HISTOÏKK DE DOUZE ANS
Le journal le Courrier de Paris venait de passer entre les mains de M. Clément Duvernois, avec M. Jules Ferry comme collaborateur. M, E. de Girardin qui, depuis sa sortie de la Presse, cherchait un journal qui consentît à lui prêter ses colonnes, fut accueilli à bras ouverts au Courrier de Paris. La Presse venait d'être suspendue, et Tespoir de racoler un grand nombre de ses lecteurs faisait de cette collaboration un excellent calcul. M. de Girardin chercha naturellement un thème qui pût frapper l'opinion, et il trouva celui de l'Empire avec la liberté.
Le premier article parut le 0 décembre ; il posait très nettement la question sur son véritable terrain. Cet article était intitulé : la Presse constitutionnelle, (( L'entrée de MM. Darimon, Hénon et OUivier au » Corps législatif, disait M. de Girardin, est le point » de départ d'une politique nouvelle qui peut se ré- )) sumer en ces termes : liberté par la Constitution, » liberté par les élections, liberté par Je suffrage uni- » versel, liberté enfin par l'opposition constitution- » nelle. — Opposition constitutionnelle, presse con- » stitutionnelle, ces quatre mots sont le programme » de la politique nouvelle. Cette politique laisse en » arrière tous les vieux partis, toutes | les vieilles » passions, toutes les vieilles rancunes, pour ne » s'attacher qu'aux idées et aux préjugés. »
Les articles de M. de Girardin furent réunis en brochure sous ce titre : l'Empire avec la liberté. Je dois confesser qu'ils eurent peu de retentissement. Ils exprimaient une idée trop juste pour qu'elle fut comprise. Ce n'est pas au miheu des luttes civiles qu'il faut parler aux partis le langage du sens commun ;
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ils n'écoutent jamais que les clameurs des passions. M. de Girardin devançait l'opinion de cinq ou six ans. Il n'en a pas moins eu le mérite de dire le premier tout haut ce que beaucoup de gens pensaient tout bas.
Il ne nous vint ni aux uns ni aux autres la pensée de nous inscrire en faux contre le rôle que M. de Girardin assignait à l'opposition. Ce ne fut pourtant pas faute d'être sollicités. Des amis effarés auraient voulu nous voir répudier le programme de V Empire avec la liberté. La seule idée que l'Empire pût devenir libéral les mettait hors d'eux-mêmes. Nous eûmes, en cette circonstance, le pressentiment qu'un malentendu ne tarderait pas à s'établir entre nous et un certain nombre de nos amis : évidemment on ne se rendait pas compte des obligations morales que nous imposait le serment que nous avions prêté. Notre tort, ce fut de ne pas nous expliquer tout de suite. Nous y aurions perdu la sympathie de quelques personnalités plus bruyantes qu'utiles; nous y aurions gagné d'être plus libres dans nos allures et d'avoir plus de force pour entraîner l'opinion. A coup sûr, nous eussions créé un courant que nous aurions été les maîtres de diriger à notre gré. Nos hésitations ne nous portèrent pas bonheur ; elles firent croire à du louche et à de l'équivoque dans notre conduite ; elles nous créèrent plus tard de véritables embarras.
Cependant il fallait songer au remplacement du général Cavaignac, qui était mort, et de MM. Carnot et Goudchaux, qui étaient démissionnaires pour refus de serment. Les collèges électoraux avaient été convoqués pour le 27 avril 1858.
Cette fois, nous n'eûmes pas à lutter d'influence avec un comité démocratique.
A l'ardeur de l'année précédente avait succédé une indifférence absolue. Si nous n'avions pas pris l'initiative, l'abstention eût été complète, et les candidats officiels n'auraient rencontré devant eux aucun concurrent. MM. Hénon, Ollivier et moi, nous nous constituâmes en comité électoral ; MM. Havin et Nefftzer nous prêtèrent encore une fois leur appui. M. Ollivier avait un secret penchant pour les hommes de 1848 ; sa préoccupation était de décider une des personnalités marquantes de cette époque d'entrer dans la Chambre ; il croyait par là clore la bouche à ses anciens amis, qui l'accusaient d'avoir, en prêtant serment à l'Empire, cédé à des visées ambitieuses. Il songea d'abord à M. Jules Favre et à M. Marie.
Le nom de M. Jules Favre s'imposait, en quelque sorte, do lui-même ; le grand orateur venait de remporter un immense succès avec sa plaidoirie en faveur d'Orsini. M. Ollivier fit quelques démarches auprès de lui et parvint à le décider. Le choix de M. Marie était moins heureux ; les ouvriers parisiens avaient conservé le souvenir de la dureté qu'il avait montrée à la veille des journées de juin ; c'était pourtant un excellent homme, de relations douces et faciles, et enclin à la conciliation. M. Ollivier prétend qu'on songea à M. Pejrat pour le remplacer ; je n'ai jamais entendu parler de M. Pejrat à cette occasion ; il est' probable que si son nom fut prononcé, il dut être écarté immédiatement. Au dernier moment, sur le refus de M. Marie, on inscrivit sur la liste le nom de M. Liouville, bâtonnier de l'ordre des avocats. Il
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jouissait au Palais d'une considération méritée, mais il était peu connu de la foule ; il ne fit point de profession de foi, ce qui ne contribua pas peu à écarter de lui les électeurs.
Parmi les hommes qui avaient le plus contribué à décider la masse électorale à se départir de la politique d'abstention et à adopter la ligne de l'opposition constitutionnelle, se trouvait un jeune avocat demeuré fort obscur jusque-là,
C'était M. Ernest Picard. Il était membre du conseil de surveillance du Siècle, et, à part une plaidoirie en faveur de Degré, le fameux pompier du 15 mai, il n'avait joué aucun rôle politique. Comme on l'a vu plus haut, sa conduite pendant toute la période électorale avait été aussi nette que possible ; je l'avais accompagné plusieurs fois au sein du comité Carnot, et je lui avais toujours entendu proclamer qu'en dehors de l'opposition constitutionnelle, la seule raisonnable, la seule féconde, la seule utile, il n'y avait de place que pour deux alternatives qu'il repoussait, l'abstention et la révolution.
Depuis que nous avions été élus, il ne cessait de nous encourager à persister dans cette voie ; parfois, M. Ollivier avait montré de l'hésitation ; M. Picard lui avait relevé le courage. Nous ne pouvions pas nous donner de meilleur coopérateur ; tout entre nous était commun, les idées, les tendances, la politique et, ce qui ne gâtait rien, les sympathies. On parla de M. Picard à M. Ollivier ; il trouva qu'en effet c'était un excellent choix. Mais la difficulté, c'était de le faire agréer à M. Havin, qui n'avait pas renoncé complètement à toute prétention pour lui-même.
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Un révplutionnaire imbécile, qui toute sa vie a fait de l'agitatioQ sans jamais arriver à se faire prendre au sérieux, M. Armand hé\y, s'était mis en tête de devenir candidat, et se remuait comme un diable pour arriver à ses fins.
Nous avions en outre contre nous le conseil de surveillance du Siècle, qui était à la dévotion de M. Havin, et qui se montrait mal disposé pour M. Picard, bien que celui-ci en fît partie. Nous tînmes bon et nous parvînmes à l'emporter : le nom de M. Picard figura sur la liste comme candidat de la cinquième circonscription. Mais il s'ensuivit un refroidissement entre nous et M. Havin ; nous fûmes un instant menacés de perdre l'appui du Siècle.
La liste définitive fut donc ainsi composée : M. Liouville, candidat de la 3^ circonscription ; M. Ernest Picard, candidat de la 5", et M. Jules Favre, candidat de la 6°.
M. Liouville échoua contre le général Perrot, qui avait commandé la garde nationalg de la Seine, en 1848. M. Jules Favre fut élu au premier tour de scrutin. M. Picard dut subir un ballottage ; il fut nommé le 10 mai 1858.
Ainsi se trouva formé ce fameux groupe des Cinq
qui eut l'insigne honneur d'être, pendant la législature
de 1858-1863, l'organe de l'opinion publique. Nous ne
nous étions cherchés ni les uns ni les autres , le hasard
nous avait réunis, et, si chacun de nous était descendu
J au fond de sa conscience, il y aurait rencontré bien
des causes de dissidence. Mais la nécessité d'abord,
'/puis la sympathie créèrent entre nous un lien qu'on a
|,bien souvent essayé de rompre sans pouvoir y réussir
LELECTION DKS CINQ âO
jamais. Nous sentions que nous avions une sorte de responsabilité commune, et que notre situation nous imposait comme un devoir impérieux le sacrifice de notre individualité. Cela se fit tout simplement, et sans qu'il y eût jamais entre nous un accord soit écrit, soit verbal.
Pourtant, dans notre union même, il j avait entre certains de nous des affinités plus intimes, MM. Ollivier et Picard étaient liés de longue date; ils se rapprochaient volontiers l'un de l'autre ; M. Ollivier exerçait sur M. Picard une influence qui ressemblait à de la fascination ; M. Picard s'était placé tout de suite en sous-ordre ; il ne voyait que l'avenir de M. Ollivier ; il travaillait avec ardeur à accroître son influence ; il s'était fait littéralement son très humble serviteur. Je n'avais pas tardé à être admis en tiers dans cette amitié ; mais au second plan. Nous formâmes ainsi parmi les Cinq une sorte de triumvirat. On ne me disait pas tout; beaucoup de plans s'élaboraient entre MM. Picard et Ollivier, . dont on ne me faisait qu'une communication discrète ; quand il s'agissait de dénouer une difficulté, c'était à moi qu'on avait recours. Je ne demandais pas mieux que de jouer ce rôle efî"acé. J'étais certain de reprendre mon influence dans les questions spéciales. C'est en efi'et ce qui arriva. Toutes les fois qu'un projet de loi relatif à des mesures économiques ou financières était présenté, c'était à moi qu'on s'en remettait du soin de préparer la discussion et d'attacher, comme on dit, le grelot.
Quand il s'agissait d'une grave question à résoudre et d'amendements à formuler, c'était chez M. Jules Favre que nous nous réunissions pour nous entendre
sur la marche à suivre. Mais le plus souvent, nous avions adopté entre nous trois la ligne de conduite que nous avions jugé être la meilleure, nous avions rédigé les amendements à l'avance. Au lieu de discuter, M. Jules Favre se perdait dans d'interminables causeries, où les souvenirs de sa vie politique tenaient la plus grande place ; l'heure venue de prendre une résolution, il se hasardait parfois à faire une observation, elle portait plus sur la forme que sur le fond ; il résistait peu, et nous étions toujours disposés à lui donner satisfaction, de sorte que nous arrivions vite à nous entendre.
M. Jules Favre a toujours été d'un caractère facile, cette àpreté qu'il apportait à la tribune disparaissait dans les rapports de la vie privée. Cet homme, qu'à sa dure et fière parole on aurait été tenté de prendre pour une barre de fer, était un roseau qui pliait au moindre souffle. Il n'avait ni volonté ni parti pris. Sa vie politique n'a été qu'une longue série d'entraînements, et si l'on en juge par certaines révélations, il en a été de même dans son existence intime. Pendant cinq ans, nous l'avons constamment dominé.
Plus tard, il nous a échappé, mais c'a été pour subir un autre joug, joug plus dur que le nôtre, puisque le malheureux orateur a été conduit, par des influences néfastes, à se faire le promoteur de la révolution du 4 septembre et à être ainsi l'instrument de la ruine de la patrie.
M. Hénon, lyonnais comme M. Jules Favre, était d'une autre trempe ; c'était un vieux révolutionnaire qui s'était trouvé mêlé aux troubles qui avaient suivi l'établissement de la monarchie de 1830. Il avait puisé,
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dans la fréquentation des housingots de cette époque, certains sentiments de défiance qui le rendaient peu commode dans les grandes occasions. C'était de lui que venaient le plus souvent les objections. Il est vrai qu'il ne les trouvait pas tout seul. M. Hénon avait conservé avec M. Carnot et ses amis des relations suivies. Il s'inspirait volontiers de leurs idées, et comme ces messieurs avaient gardé leurs rancunes, ils auraient été bien aises de nous créer des embarras.
Heureusement, M. Hénon avait une passion qui le détournait souvent de la politique; excellent botaniste, il s'était voué au culte des iris; pour avoir un oignon, il aurait fait le tour du monde ; il avait loué à Vaugirard un jardin, dans lequel il avait planté des iris, et il passait des journées entières à les admirer.
M. Hénon arrivait à nos réunions le plus souvent sans bien savoir de quoi il s'agissait ; il hasardait pourtant des observations, quand la solution proposée ne cadrait pas avec ses préjugés. Mais aussitôt qu'il voyait M. Jules Favre opiner dans notre sens, il finissait par se rendre. Le lendemain, il avait réfléchi, et il se montrait plus récalcitrant encore que la veille. Au moment du vote, il se laissait entraîner. Il lui est arrivé pourtant de ne pas céder et de manifester sa dissidence, en s'abstenant. A part ces occasions fort rares, M. Hénon ne nous a jamais causé d'embarras sérieux . *
Quand il s'agissait de nous entendre sur les résolutions à prendre, c'était, comme je viens de le dire, chez M. Jules Favrc que nous nous réunissions. Mais là n'était pas notre véritable centre d'action. C'était
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dans le petit appartement de M. Ollivier, rue Saint- Guillaume que nous rassemblions nos amis. Ils étaient peu nombreux, mais tous paraissaient décidés à nous suivre dans la voie que nous avions ouverte. On comptait parmi eux MM. .Taies Ferrj, Herold, Floquet, Hérisson, Dréo, Delprat, Roulleaux, etc. Ils étaient jeunes, ardents, et semblaient avoir adopté M. Ollivier pour leur chef de file. C'était de lui qu'ils prenaient le mot d'ordre. Attachés complètement à sa fortune, ils se montraient empressés et dévoués.
Quand M, Ollivier devait prendre la parole, ils envahissaient la tribune publique du Corps législatif ot ils l'encourageaient du regard et du geste ; à l'issue de la séance, ils l'attendaient à la salle des Pas-Perdus et l'applaudissaient jusqu'à la porte de sortie. Il se constitua ainsi, à côté des Cinq, un groupe déjeunes gens tout prêts à les seconder et aies appuyer auprès du public. Comme ils étaient fort assidus aux séances de la Chambre, et qu'on ne voyait qu'eux dans la tribune publique, on les désigna dans les journaux sous le nom d'auditeurs au Corps législatif.
L'élection du 27 avril 1858, où figuraient les noms ■ d'hommes de 1848, aurait dû ramener Proudhon aux idées qu'il avait exposées dans son livre : la Révolution sociale démontrée par le coup d'État. Elle produisit un effet tout contraire. Proudhon se rangea décidément du côté des abstentionnistes. 11 est vrai qu'il n'avait pas à se louer du gouvernement impérial; un ouvrage auquel il travaillait depuis plusieurs années {La Justice dans l'Église et dans la Révolution) venait d'être saisi et déféré au parquet. Il perdait ainsi le fruit d'un long labeur et il était menacé dans sa liberté.
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Il eût fallu une véritable abnégation pour se rallier, en face d'un pareil désastre, à l'opposition constitutionnelle. Cette nouvelle persécution avait éveillé chez Proudhon des sentiments de colère. Aussi, je fus fort mal inspiré en lui adressant, à la date du 30 avril, la lettre de condoléance suivante :
» Paris, 30 avril 18o8.
« Mon cher Proudhon,
» Permettez-moi de vous faire part du chagrin, mêlé de beaucoup d'autres sentiments, que j'ai éprouvé en lisant ce matin dans le Moniteur l'entrefilet annonçant la saisie de votre nouvel ouvrage. Absorbé par les travaux de la fin de la session, j'ai à peine eu le temps, quelque bonne envie que j'en eusse, de parcourir vos trois volumes. Mais le peu que j'en ai lu m'a prouvé que vous aviez mis là toute votre vie intellectuelle, que c'était votre testament politique que vous aviez écrit. Un livre pareil ne se refait pas. Je gémis pour notre pays, à qui il suffisait peut-être de la voix d'un honnête homme pour reprendre un peu d'élan moral, de la détermination à laquelle s'est arrêté le pouvoir. Comment n'a-t-il pas compris qu'il est plus facile de mener une nation chez laquelle le sentiment de la justice est profondément développé, qu'un pays auquel les ultramontains, coalisés avec les agioteurs, soufflent l'oubli de tous les principes conservateurs des sociétés humaines? S'il se trouvait trois juges qui
saisissent cette vérité si simple, votre cause serait triomphante.
» Mais se trouvera-t-il trois juges ?
» Votre ami tout dévoué bien que désavoué,
» Alfred Darimon. »
Ces derniers mots faisaient allusion à certains propos qui avaient été tenus par Proudhon, au milieu d'un cercle d'amis, sur mon entrée au Corps législatif. Comme 4'usage, on n'avait pas manqué de me les rapporter. Il s'en était suivi entre nous un refroidissement, à la suite duquel nous avions cessé de nous voir. C'était un tort de ma part. Si j'avais pris le parti d'aller m'expliquer avec Proudhon, il est probable que nous nous serions entendus. Mais j'étais piqué au vif; je me considérais comme atteint dans ma dignité de représentant du peuple, et je me renfermais dans une bouderie obstinée. Proudhon comprit le sentiment qui m'avait dicté ma dernière phrase, car il me répondit :
« Mon cher Darimon,
» Je vous remercie de votre billet de ce matin ; il me prouve que toute espèce de lien n'est pas rompu entre nous.
» Je ne garde pour vous aucun ressentiment.
» Aucune pensée de mésestime n'est entrée en mon âme, et comme j'espère toujours vous rendre bon témoignage, mes bons offices, si, dans la position où
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je me trouve, il m'est permis de parler ainsi, ne vous feront jamais défaut.
» Malheureusement je crois, pour des raisons toutes particulières, qu'il convient que nous restions désormais séparés. J'ajouterai, pour être franc jusqu'au bout, que, si votre ligne politique, appuyée en dernier lieu par d'illustres exemples et par trente ou quarante mille électeurs, n'a rien de personnellement reprochable, si même vous avez pu croire que je vous avais fourni moi-même des raisons plausibles de suivre cette ligne, cependant je suis convaincu qu'on pouvait faire plus et mieux que ce qui a été fait, et qu'à ce point de vue encore, il importe que notre insolidarité soit formellement accusée.
» C'est triste : les idées et les sentiments unissent les hommes ; les circonstances et la diversité des points de vue qu'elles font naître les désunissent. Il faut en prendre notre parti, puisque sans cela nous ne serions pas libres.
» Adieu donc, et faites de votre côté contre l'ennemi commun ce que je ferai du mien.
» Votre tout dévoué,
» P.-J. Proudhon. »
Quoique la forme en fût très adoucie, il n'y avait pas à s'y tromper. C'était une rupture. J'en fus douloureusement affecté et pendant longtemps.
Proudhon n'était pas seulement un ami politique pour moi ; j'avais pour lui les sentiments qu'un fils a pour son père. Il n'y avait pas pour le moment de tentatives à faire pour le ramener à une résolution moins
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sévère. Je le connaissais bien; je savais qu'il avait dû lui en coûter beaucoup pour se séparer de moi, et que précisément à cause de cela, la chose une fois faite, il ne reviendrait pas sur le parti qu'il avait cru devoir prendre. Je m'en remis au temps du soin d'opérer un rapprochement entre nous. Je ne me trompais pas ; au bout d'un an, il fut le premier à renouer nos relations d'autrefois.
A la vérité, il continuait à se montrer fort réservé avec moi sur le terrain politique, mais il était du moins plus disposé à m'encourager qu'à me blâmer. Dans ses brochures, toutes les fois qu'il avait occasion de parler de moi, il le faisait en termes qui, s'ils ne me donnaient pas satisfaction au point de vue politique, étaient du moins flatteurs pour mon amour-propre. Nous continuâmes ainsi à rester sinon alliés du moins unis jusqu'au bout. De mon côté, je me suis attaché à écarter tout ce qui de près ou de loin eût pu rappeler nos dissidences.
Proudhon n'a jamais parlé de moi qu'avec amitié; je me suis toujours exprimé sur lui avec déférence et respect. Il a pu, dans des circonstances où j'avais le droit de compter sur son adhésion, changer brusquement de ligne de conduite et par là me causer de grands froissements de cœur. J'ai dû m'incliner;mes sentiments sont restés les mêmes ; Proudhon sera toujours pour moi un maître vénéré.
Sije me suis étendu sur cet incident, c'est qu'on a essayé plus tard de se faire de ma brouille avec Proudhon une arme contre nous. Dans les partis, les moindres commérages ont leur importance. Nos adversaires, jaloux de l'influence que nous exercions
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sur l'opinion, cherchaient tous les moyens de nous nuire et de nous diminuer. Proudhon s'aperçut bien vite du rôle qu'on voulait lui faire jouer, et avec un désintéressement qui rhonore, il agit de telle façon que les malveillants comprirent bien vite qu'il n'était pas disposé à s'y prêter.
Le 14 janvier 1858, il y avait fête au Palais-Royal. Le prince Napoléon donnait une grande soirée dont le programme était des plus attrayants : on annonçait la charmante comédie d'Alfred de Musset, Quittes pour la peur, avec M""" Arnould-Plessy dans le rôle de la marquise; Duprez, qui ne se faisait plus entendre en public depuis longtemps, avait consenti à chanter plusieurs chansons de Béranger, et entr'autres le. Vieux sergent et le Dieu des hojines gens. L'Empereur et l'Impératrice devaient se rendre dans les salons de leur cousin, au sortir de l'Opéra où avait lieu une représentation extraordinaire au bénéfice du chanteur Massol qui prenait sa retraite.
Suivant une habitude invariable, le prince Napoléon avait adressé des invitations à toutes les personnes qui l'approchaient sans faire de distinction de partis ou d'opinions. J'avais reçu une de ces invitations, et je m'acheminais vers le Palais-Royal, quand arrivé rue
Laffitte, à la hauteur de la rue Rossini, je reçus dans mon fiacre une double secousse : la première venait d'une explosion formidable qui ressemblait à un coup de canon, la seconde était produite par un mouvement de recul qu'avait subi la voiture. Le cocher avait en effet toutes les peines du monde à maîtriser son cheval que la détonation avait effrayé. Je mis la tête à la portière : « Que se passe-t-il? dis-je à mon auto- >) médon. — Je ne sais pas, monsieur, ça vient de » l'Opéra; sans doute une explosion de gaz ! » La voiture se remit en route, et bien que deux ou trois détonations se succédassent à peu de distance Tune de l'autre, j'étais loin de me douter qu'il venait de se produire un de ces événements destinés à exercer sur la politique impériale une malheureuse influence.
En entrant dans les salons du Palais-Royal, je remarquai tout de suite qu'il se passait quelque chose d'insolite. Les figures étaient renversées. Ce n'est qu'en balbutiant que l'huissier chargé d'annoncer les invités prononça mon nom. Je trouvai, groupées à côté de la porte, et comme des gens disposés à s'esquiver, un certain nombre de personnes appartenant à ce qu'on appelait alors l'opinion radicale. Comme je cherchais des yeux le prince Napoléon, afin de le saluer, un aide de camp s'avança vers moi et m'apprit que le prince avait dû partir précipitamment, appelé auprès de l'Empereur par un événement terrible : « On a, me » dit-il, tiré sur Sa Majesté à son arrivée à l'Opéra; » on parle de l'explosion d'une machine infernale. »
Il était évident qu'on n'avait au Palais-Royal que des notions vagues sur ce qui s'était passé. Je racontai ce qui m'était arrivé en traversant la rue Laffitte. Je
devins un moment le centre d'un groupe. Mais je ne tardai pas à m'apercevoir que j'étais entouré de gens disposés à me témoigner tout autre chose que de la bienveillance. Des propos désagréables étaient lancés à l'adresse des hommes d'opposition ; quelques-uns, avec cette suffisance qui caractérisait alors l'entourage impérial, laissaient échapper des insinuations presque inconvenantes. Je fis ma retraite en bon ordre vers ceux de nos amis que j'avais trouvés auprès de la porte d'entrée.
« Mon cher Ducoux, dis-je à l'ancien préfet de police de 1848, qui vint au-devant de moi, ne trouvez-vous pas que nous ne sommes pas à notre place ici?
— « Oui, répondit M. Ducoux, on nous tient en quarantaine. Si je ne craignais de blesser le prince, je me serais déjà retiré. »
Nous fîmes un mouvement vers la porte, et en ce moment le prince entra. Comme notre groupe était le plus rapproché, ce fut vers nous qu'il se dirigea, et c'est en s'adressant à nous qu'il donna les détails de l'épouvantable attentat dont l'Empereur et l'Impératrice avaient failli être les victimes : a Leurs Majestés, )) dit-il, n'avaient pas été atteintes; il n'y avait de )) blessés que des passants et des cavaliers de l'escorte. » Les. coupables étaient arrêtés; c'étaient des Italiens. )) La salle entière de l'Opéra avait manifesté son » indignation contre cette odieuse tentative. »
Un quart d'heure après le retour du prince Napoléon, la fête commença, mais elle fut des plus froides. Chacun était visiblement sous le coup de préoccupations pénibles. Beaucoup d'invités s'étaient retirés. On
ne prêta à la pièce de Musset qu'une attention distraite, bien qu'elle fût jouée avec beaucoup de finesse par un aide de camp du prince, M. Ferri-Pisani, et par M. de Valabrègue, un des chambellans de l'Empereur. On ne put s'empêcher de faire un rapprochement entre le titre de la comédie de Musset, Quittes pour la peur, et le péril auquel l'Empereur et l'Impératrice avaient échappé si miraculeusement. Duprez chanta d'une voix éraillée deux ou trois chansons de Déranger. Mais à peine avait-il chevroté le dernier refrain qu'il se trouva devant des banquettes vides. Tout le monde s'était échappé. Les uns s'étaient rendus à l'Opéra, afin d'acclamer l'Empereur et l'Impératrice à leur sortie; les autres avaient couru aux Tuileries dont les salons étaient remplis d'une foule de gens empressés de faire montre de leur dévouement.
Les impressions que j'avais recueillies au Palais- Royal m'avaient fait entrevoir dans quel sens on allait engager la politique de l'Empereur. Sans doute parmi ces hommes appartenant presque tous au monde officiel, le sentiment du péril qu'avait couru la personne du souverain avait produit une émotion immense. Mais ce qui paraissait les avoir le plus frappés, c'était la fragilité du régime auquel ils avaient rattaché leur fortune. A entendre leurs raisonnements, on eût dit que c'étaient surtout les hautes situations occupées par eux qu'avaient menacé les terribles bombes d'Orsini. Un sénateur, qui passait au Luxembourg pour professer des opinions ultra-libérales, criait d'une voix flùtée aux applaudissements de tous : « Nous » n'aurons de repos et de sécurité que lorsqu'on aura » pris le parti de se débarrasser de tous ces co-
» quins. L'Empereur s'est montré jusqu'ici trop indul- » gent, il faut qu'il devienne impitoyable. »
L'opinion dominante, c'était que le gouvernement devait adresser aux États voisins et surtout à l'Angleterre une sommation énergique -d'avoir à expulser tous les conspirateurs cosmopolites auxquels ils donnaient un asile trop complaisant. Là-dessus il n'y avait qu'un cri : on considérait comme contraire au droit des gens l'indifférence que le gouvernement anglais montrait en face de machinations semblables à celle qui avait failli avoir une issue si funeste.
Le surlendemain de l'attentat, le Corps législatif, le Sénat et le conseil d'Etat se rendirent en corps aux Tuileries pour présenter leurs félicitations à l'Empereur. M. de Morny se fit l'interprète des sentiments qui dominaient dans le monde officiel. Son langage se ressentait de l'affolement général. On peut juger de la situation d'esprit où se trouvait cet esprit habituellement si mesuré, quand on lit les étranges paroles qu'il laissa échapper : « Lorsque les populations voient » d'aussi abominables attentats se préparer au dehors, » elles se demandent comment des gouvernements voi- » sins et amis sont dans l'impuissance de détruire ces » laboratoires d'assassinat et comment les saintes » lois de l'hospitalité peuvent s'appliquer aux bêtes » féroces. »
Tandis que la presse officieuse faisait appel à une répression inexorable, les quelques journaux indépendants qui existaient alors, le Siècle, YEstafcite et le Courrier de Paris se montraient aussi" plats que possible. Menacés dans leur existence, ils avaient cru devoir prendre une attitude des plus humbles. Le
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Journal des Débats seul montra quelque dignité ; il osa résister à l'entraînement général. Le Constitutionnel, par la plume de M. Granier de Çassagnac, s'oublia jusqu'à l'accuser de complicité dans l'attentat. Le Journal ries Débats, en face de cette accusation aussi absurde que ridicule, garda un silence dédaigneux: c'était le meilleur parti qu'il y eût à prendre.
Le 18 janvier avait lieu l'ouverture de la session législative. En cette circonstance, les membres de la famille impériale crurent de leur devoir de marquer leur intime solidarité avec l'Empereur. Napoléon III avait à ses côtés le prince Jérôme, le prince Napoléon, le prince Louis-Lucien Bonaparte, le prince Lucien Murât et le prince Joachim Murât. La princesse Mathilde accompagnait l'Impératrice.
Le discours de l'Empereur reflétait les impressions de son entourage, a Le danger, disait-il, n'est pas, » quoi qu'on dise, dans les prérogatives excessives du » pouvoir, mais plutôt dans l'absence de lois répres- » sives. » Plus loin le souverain invitait le Corps législatif à l'aider « à rechercher les moyens de réduire » au silence les oppositions extrêmes et factieuses, w Il y avait aussi un avertissement à l'adresse des députés d'opposition nouvellement élus : «J'accueille avec )) empressement, sans m'arrêter à leurs antécédents, » tous ceux qui reconnaissent la volonté nationale ; » quant aux provocateurs ou organisateurs de com- » plots, qu'ils sachent bien que leur temps est )) passé. »
M. Hénon et M. Curé, qui s'étaient fait confectionner un uniforme de député, assistaient à la séance impériale. Ils nous rapportèrent le lendemain qu'en pro-
nonçaiit ces paroles, l'Empereur s'était tourné du côté du Corps législatif et avait semblé chercher des yeux les députés opposants pour bien indiquer que ces paroles s'adressaient à eux. C'étaient des mots qui ne portaient pas, puisque tout dans notre attitude prouvait que nous étions décidés à ne pas nous écarter un seul moment du terrain de l'opposition légale et constitutionnelle.
L'Empereur, dans son discours, avait manifesté un profond dépit de ce « qu'on avait vu, disait-il, quel- » ques hommes qui, s'avouant hautement ennemis des » institutions nationales, avaient trompé les électeurs » par de fausses promesses et, après avoir brigué » leurs suffrages, les avaient rejetés ensuite avec » dédain. » Le refus de serment de MM. Cavaignac, Goudchaux et Carnot n'avait pu être effacé par la soumission de MM. E. Ollivier, Darimon et Hénon. Aussi une des premières mesures qui furent prises, pour éviter ce qu'on appelait « un scandale publics , ce fut d'envoyer au Sénat un projet de sénatus-consulte pour exiger des candidats à la députation le serment exigé par l'article 16 du sénatus-consulte du 25 décembre 1852. Cette formalité n'était pas nouvelle ; c'était un emprunt fait à la législation des plus mauvais jours de la Restauration.
Il se trouve toujours, dans ces moments de trouble moral, des esprits excessifs qui cherchent à faire prévaloir les idées les plus absurdes. Un d'eux exposa en conseil, qu'il y aurait peut-être avantage à imposer aux gérants, rédacteurs et propriétaires de journaux le serment politique. « On parviendrait ainsi, disait-il, » à se débarrasser des éléments hostiles ou dange-
» reux qui cherchaient dans la presse un moyen de » satisfaire leurs sentiments de haine. » Le moyen fut jugé impraticable ; mais il parut difficile d'exempter les journaux des mesures qui allaient être prises. On s'arrêta à l'idée de frapper de suppression deux journaux, la Bévue de Paris, qui représentait l'opinion républicaine, et le Spectateur, qui était l'organe du parti légitimo-orléaniste. Dans le long rapport qui précédait le décret de suppression et qui était signé Billault, il était impossible de trouver une raison qui pût résister à un examen sérieux. Il n'y avait qu'un mot qui révélât la pensée gouvernementale : « Ce sera, » disait le ministre de l'intérieur, un avertissement » pour d'autres. »
Mais ce n'était là que la menue monnaie du régime qui avait prévalu dans les conseils du gouvernement. Ce régime constituait pour TEmpire un véritable système défensif. Trois grandes mesures le caractérisaient : l'institution des grands commandements militaires, la création d'un Conseil privé pouvant devenir à un moment donné un Conseil de régence, et surtout une loi de sûreté générale destinée à peser comme, une menace sur toutes les opinions hostiles.
La création d'une Régence entourée d'un conseil destiné à lui donner une plus grande force n'avait rien que de très légitime. Elle était en quelque sorte appelée par les circonstances. Elle répondait à une pensée de prévoyance en face d'éventualités redoutables. Le Sénatus-consulte du 17 juillet 1856 renfermait une lacune qu'il était urgent de combler. Un décre du l""" février 1858 conféra à l'Impératrice le titre de Régente avec le droit d'en exercer les fonctions à
partir de ravènement de son fils mineur. Le Conseil privé qui devait former, en cas de mort de l'Empereur, le Conseil de Régence, était à la vérité composé de personnages connus pour leurs opinions réactionnaires, mais leur influence était contrebalancée par celle des deux princes français que le décret leur adjoignait; ces deux princes étaient le prince Jérôme et le prince Napoléon qu'on considérait comme acquis aux idées libérales. En l'absence de l'Empereur, c'était au prince Jérôme qu'était dévolue la Présidence, ce qui donnait au Palais-Royal une situation prépondérante.
Mais si les décrets concernant la Régence pouvaient être considérés comme un acte de prudente conservation, on n'en pouvait pas dire autant du décret qui instituait les grands commandements militaires ni de la loi de sûreté générale:
Dans une note qui me fut demandée à la fin du mois de mars 1858 par le prince Napoléon pour être mise sous les yeux de l'Empereur, je m'expliquai en ces termes sur le décret concernant les grands commandements militaires :
« On ne se contente pas de frapper les auteurs et les complices de l'attentat, on met en suspicion le pays tout entier. La pensée qui a inspiré la création de cinq commandements militaires n"a échappé à personne. On a \u là une sorte de mise en état de siège de toute la France ou du moins l'c'tablissement de ce régime militaire que, dans tous les temps, elle a détesté. Les grands commandements militaires répondentils, du moins, au but qui les a fait établir ? Pas le moins du monde. La France est un pays unitaire ; les mouvements qui s'y manifestent se produisent au centre; jamais l'impulsion ne vient des départements. Dans le cas oix Paris se soulèverait contre TEmpire, les maréchaux ne pourraient rien faire pour
sa défense. Paralyses par l'adhésion que le mouvement recevrait des provinces, ils seraient eux-mêmes rapidement entraînés. Impuissants pour le bien,, les commandements militaires ne seront pour le pays qu'un moyen d'inutile vexation. C'est une pure instilution de luxe. »
L'opinion que j'exprimais dans cette même note sur la loi de sûreté générale n'était pas moins sévère :
« ... C'est, disais-je, se placer à un point de vue bien étroit que de considérer uniquement les petits inconvénients d'une situation et d'en tirer prétexte pour ajourner les réformes légitimes. Si la liberté nï'lait pas possible en France au lendemain du 14 janvier, c'est qu'elle ne le sera jamais ; il faut non pas seulement l'ajourner, il faut y renoncer pour toujours. Mais comment ne voit-on pas qu'au contraire le lendemain de l'attentat était le moment le plus propice pour étal)lir la liberté? A prendre l'attentat comme une œuvre des partis hostiles, il est certain que c'était une tentative avortée. Or, rien ne détruit les partis comme les tentatives qui avortent. Le lo janvier au matin, le gouvernement impérial était cent fois plus fort que le 50 décembre 1852 ; il pouvait tout ce qu'il voulait. Comment ne l'a-t-ilpas compris? Comment a-t-il pu se laisser aller à des terreurs puériles? Comment a-t-il pu se renfermer dans une pensée étroite de conservation, alors qu'il fallait arborer au grand soleil l'idée de la Révolution?
» Ce qui prouve combien peu on a eu l'intelligence de la situation, ce sont les mesures de sûreté générale qu'on a soumises au Corps législatif. Les hommes qui ont le culte du droit ont gémi en voyant l'oubli dans lequel on mettait le respect de la liberté individuelle : les amis sérieux de la dynastie ont vu là quelque chose de plus, ils ont jugé cette mesure comme le coup le plus rude qu'on pût porter à son avenir. Par là en etfet le gouvernement de l'Empereur a semblé condamner la politique qu'il a suivie depuis six ans. Cette politique était des plus sages : on avait travaillé à l'apaisement des esprits en multipliant les amnisties et les grâces ; beaucoup d'exilés avaient vu se rouvrir les portes de la France ; en dernier lieu, on avait déclaré que tous pouvaient rentrer sous la seule condition de promettre qu'ils s'abstiv:'ndraient de toute tentative contre l'Empire. En agissant ainsi, le gouvernement
LA LOI DE SIKETÉ GÉNERALK o9
de l'Empereur faisait preuve de force en même temps que de sagesse, il montrait qu'il n'avait pas besoin de mesures d'exception pour subsister, et qu'il n'avait plus rien à craindre de ses adversaires.
» Le lendemain de l'attentat, on déclare à l'Europe étonnée que l'Empire est miné dans sa base, que les complots l'environnent, que les sociétés secrètes le menacent et que c'en est fait de lui, si l'on n'a pas recours à des mesures qui permettent au gouvernement de faire ce qu'il lui plaît d'une certaine catégorie de citoyens. En d'autres termes, on vient proclamer que sept ans d'une politique glorieuse n'ont servi de rien, que tout est à recommencer, même le coup d'Etat. Les partis étaient morts ; on les ressuscite; ils venaient à l'Empire, on les repousse... «
Bien qu'on eût annoncé que l'Empereur avait fait de sa main des modifications au projet de loi et qu'il eût même retouché l'Exposé des motifs, le Corps législatif ne fit à la loi relative à des mesures de sûreté générale qu'un accueil très froid et très réservé. Le gouvernement avait déclaré à diverses reprises que l'attentat était uniquement l'œuvre de conspirateurs étrangers ; on ne comprenait pas comment on s'en prenait à des Français qu'on accusait sans preuves d'une sorte de complicité morale. Les députés montraient quelque humeur de se voir associés, sans l'avoir désiré ni demandé, à des proscriptions que rien ne motivait et qui pouvaient attirer sur eux, à un moment donné, des haines et des vengeances.
Aussi la discussion dans les bnreaux fut-elle vive et passionnée. Le projet de loi fut l'objet de nombreuses critiques. Beaucoup de députés, très dévoués à l'Empire^ en réclamaient le rejet pur et simple. Mais le plus grand nombre, tout en regrettant qu'il eût été présenté, demandaient qu'on en limitât les effets pour une période très courte ; ils trouvaient qu'en mettant