‹ Histoire de douze ansChapitre 12 sur 67 · HISÏOIRK DE DOUZE ANS · texte numérisé non relu

HISÏOIRK DE DOUZE ANS

pour trois ans entre les mains du gouvernement ces armes exceptionnelles, on lui accordait tout ce dont il prétendait avoir besoin pour se débarrasser des partis hostiles.

Nous nous étions rendus, dans nos bureaux respectifs, bien moins avec l'intention de prendre part à la discussion que de nous rendre compte des sentiments qui animaient la Chambre. Le débat avait été fort mouvementé dans mon bureau; j'avais pris des notes assez étendues sur les arguments qu'on avait fait valoir pour et contre le projet de loi.

A quelques jours de là je fis la rencontre de M. le baron de Janzé, mon ancien collaborateur du Peuple et de la Voix du Peuple. Il réunissait chez lui, tous les mercredis, un certain nombre d'amis; on jouait au whist, on faisait de la musique; j'étais depuis longtemps un habitué de ces petites réunions intimes.

— Savez-vous, me dit M. de Janzé, que vous effrajez beaucoup un de mes amis ! L'autre soir, il m'a manifesté son étonnement de ce que je vous recevais chez moi.

— Pourquoi cela?

— Il prétend que, lors de la discussion de la loi de sûreté générale dans les bureaux, il a remarqué que vous preniez des notes sur les discours des orateurs.

— C'est vrai, mais quel mal y a-t-il à cela?

— Votre collègue prétend que vous êtes en rapport avec le Comité révolutionnaire de Londres, et que vous n'avez pris des notes que pour les lui envoyer.

— C'est ridicule. J'ai pris des notes pour me guider dans la discussion delà loi, si l'occasion se présentait pour moi de prendre la parole. Quel est cet imbécile?

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M. de Janzé me donna un nom que je ne répéterai pas ici, attendu que cet excellent collègue à qui je causais tant de frayeur est devenu depuis mon ami et possède une des intelligences les plus fines que je connaisse. Mais on voit, par cet exemple, combien les esprits les plus fermes trouvent difficilement leur assiette quand on les place dans une situation fausse; la majorité était évidemment hantée par la peur du Comité révolutionnaire, et chaque député n'était pas loin de croire qu'on mettrait bientôt à ses trousses un des sicaires d'Orsini.

Je ne fis que rire de la terreur que je causais à mon spirituel collègue. J'avais tort. Quelques jours auparavant, j'avais reçu une lettre anonyme où l'on insinuait que je n'avais pénétré dans la Chambre que pour saisir l'occasion d'assassiner l'Empereur. Il est certain que les députés de la majorité nous soupçonnaient d'avoir des rapports avec les fauteurs de complots. On nous tenait dans un isolement absolu. On se taisait à notre approche. Quand, dans la salle des conférences, nous nous asseyions à la table où les députés rédigeaient leurs correspondances, nos voisins ramassaient précipitamment leurs papiers et allaient se placer plus loin. Quand nous demandions un journal, les garçons, feignant de n'avoir pas entendu le titre, nous apportaient le journal le plus avancé, comme étant le seul dont la lecture pût nous intéresser. A la buvette, on nous regardait de travers. Les députés, avec qui nous avions des relations en dehors de la Chambre, n'osaient plus nous adresser la parole dans les couloirs ; ils attendaient, pour nous serrer la main, que nous fussions entre deux portes, loin des regards

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indiscrets. Pendant plusieurs jours, le secrétariat général et la questure cessèrent de nous envoyer les convocations à domicile. On semblait vouloir nous pousser à bout à force de mauvais procédés.

Nous ne rencontrions pas, parmi nos amis du dehors, les encouragements sur lesquels nous avions le droit de compter. La présentation de la loi de sûreté générale les avait littéralement atterrés ; ils se voyaient tous sur le chemin de Cayenne ou de Lambessa. Il y avait eu, le 3 février, une soirée chez M. Havin, directeur du Siècle, et nous avions pu remarquer l'effet produit par la politique brutale du gouvernement. Le pauvre M. Havin faisait peine à voir; tous les jours on le menaçait de faire subir au Siècle le même sort qu'à la Hevue de Paris et au Spectateur. Placé sous le coup d'une suppression qui eût ruiné ses actionnaires et qui lui eût fait perdre une situation politique importante, M. Havin ne savait quelle attitude prendre. A la suite des élections de Paris, le Siècle avait couru les plus grands périls ; à l'heure qu'il est, on conjurait sa perte dans les conseils du gouvernement. Aussi nous suppliait-on, dans l'entourage de M. Havin, de nous montrer très modérés dans nos attaques contre la loi de sûreté générale. On nous faisait entendre que les critiques viendraient des bancs de la majorité, et que, dans l'intérêt même de la cause que nous défendions, le meilleur parti qu'il y eût à prendre était de voter silencieusement contre la loi. 11 était douteux, du reste, nous disaiton, que nous pussions prendre la parole ; on avait résolu de nous arrêter au premier mot.

M. Havin avait composé son salon de façon à écar-

ter les soupçons et à rassurer le gouvernement sur ses intentions pacifiques. II avait une fille charmante, et il avait groupé autour d'elle un essaim de jeunes pensionnaires, auprès desquelles une foule de jeunes gens, étrangers au monde politique, montraient le plus grand empressement. On eût dit le salon de M. Foy, entrepreneur de mariages. Les conversations sérieuses avaient lieu dans les petits coins et entre gens d'une discrétion sûre.

La commission, chargée d'examiner le projet de loi relatif à des mesures de sûreté générale, était composée de la façon suivante : MM. le comte de Morny, président et rapporteur ; le vicomte Clary, secrétaire ; Hoques-Salvaza, le baron Paul de Richement, Duboys d'Angers, Geofî"roy de Villeneuve et Dusolier. Les dissidences qui s'étaient manifestées dans les bureaux s'étaient reproduites dans le sein de la commission. On insistait surtout sur la nécessité de donner à la loi une durée très limitée. L'Empereur, parait-il, avait adopté cette opinion. M. de Morny s'était rendu compte des répugnances de la majorité ; il avait jugé qu'il fallait lui donner satisfaction dans une certaine mesure, et il avait conseillé à l'Empereur de modifier sur ce point le projet de loi. M. Billault trouva que limiter l'action de la loi, c'était l'énerver d'avance et se priver d'une arme dont on pouvait avoir besoin dans un moment décisif. Il ne parvint pas à faire triompher ses idées, et il déposa son portefeuille.

Cette démission avait mis à l'aise certaines personnes de l'entourage qui depuis longtemps caressaient le rêve de placer le ministère de l'Intérieur entre les mains d'un militaire. L'Empereur ne parta-

geait pas les illusions de ses conseillers intimes. Il reprochait aux militaires de manquer de courage civil. Il se laissa néanmoins entraîner, et M. le général Lespinasse fut nommé ministre de l'Intérieur, en remplacement de M. Biliault; à son titre, on ajouta celui de « ministre de la Sûreté générale ». C'était indiquer d'un mot le rôle qu'il avait à remplir.

Du reste, l'Empereur traça à son nouveau ministre, dans une lettre particulière, des instructions très précises : « Le corps social, disait-il, est rongé par une » vermine dont il faut coûte que coûte se débarrasser. » Il y a aussi des préfets dont il faut se débarrasser » malgré leurs protecteurs. Je compte pour cela sur » votre zèle. Ne cherchez pas par une modération hors » de saison à rassurer ceux qui vous ont vu venir au » ministère avec effroi. Il faut qu'on vous craigne, » sans cela votre nomination n'aurait pas de raison » d'être. »

L'observation de l'Empereur était juste : l'effet de la nomination du général Lespinasse avait causé un sentiment de terreur parmi les partis hostiles. On se rappelait qu'en 1852, le général Lespinasse avait été envoyé, avec le général Canrobert et M. Quentin- Bauchard, dans un certain nombre de départements, pour remplir une mission de clémence, et que, dans un rapport adressé à l'Empereur, il s'était prononcé en faveur de la continuation des mesures de rigueur. On se répétait ces phrases qui avaient soulevé dans le temps une indignation générale : « La circulaire de » M. le ministre de l'Intérieur et les mises en liberté » qui en ont été la suite ont produit le plus mauvais )) effet. Les grâces individuelles que vous avez déjà

» accordées, monseigneur, ont produit en général une )) mauvaise impression dans le pays. »

L'opinion publique ne se trompait pas; les idées politiques du général Lespinasse étaient celles d'un bon capitaine de gendarmerie. La répression, une

répression permanente, lui paraissait pouvoir seule donner à l'Empire sa raison d'être. Le général Lespinasse a du reste consigné son programme gouvernemental dans une lettre à l'Empereur, qui est devenue célèbre :

« Si de 1848 à 1851, disait-il, toutes les institutions sociales n'avaient pas couru un péril tel qu'elles n'en ont jamais couru de plus grand, vous ne seriez qu'un ambitieux vulgaire ayant exploité à son profit quelques troubles passagers. Si le pays a vu et proclamé en vous son sauveur, c'est que ce péril a été immense et de la nature de ceux que six années sont bien insuffisantes à dissiper. La France le sait et la France veut aujourd'hui ce qu'elle a voulu en 1851. Supposer que la France a voulu renouer, en vous appelant au pouvoir, une tradition domestique interrompue depuis trente-trois ans, c'est lui faire honneur de sentiments politiques que, par malheur, elle n'avait pas. Sans doute, le nom de Napoléon avait dans le pays une immense popularité; mais il était populaire comme symbole de gloire militaire et surtout comme symbole d'ordre. C'est l'ordre que le peuple a cherché en acclamant votre nom ; c'est l'horreur de l'anarchie républicaine qui a été, pour la seconde fois, le sacre de la dynastie napoléonienne... Un cri général est monté vers vous, un cri qu'il n'est que juste de traduire par ces mots : Garantissez-nous encore une fois l'ordre dont nous vous avons fait le représentant et l'arbitre ; puisque le même péril nous menace, soyez ce que vous avez été déjà pour l'écarter de nos têtes ! »

La présentation de la loi de sûreté générale avait causé une grande tristesse au prince Napoléon. Un moment, il avait espéré que la majorité rejetterait cette loi impolitique, qu'il avait le premier baptisée

du nom de loi ries suspects. La nomination des commissaires dans les bureaux lui avait enlevé cette illu sioH ; mais il se rejetait sur un bruit fort répandu qu'un certain nombre de députés très dévoués à l'Empire devaient attaquer vivement le projet. L'avènement du général Lespinasse causa au cousin de l'Empereur un véritable sentiment de consternation. C'était un retour à la politique du coup d'État, et le prince Napoléon sentait que c'était, pour un temps, la mise à l'écart, non seulement de sa personne, mais de tous ses amis. Il cherchait à se rassurer et en même temps à rassurer les autres en répétant : « Ce n'est que momentané. » Mais au fond, il comprenait qu'il était en disgrâce. On ne comptait plus avec lui : les princes étrangers envoyés par les cours de l'Europe pour féliciter l'Empereur au sujet de l'attentat du 14 janvier, allaient chez son père et chez sa sœur; ils s'abstenaient de lui rendre visite.

Au Château, dans le monde officiel et parmi ces hommes de violence et de coups de main qui exercèrent, sous le second Empire, une si funeste influence, le choix d'un militaire comme ministre de l'intérieur fut considéré comme le plus heureux qu'on pût faire. Jamais ces gens-là n'ont pu se persuader qu'il n'y a que les gouvernements faibles qui cherchent à se soutenir par la répression. Un chambellan avait trouvé, pour désigner le nouveau ministre, une dénomination qui avait été accueillie tout de suite avec faveur, par tous les courtisans et tous les serviles : on l'appelait le général-ministre; on était fort niai vu, dans ce milieu puéril et frivole, quand on ne disait pas, en parlant du général Lespinasse, Son Excellence le général-

ministre. On voyait dans ces cinq mots tout un système de gouvernement.

Parmi les gens de banque et de finances^ on s'était montré fort défiant. L'avènement du général-ministre avait été accueilli par une forte baisse. Il fallait, suivant eux, que le gouvernement se considérât comme sérieusement menacé, puisqu'il avait recours aux mesures extrêmes et qu'il mettait un homme d'épée à la tête de l'administration civile du pays. Les hommes d'affaires n'aiment pas les à-coups en matière de gouvernement, parce qu'ils apportent du trouble dans leurs opérations et qu'ils rendent les capitaux craintifs.

Aussi, au grand désespoir de ceux qui avaient applaudi à son arrivée au pouvoir, le général Lespinasse, qui flairait un commencement d'opposition à ses projets, crut-il d'une bonne politique d'amoindrir son rôle dans la circulaire qu'il adressa aux préfets : « Il n'est » question, disait-il, ni de mesures discrétionnaires, » ni de rigueurs superflues; il est besoin d'une surw veillance active, incessante, empressée à prévenir, » prompte et ferme à réprimer, calme toujours, comme » il convient à la force et au droit. »

Ces paroles étaient pour les badauds. A peine le général Lespinasse avait-il été mis en possession de son portefeuille, qu'il avait fait venir à Paris à tour de rôle tous les préfets de FEmpire. A chacun d'eux, il avait indiqué le nombre d'arrestations à efi"ectuer dans s6n département. Il y avait des préfets qui témoignaient de la répugnance à se livrer à une pareille besogne ; on les menaçait de destitution. D'autres, pris de scrupules, hasardaient timidement cette question :

« Mais qui faut-il arrêter? — Peu importe; répondait » le ministre ; je vous ai indiqué le nombre, le reste » vous regarde. »

Quelques préfets essayèrent cependant de résister à ces effroyables injonctions. L'un d'eux m'a raconté qu'on l'avait tax(^ à dix arrestations, et que, de retour dans son chef-lieu, il avait écrit au ministre : « Je ne puis trouver dix personnes à arrêter; il n'y a que des honnêtes gens dans mon département. » Il reçut immédiatement une dépèche ministérielle contenant une liste de dix personnes considérées comme suspectes. Parmi elles, se trouvait le frère d'un magistrat faisant partie d'une des cours impériales, homme honorable entre tous ; le préfet, qui avait pour lui la plus grande estime et qui le consultait souvent, dut le faire incarcérer, et il eut le chagrin de le voir banni du territoire et obligé de prendre le chemin de l'exil.

Pour justifier ses actes arbitraires, le gouvernement, dans des Notes insérées au Moniteur, dans des circulaires adressées aux fonctionnaires de l'Empire, dans des articles publiés par les journaux officieux, avait adopté une thèse qui lui paraissait répondre à toutes les objections : sans doute le crime du 14 janvier avait été conçu et exécuté par des étrangers; mais on avait constaté qu'en beaucoup d'endroits, il y avait des gens qui, sans connaître le projet d'attentat, avaient entendu dire que vers le .milieu de janvier, il y aurait quelque chose à Paris, et que peutêtre une révolution éclaterait. Ces bruits circulaient, disait-on, surtout parmi les hommes hostiles à l'Empire, et ils paraissaient disposés à profiter de l'événe-

ment s'il venait à réussir. Le devoir. du gouvernement était de faire tous ses efforts pour conjurer le danger qui lui était révélé. On ne pouvait pas laisser impunis des hommes qui étaient constamment à l'affût d'une catastrophe ^

Cet argument triomphant n'eut d'autre effet que de faire donner à la loi de sûreté générale son véritable nom. On l'avait appelée jusque-là la loi des suspects; M. Emile Ollivier l'appela la loi des expectants. Le mot fit fortune, et c'est sous cette dénomination que cette loi malencontreuse fut désormais désignée dans le monde politique.

Jusqu'au 11 février, le gouvernement impérial, bien que les preuves fissent défaut, pouvait soupçonner les partis hostiles d'avoir encouragé l'attentat ; après cette date, il ne le pouvait plus. L'Empereur avait en effet reçu d'Orsini cette lettre qui produisit tant d'émotion quand elle fut connue du public, et qui faisait du crime du 14 janvier une sorte de tragédie patriotique.

En adressant à l'Empereur du fond de son cachot une touchante prière en faveur de l'indépendance de l'Italie, Orsini indiquait non seulement quel but il avait poursuivi, mais il caractérisait d'un mot toutes les tentatives d'asssassinat dirigées contre Napoléon III et qui avaient eu des Italiens pour instruments ; il lavait du même coup, de tout soupçon de connivence, les démocrates français qu'on voulait frapper comme ayant été des complices inconscients.

Après avoir reçu la lettre d'Orsini, l'Empereur

1. Voir le discours de M. Baroche dans la séance du Corps législatif du 18 février 1S58.

n'avait plus qu'une chose à faire ; c'était de retirer la loi de sûreté générale. Cet appel d'un homme voué à" l'échafaud, Napoléon III l'avait entendu ; un an plus tard, il devait réaliser le vœu suprême de son assassin. Par la force des choses, il allait être amené à amnistier tous ceux qu'il voulait, en ce moment, condamner à la transportation et à l'exil. S'il avait eu un peu plus de clairvoyance, il eût arrêté dès le 12 février l'effet des mesures qu'il avait prises. On dit qu'il en eut un moment la pensée. Mais les influences néfastes qui pesèrent sur lui durant tout son règne eurent bien vite raison de ces velléités de sagesse et de clémence. La loi de sûreté générale fut maintenue. Mais comme il était difficile après les déclarations si nettes d'Orsini, de la rattacher à l'attentat du 14 janvier, on envoya au Moniteur une note pour expliquer que les mesures prises « pour défendre et consolider nos institutions » avaient été arrêtées bien longtemps avant cette date.

J'ai eu la curiosité de rechercher les indices de cette grande conspiration latente qu'on prétendait envelopjier toute la France. Je n'ai pas découvert grand'chose ; mais cette petite enquête montrera sur quelles bases légères on échafaudait cette forteresse d'iniquité qu'on considérait comme indispensable à la sûreté de l'Empire.

A Laon, un individu avait exprimé son mécontentement de ce que l'attentat du 14 janvier n'avait pas réussi.

A Rennes, un homme et une femme avaient dit, le 14 janvier, «que du 15 au 20 il se passerait quelque

» chose d'assez grave pour qu'une révolution dûts'en- » suivre. »

A Toulouse, un nommé Izard avait annoncé au commencement de janvier qu'une révolution qui améliorerait le sort des ouvriers éclaterait avant la fin de l'année.

A Bourg, un nommé Michel Tenez avait dit en apprenant l'attentat du 14 janvier : « Oui ! oui! c'est » bien dommage qu'on l'ait manqué ! je lui tirerais » moi-même dessus pour cent sous ! »

A Tourcoing, un pauvre cordonnier avait tenu les propos suivants devant un de ses amis : «Ils l'ont » manqué ; ce n'est qu'un moment de rallonge ; il y » en a encore d'autres pour le tuer. — Mais vous ne » vous rappelez donc pas les misères de la Répu- » blique ; je m'en souviens et j'en souffre encore. — » Bah! en République, on vit bien tout de même! »

A Montpellier, un individu avait eu au cabaret la conversation suivante : a L'Empereur a dit à son gé- » néral : Je vais me rendre à la Chambre des députés ; » vous tirerez sur moi un coup de pistolet à poudre ; » on me croira mort et j'éprouverai ainsi les senti- » ments de la Chambre. Cela a été fait et la Chambre » a crié : Vive Henri V ! C'est malheureux, car » l'Empereur n'a fait que le bien du peuple. »

A Valenciennes, un Belge avait dit: « C'est un mal- » heur que l'attentat n'ait pas réussi ; car la mort » de l'Empereur aurait amené une révolution en » Belgique. »

A Montpellier, un ouvrier avait annoncé que la République serait proclamée du 15 au 20 janvier, qu'il était sûr du fait, attendu qu'il tenait cette affirmation

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d'un chef du parti républicain qui avait passé à Carcassonne à la fin de décembre 1857.

A Mâcon, un individu avait tenu les propos suivants : « Vous verrez qu'il arriva quelque chose à » l'Empereur. » Et plus tard : « On l'a manqué cette » fois, mais on ne le manquera pas toujours. L'Em- » pereur fait déjà ses préparatifs pour se retirer en » Angleterre ; mais moi, je veux l'arrêter. Au 20 mai » prochain, il y aura une révolution dans toute » l'Europe ; les chemins de fer seront coupés. Nous >> sommes 300,000 pour faire cette révolution. »

A Nantes, un pauvre diable avait proféré le cri de : Vive Henri V !

A Louviers, un facteur rural avait répandu le faux bruit de la proclamation de la République à Paris le lendemain du 14 janvier.

A Riom, un individu avait dit que 53 émissaires étaient chargés de faire réussir les projets avortés du 14 janvier.

A Epinal, un autre avait annoncé le 22 février, dans un cabaret, qu'un nouvel attentat venait d'être commis sur la personne de l'Empereur qui, étant en promenade et accompagné d'un officier du Palais, avait failli être atteint par l'explosion d'une bombe.

Voilà tout ce que j'ai pu relever de plus caractéristique dans les condamnations judiciaires prononcées à la suite du 14 janvier. C'est sur ces propos grotesques et sur une trentaine de jugements atteignant les délits de fausses nouvelles, d'outrages à la personne de l'Empereur et du prince impérial, qu'on s'appuyait pour soumettre la France à un régime d'exception et d'arbitraire.

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