe , le plus soumis desr écuyers qui ait jamais porté glaive au côté, barbe au menton, odorat au nez, ne t'afflige point de voir ainsi conduire , sous tes yeux , la fleur de la chevalerie orrante: bientôt, s'il plait au Créateur du monde, tu te verras tellement élevé, dans un poste si éminent, que tu ne te reconnaîtras pas , et les promesses que t'a foites ton bon seigneur ne seront point vaines. Je te certifie, au nom de la sage Mentironistne , que tu seras payé de ton salaire, cormne tu le verras par lefait. Suis les traces du valeureux et enchanté chevalier : car il convient que tu l'accompagnes jusqu'au point où vous devez vous arrêter tous deux. Gomme il ne m'est pas permis de dire autre chose , adieu ; je m'en retourne où je sais bien.»
Aux derniers mots de cette prophétie , le barbier raiforça sa voix, puis il l'affaiblit par degrés, avec tant d'art, que ceux qui •connaissaient la tromperie furent tentés de la prendre pour «ne réalité. Don Quijote se consola avec les promesses de l'ora- >cle : il en avait parfaitement saisi le sens , et* voyait qu'on lui promettait d'être uni par les saints nœuds d'un mariage légiiime avec sa bien-aiimée Dulcinée dtf Toboso ; que de cette