I.E.S ELECTION.S DE PAIUS EN IS(J;{ [H
Au moment où je corrigeais les épreuves de ce manifeste, je reçus une invitation de me rendre à une réunion d'électeurs, rue de la Glacière, chez un des jardiniers qui abondent dans ce quartier. L'endroit choisi était cliarmant ; c'était une immense serre, où les plantes robustes aux parfums pénétrants des régions tropicales se mariaient aux plantes délicates aux parfums plus doux de nos climats. Il y avait Là des personnes appartenant à toutes les classes. J'avais emporté une épreuve de notre compte-rendu; j'en donnai lecture à la réunion. L'effet produit fut magique. Au fur et à mesure que j'avançais dans ma lecture, les approbations allaient en croissant et s'exprimaient sous toutes les formes. Arrivé au paragraphe final, j'élevai la voix, bien que mes auditeurs gardassent le plus profond silence. M. Ollivier avait répandu sur ce paragraphe un voile de mélancolie, qui donnait à notre circulaire un véritable caractère de dignité et de grandeur :
« Si vous nous jugez encore dignes de votre con- » fiance, nous serons fiers d'être de nouveau vos élus. , » Si vous pensez que d'autres conviendraient mieux » aux luttes qui se préparent, préférez-les. Nous » vous demandons alors, quand nous seront rentrés » dans la vie privée, de ne pas oublier complètement » les cinq députés, qui n'ont pas désespéré,, quand » tous les hommes politiques désespéraient et se te- » naient à l'écart; nous vous demandons de garder » un souvenir sympathique à ceux qui n'ont pas voulu » que l'histoire put dire un jour qu'à une époque » quelconque, la France libérale s'était abandonnée à » elle-même. »
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A peine avais-je prononcé cette dernière phrase que les applaudissements éclatèrent; toutes les mains se tendirent vers les miennes : « Vivent les Cinq! ils » nous les faut. C'est un devoir pour tous de voter » pour eux ! » Ces cris s'entrecroisaient sans que je pusse parvenir à placer une parole. A la fin, un peu de silence se fit, et j'en profitai pour dire que j'étais prêt à fournir des explications... On ne me laissa pas achever. — « Des explications! s'écriait-on de » tous les côtés, sur quoi ? Les voilà, les explications ! » Elles sont complètes! Nous ne voulons pas entendre » un mot de plus ! »
Je me retirai en proie à une profonde émotion. Je venais d'être récompensé de tous les déboires que j'avais eu à supporter pendant les trois derniers mois et d'être vengé de toutes les attaques dont j'avais été l'objet. J'avais repris confiance en moi-même et je me promis de laisser désormais passer sans les relever ces manœuvres de la dernière heure, que les oppositions impuissantes emploient aussi volontiers que les gouvernements faibles.
Après la publication du compte-rendu des Cinq, et surtout après l'accession de la candidature de M. Thiers, on s'habitua dans le public à ne plus dire la liste de ropponition, mais simplement la liste. Les dissidents subirent une série de déconvenues qui pronostiquaient leur défaite.
La déroute commença par un manifeste qui portait
les signatures de MM. Carnot, Garnier-Pagès, Henri
M-artin, Juks Simon et Marie, et qui mettait fin à une
■ scission malheureuse. C'était un appel chaleureux on
faveur de l'union.
LES KI-ECTIONS DK l'AIMS KN ISfilî Igii
« La liberté, disait cette pièce, est le but posé; » pour y parvenir, l'union nous est prescrite comme » un devoir. Laissons les polémiques fâcheuses ! Ecar^ » tons les divisions funestes!... Notre cause est » sainte... Marchons! L'inaction, c'est le suicide; » l'action, c'est la liberté! »
Pour bien marquer sa ferme intention de ne plus prêter son nom à des manifestations périlleuses, M. Carnet avait refusé ses salons aux personnes qui s'y réunissaient depuis trois mois. La partie la plus ardente de l'ancien comité se transporta au quartier du Temple, dans des locaux que M. Laurent Pichat mit à sa disposition. Les membres s'intitulèrent fièrement : Comité démocratique f/e,s vingt-cinq: mais le premier acte de ce comité fut une abdication. 11 fit en eflet publier par les journaux la note suivante :
« Le comité dénrocratique des vingt-cinq déclare » qu'il est absolument étranger à la formation des » listes de candidats publiées dans les journaux; par » suite delà retraite de quelques-uns de ses membres » et des opinions abstentionnistes de plusieurs autres, » il n'a quant à lui aucune liste à proposer aux élec- » tours.
)) Pour copie conforme, » Legault. w
Le comité Bastide, constitué pour soutenir le vote au bulletin blanc préconisé par Proudhon, subit des vicissitudes qui le réduisirent peu à peu à l'impuissance. M. G. Chaudey avait rédigé un manifeste dont les abstentionnistes se promettaient merveille. Il était
contresigné par des gens dont les sentiments démocratiques ne faisaient doute pour personne. Malheureusement avant même que le manifeste fût publié, il s'était produit un incident qui allait en neutraliser les effets. On avait compté sur l'appui des ronges, qui recevaient l'impulsion de Ledru-Rollin et de ses amis. Mais ils refusèrent d'entrer dans le comité. « Ils ne. » veulent pas, écrivait Proudhon à Beslay, se sou- » mettre à une initiative qui les absorberait, c'est- » à-dire que leur rancune contre ma personne va » jusqu'à sacrifier et leur opinion et le soin de la » République qu'ils prétendent servir. »
Parmi ses amis, Proudhon rencontrait en outre bien des résistances. Je lis dans une lettre adressée à un certain docteur Dupas : « J'apprends par Victor » Pilhes que la composition du comité d'abstention et » la pensée principale qui domine dans son manifeste )) vous a exaspéré au plus haut degré et que vous >' parlez à votre tour de protester contre les protes- » tants. Vous êtes indigné de l'idée du billet blanc. »
Quand il s'agit de faire distribuer le manifeste- Chaudey, d'autres obstacles se présentèrent. Laissons parler Proudhon lui-même : " Les libraires » ne veulent pas s'en charger. 11 nous faudrait un » colporteur ; pas de colporteurs ! Nous les proposons » aux marchands de journaux qui se tiennent sur la » voie publique : défense ! »
Tout à coup ce manifeste fut répandu à profusion sur différents points de Paris et en particulier dans les quartiers delà?'' circonscription. On en trouvait d'énormes liasses sur tous les comptoirs des marchands de .vin. Des colporteurs les distribuaient sur la voie
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publique à la barbe des sergents de ville, qui ne faisaient aucune opposition. Cette tolérance paraissait d'autant plus suspecte que le placard était une édition clandestine, ne portant point de nom d'imprimeur et dépourvue de timbre. Le peuple, qui va tout de suite aux conclusions les plus brutales, attribua à la police cette distribution irrégulière, etProudhon nous apprend dans une de ses lettres « qu'un ami de la » coalition prit la peine de lui retourner un de ces » exemplaires clandestinement imprimés avec ces » mots en tête : A M. Proudhon , la police reconnais- » santé, et le bruit court, ajoutait-il, que noustravail- » Ions avec la police. »
Ces odieux soupçons étaient absurdes. Ce qui est plus vraisemblable, c'est que les candidats officiels avaient trouvé commode de s'emparer d'une pièce qui pouvait amener une diversion utile pour eux. Le pouvoir peu scrupuleux sur les moyens employés pour arriver au succès avait fermé les yeux sur cette manœuvre. Le résultat produit fut de faire perdre toute autorité aux tentatives abstentionnistes.
Le comité Chaudey ne fut pas en effet le seul à recommander l'abstention. Vers les derniers jours de la période électorale, on afficha dans plusieurs quartiers un placard sans timbre et nom d'imprimeur, intitulé : La fausse démocratie de Vannée prochaine. Il ne portait point de signatures ; mais on y invoquait les noms de Bancel, Barbes, L. Blanc, Charras, V. Hugo, Ledru- Rollin, F. Pyat, Raspail, Beaune, etc. «Voilà, disait- » on, des hommes qui représentent la vraie démocra- » tie; voilà ceux qu'il faut consulter ; ceux-là ne vous » pousseront pas vers les urnes ; ils voient le piège et
» VOUS crient de vous arrêter, de vous abstenir, de » protester contre la mystification électorale, contre )) l'illégalité, contre l'immoralité de l'élection. Quant » aux démocrates assermentés, ils vous mènent tout » droit à la démocratie impériale. Citoyens, abste- >; nez-vous ! »
On répandit également dans Paris une brochure, format lilliputien, toujours sans nom d'auteur ni d'imprimeur, portant pour titre : Elections de i863. — L'abstention, Paris, Imprimerie de la Liberté, aux Catacombes. Cette brochure qui, paraît-il, venait de Suisse, recommandait aussi l'abstention ; mais elle visait plus directement les candidats de l'opposition. Voici en quels termes s'exprimait sur eux l'auteur de ce factum :
« Il y a neuf hommes à Paris qui sont les vraies co- » lonnes de l'Empire, qui sont sa vie, son âme, son » talisman, son salut; qui lui sont plus utiles à eux » seuls que l'armée et la police, que les juges et les » évêques convoqués pour le temps des élections, ce » sont les neuf chefs de choeur de l'opposition de Sa » Majesté, les quatre journalistes et les cinq députés » chargés de dialoguer avec les feuilles officielles çt » de donner là réplique aux harangues ministérielles, » de faire la basse dans le concert et de gronder à » l'unisson, de fournir en un mot le complément indis- )) pensable du spectacle, de remplir la perspective, » d'orner le passage, d'achever l'illusion et de mon- )) trer au pays l'apparence d'un gouvernement régu- » lier. Un gouvernement sans peuple aurait pu paraître » étrange à la longue ; on aurait dit : il manque quel- » que chose ; ces messieurs représentent le peuple
l.ES KLECTIONS DK PARIS EN l,S(ï;{ 189
» comme le chœur du théâtre antique ; les quatre » journalistes sont les quatre évangélistes du Sauveur » de Décembre; on les croira sur parole ceux-là; on » ne croit pas les feuilles officielles. Mais cinq députés )) sont d'un plus grand effet, et là, le trompe-l'œil est » tout à fait réussi ; le jour où il les a tirés tous les » cinq de l'urne électorale, ce jour-là L. Bonaparte » a gagné le gros lot; les Cinq sont le quine de l'Em- » pire. »
J'ignore si mes collègues de l'opposition ont jamais eu connaissance de ce manifeste. On me fit à moi l'honneur de m'en envoyer un exemplaire portant sur le faux titre cette dédicace : A Darimon, député sortant et non rentrant, de la part de fauteur, Jacques, JUSTICIER. Je n'ai jamais su à qui je devais cet envoi gracieux, et ceux de mes amis qui frayaient avec les abstentionnistes se gardèrent bien de m'en instruire. J'ai conservé cet exemplaire qui est devenu une véritable curiosité typographique.
A côté des abstentionnistes, il y avait les partisans du second tour de scrutin. Ils avaient pour organe le journal le Temps. M. Nefftzer restreignait le rôle d'un journal en temps d'élections à être un mur sur lequel venaient indifféremment s'étaler toutes les candidatures. Il accueillait toutes lesprofessions de foi, quelles qu'elles fassent. Le scrutin de ballottage devait^ suivant lui, décider en dernier ressort. On a fait de grands reproches à M. Nefftzer d'avoir adopté cette tactique. On a eu tort. M. Nefftzer poussait la prudence jusqu'à la timidité. 11 avait peur, s'il se prononçait trop nettement pour les candidats de l'opposition, que son journal n'encourût les sévérités du pouvoir.
lîtO HISTOIRE DE DOUZE ANS
Il y avait du reste sur la liste des noms qui offusquaient certaines personnes de son entourage intime. Il s'était décidé au parti qui allait le mieux à son tempérament, c'est-à-dire à la neutralité.
Mais peu à peu les candidatures dissidentes s'évanouirent. M. .J.-.I. Weiss avait retiré la sienne; les candidatures ouvrières s'étaient réduites à deux, celles de MM. Leroy et Coûtant; M, Leroy s'était lui-même retiré pour faire place à M. Cantagrel. Il ne resta de candidatures multiples que dans la 6° circonscription, où M. Guéroult s'était présenté et où les passions cléricales se donnaient carrière contre le journaliste qui avait combattu avec le plus d'ardeur le maintien du pouvoir temporel de la papauté.
Le mouvement en faveur de la liste se serait peutêtre dessiné avec moins d'élan, si le pouvoir n'avait commis une des plus lourdes maladresses que l'Empire ait eue à se reprocher. Je veux parler de la circulaire que M. de Persigny lança contre M. Thiers. Cette attaque directe contre l'homme d'Etat que l'Empereur avait appelé V historien national, cette mise en suspicion d'un candidat qui avait prêté le serment exigé par la loi, et qu'on accusait aussi clairement que possible de poursuivre un but déloyal, causa dans la masse électorale un mécontentement général. Le nom de M. Thiers avait éveillé un grand nombre de susceptibilités. Au lendemain de la circulaire de M. de Persigny, le sentiment fut unanime. On put considérer l'élection de M. Thiers comme assurée.
Le ministre de l'Intérieur trouva du reste le moyen d'accentuer la faute lourde qu'il venait de commettre. Dans une circuluire de la dernière heure, il dénonçait