‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 30 sur 278 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Seconde sortie de Don Qoijote.

Ils en étaient là, quand ils entendirent Don Quijote qui criait dans son lit : Ici, ici, valeureux chevaliers, c'est ici qu'il faut montrer la vigueur de vos bras : voilà les courtisans qui emportent tout Favantage du tournoi. Pour accourir 9u bruit, on n'alla pas plus loin dans l'examen des livres, et Fon croit bien que la Carolea ^ , Léon d'Espagne ^ ^ et les Faiis de l'empereur, ouvrage de doa Louis d'Avila ^ , qui devaient sans doute être là, souffrirent sans examen la peine du feu. Leur sen*

* Lai lagrimas de Angelica, por Lui* Barahona de Soto, 1586. C'est cet aimable poète /{ue Cervantes introduit dans la Galatée soos le nom du berger Lanso.

* La Caroieay poème sur les Tictoires de Charles-Qûnt, par Geronimo Sampere, Valence, 1560, in-8o.

8 Léon d'Espagne, poëme enoctayes par Pedro de La Vecilla. Salamanque, 1586^ in-8<>. Ce poëme a vingt -neuf chants.

* Ce poëme n'est point de Luis Avila, comme le dit Cervantes, mais de Luis Zapata, qui le composa entre lâ^et 1528, époque de sa mort.

tence eût peut-être été moins rigoureuse si le curé les avait vus. Don Quijote était levé quand ils arrivèrent prte de lui, et continuait se^cris et ses extravagances, donnant de tous côtés de. grands coups d'estoc et de taille, et tout aussi éveillé que vÉj. s'il n'eût jamais dormi. Ils l'entourèrent de leurs bras et le mirent de force dans son lit. Après s'être un peu calmé, il se tourna du côté du curé et lui dit : Certes, seigneur archevêque Turpin, c'est une grande honte à ceux que nous nommons les douze pairs délaisser ainsi, sans plus d'efforts, emporter la gloire du tournoi aux courtisans, après que nous antres aventuriers en avons eu tout l'honneur trois jours de suite. Calmezvous, compère, dit le quiré, Dieu permettra que Te sort change, et ce qu'on perd aujourd'hui se peut regagner demain. Ne pensez inaintenant qu'à votre santé; vous devez être étrangement fatigué, si même vous n'êtes blessé.' Blessé, non, dit Don Quijote, mais pour moulu et foulé, sans aucun doute; parceque ce bâtard de Roland m'a roué de coups avec le tronc d'un chêne, par jalousie de ce que je lui dispute seul la gloire d'être le plus vaillant : mais je perdrai le nom de Renaud de Montauban si, malgré tous ses enchantements, il ne me paye aussitôt que je pourrai sortir du lit. Pour l'heure, qu'onm'apporte à déjeuner ; je sens que c'est de cpioi j'ai le plus besoin dans la circonj^nce : quant à ma vengeance , qu'on m'en laisse le soin. Cest ce que riu fit,; on lui donna â manger, après quoi il se rendormît, laissant chacun émerveillé d'une si grande folie. Cette même nuit , la gouvernante brûla tous les livres qu'on avait jetés dans la cour, et tout ce qui s'en trouvait dans* la maison ; il y en eut tels de détruits qui méritaient sans doute d'être conservés éternellement ; mais leur mauvaise destinée et la paresse du juge ne le permirent pas : ainsi fut vérifié le proverbe qui dit que l'innocent paye souvent pour le coupable.

Un des remèdes qu'imaginèrent le curé et le barbier contre la maladie de leur ami fut de murer la porte du cabinet où étaient ses livres , afin qu'il ne la trouvât plus quand il se lèverait , espérant que l'effet cesserait avec la cause et qu'on dirait

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