PARTIE I. CHAPITRE XV
dissipe. Et quel plus grand mal y a-t-il donc, répliqua Sancha, que celui que le temps peut seul effacer , ou qui ne finit que par la mort ? Si le nôtre était de ceux qui s'en vont avec une coiq>le d'emplâtres, enoore se ccmsolerait-on; mais tout Fonguent d'un hôpital ne suffirait pas à nous mettre en bonne voie. Laissera ces discours, dit Don Qu^ote, et tâchons tous deux de tirer des forces de notre faiblesae; c'est ce que je veux faire pourmon compte. Voyons en quel état est Rossinante : à ce qu'il me parait,' sa part n'a pas été la plus petite dans l'aventure. U ne faut pas s'en étonner, reprit Sancbo : n'est-il pas aussi chevalier errant? Mais ce qui me surprend, c'est de voir que mon âne ait été seul exempt de coups,tandis qu'il ne nous reste pas une côte entière. La fortune laisse toujours une porte ouverte dans le malheur pour laisser entrer le remède, refait Don Quyote ; cette pauvre bète suppléera au défout de Rossinante pour me;transporter dans qudque château où je puisse-être traité de mes Messures. Jci ne tiendrai à déshonneur une tdk monture; car il me sour vient d'avoir lu que le vieux Silène , le ptee noqririciar du joyeux Bacchus S était porté tout à son aise $ur on bel âne, quand il fit son entrée dans la ville aux cent portes. Qui, mais il était monté sur son âne, dit Sancho , et il y a bien de la diflH- . rence entre la posture d'un cavalier et celle, d*un homme étendu de travers comme un sac 3. Les coups que l'on reçoit dans les combats donnent de la gldre et non du déshonneur, reprit Don Quijote; ainsi, Pança, mon ami, ne me réplique plus ; essaye de te lever, mets-mai comme tu pourras sur ton âne, et sorUms d'ici avant que la nuit nous surprenne dans ce lieu solitaire. ' Mais ne vous ai-je pas ouï dire , reprit Sancho , que la coujtume des chevaliers errants est de dormir dans les champs, dans les déserts , et que c'est une agréable aventure pour eux? Ils en usent ainsi, dit Don Qujjote, cpiand ils ne peuvent faire mieux, ou quand ils sont amoureux; cela est si vrai, qu'on a vu tel chevalier passer deux ans entiers sur un rqcher, exposé au
^ £V alegr^ dios de là lita.
* Costal de batura 1 \m sac d'ordures.
soleil, ou àrobscurité,à toutes les intempéries du ciel, sans que sa datne en eût seulement connaissance. Un de T;enx-là fut Amadis, dans le temps qu'il se faisait appeler le Beau Ténébreux; il se retira sur la Roche-Pauvre , Où il passa huit ans ou huit mois , je ne sais plus lequel ; toijû^^urs est-il constant qu'il faisait pénitence pour je ne sais quel déplaisir qu'il avait reçu d'Qriane. Mais enfin, laissons cela , et achève avant qull arrive quelque disgrâce à Fane, aussi bien (Jpi'â Rossinante. Ce serait bien le diable, dit Sandio : çt poussant trente hâas, soixante soupirs, cent vingt blasphèmes et malédictions contre celui qui
l'avait conduit là , il se leva , demeurant pourtant ^ moitié chraiin courbé conmie un arc, sans pouvoir achever de se redresser. Dans cette posture pénible , il arrangea son âne , qui, profitant de la liberté de ceAb journée , s'était écarté tant soit peu; ensuite il fit relever Rossinante, tpii ne serait pas resté en arrière de Sancho et de son mattre, s'il avait pu parler et se plamdre.^ Enfin, Sancho mit Don Quijote sur l'âne, attacha Rossinaiite à la queue du grisou, et conduisant son convoi par le licou, se dirigea du côté où il crut trouver le grand chemin. Le sort, qui prenait soin de le favoriser, le lui fit découvrir au bout d'une petite lieue, puis une hôtellerie, que Don Quijote ne manqua pas de prendre pour un château, quoi qu'en pût dire soa écuyer ; celui*ei soutenait que c'était une hôtellerie, le dievalier que c'était un château, et la dispute dura si longtemps qu'elle n'était pas finie quand ils se trouvèrent à la porte, où Sandio entra, avec sa caravane, sans plus ample information.