VIII PRÉFACE
en présence des exigences de la société moderne, ou il faut faire tout de suite à l'assemblée qui détient le pouvoir législatif la part la plus large ; car ce qu'on lui refuserait, on serait bientôt forcé de le lui concéder, et ce qu'on chercherait à lui marchander, elle le prendrait bientôt d'elle-même.
En un mot, si l'on veut échapper aux concessions, il faut su résigner à une bonne Constitution,
DE
L'ÉLECTION DES CINQ
La question du serment a tenu une grande place dans les élections générales de 1857 et dans les élections partielles de 4858, qui ont amené la formation du petit groupe des Cinq. En me rangeant du côté des sermentistes, il me sera facile de prouver que je ne faisais que rester conséquent avec moi-même et que j'étais fidèle aux doctrines que j'entendais professer autour de moi.
M. Emile OUivier a consacré à la théorie du serment tout un chapitre de son livre : Le 19 Janvier. Appartenant à un parti qui n'admet pas le serment politique, parce qu'il le considère, suivant le mot de M. Thiers, comme « une vexation du vainqueur impo- » sant le parjure au vaincu », M. Emile OUivier avait
HISTOlKt Dh. UULZE ANS
à se justifier vis-à-vis de ses anciens amis d'un acte qu'ils considéraient comme un oubli des principes. Il l'a fait, à mon sens, d'une façon victorieuse; il n'y a pas une ligne à retraneher de ce beau chapitre. Je n'ai pas à m'inscrire en faux contre une seule des considérations que M. Emile OUivier fait valoir. J'étais autrement à l'aise sur cette question si controversée. Dès 1848, je m'étais séparé du parti républicain à propos du serment.
Un décret du gouvernement provisoire, contresigné Crémieuœ, avait aboli le serment politique. Par dérogation à ce décret, l'article 48 de la Constitution du 4 novembre imposait l'obligation du serment au Président de la République. Cette disposition n'était pas du goût des députés de la Montagne ; ils auraient voulu qu'on restât dans la logique et qu'on effaçât complètement le serment de la Constitution républicaine. Je ne partageais pas cet avis et voici ce que j'écrivais dans le Peuple, numéro du 45 octobre 1848 :
« Nous no comprenons pas. nous l'avouons, chez des amis de la Répulilique, cette horreur du serment.
» Le serment est ce qu"il y a d'universel dans la religion ; à ce titre, le serment est le premier dogme de la religion naturelle ; c'est la religion de l'humanité même.
y> Le serment, considéré dans son essence, n'est que la formule solennelle et mystique de la foi jurée. C'est le serment qui fait le mariage, et qui constitue le lien, l'obligation de tous les contrats. Dans toute promesse, le serment est nécessairement exprimé ou sous-entendu. Abolir le serment, c'est donc supprimer l'obligation morale. C'est dire aux débiteurs : vous contractez des dettes, mais vous ne promettez pas de les payer ; aux époux : vous vous appartenez l'un à l'autre, mais vous ne vous engagez point; aux citoyens : vous devez fidélité à la patrie, mais sans promesse de votre part.
» M. Crémieiix a trouvé cela, et nous avons des républicains qui l'admettent! »
L ELECTION DES CINQ
Cet article souleva d'ardentes colères dont on retrouverait les traces dans les journaux montagnards du temps. C'était là cependant la pure expression du droit; mais Técole jacobine n'a jamais rien compris au droit; la raison d'État est son seul guide. Mon article venait déjouer certains calculs et peut-être troubler certaines consciences. Aussi causa-t-il un véritable scandale.
Au mois de juillet 1852, Proudhon publia son livre : la Révolution sociale démontrée par le coup (VEtat. Il fut amené naturellement, par la nature du sujet, à s'expliquer sur la prestation du serment imposé aux sénateurs, aux députés et aux fonctionnaires de tout ordre par la Constitution ; il le fit en termes qui ne laissaient de place à aucune équivoque. Si je me permets de rapprocher l'admirable page de ce livre des humbles lignes écrites par moi en 1848, c'est uniquement pour constater l'identité des doctrines :
« Que dirai-je du serment? une inconséquence de plus.
» Les partisans de la légitimité .sur l'avis du comte de Chambord, refusent de le prêter; ils ont raison; ils l'ont en cela preuve de sagacité ; dans les idées royalistes, le serment est un acte de vasselage qui lie d'un lien unilatéral et personnel celui qui prèle le serment à celui qui le reçoit, Mais j'avoue que je ne saurais admettre cette délicatesse chez un républicain, et les raisons de MM. Cavaignac et Carnot ne m'ont point convaincu* Le serment, pour un républicain, n'est qu'une simple reconnaissance de la souveraineté du peuple en la personne du chef de l'État, par conséquent un contrat synallagmatique, qui oblige également et réciproquement les parties. Le royaliste jure sur l'Evangile, le républicain sur la Révolution : ce qui est fort différent. C'est ainsi que prêtèrent serment à Louis- Philippe , Garnier-Pagès , Lamartine , Ledru-Rollin. Louis- Napoléon l'entendrait-il autrement ? Ce qui est certain, c'est qu'il ne l'oserait dire. J'estime donc que les représentants républicains, après avoir, sous le régime du 2 décembre, par-
ticipé aux élections, devaient participer aussi aux travaux du Corps législatif et conditionner leur serment par leur opposition. 11 n"y avait là ni parjure ni restriction mentale; c'était s'accorder avec soi-même et affirmer la République. Mais la subjectivité nous aveugle tous : dans nos opinions, nous ne voyons que des hommes ; dans nos contradicteurs, que des hommes; dans les événements qui nous pressent, que des hommes ; et toujours des hommes. Louis-Napoléon, Henri V et le comte de Paris ne sont pas les seuls qui régnent sur la France. Quant à la République, à la patrie, au pays, termes honnêtes sous lesquels chaque chef de parti déguise son autorité, chaque parti sa servilité. »
Depuis, Proiidhon est revenu sur cette déclaration si nette et si précise; il a prétendu que c'était là une opinion du moment empruntant toute sa valeur aux circonstances. Il se trompait sur ses propres intentions, quand il voulait déchirer cette page d'un livre qu'on ne relit pas assez aujourd'hui. Proudhon, il l'avait sans doute oublié en 1857 et en 1863, a failli devenir en 1852 député au Corps législatif, et cela, tout à fait dans les mêmes conditions que nous, cinq ans plus tard. Le fait est peu connu; il a passé inaperçu au milieu des événements qui ont marqué la fin de Tannée 1852; on me permettra donc d'entrçr, à ce sujet, dans quelques détails.
MM. Carnot et Cavaignac, nommés députés par les électeurs de Paris, avaient été déclarés démissionnaires pour refus de serment. Il s'agissait de les remplacer. Le parti républicain semblait vouloir suivre la même tactique qu'aux précédentes élections : on devait substituer aux noms de Carnot et de Cavaignac les noms d'autres hommes .de 1848; ceux-ci, s'ils étaientélus refuseraient, àleur tour, le serment; on continuerait ainsi jusqu'à ce qu'on eût épuisé la liste des