‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 64 sur 278 · PARTIE L CHAPITRE XV. IW · texte numérisé non relu

PARTIE L CHAPITRE XV. IW

si soumis à lear nouveau seigneur, qu'on n'ait à craindre d'eux quelque entreprise pour brouiller les choses, et, comme l'on dit, tenter de nouveau fortune, 11 est donc nécessaire que le. nouveau seigneur ait du jugement pour-savoir gouverner, et du courage pour attaquer .et pour se défendre en toute occurrence. J'aurais voulu, repartit Sancho, avoir ce jugement et ce courage dans l'aventure qui vient de nous arriver ; mais je le jure , foi de pauvre homme, des emplâtres vaudraient mieut que des discours. Voyez si vous ne pourriez pas vous lever pour aider Rossinante, qui nfe le mérite guère ; car c'est lui qui nous a valu tous les coups que nous avons reçus. Je n'auraîâ jamais cru cela de lui ; je le tenais pour aussi chaste et aussi pacifique que moi. On dit bien vrai, qu'il faut longtemps pour connaître les gens, et qu'il n'y a rien d'assuré dans la vi6. Qui eût dit que tout de suite, après ceâ grandes estocades que vous déchargiez l'autre jour sur ce malencontreux chevalier errant , il nous viendrait en poste cette tempête de coups de bâton qui est tombée sur nos épaules? Au moins les tiennes, dit Don Quijote, doivent être feitœ â de semblables ori^es; mais ]es miennes, accoutumées aux toHes blanches et fines, s'en ressentiront plus longtemjps. Si je ne m'imaginais, que dis-je, imaginais, j'en suis même certain, que toutes ces disgrâces sont attachées â la profession des armes , je me laisserais mourir ici de pur ennui. Mais, seigneur, répliqua l'écuyer, puisque toutes ces infortunes sont le fhiit de la chevalerie, dites-moi, arrivent-elles souvent , ou finisSentrelies dans un temps limité? Car il me semble que deux récoltes semblables nous mettront hors d'état de profiter de la troisième, à iiioins queiffi^u ne nous assiste. Apprends, ami Sancho, répondit Don Quyote,quelavie des chevaliers errants est sigette à mille éangers, mille mésaventures, et qu'il n'en Ont ni plds ni moins la puissance prochaine de devenir rois, empereurs, comme le prouve l'histoire que je possède de plusieurs d'entre eux. Sans la douleur que j'éprouve, je te parlerais de plasieorsqui, par la seule force de leurs bras, sont parvenus â la grandeur que je t'ai dit, et les mêmes se sont vus ,

avant ou depuis, en butte auiLmisères et aux calamités. Le vaillant Amadis de Gaule ne tomba-t-il pas au pouvoir de renchanteur Arcalaûs, son plus mortel ennemi? Et Ton tient pour certain qu'il lui donna plus de deux^çents coups avec les rênes de son cheval, après ravoir attaché à unç colonne dans la cour de son château. Un auteur peu connu, mais digne /le fol, rapporte que le che^ vaMer du Soleil ayant été attiré par tra^son sur une trappe qui s'enfonça sous ses pieds, dans un certain château, se trouva sous terre attaché par les pieds et les mains dans une profonde fosse, où d'abord on lui donna un lavement d'eau de neige et de sable; et si im sage de ses amis ne Feût secouru dans ce triste état, le pauvre chevalier s'en fût bien mal trouvé. Ainsi, je puis bien me rencontrer avec de tels compagnons, et ils ont reçu des affronts encore plus grand» que le nôtre. Il est bon que tu saches que les blessures faites avecles instruments que le hasard nous met entre les mains, ne font aucun affront au blessé, il est dit expressément dans la loi des duels, que si leeordonnier frappe quelqu'un avec la forme qu^il tient à la main, quoiqu'elle soit de bois, ainsi qu'un bâton, on ne dira pas poqc cela que le frappé ait reçu la bastonnade. Je te dis cela, Sancbo, afin que tu ne penses pas que, pour avoir été assommés* de coups par cette canaille, nou$^ soyons déshonorés; car les armes dont ils nous ont frappés n'étaient autres que leurs épieux, et pas im d'eux^ si je m'en souviens, n'avait estoc, épée oii poignard. Ds ne m'ont pas donné le temps d'y regarder , dit Sancho; j'eus à peine mis la main â mon épée, qu'ils me charpent^rent les épaules ^, et m'en donnèrent tant que les yeux et les jambes me manquèrent à la foto', et je tombai tout de mon long dans le même endroit où me voilà encore. Ce qui me met en peine, n'est pas de savoir $i les coups d'épieux m'ont fait un affront, c'est la douleur même de ces coups qui ne ^ont pas moins empreints dans ma mémoire que sur mes épaules. Avec tout cela, frère Sancho , reprit Don Quijote , je te répète qu'il n'y a point de souvenir que le temps n'efface , ni de douleur que la mort ne

^Santiguaron fat hombrojt.

Page 1