PARTIE I. CHAPITRE XLVII
fit ainsi deux lieues en silence, et on se trouva dans un vallon, où le charretier voulait faire repattre ses bœui^ ; mais le barbier, après avoir pris l'avis du curé, conseilla d'aller un peu plus avant, parceque, derrière un coteau qu'on voyait, se trouvait une autre vallée où l'herbe était plis épaisse et meilleure. On écouta son avis , et l'on continua de marcher. . En ce moment , le curé tourna la tète , et vit derri^e lui six ou sefyt hommes à cheval , bien équipés , et qui les eurent bientôt atteints, parcequ'ils n^étaient pas soumis à RdlBre grave et posée des bœufs ; ils avaient , au contraire , des mules de chanoine, et voulaient se hâter d'arriver pour prendre du repos à une hôtellerie distante environ d'une lieue. Ces cavdia*s eurent bientôt atteints les gens dn paisible cortège; ils les saluèrent avec courtoisie, et Tuu d'entre eux , chanoine de Tolède , et le maitre des autres, apercevant cette singulière procession du chariot, les archers, Sancho, 'Rossinante, le barbier et le curé, mais surtout voyant Don Qu^ote en cage , ne put s'empêcher de demander quel était cet homme que l'on menait ainsi; il imaginait, à voir les archers, que ce ne pouvait être que quelque fameux voleur ou antre criminel, dont le châtiment appartenait à la sainte hermandad. Un des archers, auquel il s'adressa, lui répondit : Seigneur, c'est à ce chevalier luimême à vous apprendre pour quelle raison on le conduit ainsi : car nous n'èn*savons rien* Don Quijote, entendant ces propos , se mit à dire : Seigneurs chevaliers , êtes-vous versés dans la science de la chevalerie errante? En ce cas , je vous entretiendrai de mes disgrâces ; mais si vous ne Têtes pas, il est inutile que je me fatigue à vous les conter. En ce moment , le barbier ' et le curé, voyant que les voyageurs étaient en conversation avec Don Quijote, s'approchèrent afin de pouvoir répondre sans découvrir leur ruse. Cependant, le chanoine répondit â Don Qu^ote ; En vérité, frère, je connais mieux les livres de chevalerie que les Petites Sommes de Yillalpando ^ : ainsi,
1 Summuias. Gaspard Gardillo de ViUalpando, natif de Ségovie , ftit un IhéologieD'très estimé de son temps, et envoyé par son sourerain an concile de Trente, où il se distingua par son érudition.
s'il ne tient qu'à cela, vous pouvez me communiquer «tout ce que vous désirerez. A la main de Dieu, repartit Don /^uyote; sachez donc, seigneur chevalier, que je 'me trouve enchanté dans cette cage par la ruse et la jalousie de méchants enchanteurs : car la vertu est plus vivement persécutée des méchants qu'elle n'est aimée des gens de hien. Je suis chevalier errant , ^on pas de ceux que la renonunée n'adopta jamais pour éterniser leurs noms, mais hïea un de ceux qui, malgré l'envie, en dépit de tott «e que la Perse a produit de mages , l'Inde de brachmanes, l'Ethiopie de gymnosophistes , gravera son nom dans le temple de l'Immortalité , pour servir, dans les siècles futurs, d'exemple et de véhicule aux chevaliers errants , dans la route qu'ils doivent suivre, s'ils veulent parvenir au faite de la gloire. Le seigneur Don Quijote dit vrai, reprit le curé : il est enchanté sur ce char, non pour ses fautes ou ses péchés, mais par la malveillance de ceux que hlesse la valeur, qu'offense la vertu. Vous voyez, seigneur, le chevalier de la Triste Figure, dont peut-être vous avez entendu parler ; ses grands travaux, ses exploits mémorables seront gravés sur le ^ronze, éternisés par le marbre, malgré les efforts de l'envie pour en ternir l'éclat, et de la malice pour les ensevelir dans l'oubli. Le chanoine, entendant parler du même style, et le prisonnier et celui qui était libre, pensa faire de surprise le signe de la croix : il ne savait où il en était, et tous ceux qui raccompagnaient n'étaient pas moins émerveillés que lui. Sancho , qui s'était approché pour entendre la conversation , voulant éclaircir l'affaire, se mit à dire : Seigneur , pensez-en bien ou mal, la vérité est que mon seigneur Don Quijote est enchanté comme ma mère : il a son jugement entier, il boit, il mange, il fait ses nécessités comme les autres hommes, et comme il les faisait hier avant d'être dans cette cage. Cela étant, comment voudra-t-on me persuader qu'il est enchanté? J'ai d'ailleurs ouï dire à nombre de personnes que les enchantés ne mangent , ne dorment ni ne parient, et mon maître, si on ne l'interrompt, parlera plus que trente procureurs. Puis , se retournant du côté, du