‹ Histoire de douze ansChapitre 42 sur 67 · I.A LETTRE Dl' 1!» .lANVIEK 18tJ7 'i · texte numérisé non relu

I.A LETTRE Dl' 1!» .lANVIEK 18tJ7 'i

Le 18 janvier, la gauche avait été convoquée chez M. Thiers, au lieu de l'être chez M. Marie, comme cela se faisait précédemment ; elle avait discuté l'attitude qu'elle devait prendre, si les bruits qui couraient venaient à se réaliser. Le journal la France avait indiqué avec assez de précision les points sur lesquels portaient les réformes. On en causait tout haut le soir au premier grand bal des Tuileries. On attendait donc avec impatience que le Moniteur voulût bien fixer l'opinion publique.

Comme le 24 novembre 1860, le décret qui consacrait les réformes nouvelles était précédé d'une lettre de l'Empereur au ministre d'Etat, destinée à les expliquer et à les interpréter. Il y avait une certaine contradiction entre le langage qu'avait tenu le souverain en ouvrant la session de 1866 et les mesures auxquelles il venait de s'arrêter. L'Empereur trouva moyen de s'en tirer par une de ces habiletés de style dans lesquelles il était passé maître : « J'ai dit, l'année » dernière, que mon gouvernement voulait marcher )) sur un sol affermi, capable de supporter le pouvoir " et la liberté. Par les mesures que je viens d'indi- ^> quer^ mes paroles se réalisent; je n'ébranle pas le » sol que quinze années de calme et de prospérité )) ont consolidé, je l'affermis davantage en assurant » par la loi aux citoyens des garanties nouvelles, en «achevant enfin le couronnement dé l'édifice élevé » par la volonté nationale. »

Le décret du 19 janvier 1867 supprimait l'Adresse, concédait le droit d'interpellation et établissait pour les ministres la faculté d'être chargés, par une délégation spéciale, et de concert avec le mi-

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nistre d'Etat, les présidents et les membres du Conseil d'Etat, de représenter le gouvernement devant le Sénat et le Corps législatif. Une loi devait être proposée a pour attribuer exclusivement aux tribunaux )) correctionnels l'appréciation des délits de presse et » supprimer ainsi le pouvoir discrétionnaire du gou- » vernement. » Une autre devait « régler le droit de » réunion, en le contenant dans les limites qu'exige » la sûreté publique. »

Le commentaire impérial avait paru sans doute insuffisant, car on y avait joint deux longues Notes interprétatives. La première donnait les motifs qui avaient déterminé l'Empereur à supprimer l'Adresse et à la remplacer par le droit d'interpellation. La seconde expliquait les difficultés qu'il y avait eu à mettre d'accord la présence des ministres dans la Chambre et le respect de la Constitution. «Il fallait, disait ' » le rédacteur de la Note, se renfermer dans les » termes de la Constitution, portant que les ministres » ne dépendent que du chef de l'Etat, qu'ils ne sont » responsables que chacun, en ce qui le concerne, des » actes du gouvernement, (ju'il n'y a pas de solidarité » entre eux, et qu ils ne peuvent être meitibres du Corps » législatif. Le décret n'apporte et ne pouvait apporter » aucun changement à ces prescriptions. »

S'il était resté dans l'esprit de M. E. Ollivier quelque arrière-pensée au sujet du portefeuille qui lui avait été si nettement offert et qu'il avait si nettement refusé, ce passage de la deuxième Note du Moniteur lui aurait causé quelque déception. Une des modifications constitutionnelles sur lesquelles il avait insisté le plus, la faculté pour un député de devenir ministre,

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était impitoyablement repoussée. Aussi, on comprend qu'il ait pu écrire, dans son livre, que la lettre du 19 janvier « ne le satisfit pas » et qu'il y sentit « un pre- » mier refroidissement. »

Le Moniteur annonçait que tous les ministres avaient donné leur démission entre les mains de l'Empereur. Mais le même jour le cabinet démissionnaire s'était réuni en conseil. Au lieu de constituer une nouvelle administration, on s'occupa d'abord de combler les vides causés par le départ de MM. Fould, Randon et de Chasseloup-Laubat. Dans la combinaison qui se formait, M. Béhic occupait le portefeuille des finances, le maréchal ]Niel était désigné pour succéder au maréchal Randon et l'amiral Rigault de Genouilly à M. de Chasseloup-Laubat. Les autres ministres maintenaient leur démission ; mais aucun nom n'était prononcé pour les remplacer. L'Empereur les interrogea les uns après les autres pour savoir s'ils étaient disposés à rester et à l'aider dans l'œuvre qu'il s'agissait d'accomplir. M. Rouher accepta sans faire la moindre réserve. Quand ce fut le tour de M. de La Valette de se prononcer, celui-ci se montra fort ému ; il exprima le regret d'être forcé d'abandonner le service de l'Empereur ; il lui serait, dit-il, impossible, le cas échéant, d'aborder la tribune. Mais l'Impératrice intervint et insista pour que M. de La Valette retirât sa démission. Cet incident arrêta le refus sur les lèvres des autres ministres, et à l'instant même la composition du cabinet fut arrêtée. Elle devait cependant subir une modification avant d'avoir été rendue publique. M. Béhic se ravisait dans la nuit et refusait de se charger du portefeuille des finances. Le porte-

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feuille abandonné par M. Béhic fut offert à M. Rouher, qui l'accepta après quelques objections.

On a dit de la journée du 19 janvier qu'elle avait été la journée des dupes.- Si l'on a entendu par là qu'elle avait trompé l'espoir de certains hommes (jui avaient cru que les changements apportés dans les institutions amèneraient l'avènement d'un nouveau personnel gouvernemental, le mot ne manque pas de justesse. A la première nouvelle de la démission des ministres, M. de La Guéroiinière, dans la France, et M. Clément Duvernois, dans la Liberti'. s'étaient empressés d'applaudir ; ils complimentaient M. Rouher d'avoir montré assez de sagesse pour se condamner à une retraite momentanée. Mais quand ils virent « que » la démission éclatante des ministres aboutissait. » comme le disait M. Clément Duvernois, à leur réta- » blissement, » ils poussèrent un cri de surprise et ils accusèrent les ministres de « vouloir reprendre en » détail, dans l'application, ce que l'Empereur avait » abandonné en principe. » Ces soupçons, semés avec une insistance perfide, contribuèrent à faire croirez dans le public qu'il j avait eu une combinaison plus libérale que le cabinet renouvelé avait contribué à faire avorter. On commença à accuser M. Rouher d'avoir pesé sur l'esprit de l'Empereur pour écarter ce qu'on appelait « les hommes nouveaux. »

Rien n'était moins exact. Le seul nom qui eût été mis en avant était celui de M. Emile Ollivier ; on a vu qu'il avait un moment accepté de faire partie d'un cabinet avec M. Rouher, et que, si la combinaison avait échoué, c'était parce qu'il avait mis la plus grande insistance à refuser un portefeuille. En dehors de

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M. Emile Ollivier, personne n'avait été appelé. Les journaux, et, en particulier les journaux étrangers, avaient publié des listes ministérielles. Elles étaient une pure œuvre d'imagination. La meilleure prouve, c'est qu'elles portaient toutes en tête le nom de M. Emile Ollivier, dont elles faisaient soit un ministre d'Etat, soit un ministre de l'Intérieur, soit même un ministre présidant le conseil d'Etat, et que, de l'aveu de M. Emile Ollivier lui-même, non-seulement aucun do ces portefeuilles ne lui avait été offert, mais qu'au moment où on lui donnait un rôle prépondérant dans un cabinet, il avait repris son rang de simple député et n'avait d'autre ambition que de s'entendre avec M. Roulier pour faire aboutir les réformes dont il avait été l'un des promoteurs.

Quoi qu'il en soit, on s'attendait bien certainement, dans certaines régions, à voir M. Rouher reculer devant des réformes contre lesquelles il s'était si vivement prononcé l'année précédente et se décider à une retraite qu'on considérait comme forcée. Son maintien au ministère d'Etat doublé du ministère des finances causa de grands mécomptes, et c'est dans ce sens qu'on peut dire du 19 janvier qu'il fut une nouvelle journée des dupes.

J'ai noté jour par jour les impressions que j'ai recueillies à la salle des conférences ; quoique la session ne fût pas ouverte, un grand nombre de députés s'y réunissaient ; la gravité des événements les avait naturellement attirés. Il régnait une certaine obscurité sur les faits qui avaient amené la nouvelle évolution ; les questions de personnes contribuaient à rendre les ténèbres plus épaisses. Mais il est intéressant de con-

naître les impressions produites ; je copie mes notes sans j rien changer :

2 1 janvier. « Les membres de la majorité sont dé- » roulés. Ils ne savent pas bien quelle attitude ils doi- " vent prendre. Pourquoi, disent-ils, nous avoir fait '• voter l'année dernière contre l'amendement des 42, " si on devait à un an de distance leur donner com- •> plètement raison? Il y a là une véritable atteinte à ■' la dignité de la Chambre. — Le Tiers-Parti est en " liesse ; on le traite en triomphateur. — La gauche " est mécontente ; elle regrette l'Adresse ; à la place " de l'Adresse, on lui donne le droit d'interpellation, » mais en le soumettant à l'autorisation préalable de » la majorité ; c'est une diminution d'influence.

)' On agite aussi les questions de personnes. On est » généralement persuadé que la combinaison ministé- )> rielle qui a prévalu dans les conseils de l'Empereur » est purement provisoire. On ne comprend pas surtout •' comment M. Rouher continuerait à cumuler deux » portefeuilles. On ne croit pas à l'avènement de » M. Emile Ollivier.

" Le rôle que M. Emile Ollivier a joué est fort obs- » cur. La seule chose qui paraît certaine, c'est qu'il a » eu une entrevue avec l'Empereur. Que s'est-il dit >■> dans cette entrevue ? — C'est ce que personne n'a ') encore su tirer au clair. On prétend que M. Emile )) Ollivier était dans une combinaison que préconi- » saient MM. de Persigny et Valewski. On va jusqu'à " l'accuser d'avoir voulu renverser M. Rouher. » M. Buffet aurait été également appelé par l'Empe- » reur. »

22 Janvier. — « L'opposition contre M. Emile Olli-

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" vier s'accentue. On prétend qu'il ne peut se fixer M à rien et qu'il oscille perpétuellement entre ses » amis et la majorité. Il j a évidemment un mot )» d'ordre donné. On affirme que c'est M. Walewski ') qui a conduit M. Emile Ollivier chez l'Empereur. La » combinaison n'aurait pas tenu deux heures ; ce » serait l'Impératrice qui l'aurait fait échouer. »

23 janvier. — « M. Buffet, avec qui je me suis en- » tretenu, paraît radieux; on lui a accordé tout ce » qu'il demandait dans le discours qu'il a prononcé à » l'appui de l'amendement des 42. Il regrette seule- » ment la suppression de l'Adresse; il pense qu'on y » reviendra; l'Adresse est la conséquence naturelle du » droit d'interpellation. M. Bufi'et voudrait qu'au lieu » de terminer les interpellations par un ordre du jour » général et vague, on en revînt à l'ordre du jour » motivé. Des membres de la majorité ne sont pas loin )) d'adopter l'opinion de M. Bufi'et. »

23 janmen. — « La majorité commence à se ras- » surer. On lui a persuadé qu'en accordant les » réformes, ce n'est pas l'amendement des 42 que )) l'Empereur avait en vue, mais bien le passage cor- » respondant de l'Adresse. L'amendement des 42 n'au- » rait fait qu'apporter un élément de plus dans les » déterminations du souverain. Entre les 42 et la >i majorité, il n'y aurait eu qu'une question de ). nuances. On dit que l'Empereur, dans le discours » de la Couronne, introduira une phrase qui donnera » à la majorité une complète satisfaction sur ce )i point. »

Pendant qu'à la salle des conférences on se livrait a des conjectures hasardées et que l'opinion s'égarait,

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