PARTIE I. CHAPITRE XLIX
menteurs, damnables, inutiles à l'État; que j'ai mal fait de les lice, plus mal de les croire, et aussi mal que possible de les imiter , en me vouant à la dure profession de cheyalier errant qu'ils enseignent. Vous me niez qu'il ait jamais existé d'Amadis de Gaule ou de Grèce , ni aucun des autres chevaliers dont ces livres font motion ? C'est au pied de la lettre , comme vous venez de l'exprimer, dit le chanoine. — Vous avez ajouté que c^ livres m'avaient fait le plus grand tort, puisqu'ils m'avaient 6té le jugement et Sût enfermer dans uue-geMe; que je ferais mieux de m'am^od^ , de changer de lecture et de chœsir des livres plus vrais, qui m'instruiraient et m'amuseraient davantage?—Précisément— Eh bien, moi, je suis convaincu que c'est vous qui êtes sans jugement, qui êtes enchanté, puisque vous avez pu proférer tant de blasphè»iies contre une chose avérée, si accréditée dans le monde que cdui qui la nie, comme vous feites. Abrite la même peine que vous voulez infliger à ces livres qui vous déplaisent. Vouloir persuader qu'il n'exista jamais d'Amadis , ni aucun des autres cbevaMers dont les livres rapportent les aventures , c'est prétendre que le soleil n'édaire pas, que la gelée n'est point froide. Qui osa*ait soùtmr (pie l'aventure de Finfante Floripe et de Guy de Boui^^ogne est controuvée ? que celle de Fier'4-Bras sur le pont de MantiUe^ arrivée du temps |te Gharlemagne, est fausse? Je jure Dieu qu'elles sont aussi vraies qu'il est maintenant jour. Si c'est , un mensonge, c'en est un aussi quei'histoire d'Hector, d'AdûUe, de la guerre de Troie , des douze pairs de France et du roi Artus d'Angleterre, présentement métamorphosé en corbeau, et attend:U à tout m(Hnent dans son royaume. Autant vaudrait dire que l'histoire de Guérin le Pauvre et celle de la conquête du Saint-Gréal sont fausses ; que les amours de don Tristan et de la reine Iseult, celles *de Genièvre et de Lancelôt, sontapocryphes. Il existe encore des personnes qui se souviennent presque d'avoir vu la duègne Quintagnone, qui fût la plus renommée d'Angleterre p^ur déguster le vin; cela est si wai que je me rappelle que ma grand'mère, du côté de mon père.
me disait, en me montrant une duègne à grandes coifiBes : Vois, petit, elle ressemble à la dame Quintagnone. Elle la connaissait donc , ou dff moins elle avait vu son portrait. Peut-on nier que rhistoire de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne soit vraie , quand on voit encore aujourd'hui dans Farsenal royal la cheville avec laquelle Pierre gouvernait le cheval de bols cpii remportait dans les airs? Cette cheville est un peu plus grosse qu'on timon de diarrette; tout auprès est la selle de Babieça; et à'Roncevaux on voit le cor de RolMid, long comme une so^ Uvè. Voilà ce -qui prouve qu'il a existé douze pairs, des Pierre deProvence, des Gid et d'autres chevaliers coureurs d'aventures, conune.on dit. Osez donc me nier aussi que le vaillant Portugais Juan de Merle fut chevalier errant, lui qui voyagea en Bourgogne , combattit , dans la cité d'Arras , le fameux seigneur de Ghamy, nommé Moïse Pierre, et depuis, dsips celle deBâle, Henri de Rcmestan, sortant vainqueur et plein de gloire de ces deux entreprises! Et que direz- vous des défis qu'acceptèrent , contre les fils du comte de Saint-Pol qu'ils vainquirent , Pedro Barba* et Gutîerre Quixada, dont je descends en ligne droite et masculine? Niez-moi donc aussi que don Feruand de Guevara alla chercher les aventures en Allemagne, où il, combattit messire George , chevalier deja maison du duc d'Autriche ! Traitez' de fables les joutes de Suero de Guignones del Paso, les entreprises de Moïse-Louis de Falees contre don GonzalodeGusmaû, chevalier castillan, et une foule d'autres exploits de chevaliers chrétiens de ce royaume ou de royaumes étrangers ; tout cela est si vrai , si authentique , que, je le répète, pour le nier, il faut avoir perdu la raison!
Le chanoine écoutait avec étonnement ce mélange de vérités et de mensonges que faisait Don Quijote, et ne pouvait se lasser d'admirer la connaissance qu'il avait 5e tout ce qui peut avoir rapport à la chevalerie errante. Il lui répondit : Je ne puis nier seigneur, qu'il n'y ait du vrai dans ce que vous venez de dire, surtout en ce qui concerne les chlevaliers errants espagnols. Je vous accorde même que les douze pairs de France ont