‹ Histoire de douze ansChapitre 28 sur 67 · I.KS KLKCTIONS I)K l'AlUS KN IS(;:t · texte numérisé non relu

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teadu de mes propres oreilles donner du Monsieur le comte à M. de Montalembert que ce ton obséquieux semblait ennuyer et qui aurait volontiers sacrifié son titre, pourvu qu'on lui eût concédé la qualité de libéral. Il avait tourné autour de nous pendant quelque temps ; mais, quand il avait vu que les Cinq n'étaient pas disposés à l'accueillir, il s'était retiré et avait cherché fortune ailleurs.

De guerre las, M. G. Chaudey s'était fait le correspondant de Proudhon, alors réfugié à Bruxelles. C'était lui qui renseignait l'illustre publiciste sur ce qui se passait dans le monde politique de Paris. Quand, à la fin de 1862, Proudhon^ à la suite d'un incident qui avmt rendu son séjour en Belgique difficile, se résigna à venir s'établir à Passy, ce fut M. G. Chaudey qui le reçut au débotté.

Proudhon rentrait en France mécontent de l'accueil presque hostile que la presse libérale avait fait à ses dernières publications. On avait fait le silence sur sa brochure : /(' Principe ((klèratif' où il avait accumulé une masse d'idées neuves et de vues originales. On n'avait prêté qu'une attention médiocre à son livre : les Majorats littéraires, où la question de la propriété littéraire était en quelque sorte coulée à fond. Proudhon ne se rendait pas compte des changements que le retour aux principes parlementaires avait apportés depuis trois ans dans les mœurs politiques du pays. Il ne s'apercevait pas que l'opinion éiait tout entière au mouvement électoral qui se préparait et que le calme manquait aux esprits pour s'attacher à des théories binllantes et à des thèses purement juridiques. De là, chez Proudhon, une mauvaise humeur, qui cher-

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chait une occasion de s'épancher. On lui fit entrevoir que les élections lui offraient le moyen d'en finir avec cette pseudo-démocratie, qui avait, suivant lui, fait dévier la conscience publique, et il se jeta dans la lutte avec une ardeur qui démonta ceux-là même qui étaient le plus disposés à le suivre.

Ce fut véritablement M. G. Chaudej qui lui fournit son thème. L'idée première de Proudhon était de rester sur le terrain de l'abstention pure et simple et de chercher à y amener le plus d'électeurs possible. Mais sous l'influence de M. Chaudey, ainsi qu'il est facile de s'en assurer en relisant sa correspondance, il passa de l'abstention passive à l'abstention active, c'est-àdire au vote à bulletin blanc. La l)rochure : /es Déinncratcs assi'Diientés et les Méfrmiaircs, qui servit de manifeste au parti abstentionniste est sortie tout oniière de la plume de Proudhon ; maisc'estM. Chaudey qui en a été le principal inspirateur et c'est lui qui a fourni les principaux arguments.

En acceptant la donnée du vote au bulletin blanc, Proudhon allait se trouver dans une situation difficile. Il se mettait à dos les abstentionnistes radicaux pour qui le vote au bulletin blanc était une indigne concession. Il avait contre lui les gens qui se rappelaient son attitude en i8o2 et en 18o7, et qui ne manqueraient pas de crier à la contradiction. Il se plaçait enfin, de son propre aveu, en opposition avec la majorité des électeurs qui condamnaient Fabstention, sous quelque forme qu'elle se présentât. Il se préparait donc un immense échec.

La peine qu'il éprouva à former son comité abstentionniste aurait dû éclairer Proudhon ; mais il s'était

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trop avancé pour pouvoir reculer. La manifestation qu'il cherchait à rendre imposante se réduisit bientôt aux mesquines proportions d'une machine de guerre contre ma candidature. Proudhon eut beau protester contre cette conséquence inattendue : ce fut tout le fruit que produisit cotte campagne entreprise avec tant de fracas.

On faisait dans le comité Carnot plus de commérages que xle besogne. On y passait tout son temps à démolir la réputation des quatre députés sortants de l'opposition libérale et constitutionnelle. On vint un jour y annoncer que Proudhon m'avait désavoué et qu'il me considérait désormais comme un adversaire politique. Mon opinion était de laisser tomber cet absurde propos. MM. E. Ollivier et Picard n'étaient point de cet avis ; ils jugeaient que la qualité d'ami de Proudhon constituait pour moi une force, et que je devais réclamer de lui une dénégation en forme. Ils firent même une démarche personnelle à Passj-, démarche qui n'aboutit pas, parce qu'ils ne rencontrèrent pas Proudhon chez lui. J'eus tort de céder à leurs instances. Il en résulta entre Proudhon et moi un échange de lettres qui dura plus de deux moi^', et qui aboutit à cette conclusion qu'on avait eu surtout pour but d'éviter, c'est que si aucun sentiment de mésestime n'existait entre nous, il n'était pas moins vrai que nous étions séparés politiquement, et qu'à ce point de vue, on avait eu raison de dire que nous étions des (c adversaires politiques ».

Je n'ai eu du reste, en cette circonstance, qu'âme louer de Proudhon. Ses sentiments furent ce qu'ils devaient:; être, ceux d'une grande âme et d'un brave

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cœur. Il chercha longtemps le moyen de ne pas me nuire, tout en continuant sa campagne abstentionniste, et quand il découvrit que c'était poursuivre une chimère, il en conçut un véritable chagrin Un instant il essaya de me rallier à ses idées ; mais il comprit bien vite que je ne pouvais pas me séparer de mes collègues sans me déshonor^'r ; il n'insista pas, et en vint même à faire des vœux pour la réussite de ma réélection : « J'aimerais mieux vous savoir mort que pas réélu, » m'écrivait.-il dans une de ses dernières lettres.

Cette lutte toute intime avait donné lieu à des péripéties qui en avaient fait une sorte d'événement public. Il en résulta que la manifestation abstentionniste que Proudhon et ses amis préparaient avait l'air d'être dirigée plus particulièrement contre ma personne. Il n'y eut plus de doute quand on vit mon ancien concurrent aux élections de 1857, M. Bastide, prendre la présidence du comité qui préconisait le vote au bulletin blanc. Aussi, ce fut surtout dans la septième circonscription que s'exerça l'action de ce comité ; il rencontra peu d'auxiliaires ou d'adhérents dans les autres circonscriptions.

La session allait être close ; le décret qui convoquait les citoyens dans les' comices allait être publié, et l'opposition continuait à s'agiter sans pouvoir fixer les noms des candidats qu'elle devait présenter aux électeurs. Depuis deux mois, le comité Carnot, qui avait affiché la prétention de diriger non-seulement les élections, mais le parti républicain tout entier, s'était dépensé en efforts impuissants et en combinaisons stériles. Qu'attendre d'un comité institué dans les plus absurdes conditions, puisqu'il avait pour chefs des

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abstentionnistes ? 11 ne pouvait servir qu'à semer la division, la confusion, et finalement l'abstention.

Bien autrement raisonnable était la tentative faite par un certain nombre de personnages politiques pour constituer une sorte d'Union libérale. C'est chez M. le duc de Broglie que se tint la réunion. On y avait convoqué quelques représentants du parti républicain ; à côté de MM. Thiers, Changarnier, Cochin, Mortimer- Ternaux, le prince de Broglie et Prévost-Paradol, siégeaient MM. Jules Simon, Bastide et Carnot. Mais il y avait là trop d'idées disparates pour qu'on pût aboutir à une entente. Dans le comité de Broglie comme dans le comité Carnot, c'étaient d'ailleurs des abstentionnistes qui soulevaient la prétention de diriger le vote.

Dans cette situation, les députés qui avaient porté le poids de l'opposition pendant la législature qui venait de finir, comprirent que c'était pour eux un devoir étroit de ne pas laisser perdre le fruit de longs et pénibles efforts. Le 8 mai, c'est-à-dire le jour même de la publication du décret qui convoquait les électeurs, ils se réunirent chez M. Jules Favre et ils décidèrent qu'ils feraient appel à la presse démocratique et libérale pour leur venir en aide dans la tâche dont ils étaient décidés à assumer le fardeau.

On les a accusés à ce propos d'avoir usurpé un pouvoir qui ne leur appartenait pas. C'était là un reproche qui ne soutenait pas l'examen. Les députés sortants et les directeurs des grands journaux démocratiques avaient autant de droit à prendre en mains l'action électorale que les personnalités sans mandat du comité Carnot ou de la réunion de Broglie. A défaut d'un

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choix régulier que la législation restrictive de l'Empire rendait impossible, ils pouvaient à plus juste titre et jusqu'à preuve contraire, se dire les représentants de l'opinion constitutionnelle et libérale.

Une seconde réunion eut lieu également chez M. Jules Favre ; les directeurs du Journal des Débats, du Siècle, delà Presse et de l Opinion Nat innale avaient répondu à la convocation qui leur avait été adressée. Les questions étaient trop nettement posées pour qu'on put se répandre en paroles inutiles. Trois journaux sur quatre furent d'avis que toute compétition devait s'effacer devant la nécessité d'assurer la réélection des quatre députés sortants dans leurs circonscriptions respectives.

Ce premier point vidé, on eut à examiner quels seraient les candidats qui auraient le plus de chances d'être élus dans les cinq autres circonscriptions. MM. Havin et Guérôult avaient manifesté l'intention de se porter comme candidats. Pour M. Havin, il ne pouvait s'élever aucune objection ; c'était l'accomplissement d'un engagement qui avait été pris publiquement vis-à-vis de lui quand il avait consenti à se retirer devant M. E. Picard. Il y eut quelques hésitations sur le nom de M. Guérôult ; mais elles disparurent presqu'aussitôt.

Pour les trois dernières circonscriptions, M. de Girardin avait posé en principe qu'on devait les réserver pour des illustrations parlementaires. Il mit en avant les noms de M. Thiers et de M. Dufaure. Mais le représentant du Journal des Débats déclara que M. Dufaure avait, depuis son échec dans le Var, renoncé à toute compétition électorale, et que, quant à

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