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considérable. Le maréchal Randon qui, comme gouverneur de l'Algérie, avait pu se rendre compte de la valeur des prisonniers envoyés à Lambessa, écrivait dans un rapport : « La majorité se compose d'hommes établis, » ayant une profession et des moyens d'existence, et ) dont quelques-uns appartiennent aux diverses classes » de la bourgeoisie. » Aussi l'opinion se prononçaitelle de plus en plus contre ces actes arbitraires. C'est en vain que le Moniteur multipliait les notes officielles pour signaler « sur divers points de la France des » mouvements qui, sans offrir des dangers pour le M maintien de l'ordre, suffisaient pour entretenir l'in- » quiétude dans les esprits ; » c'est en vain que dans d'autres notes, on cherchait à réduire à un petit nombre les arrestations effectuées : oOà Paris, 11 à Lyon, 12 à Marseille et une moyenne de 4 pour quarante départements. Les gens paisibles trouvaient que c'était encore trop et que rien ne justifiait de pareilles rigueurs '.
Le procès d'Orsini avait jeté une vive lumière sur les causes de l'attentat. On avait remarqué qu'il s'agissait là uniquement d'une vieille querelle entre Napoléon III et les patriotes italiens. La lettre adressée à l'Empereur par Orsini avait été lue à l'audience par M. Jules Favre, son défenseur, et elle avait fait du criminel vulgaire un homme qui se sacrifie pour le salut de son pays. Le bruit s'était répandu que cet acte de dévouement avait profondément ému l'Empereur, et qu'il était allé visiter dans son cachot celui qui avait tenté de l'assassiner. C'était une fable ridicule; mais elle
1. Voir le livre curieux de MM. E. Tenot et Antonin Dubost, les Suspects en tSSS. Pai-is, Armand Le Chevalier, 1869, in-8.
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était l'expression d'un retour d'opinion bien marqué vers les idées de clémence. Aussi y eut-il dans le conseil des ministres, auquel s'était joint le Conseil privé, une longue discussion sur la question de savoirs! on laisserait ou non la justice suivre son cours. Napoléon III voulait faire grâce de la vie aux condamnés. Mais les ministres firent valoir qu'un grand nombre de personnes étaient tombées autour de l'Empereur, et qu'en faisant usage de son droit de grâce, il semblerait céder à des considérations personnelles et faire bon marché des victimes de l'attentat. L'Empereur céda. Il obtint cependant que la peine du jeune de Rudio fût commuée en celle de travaux forcés à perpétuité.
On connaît les détails de l'exécution d'Orsini et
de son complice, mais ce qui est moins connu, c'est la
lettre qu'écrivit Orsini à l'Empereur, avant de mon-
•ter sur l'échafaud. En voici les principaux passages :
« Lt's scntinionls de symi)athios de Vofrf Majesté pour l'Italie ne sont pas pour moi un mince )'econl'ort avant de moui'ir.
» Bientôt je ne serai plus... Que mes compatriotes, au lieu de compter sur ce moyi'n de l'assassinat, apprennent de la voix d'un patriote, prêt h mourir, que leur abnégation, leur dévouement, j)euvent seuls assurer le salut du pays, le rendre libre et digne de la gloire de nos aïeux.
» Je vais mourir avec calme, et je veux qu'aucune tache ne souille ma mémoire ...»
Après l'exécution d'Orsini, il eût été d'une sage politique, de suspendre l'application de la loi de sûreté générale. C'est l'opinion que j'exprimais dans la note dont j'ai donné plus haut des fragments. Je disais :
^' En mettant la politique suivie en regard de celle qu'on aurait dû suivre, on ne se fait pas illusion sur les difficultés qu'il
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y aurait à sortir brusquemcnl de la voie dans laquelle on s'est imprudemment engagé. Pourtant, enlisant dansle.l/oni'too-les notes nombreuses par lesquelles le gouvernement a cherché depuis deux mois à expliquer sa conduite aux yeux de la France et de l'Europe, ont s'est demandé s'il ne valait pas mieux changer tout de suite de marche, que d'avoir sans cesse à se justifier ainsi. Nous l'aidons volontiers la part de cet amour-propre gouvernemental, qui veut qu'on ne revienne pas sur un ensemble de mesures en voie d'exécution. Mais pour le moment, on croit qu'il est indispensable de laisser sommeiller la loi de sûreté générale. Il va de soi que les individus arrêtés à Paris et dans les départements seront mis immédiatement en liberté. A la session prochaine, le gouvernement viendra demander à la Chambre, qui bien certainement le lui accordera, le retrait de cette loi malencontreuse. Les applaudissements que ne peut manquer de lui attirer cette initiative intelligente, lui rendront plus facile un changement de politique devenue plus que jamais indispensable ».
Cet avis ne fut pas suivi. Le gouvernement s'enfonça plus avant dans son système de répression. Le général-ministre , qui vivait dans un milieu où Ton rêvait l'extermination complète des hommes hostiles a l'Empire, ne comprenait rien aux oppositions qu'il rencontrait au dehors. Il s'irritait des résistances, et paraissait résolu à pousser jusqu'aux limites extrêmes le régime qu'il considérait comme pouvant seul assurer l'ordre et le respect de l'autorité.
Je n'ai pas à faire ici l'histoire de ce ministère qui fut pour l'Empire une expérience désastreuse. On peut se rendre compte de ce que serait devenue la France, si elle avait été livrée exclusivement à cette coterie qui ne voyait de salut pour la dynastie que dans la continuation de la politique du lendemain du coup-d'État, Nous descendions rapidement une pente qui nous conduisait tout droit à l'isolement en Europe et à l'aplatissement à l'intérieur. La France deve-
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liait peu à ]icu une sorte de royaume de Naples. Les mamelucks et les énergiques étaient en train de faire de Napoléon III, un diminutif du roi Bomba.
Les élections de Paris, qui eurent lieu le 26 avril, portèrent un premier coup au (ji'ni'vaJ-ininislre. M.Jules FaATe, l'avocat d'Orsini, fut élu député au premier tour dans la (i'= circonscription. C'était une protestation contre la politique qui avait été adoptée depuis le 14 janvier. Afin de bien marquer son opposition, Paris accordait ses suffrages à l'homme que le procureurgénéral à la cour de Cassation avait essayé d'englober dans la proscription, en l'accusant d'avoir, dans sa plaidoirie en faveur d'Orsini, « en face de l'écliafaud ■' qui se dressait pour la vindicte publique, entrepris 1) d'élever une statue à la mémoire de celui qui devait » y monter. »
Mais peut-être le règne du fii-néral-ministre et des violents, qu'il traînait à sa suite, se fùt-il perpétué, sans un incident, futile en apparence , qui prit tout de suite une grande importance dans l'entourage impérial. M. de Persigny avait compris que nos affaires se gâtaient en Angleterre ; la manifestation des colonels au lendemain du 14 janvier avait produit le plus déplorable efftjt; le langage qu'on tenait dans la presse française soulevait l'opinion au-delà du détroit ; la position d'un ambassadeur qui passait pour être l'ami particulier do l'Empereur, devenait de plus en plus difficile. Aussi M. de Persigny avait-il cru devoir donner sa démission. Il avait été remplacé par le duc de Malakoff, le compagnon d'armes des généraux anglais dans l'expédition de Crimée, et qui jouissait à ce titre, d'une grande popularité en Angleterre.
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Le bruit se répandit, vers le milieu du mois de mai, que le duc de Malakoff avait rencontré le duc d'Aumalo dans Piccadillj, et qu'oubliant sa qualité d'ambassadeur, pour ne se souvenir que de son titre d'ancien général d'Afrique, il avait adressé au fils du roi Louis- Philippe, un salut, qui lui avait été rendu avec une certaine affectation.
Il n'en avait pas fallu davantage pour éveiller la susceptibilité de tous les membres de la famille impériale. On savait que les critiques les plus vives contre la loi de sûreté générale et contre les mesures qui en étaient la suite partaient des salons orléanistes. De là à croire qu'il pouvait sortir de cet incident insignifiant un péril pour la dynastie, il n'y avait qu'un pas. On n'était pas loin de considérer le duc de Malakoff comme disposé à se tourner vers les d'Orléans. On alla jusqu'à l'accuser d'avoir accepté une invitation à dîner chez lo duc d'Aumale.
Ce qui semblait corroborer fous ces soupçons, c'est l'attitude du monde des affaires. Chaque mesure énergique prise par le général Espinasse était accueillie par une baisse. La prétention du gouvernement impérial de vouloir forcer les gouvernements étrangers à se plier à son système était considérée par la Finance et par la Banque comme une menace permanente de guerre. On marchait vers une crise, et comme les orléanistes étaient en majorité dans les conseils d'administration des grandes compagnies financières, on voyait dans la lourdeur des fonds et dans les difficultés des transactions, une de ces conspirations d'intérêts qu'il est d'autant plus difficile d'atteindre qu'elles échappent à toute répression.
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Il y a tout lieu de croire que c'est du Palais-Royal que partirent les premiers coups contre le général-ministre. Je sais que cette politique de casse-cou y avait été constamment désapprouvée. On y avait considéré la rencontre de Piccadilly comme un symptôme alarmant. Persister dans un système que l'opinion avait condamné, c'était fournir au parti orléaniste le prétexte qu'il cherchait depuis longtemps.
Le général Espinasse qui avait eu vent des attaques dont il était l'objet, essaya pendant quelques jours de se défehdre. Il go sentait appuyé par un parti qu'il croyait très fort, parce qu'il avait beaucoup de représentants à la Cour. Comme tous les militaires, il faisait peu de cas de l'opinion publique ; les appuis qu'il comptait dans l'entourage de l'Empereur étaient, à ses yeux, suffisants pour le maintenir au pouvoir envers et contre tous. Il avait rédigé une longue note qu'il avait adressée à l'Empereur et où il avait cherché à prouver qu'il était indispensable. Cette note, qui est fort longue, a été publiée'. Je n'en veux citer que ce passage :
« De deux chose l'une, où Votre Majesté veut modifier son système, démentir ses antécédents, cesser, selon moi, de répondre aux vœux et aux besoins les plus impérieux du pays, et alors, je le reconnais, je ne suis ni ne puis être l'homme d'une pareille mission: ou bien Votre Majesté veut, avec raison, persévérer dans les principes d'autorité vigilante qui sont et doivent rester les bases de son gouvernement, tout en relâchant, dans une juste mesure, ce qu'une situation exceptionnelle avait nécessairement trop tendu, et, dans ce cas, les rênes ne peuvent être relâchées convenablement que par un homme que l'on sait capable de les resserrer au besoin d'une manière vigoureuse. Ecarter cet homme, c'est jeter à l'inquiétude publique