‹ Histoire de douze ansChapitre 18 sur 67 · IIISTOIUE DE DOUZE ANS · texte numérisé non relu

IIISTOIUE DE DOUZE ANS

le Corps législatif n'eût été saisi de la question qu'en présence pour ainsi dire des faits accomplis. Dans la séance où s'était produite l'interpellation de M. le vicomte Anatole Lemercier, d'autres orateurs s'enhardirent jusqu'à déclarer qu'il était en effet« intolérable^ » pour un pays qui avait durant si longtemps vécu » de la vie politique complète, d'en être réduit à ap- )) prendre do l'étranger les nouvelles qui l'intéres- » saient ». L'élan, dès lors, était donné; il ne devait plus s'arrêter.

L'esprit de la majorité ne s'était pourtant pas subitement transformé. A la buvette, nous rencontrions des députés qui nous disaient : « Nous ne sommes )> rien; on ne nous consulte que pour la forme ; le )) Corps législatif ne compte pas; c'est une assemblée ■) de muets. » Il y en avait d'autres qui se hasardaient à nous dire : a Nous avons été candidats officiels; » mais, c'est parce que le gouvernement voyait bien » que nous seuls nous avions des chances de réussir; > il a mieux aimé triompher avec nous que d'être » battu contre nous. » On applaudissait peut-être plus volontiers aux talents oratoires des députés de l'opposition. Mais tout cela* se bornait à des démonstrations de couloirs. Au vote, la Chambre se retrouvait unie et compacte avec son écrasante majorité.

Il n'en est pas moins vrai que les députés qui avaient conservé un certain goût pour le régime parlementaire, et ils composaient dans la Chambre un groupe assez important, commencèrent à reprendre confiance en eux-mêmes. Quoique nommés, pour la plupart, avec l'appui du gouvernement ou du moins

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avec sa neutralité bienveillante, ils se mirent à affecter des allures plus indépendantes. En toutes circonstances, ils protestaient avec fracas de leur dévoûment pour l'Empereur et pour sa dynastie ; mais ils étaient au fond les adversaires les plus implacables de la politique impériale.

Cette politique, après les préliminaires de Villafranca, fut soumise à des oscillations qui la rendaient fort difficile à suivre. Ces préliminaires eux-mêmes, malgré les déclarations de l'Empereur, avaient paru une énigme dont le mot échappait à tout le monde. Le danger d'une alliance avec la Révolution n'avait pas semblé une explication suffisante d'un arrêt si subit après la victoire. Aussi la défiance régnait-elle dans le monde politique, et les événements qui se passaient en Italie contribuaient à l'accroître.

J'ai recueilli à ce moment des témoignages bien saisissants du désarroi produit dans les esprits par la conduite hésitante de Napoléon III. Ils sont une indication précieuse de la direction qu'avait prise l'opinion publique.

On peut n'avoir qu'une confiance fort médiocre dans les jugements politiques du docteur Louis Véron, le légendaire directeur du Constitutionnel. On ne saurait nier cependant que l'homme qui a pris lui-même, avec un certain orgueil, le titre de Bourgeois de Paris ne fût, dans ses appréciations, le reflet de ces classes moyennes dont il résumait tous les ridicules et tous les défauts. C'était un homme dont le dévouement à la dynastie n'était pas suspect. Il causait volontiers avec moi, parce que j'étais homme de presse, et qu'il n'était pas fâché de montrer qu'à l'occasion, il savait mettre

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ses jugements sur los choses au-dessus de ses sentiments sur les hommes.

Je rencontrai h' docteur V('ron peu do jours après" la réception ù Saint-Cloud du corps diplomatique (:2:2 juillet I8.j9). L'Empereur avait cru devoir rassurer l'Kurope inquiète.

(( L'Europe, avait-il dit. a été en général si injuste » envers moi au déhut de la guerre que j'ai été heu- » reux de pouvoir conclure la paix, dès que l'honneur » et les intérêts de la France ont été satisfaits et de » prouver qu'il ne pouvait entrer dans mes intentions " de bouleverser l'Europe et de susciter une guerre » générale. »

Ces paroles n'avaient pas suffi pour rassurer le docteur. « II faut que je l'avoue, bien que cela me coûte, » me dit-il, l'Empereur s'est amoindri par la guerre » d'Italie, et la paix qui Ta suivie lui a fait perdre » beaucoup de son prestige. La France ne peut pas » vivre avec une Constitution où il est dit qu'un seul » homme est responsable de tout. Les derniers événe- » ments ont contribué à démontrer que c'était là une » Constitution vicieuse et indigne d'un grand pays » comme le nôtre; ils ont donné singulièrement à ré- " fléchir à l'Europe. Elle ne souffrira pas longtemps » qu'il y ait en France un pouvoir qui ne doit compte » à personne de ses actes ; c'est là pour elle un danger » permanent. »

Puis il ajouta après une pause :

« Le peuple est indigné d'avoir été joué. Il dit que ■>> l'Empereur, après avoir fait tuer 50,000 hommes, » dépensé oOO millions et faussé sa parole, est venu " se cacher à Saint-Cloud. La classe bourgeoise n'est

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)' pas moins mécontente; elle trouve que l'Empereur >' a manqué de prévoyance ; on l'avait averti desdan- » gers que présentait cette guerre; on ne le tient pas " quitte pour les avoir reconnus et avoués après deux " mois de campagne. Je crois à une désaffection pro- )» fonde. »

Le bon docteur exagérait; mais, à cause de l'appui qu'il avait' prêté à l'Empire et qu'il était disposé à lui prêter encore, son langage était très significatif. Il était évident que la bourgeoisie retournait, par une pente rapide, à ses préjugés parlementaires.

C'est ce qu'avaient compris les esprits perspicaces qui approchaient l'Empereur. Causant, dans les premiers jours d'août I80I), avec un haut personnage qui avait pris une part active aux derniers événements, il me fut donné d'entendre des paroles qui étaient en parfaite concordance avec les tendances qui déjà se manifestaient de toutes parts,

Comme j'exprimais mon étonnement de l'interruption subite de la campagne, au lendemain d'une grande victoire qui en présageait de nouvelles, il me fut répondu :

« Tout est venu de l'obstination de l'Empereur à » ne pas vouloir se débarrasser de son entourage. On » a fait la guerre à l'Autriche avec des gens partisans » de la politique autrichienne. On a été d'ailleurs bien « forcé de faire la paix; le ministre de la guerre

n'envoyait plus de troupes ni de munitions, et le )> ministre des Affaires étrangères, hostile à l'Italie, )' jetait la terreur dans l'esprit de l'Empereur... »

— Mais, dis-je à mon illustre interlocuteur^ n'a-t-on pas craint "de mécontenter les masses que l'idée de

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l'indépendance de l'Italie avait exaltées jusqu'à l'enthousiasme ?

Il ne me laissa pas achever et accentua davantage ses paroles :

(( Le parti démocratique, me dit-il, est la seule » force de ce pays-ci; on se l'est aliéné à tout jamais, ■i Nous sommes pour longtemps voués à cet ignoble " parti conservateur qui déteste le progrès^ hait la " Révolution et veut la paix à tout prix. L'Empereur " est compromis aux yeux de toute l'Europe ; la con- •' fiance qu'on avait on lui s'est ébranlée. On craint » de se réveiller le matin avec une note du Moniteur " annonçant une nouvelle guerre. Cela donne beau

jeu aux partisans du régime parlementaire. Le mo- ' ment était venu de donner plus de liberté au pays. •' Au Château^ on ne veut pas; on ne comprend que " l'absolutisme. »

M. Emile de Girardin, que je voyais souvent, envisageait la situation de la même façon. Au moment où M. Billault remplaçait, au ministère de l'Intérieur, M. le duc de Padoue que l'indulgence du gouvernement pour les menées de Cavour avaient mis au désespoir, et qui avait offert sa démission à l'Empareur au lendemain de l'avertissement donné au CorroKpondaiit pour l'article de Montalembert : Pie IX et la France en 48io et en 18o9, le grand publiciste s''exprimait avec cette justesse de coup d'œil et cet esprit pratique qu'il possédait au plus haut degré :

« A l'étranger, me dit-il, Napoléon III passe pour '< agitateur révolutionnaire. On ne se trompe pas. H L'Empereur est l'homme le plus révolutionnaire et n à la fois l'esprit le plus libéral de ce temps-ci. Mais

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■I il est faible; il n'ose pas rompre avec son entourage; " c'est à tel point que, pour nommer M.Billault, il se

cache de M. Fould. C'est un homme incomplet.

» Je suis effrayé de la puissance que prend le parti r. orléaniste. Je n'ai aucune foi dans ce parti que je '> considère comme l'ennemi de la liberté. Si jamais >' l'Empire était menacé, j'espère qu'il y aurait dans • le peuple assez de force démocratique pour résister » aux menées des orléanistes. «

M. de Girardin jugeait très sévèrement les efforts incohérents que faisait l'Empereur pour conserver l'équilibre entre les forces révolutionnaires qui submergeaient l'Italie, et les ultramontains qui l'accusaient d'être le complice de Cavour et deGaribaldi.

(( L'Empereur, me disait-il, ne s'en tirera pas. Il a ^> porté la main sur une question pleine de chausse- » trapes et de périls. Mieux eût valu pour lui entre- '> prendre la réforme économique. Là, on ne trouve " que des intérêts ; ils crient, mais ils finissent par se ' soumettre. D'ailleurs, on en crée d'autres qui con- " trebalancent les mécontentements. Les moments » difficiles arrivent ; les affaires sont à bas ; personne )^ ne gagne d'argent, les grandes maisons liquident. » On n'est prêt nulle part. C'est le Courrier du Diman- 1) rhe, organe de l'orléanisme, qui mène le pays. «

Dans les départements, on avait les mêmes préoccupations qu'à Paris et on avait les mêmes propensions à revenir au régime parlementaire. J'étais, je l'^i déjà dit, fort lié à cette époque avec M. le baron de Janzé, qui a été mon collègue au Corps législatif et qui est encore aujourd'hui député des Côtes-du-Nord. Il possédait un grand domaine en Normandie. Au

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retour d'une de ses excursions, il me donna les nouvelles les plus alarmantes. Les gros propriétaires et les gros industriels commençaient à murmurer. <( lis » ne savent plus où ils en sont, me disait M. de Janzé. » Ils avaient donné à ce gouvernement la dictature. » à charge par lui de leur procurer la sécurité, et ■) cette sécurité, ils ne l'ont pas. »

Dans cette disposition où étaient les esprits, on se rend facilement compte du succès qu'avaient tous les écrits qui préconisaient rexcellence du régime parlementaire. Ils étaient nombreux et ils portaient la signature d'écrivains et d'hommes politiques dont on s'était habitué à honorer le talent et le caractère. Comment ne pas se laisser prendre aux séductions d'une doctrine qui était prêchée par des Montalembert, des Villemain, des d'Haussonville, des Prévost- Paradol, des Weiss, des Pelletan, etc ? Le Courrier (la Dimanche faisait rage. Il s'était formé autour de ce journal une coalition d'hommes qui auraient eu beaucoup de peine à formuler un programme commun, mais qui étaient d'accord sur un point, la nécessité d'arracher la France à ce qu'ils appelaient le « pouvoir personnel ■■.

On faisait naturellement remonter la responsabilité de tout ce moiivcinent au parti orléaniste. Je crois qu'au fond, il en était bien innocent. Les écrivains qui faisaient au gouvernement impérial une guerre de brochures et d'articles de revues appartenaient en effet pour la plupart au parti orléaniste. Mais ils attachaient plus de prix aux idées qu'aux hommes, et pourvu qu'ils fissent triompher leurs doctrines, ils étaient prêts à faire bon marché des questions dynas-

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