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à la Chambre la responsabilité de la résolution à prendre, afin de pouvoir dire, le cas échéant, que pour son compte, il n'aurait pas demandé mieux que de donner aux besoins de réforme une satisfaction immédiate.
Mais M, Buffet vint mettre la question sur un autre terrain. Il s'était formé un groupe autour de M. de La Valette; M. Buffet se plaça ^n face du ministre : « La )> Chambre, dit-il, voudrait savoir à quoi s'en tenir » sur les projets du gouvernement. S'agit-il simple- » ment de la proroger? Il n'y a aucun inconvénient, il » y a même avantage; les lois seront examinées avec » plus de maturité et votées en connaissance de cause. » S'il s'agit d'une dissolution, le point de vue change : » par la dissolution, le gouvernement est débarrassé » des lois politiques, il peut en saisir la Chambre nou- » velle; mais il est libre aussi de ne pas le faire. Les » réformes du 19 janvier peuvent ainsi être mises à » néant. » A cette question si nette, M. de La Valette répondit d'une manière évasive : « Le droit de disso- )) lution, dit-il, est un droit constitutionnel; je ne puis » pas prendre à cet égard d'engagement pour l'ave- » nir ; tout ce que je puis dire, c'est que, personnel- » lement, je ne pousse pas TEmpereur à en faire » usage. Il est vrai que d'autres peuvent ne pas être » de mon avis; pour mon compte, je l'ignore absolu- » ment. La seule chose que je puisse affirmer, c'est » qu'il n'a pas été question de dissolution dans les » conseils du gouvernement et que les journaux sont » seuls les auteurs de ces bruits. »
Le 21 juin, la question d'ajournement se présenta devant la Chambre. M. Schneider proposa de mettre à l'ordre du jour le budget, ce qui impliquait le renvoi à
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une autre session des lois sur l'armée, sur la presse et sur k; droit de réunion. « La pensée du gouverne- » ment, dit M. Rouher, est du demander à votre pa- ') triotisme une réunion prochaine qui sera fixée aux » premiers jours de novembre. » M. E. Oilivier essaya de combattre l'ajournement; mais l'union s'était faite, évidemment à son insu, entre les diverses nuances de la Chambre. « Si j'ai bien compris M. le ministre, je » suis prêt à accepter sa proposition, dit M. Thiers, » et voici ce que j'ai compris : au mois de novembre, » nous retrouverons le terrain tel qu'il est aujour- » d'hui, les lois telles qu'elles sont présentées par les » commissions. Est-ce bien là ce qui est entendu, » monsieur le ministre?» — « Oui! oui! y> s'écria-t-on sur les bancs de la majorité. Les hésitations cessèrent; l'ajournement fut prononcé par 210 voix contre 34.
A la suite de ce vote, et malgré les déclarations de M. Rouher, les menaces de dissolution recommencèrent de plus belle. On fut fort étonne de voir la France, qui avait pris la défense du Corps législatif après le vote d'ajournement, se rallier aux journaux qui lui étaient hostiles et réclamer comme eux la dissolution. Evidemment, il y avait un mot d'ordre. On l'attribuait à l'entourage de M. de La Valette. Il n'y était personnellement pour rien. J'eus occasion de m'entretenir avec un de mes collègues qui l'approchait de très près, et je pus m'assurer que les inspirations venaient d'ailleurs. Comme je faisais remarquer le mauvais effet qu'avait produit l'article de la France^ on me répondit que la Chambre avait tort de s'émouvoir des articles de journaux et qu'on ne devait pas faire attention à
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ce que disait M. deLaGuéronnière, dont on connaissait l'inconsistance politique. « Le Marquis, ajoutait- >' on, n'est pour rien là-dedans. Il n'est ni pour ni » contre la dissolution, puisque c'est un droit qui ap- » partient à l'Empereur. Cependant, il y a des consi- » dérations qui militent en faveur d'une dissolution » immédiate^ et, si la majorité le comprenait bien, » elle se rallierait immédiatement à cette idée. Il y a, » depuis le 6 juin (date de l'attentat de Berezowski), » un courant d'opinion plus fort en faveur de l'Em- » pire. Il faut savoir en profiter. Plus tard, on ne » sait pas ce qui peut arriver. Les élections seraient )> faites par l'administration actuelle ; on conserverait » les candidatures officielles ; la majorité reviendrait n et une douzaine au moins de membres de l'opposi- » tion resteraient sur le carreau. »
Ce que mon interlocuteur n'apercevait pas, c'est que son raisonnement péchait par la base ; croire qu'on pouvait dissoudre la Chambre et conserver en même temps le ministère était une pure illusion. Quel motif donner à une dissolution, sinon que la majorité avait accueilli avec trop de tiédeur les réformes du 19 janvier? Mais le ministère n'avait-il pas été l'objet des mêmes accusations? N'était-ce pas lui qui avait invité la majorité à voter l'ajournement? Il était solidaire de la majorité; il tombait, si elle tombait. Les élections seraient faites par d'autres, si la majorité disparaissait.
Quel que fut le promoteur de cette nouvelle campagne, il en fut pour ses frais. La Chambre comprenait que le A^ote d'ajournement, dans les conditions où il avait eu Ifeu-, constituait une sorte d'engagement
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moral, et que le gouvernement était le premier intéressé à ce qu'il fut tenu. Le bruit se répandit que c'était M. J. David qui avait fait auprès de l'Empereur une démarche en faveur de la dissolution. Les inquiétudes cessèrent immédiatement. On était certain que la démarche, si elle avait eu lieu, n'avait aucune chance d'aboutir.
On approchait du dénouement de la lutte qui s'était engagée depuis six mois entre le Tiers- Parti et M. Rouher. Des journaux avaient mis de .nouveau en avant le nom de M. E. OUivier pour le ministère d'Etat. On savait (|ue l'Empereur n'aimait pas à s'abriter derrière une impopularité. Aussi faisait-on tous les efforts pour démontrer que l'opinion était hostile à M. Rouher. M. E. Ollivier était mis en demeure de s'expliquer sur la part très large qu'il avait prise aux réformes du 19 janvier.
Le 12 juillet, j\I. E. Ollivier, obéissant à ces suggestions, prononça à la tribune un véritable réquisitoire contre M. Rouher. Cotte fois, c'était bien d'une rupture définitive qu'il s'agissait ; elle allait plus loin : à travers M. Rouher, M. E. Ollivier atteignait l'Empereur, On ne pouvait pas en douter, quand on entendit ces paroles significatives : « Pour définir » le ministre d'Etat, on s'est servi successivement » ou à la fois d'un grand nombre d'expressions. Les ') uns ont dit : c'est un premier ministre; d'autres : » c'est un grand-vizir ; d'autres enfin : c'est un maire ') du palais... Comme il est impossible qu'un homme » se consacre à ce rùle d'expliquer les lois qui » n'ont pas été préparées par lui, §es attributions » ont dû s'accroître. Il est devenu peu à peu le con-
LA LETTRE DU I!» .LVNYIEli 1S(;7 2SI
» seil, le directeur de ses collègues, et, aujourd'hui, » c'est un vif-e-Emperew sans respon.sahilitr. »
La réponse au discours de M. OUivier fut faite par l'Empereur lui-même. Napoléon III envoya à M. Rouher la grande croix de la Légion d'honneur en diamants, avec une lettre flatteuse qui se terminait ainsi : « Au » milieu de a^os nombreux travaux, au milieu des at- » taques injustes dont vous êtes l'objet, une attention » amicale de ma part vous fera oublier, je l'espère-, » les ennuis inséparables de votre position pour ne » vous rappeler que vos succès et les services que, » journellement^ vous rendez au pays, »
Le lendemain soir, il y avait foule dans les salons du ministère d'Etat pour complimenter M. Rouher sur la distinction flatteuse dont il venait d'être l'objet. Le ministre était, comme d'habitude, appuyé contre une tablette, causant avec deux ou trois personnes, et distribuant aux arrivants des poignées de main distraites. Il ne portait pas la moindre décoration. Un visiteur lui en fit la remarque. Sur un signe, un valet de pied s'avança, et M. Rouher lui donna un ordre à voix basse. Quelques minutes après, le valet de pied remit au ministre un simple ruban qu'il plaça à sa boutonnière : « Vous voyez, dit-il à un de ses » interlocuteurs, je triomphe modestement. »
Comme je descendais l'escalier, je- sentis un bras se glisser sous le mien. C'était 'un conseiller d'Etat, qui avait pris part à la conspiration de Boulogne, et qui avait, à ce titre, ses petites entrées aux Tuileries : « Voyez-vous, me dit-il, M. Rouher se trompe » sur la pensée de l'Em'pereur. C'est surtout son dis- » cours sur le Mexique que l'Empereur a voulu ré-
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.) compenser. Au lendemain de la catastrophe de Que- » retaro, la cause était difficile à plaider, et M. Roiiher » l'a fait, sinon d'une façon triomphante, de manière » du moins à atténuer la portée de notre échec; mais, « au fond, l'Empereur est mécontent de son ministre. » M. Rouher a fait des promesses qui n'ont pas été )) tenues. Il n'est pas parvenu à décider la majorité à » voter les trois grandes lois en temps utile. C'est )> une grosse faute, elle saute à l'œil. Il ne manque pas » de gens autour de l'Empereur disposés à le lui rap- )) peler quand le moment sera venu. Prenez note de « ce que je vous dis, M. Emile OlUvier reviendra.»
La session de 1867 avait été close le 27 juillet. D'après les déclarations de M. Rouher, la session de 1868 devait s'ouvrir dans le courant de novembre, afin que le Corps législatif pût discuter à loisir les lois sur la réorganisation de l'armée, sur la presse et sur le droit de réunion.
Pendant les quatre mois qui séparèrent les deux sessions, un grand effort se fit, dans l'entourage de l'Empereur, pour amener le souverain à revenir sur les réformes du 19 janvier, A la suite des élections départementales qui avaient donné des résultats favorables, on remit en avant l'idée de la dissolution im-. médiate. Le renouvellement du Corps législatif, disaient les partisans de cette mesure, permettrait au gouvernement impérial de tâter l'opinion sur l'opportunité des lois libérales et d'opérer un retour en arrière pour peu que les électeurs se montrassent hésitants.
La publication des papiers saisis aux Tuileries à la
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suite du 4 septembre a fait connaître diverses notes écrites à ce sujet par M. Rouher. Elles prouvent .que le projet de dissolution immédiate avait été l'objet de discussions sérieuses.
Dans une de ces notes, M. Roulicr cite les propos d'un ami dévoué du gouvernement qui montrent le chemin qu'avaient fait les idées de résistance. (( Le » pa};;, disait l'interlocuteur du ministre d'Etat, ne » veut ni de la liberté de la presse ni du droit de » réunion : il redoute avec raison ces ferments révo- » lutionnaircs. Le moyen pour l'Empereur de so dé- » barrasser, sans trop de compromission, d'un pro- » gramme dont les mois c|ui viennent de s'écouler » ont démontré les vices est très simple : il faut » retirer la loi sur l'armée, publier un rapport finan- » cier annonçant un dégrèvement d'impôts et dis- » soudre la Chambre. En réélisant les mêmes députés, » les collèges auront condamné les réformes ; ainsi » la responsabilité appartiendra au pays qui, après » tout, est le juge souverain. »
Après les engagements qu'il avait pris au nom du gouvernement, devant le Corps législatif, il était bien difficile à M. Rouher de conseiller une pareille ligne de conduite. Mais placé en» face d'une opposition dont il ne connaissait ni l'origine ni la force, il ni se prononce dans ses notes à l'Empereur, ni dans un sens ni dans l'autre ; il emploie des circonlocutions pour déguiser sa pensée, et surtout il se garde bien de conclure. Il sait qu'il est placé sur un terrain semé de chausse-trappes, et il craint de donner dans un piège.
Ca été là le côté faible de ce grand homme d'af-
faires : tout ce qui n'était pas directement inspiré par lui lui semblait suspect. Il avait accueilli avec défiance les réformes du 19 janvier, parce que M. E. Ollivier et M. Walewski en avaient été les promoteurs. Il n'aurait pas demandé mieux quo de s'associer à un programme de résistance, mais il soupçonnait que des adversaires, comme MM. de Persigny et Haussmann, en étaient les inspirateurs, et alors il s'arrêtait à des termes moyens, comme par exemple de renvoyer la dissolution au mois de mai 1868.
Veut-on un exemple des préoccupations mesquines qui faisaient osciller un esprit si ferme, quand les questions de personnes étaient en jeu? Le 10 septembre, V International, de Londres, reproduisait une lettre écrite l'année précédente par M. E. Ollivier à un journal de province, V Impartial dauphinois ; dans ce document, on lisait la phrase suivante, si souvent reproduite depuis : « En politique^ on est l'otage de )■) ses idées. Aussi, aucun homme politique sérieux, » ayant l'esprit de gouvernement, ne peut dire qu'il >i ne sera jamais dans la nécessité d'accepter le pou- » voir. »
En ce moment des bruits couraient de prochains remaniements ministériels, et nous verrons tout à l'heure que ces bruits étaient fondés. Ces paroles si simples et si sages, bien qu'elles eussent une année de date, parurent sans doute une menace à M. Roulier. Il prit occasion de l'inauguration de la statue de M. Billault, à Nantes, pour donner une leçon à l'orateur qu'il considérait comme son compétiteur. Tout le monde fit à M. E. Ollivier l'application de ce passage du discours du ministre d'Etat :
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" Le député d'Ancenis n franchi le seuil d'une » assemblée parlementaire ; mais il se garde d'une » orgueilleuse infatuation. Il est trop instruit pour ne » pas mesurer toute l'étendue de ce qu'il ignore. Il a » trop de pénétration et de tact pour no pas savoir » que l'influence politique ne se conquiert pas par » escalade. Lui qui devait un jour exercer sur lePar- » lement une irrésistible autorité, il sait que l'élo- )> quence ne suffit pas toujours à l'obtenir, et que pour » la conserver, le temps, la dignité, et je ne sais » quelles qualités natives que l'art ne donne passent » d'indispensables conditions.il avance avec modestie » et habileté^ il recherche les premiers éléments de » sa force dans des discours d'affaires. »
C'était là assurément de bien pauvres querelles. Mais elles étaient le reflet de ce qu'on pensait dans les régions gouvernementales. Les hommes qui avaient contribué à fonder le régime impérial se divisaient et employaient leurs efforts à se supplanter les uns les autres. Comme on savait que l'Empereur recherchait volontiers les hommes nouveaux, c'était à qui tenterait de l'emporter sur ses adversaires en appuyant auprès de lui soit un orateur brillant, soit un écrivain de talent. Ce sont ces rivalités de palais qui ont fait de M. Clément Duvernois le journaliste favori de Napoléon III, en attendant qu'il devînt la cheville ouvrière des combinaisons ministérielles ; M. Ernest Pinard leur dut de devenir ministre, bien qu'il n'eût encore à son actif que deux ou trois discours plus remarquables par, leur élégance que parleur esprit politique.
Dans les premiers jours d'octobre 1868, il était facile de voir que, malgré toutes les précautions prises.
LA RESISTANCE .Ux liKKOKMKS :287
le cabinet perdait de plus eu plus de sou liomogénéité. Les événements qui se déroulaient en Italie avaient amené un désaccord complet entre M. le marquis' de La Valette et ses collègues. Le ministre de l'Intérieur condamnait la politique d'intervention que soutenait M. de Moustier. ministre des Affaires étrangères ; il était de plus hostile à toute pensée de rétrogradation. Il fallut songer à lui clierclier un successeur.
C'est à ce propos que M. Rouher écrivit cette note si originale et si lestement troussée, où il a tracé de certaines personnalités de l'Empire des portraits si fins et si réussis. Dans cette note, M. Rouher mettait M. Pinard au nombre des hommes politiques " recon- » nus aptes à faire.de bons ministres de l'Intérieur » ; mais dans l'énumération qu'il faisait des qualités du jeune conseiller d'État, il mettait tant de car, de si et de mais qu'on voyait bien que ce n'était pas là son candidat préféré. Ses éloges ressemblaient à une satire.
Les pourparlers durèrent longtemps. On avait espéré que M. le marquis de La Valette n'insisterait pas et qu'il consentirait à rester. Mais quand à la suite d'un grand conseil présidé par l'Empereur, il fut décidé que des troupes seraient envoyées à Rome pour défendre le territoire pontifical, l'ancien ambassadeur de France en Italie vit là un démenti donné à la politique qu'on l'avait autrefois chargé de soutenir, et pour demeurer d'accord avec lui-même, il donna définitivement sa démission.
La retraite de M. le marquis de La Valette était un grave embarras. Il était à craindre qu'elle n'entraînât la dislocation complète du ministère et que, mal-
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gré soi, on se trouvât lancé dans des combinaisons inconnues. « Avant tout, il faut éviter M. Pinard », disaient à qui voulait l'entendre les amis du ministre d'État, révélant ainsi la pensée secrète de leur chef de file.
Pour éviter M. Pinard, on mit en avant plusieurs noms, entre autres celui de M. Baroche, le a vieux Barochc » comme on l'appelait. Malheureusement, M. Baroche était mal vu par l'Empereur qui n'en voulait pas comme titulaire d'un ministère politique. On pensa un moment à confier à M. Rouher le ministère d'État et celui de l'Intérieur. Mais on avait reconnu l'inconvénient de mettre entre les mains du ministre qui avait l'œil sur toutes les affaires du gouvernement une administration qui exigeait une attention soutenue et spéciale. A cause de cela, on retirait à M. Rouher le portefeuille des finances pour le rendre à M. Magne.
Il fut aussi question de M. Haussmann. u Ministre^ » me disait-il à quelque temps de là dans un moment » d'épanchement, je l'aurais été si je l'avais voulu ; » l'Empereur me pressait fort de prendre le ministère » de l'Intérieur à la place de M. de La Valette; mais » je lui ai répondu : « Sire, je ne suis pas partisan des » lois sur la presse et sur le droit de réunion. Je ne » pourrais défendre ces lois que très mollement. »
Si les idées de résistance aux réformes avaient été en ce moment ce qu'elles avaient été quelques semaines auparavant, nul doute que M. Haussmann n'eût été l'homme de la situation. Mais il était en hostilité avec M. Rouher dont il contrecarrait toutes les mesures économiques et, en outre, on était résolu, pour le
moment du moins, à rester fidèle au programme du 19 jan-vier. Il fallut bien se résigner à M. Pinard. On lui imposa des conditions : il dut conserver MM. de Saint-Paul et de Bosredon, qui avaient été placés par M. Rouher au ministère de l'Intérieur. La chose parut toute naturelle à M. Pinard, qui était étranger aux choses de l'administration, et qui, à ce titre, devait se trouver fort aise d'avoir auprès de lui deux hommes ayant la connaissance du personnel et l'expérience des affaires. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que la direction du ministère lui échappait et qu'il n'était qu'une sorte de ministre honoraire. Quand il essaya de reprendre la réalité du pouvoir, il était trop tard. Il était visible qu'à la première occasion, M. Pinard serait sacrifié.
La session s'ouvrit le 18 novembre. Dans le discours de l'Empereur, les réformes du 19 janvier étaient présentées sous une .forme qui montrait plus de résignation que de confiance. « Le temps écoulé, disait » le souverain, n'a pas changé mes convictions sur » l'utilité de ces réformes. Sans doute l'exercice de » ces libertés nouvelles expose les esprits à des ex- » citations et à des entraînements dangereux; mais je 1) compte à la fois, pour les rendre impuissants, sur )) le bon sens du pays, le progrès des mœurs publi- » ques, la fermeté de la répression, l'énergie et l'au- )) torité du pouvoir. Vous adopterez les lois qui vous » sont soumises; de mon côté, je maintiendrai haut » et ferme le pouvoir qui m'a été confié; car les obs- » tacles et les résistances injustes n'ébranleront ni » mon courage ni ma foi dans l'avenir. »
Il faut que l'énergie dans les mots exerce une
grande influence sur les esprits flottants ; car les paroles impériales produisirent une grande impression sur la majorité. A la salle des conférences, on se déclara satisfait du discours; on y trouvait une politique plus nette et plus fortement accentuée. Il est vrai qu'on avait concédé aux députés le retrait de la loi militaire et qu'on l'avait remplacée par de simples modifications à la loi de 1832.
Quand vinrent les élections pour le renouvellement du bureau, les Arcadiens essayèrent de faire passer leurs candidats ; ils n'y réussirent pas. M. Séverin Abbatucci et moi, nous sortions de charge. La majorité choisit pour nous remplacer MM. Bournat et Martel, qui étaient les candidats du Tiers-Parti.
Le Cercle de la rue de l'Arcade éprouva quelque difficulté à se reconstituer. Beaucoup de membres refusèrent d'acquitter leur cotisation, parce qu'ils ne voyaient, disaient-ils, ni le but ni l'utilité de cette réunion. « Elle n'a rien fait l'année dernière, disait » M. Mège, elle ne fera rien cette année. »
Quand on me présenta la quittance, je la rendis sans la payer. Sur quoi, un des membres les plus ardents de la Droite s'écria : « Comment! vous nous lâchez ! » — Pourquoi, répondis-jc, ne convoquez-vous pas » une assemblée générale? » Il me donna une explication fort embarrassée et je n'insistai pas. Quelques minutes après, je rencontrai M. Welles de La Valette : « Y a-t-il, lui dis-je, utilité à faire partie du Cercle » de la rue de l'Arcade? « — « Pour vous, me dit- » il, il n'y a aucune utilité, et je ne vous engage pas » à vous y inscrire de nouveau. J'ai payé la cotisation, » parce que je tiens à y aller à roccasion et à savoir
» ce qui s'y passe. S'il y avait une autre réunion, je » m'en mettrais également et avec les mêmes inten- » tions. Mais je reconnais que le Cercle de la rue de » l'Arcade a des tendances fâcheuses ; il est devenu )) par trop réactionnaire. »
Je suivis ce conseil, et beaucoup de députés de la majorité firent comme moi. L'importance politique du Cercle de la rue de l'Arcade alla en déclinant de jour en jour. Il n'exerça plus sur les discussions qu'une influence intermittente. L'esprit de résistance s'était réfugié dans des sphères plus hautes ; c'est dans l'entourage même de l'Empereur qu'il trouvait ses plus utiles et ses plus solides auxiliaires.
La préoccupation constante des conseillers de Napoléon III, c'était d'empêcher que le régime impérial versât dans l'ornière parlementaire. Les théories récentes de M. de Persigny sur la responsabilité de l'Empereur avaient paru fort dangereuses, et bien que l'auteur protestât delà pureté et de la sincérité de sa foi constitutionnelle, on avait jugé que son prétendu commentaire de la Constitution de 1852 ressemblait fort à un abandon des vrais principes. Dans le discours de la Couronne, le souverain avait pris soin de faire remarquer que tous ses efforts avaient tendu à se maintenir au-dessus des controverses et des pensées « hostiles aux lois fondamentales que le suffrage » populaire avait sanctionnées ». Mais les situations sont plus fortes que les volontés, et quinze jours après que ces paroles avaient été prononcées, on fut amené à les mettre en oubli.
C'était le 5 décembre, à propos des interpellations sur la seconde expédition de Rome. Il y avait deux
interpellations, l'une déposée par la Droite, et l'autre par la gauche. M. J. David avait fait un véritable discours-ministre dans lequel il avait déclaré qu'il voterait en faveur de l'interpellation de la Droite demandant le maintien du pouvoir temporel. M. Rouher, que cette conclusion gênait visiblement, déclara qu'il ne prendrait la parole qu'après un orateur de l'opposition. On avait répandu le bruit que M. E. Ollivier devait appuyer l'interpellation de la gauche ; mais M. E. Ollivier, qui aurait désiré parler au début de la séance, était de mauvaise humeur et il ne bougea pas de sa place. M. Rouher s'élança alors à la tribune. Son discours dura deux heures et demie, et ce fut certainement un des plus faibles qu'il eût prononcés. Mais les déclarations qu'il fit dans un moment d'entraînement en faveur du maintien du pouvoir temporel du pape lui attirèrent les adhésions unanimes de la Droite et du Tiers-Parti.
Il y eut une suspension de séance, et l'hémicycle présenta bientôt un spectacle des plus curieux. M. Rouher était fort entouré. Une sorte de conciliabule s'était formé, et il en était le centre. MM. Thiers et Berryer demandaient que le ministre d'Etat accentuât davantage les engagements du gouvernement au sujet du pouvoir temporel. On vit tout à coup le groupe se disperser et M. Rouher reprendre le chemin de la tribune. En quelques mots nettement accentués, il donna une satisfaction complète à la Droite ; il lança le fameux mot jamais ! qui lui a été si souvent reproché depuis. La Droite retira son interpellation, et la Chambre ne se trouva plus qu'en présence de celle de la Gauche. M. J. Favre essaya vainement de la défendre et de
répondre à M. Rouher. L'attention de la majorité était ailleurs ; on voyait qu'elle avait hâte d'affirmer sa politique et de prendre acte de la victoire qu'elle venait de remporter. M. Berrj-er demanda un ordre du jour motivé. M. Rouher insista pour qu'on votât l'ordre du jour pur et simple en signe d'accord. L'ordre du jour fut adopté par 237 voix contre 17.
On rapporte qu'à la suite de la séance, M. Rouher s'était rendu auprès de l'Empereur et que celui-ci, après avoir écouté le récit qu'il lui avait fait des divers incidents de la discussion, lui avait dit : « Mais c'est » le régime parlementaire qui est rétabli! » A quoi le ministre d'État aurait répondu : « Sire, il n'y a pas » eu moyen de faire autrement. » Vraie ou fausse, l'observation était fondée. C'était aux scrupules de la majorité que M. Rouher avait cédé ; il avait traduit à la tribune non plus seulement la pensée de l'Empereur, mais les tendances de la Droite. Il avait agi là comme un véritable ministre parlementaire ; il s'était fait le leader du groupe dont MM. Thiers et Berryer étaient les chefs. On a donc eu raison de dire que le vote du 5 décembre était un événement considérable.
Les amis de l'Empire se rendaient parfaitement compte du coup qu'il venait de recevoir. « L'Em- » pire semble crouler de toutes parts », écrivait l'un d'eux quelques jours après, et il ajoutait : « Entre ce » qui n'est plus l'Empire et ce qui n'est pas encore le » régime parlementaire, faut-il s'étonner du désarroi » public et du trouble des esprits ? »
M. E. Ollivier et moi, nous avions voté pour l'interpellation de la gauche. Ce vote, qui était d'accord avec la politique que les Cinq avaient constamment
29i HISTOIRE DE DOUZE ANS
soutenue fut l'objet de beaucoup de commentaires. Un incident fort insignifiant en lui-même avait contribué à intriguer très fortle monde politique. Le 5 décembre, au moment où M. J. Favre descendait de la tribune, M.E. OUiviers'étaitapproché de l'orateur delà gauche, lui avait adressé quelques paroles de félicitation, et lui avait serré la main. On en concluait que nous ne tarderions pas à reprendre notre place sur les bancs de l'opposition systématique. Cela nous valut quelques injures de la part des journaux irréconciliables.
Les amis de M. E. OUivier se chargèrent de redresser l'opinion sur les démarches qu'on lui attribuait. « Eh ! » bien^ disait un meml)re de la majorité à M. Maurice » Richard, l'évolution est faite. » — « La preuve qu'il » n'en est rien, répondit celui-ci, c'est que le nouvel y> amendement sur la presse présenté par M. Ollivier )) porte mon nom et celui de M. de Janzé, et que ni » M. de Janzé ni moi nous n'appartenons à la gauche ».
Ce n'était pas très péremptoire ; mais M. E. Ollivier était plus net. Interrogé par un de nos amis communs, qui avait pour lui une grande affection, il lui déclara qu'il ne retournerait jamais à la gauche. « Ce serait » un suicide, avait-il ajouté ; je resterai sur le terrain » constitutionnel que j'ai choisi. Je ne me repens pas » de ce que j'ai fait ; seulement, je me propose de dire » au gouvernement de dures vérités. Du reste, je pu- » blierai prochainement ma confession, car je dois des » explications à mes électeurs. »
Il y eut une réunion solennelle de la Gauche. M. E. Ollivier n'y fut point invité, et tous les bruits qui avaient été répandus se trouvèrent ainsi mis à néant.
Dans le Livre bleu, distribué aux Chambres, on af-
fîrmait l'intention où était le gouvernement d'abandonner, en matière de presse, les mesures répressives autorisées par le décret du 17 février 1852, et, cependant, on faisait à chaque instant usage du pouvoir discrétionnaire pour retirer la vente sur la voie publique aux journaux dont l'opposition paraissait trop vive. Les condamnations tombèrent comme grêle sur les journaux, dans les départements et à Paris ; il ne se passait pas de semaine que la 6® chambre, présidée par M. Delesvaux, ne vît traduire à sa barre rédacteurs, gérants et imprimeurs, pour s'entendre condamner à plusieurs mois de prison, accompagnés de fortes amendes.
Si l'on en juge par les notes effarouchées qui pleuvaient sur le bureau de l'Empereur, les journaux étaient ce qui donnait le plus de souci aux hommes chargés de surveiller les mouvements de l'opinion. Il est certain que la presse, longtemps comprimée, avait en quelque sorte fait explosion. On avait perdu le sentiment de la mesure, et on était allé tout de suite aux énormités. Cela ressemblait à « ces échappées » d'écoliers », dont parle le cardinal de Retz, à propos des libellistes de la Fronde. Le mieux eut été de laisser couler l'eau ; le torrent se fût bien vite changé en une rivière paisible et fertilisante.
Mais il est bien difficile, quand on a le pouvoir en main, de s'abstenir d'en faire usage. A la suite de la lettre du 19 janvier, on avait dû renoncer au régime des avertissements. On rechercha autour de M. Pinard comment on pourrait bien les remplacer ; le chef du bureau de la presse, qui était alors, si je ne me trompe, M. Fernand Giraudeau, lui suggéra l'idée
d'adopter le système des communiqués. C'est un genre de mesure qui a sa valeur, quand on n'en abuse pas ; mais le nouveau ministre de l'intérieur, qui était peu au courant de ce qui concernait la presse, s'était figuré qu'il avait mis la main sur un moyen puissant de diriger ropinion publique. Il avait donné pour instruction aux feuilles officieuses de ne pas laisser passer dans les journaux de l'opposition un fait erroné sans le rectifier. De son côté, la Direction de la presse envoyait des communiqués, quand les faits avancés par l'opposition paraissaient devoir égarer les esprits sur les actes de l'administration. Les communiqués se mirent à pleuvoir à torrents sur les journaux. En un seul jour, il y en eut dix-sept envoyés à treize d'entre eux. Le personnel de la Direction de la presse était sur les dents. M. Pinard Sut reconnaître bien vite qu'il n'était pas aussi facile qu'il le croyait d'entretenir un dialogue permanent avec la presse.
Il fallut chercher autre chose. On s'avisa que, depuis quelque temps, les journaux se montraient bien téméraires dans leurs appréciations sur les débats de la Chambre. Ils ne se contentaient pas de dire leur opinion sur les questions mises en discussion, ils s'exprimaient souvent sur le' compte des orateurs en termes irrévérencieux. C'était là ce que redoutaient surtout les députés sortis des candidatures officielles ; ils connaissaient la puissance de la raillerie en France, et ils redoutaient qu'à force de les tourner en ridicule, on ne finît par les discréditer aux yeux de leurs électeurs. Si on parvenait, se disait-on, à réprimer les licences des journaiix sur ce point, on réconcilierait peut-être les députés de la majorité avec cette loi
sur la presse qu'on avait tant de peine à leur faire accepter.
Tout à coup, et sans même qu'on leur eût crié gare, quinze journaux se virent l'objet de poursuites correctionnelles pour infidélité dans le compte-rendu des débats législatifs. M. Rouher prit à sa charge la responsabilité de la mesure ; car, interpellé par un député de la gauche, il répondit que le pouvoir judiciaire était saisi et qu'il n'avait pas d'explications à fournir.
La question du droit pour les journaux d'apprécier les débats législatifs était à l'ordre du jour depuis le 25 décembre 1852. Quand on avait discuté devant le Sénat l'article 13 du sénatus -consulte relatif au compte-rendu prescrit par l'article 42 de la Constitution, le président Bohjean avait présenté un amendement, qui reconnaissait le droit de libre discussion; mais M. Troplong avait écarté l'amendement, en déclarant que personne ne songeait à nier ce droit. Malgré cela, l'administration avait érigé en doctrine l'interdiction pour les journaux d'apprécier les discours prononcés au Corps législatif, et, toutes les fois que l'un d'eux s'était avisé de le faire, il avait été frappé de la peine de l'avertissement ou de la suspension.
J'avais essayé en 1863 de mettre d'accord le fait et le droit, et, à propos d'un avertissement donné au Progrès de Lyon, j'avais adressé au Sénat une pétition dans le but de provoquer soit des explications de la part du gouvernement, soit un sénatus-consulte interprétatif qui fixât les limites dans lesquelles on voulait que la presse se renfermât. Je n'eus pas plus de succès que M. Bonjean. M. de la Guéronnière fit
sur ma pétition un rapport écrit dans ce style brillant qui lui était habituel; mais il conclut comme M. Troplong, à l'inutilité d'une déclaration ou d'un sénatus-consulte, le droit n'étant pas nié. Une seconde pétition envoyée par moi en 1864 n'avait pas eu plus de succès. Sur la première, on avait voté l'ordre du jour; sur la seconde, au rapjJort de M. de Casablanca, on vota la question préalable. Malgré l'affirmation du droit, on continua à frapper d'avertissement et de suspension les journaux qui se permettaient d'apprécier les discours des orateurs.
Cette fois, il y avait progrès. Ce n'était plus à la juridiction administrative qu'on s'adressait, c'était aux tribunaux. Cette discussion sur ce qu'on appelait les comptes-rendus r/(///Ts, parafiites et pamllèhs servit en quelque sorte de prélude aux débats sur la loi de la presse. On put voir, d'après l'esprit qu'y apporta M. Rouher, quelles étaient en ce moment ses préoccupations. Il parut évident qu'au lieu de montrer, dans la solution d'un problème difficile, cette largeur de vues qu'il manifestait dans les simples questions d'affaires, il était résolu à accepter les données les plus étroites et à faire la part la plus large aux hommes de résistance.
Quand M. E. Picard avait demandé des explications au gouvernement, M. Rouher lui avait opposé une fin de non-recevoir. Quand M. Bethmont déposa une interpellation, il la fit repousser par les bureaux. MM. Maurice Richard et de Janzé déposèrent un amendement à la loi de la presse dans le but d'affirmer le droit de discussion; j'en déposai un autre de mon côté ; tous deux furent impitoyablement écartés
par la commission, Je me tromp e; sur le mien, la commission se divisa ; la Chambre se montrait disposée à l'accepter, mais M. Rouher intervint et l'amendement fut rejeté.
M. Buffet exprimant à M. Rouher son étonnement de lo voir combattre avec acharnement, une disposition qui n'était après tout que la reconnaissance d'un droit indéniable, le ministre d'Etat lui répondit : a Laissons les tribunaux prononcer, et nous saisi- » rons, s'il y a lieu, le Sénat. » L'affaire vint devant les tribunaux ; dix des journaux poursuivis furent condamnés ; la Cour impériale se prononça dans le même sens. Mais M. Rouher oublia sa promesse. Aucun sénatus-consulte interprétatif ne fut présenté au Sénat.
Une autre idée qui avait été caressée par un certain nombre de membres de la Droite, c'était de déshonorer la presse, puisqu'on ne pouvait pas l'empêcher d'être libre. M. de Kervéguen vint lire à la tribune un ignoble pamphlet, dans lequel on prétendait que la plupart des grands journaux de Paris étaient, depuis plusieurs années, à la solde du gouvernement italien. Ce fut là un des plus tristes épisodes de notre histoire parlementaire. Le scandale du fameux dossier La Varenne, au moyen duquel on essaya de salir tout ce qui tenait en France une plume indépendante, doit retomber tout entier à la charge du parti de la résistance. A la Chambre, c'étaient ses hommes, dans les journaux, c'étaient ses écrivains qui menaient la campagne. Cette tentative d'inaugurer une nouvelle ère de liberté par une guerre de calomnies et d'injures, produisit sur le public son effet naturel ; il y eut une véritable explosion de dégoût. Le
pauvre M. de Kervéguen paya pour tous; on l'avait jeté en avant; quand on vit que la tactique n'avait pas réussi, on l'abandonna ; il s'aperçut alors de la mauvaise action qu'on lui avait fait commettre; il en mourut de chagrin au bout de quelques mois.
M. do Persigny qui, de son propre aveu, n'avait pris aucune part aux réformes du 19 janvier et qui même leur était hostile, crut devoir dire son mot sur cette fameuse question de la liberté de la presse, qui agitait si fort le monde politique. Dans une lettre adressée aux journaux, il déclara que la loi de la presse était fort libérale, mais qu'elle tromperait les intentions de l'Empereur et qu'on serait forcé de la rapporter après quelques mois d'expérience. Il n'y avait, suivant lui, qu'un moyen de la rendre pratique et durable, c'était de donner au ministère public le droit de poursuivre d'office les attaques contre les personnes et contre les pouvoirs publics et, en général, toute révélation d'un acte de la vie privée, faite dans un but de malveillance.
C'était, dans une mesure un peu plus large, la même inspiration qui dicta plus tard à M. de Guilloutet son célèbre amendement. M. de Guilloutet ne fut, en cette circonstance, que l'interprète d'un groupe assez considérable de députés, parmi lesquels il y en avait un certain nombre appartenant à l'opinion libérale. Il était surtout fort encouragé par M. Thiers. Quelqu'un s'étonnait devoir M. Thiers se montrer si ardent pour un projet émané d'un membre de l'Extrème-Droite : « Oh! lui dit l'homme d'Etat de la place Saint- » Georges, c'est que vous ignorez quel est le fond de » mes idées en matière de journaux. Mon projet de
LA RÉSISTANCE AUX RÉFORMES IlOl
» loi sur la presse se réduirait à deux articles : le » premier prononcerait la peine de la transportation » contre les écrivains qui attaqueraient la Constitu- » tien du pays ; le second frapperait de 10,000 francs » d'amende tous ceux qui porteraient atteinte à Tin- » violabilité de la vie privée. »
M. Thiers et M. de Persigny se ralliant à une idée dont un obscur député des Landes devait, à quelque temps de là, faire un article de loi, c'est là une surprise de l'histoire. Mais, au moment où M. de Persignv -s'en rendit l'interprète, elle fit un fiasco complet. Telle qu'elle était formulée, elle soulevait du reste une objection fondamentale, c'est que l'intérêt public n'est point impliqué dans les aôaires privées, et que l'intervention officielle du magistrat causerait souvent plus de dommage que l'attaque ou la calomnie. On concevait fort bien qu'on appelât la Justice à l'aide quand on se sentait frappé; mais que la Justice vînt à votre secours, quand on dédaignait de se plaindre, c'est ce qu'on ne pouvait admettre.
Il fallait pourtant bien se résigner à les voter ces lois sur la presse et sur le droit de réunion , qui inspiraient tant de terreur au personnel gouvernemental. On était arrivé au 19 janvier 1868; il j avait juste un an que l'Empereur avait écrit sa fameuse lettre, et la majorité hésitait encore. Les journaux de l'opposition n'avaient pas manqué de célébrer cet anniversaire à leur façon, c'est à-dire par des moqueries et des épigrammes. L'un d'eux avait même paru encadré de noir. Il était évident que le moment de se décider était arrivé.
Le 22 janvier, au moment où la discussion sur la loi de la presse allait s'engager, un certain nombre de dé-
pûtes reçurent sous enveloppe un journal clandestin, intitulé la République, imprimé avec des caractères usés sur du papier-pelure. Le texte était d'accord avec le titre : c'était une série de menaces dirigées contre l'Empire.
On me remit ce placard au moment où je partais pour me rendre au ministère de l'Intérieur, où m'appelaient des affaires relatives à ma circonscription électorale. En passant, je m'arrêtai au Palais-Royal ; mais je ne trouvai pas le prince Napoléon, qui était allé voir en Bretagne sa cousine, la princesse Bacciochi ; son secrétaire, M. Hubaine. me dit que le prince avait reçu un exemplaire de la République. Au ministère de l'Intérieur, je mis la feuille clandestine sous les yeux de M. de Bosredon. Il ne la connaissait pas ; mais 'il ne parut ni étonné, ni effrayé. M. de Saint-Paul, que je vis ensuite, avait reçu communication du document ; mais il se montra, comme M. de Bosredon, fort tranquille et fort rassuré.
Le soir, il y avait concert au ministère de la Marine, j'y rencontrai le ministre de l'Intérieur, M. Pinard ; je lui parlai de la République. — « Je sais, je » sais, me dit-il ; vous verrez quel effet produira cette » publication. » — « Mais, lui dis-je, si c'est un effet » qu'on veut produire, pourquoi ne mettez-vous pas ce » placard insurrectionnel au Moniteur? >^ — <( Non, " me répondit-il, cela dépasserait le but; mais on » pourrait peut-être le reproduire dans un autre » journal. »
A la salle des conférences, on se demandait, comme moi, quelle était l'origine du placard ; ce qu'on ne s'expliquait pas, c'est que cette pièce avait été adressée
LA RÉSISTANCE AUX RÉFOnMES 303
surtout aux membres de la majorité et qu'on n'en avait gratifié que quelques députés de l'opposition. A l'attitude de certains députés de la Droite, on aurait pu croire qu'ils étaient dans le secret. Il y avait là, évidemment, une de ces manœuvres enfantines auxquelles se livrent les partis aux abois, quand ils ne savent plus quel moyen employer pour combattre des mesures devenues inévitables. A la veille de la discussion sur la loi de la presse, on voulait essayer d'intimider le Corps législatif et l'effrayer sur les conséquences de ses votes. On avait fait la remarque que l'auteur du placard n'avait pas dit un mot de la loi militaire. Cette circonstance avait paru suspecte. Au moment où la loi militaire causait la plus vive agitation dans le pays, on se demandait comment des conspirateurs avaient pu prendre le parti de la passer sous silence et se priver ainsi d'un puissant élément de trouble. Evidemment, la feuille clandestine était un moyen de diversion, et rien de plus.
Mais il arriva ce qu'on voit toujours quand la police vient se mêler à l'action politique. Des gens appartenant aux partis extrêmes revendiquèrent pour eux l'initiative de la feuille révolutionnaire. Je reçus la visite d'un de mes anciens collaborateurs de la. Presse, qui était l'homme de confiance de Ledru-Rollin. Il me dit que le placard devait venir d'un groupe de conspirateurs. Il me raconta qu'on avait demandé de l'argent aux réfugiés de Londres pour faire imprimer des .proclamations. On se proposait de semer l'agitation dans les ateliers de Paris. Ces projets avaient l'appui de certaines gens, à qui l'Empire avait fait gagner des millions. <( J'ai été ardent bonapartiste, disait l'un
» d'eux, à qui on reprochait d'appuyer ces entreprises » malsaines, je ne le suis plus. Que voulez-vous? Na- » poléon III n'a plus de chance ; il ne réussit plus à » rien. »
La discussion de la loi de la presse était fixée au 29 janvier. A ce moment, ni les hommes du gouvernement, ni les membres de la majorité n'étaient disposés à adopter franchement le programme du 19 janvier. On n'outrage pas la mémoire de M. de Saint-Paul, en disant qu'il a été toute sa vie un homme de résistance. Quelques jours avant cette date, il m'avait déclaré franchement qu'il n'avait pas changé d'avis depuis un an, et qu'il continuait à considérer les réformes comme inopportunes et souverainement impolitiques. Dans une conversation avec un des commissaires chargés de soutenir la loi de la presse, un de mes collègues avait recueilli cet aveu : « Je la défends, parce que je suis » chargé par devoir professionnel de la défendre; mais » je n'aurai aucun regret à la voir repousser. » L'hésitation des membres de la majorité était plus grande que jamais : « Je ne voterai les deux lois, me disait » l'un d'eux, que si le gouvernement déclare nettement » et tout haut qu'il le désire; pour peu que je re- » marque do l'hésitation, je voterai contre. » Les demandes d'autorisation avaient toutes été repoussées, et^ fait à signaler, on avait, le 28 janvier 1868, refusé à M. de Rochefort l'autorisation de fonder un journal ayant pour titre : la Lanterne.
Enfin la discussion sur la loi de la presse s'ouvrit. Les deux premières séances ne furent que de légères escarmouches. Mais, à la troisième séance, il fut visible que la véritable bataille allait s'engager. M. Jules
LA RESrSTANCE AUX RÉFORMES 305
Favre avait prononcé un long discours dans lequel il avait résumé les critiques que l'opposition adressait à la loi. Pendant ce temps, on avait vu M. Granier de Cassagnac arpenter à grands pas le couloir de droite, et l'on savait que cet exercice corporel était toujours le prélude d'un discours agressif. Le député du Gers avait, en effet, résumé toutes les attaques qu'on pouvait diriger contre la presse; il avait condensé, en peu de mots, tous les faits qui devaient éveiller les inquiétudes du gouvernement et de la majorité. « La loi, » s'était-il écrié, ne défendra, ne protégera rien. Des » écrivains impudents jetteront au vent de l'ingrati- » tude et de l'oubli les seize années de calme, de pros- » périté, de gloire et de grandeur dus à l'accord des » grands pouvoirs de l'Etat. »
Ce discours, prononcé avec véhémence, produisit un immense effet sur la majorité. Quoiqu'il ne fut que cinq heures, la Chambre, en proie à une grande émotion, leva immédiatement la séance.
Des groupes se formèrent dans les couloirs. Les ministres, et en particulier MM. Rouher et Baroche, étaient entourés de députés qui réclamaient le retrait de la loi. Un véritable rassemblement s'était formé autour de M. de Persigny qui, placé au miheu de la salle des conférences, adjurait les députés dévoués au régime impérial de repousser cette loi qu'il qualifiait de « malencontreuse».
Le soir, il y eut une réunion au Cercle de la rue de l'Arcade. Il s'agissait de s'entendre sur une manifestation à propos de l'article l'''" de la loi. Cet article l'"' supprimait l'autorisation préalable. Une discussion confuse s'engagea. C'est là qu'on vit combien l'esprit
de décision manquait aux membres de la majorité. Ils paraissaient convaincus que la loi était mauvaise et qu'elle amènerait de funestes résultats; mais, à part un petit nombre, personne n'osait conseiller de la rejeter. La plupart craignaient d'une part d'aller à rencontre des volontés de l'Empereur, et d'autre part de mécontenter leurs électeurs et de fournir des armes à leurs concurrents. Tout ce qu'on paraissait espérer, c'était d'obtenir une quarantaine de voix contre l'article l^'^et à peu près autant d'abstentions.
La réunion allait se séparer sans conclure, quand M. Mège formula un moyen terme : il proposa, non de rejeter l'article 1'='', mais de le renvoyer à la commission pour examiner s'il n'y avait pas un moyen de donner satisfaction aux promesses impériales en maintenant le régime de l'autorisation préalable. Le grand point était de rester dans l'esprit de l'amendement Martel et en même temps de sauver de la loi du 17 février 1852 les dispositions fondamentales.
Le jour même où se réunissait le cercle de la rue de l'Arcade, une députation de la presse départementale avait été reçue par l'Empereur. On a donné diverses versions de cette entrevue. Voici, d'après le témoignage d'une personne qui était présente, ce qui s'était passé :
Les délégués avaient déclaré à l'Empereur que si la loi était votée, la presse gouvernementale des départements pouvait se considérer comme perdue. Chaque arrondissement compterait bientôt un journal d'opposition, et, malgré les annonces judiciaires, les journaux officieux auraient à subir une concurrence redoutable et se verraient à bref délai privés de leurs
abonnés. L'Empereur avait, dit-on, paru frappé de ces observations et il avait répondu : « Je ne puis retirer » la loi; je la trouve bonne. Mais je puis me tromper. » Aussi je vous engage à voir les députés de vos dépar- » tements. » C'était évidemment une façon polie d'éconduire des gens qui avaient fait auprès du souverain une démarche quelque peu indiscrète.
La discussion fut reprise le P"" février. Le rapporteur, M. Nogent-Saint-Laurent, avait demandé la parole pour répondre tout à la fois à M. Jules Favre et à M. Granier de Cassagnac. Mais il n'avait pas tardé à s'apercevoir que la commission n'avait rien à dire et que, en présence des hésitations de la majorité, c'était au gouvernement à s'expliquer. Aussi ne iît-il qu'une courte apparition à la tribune; après lui, le garde des sceaux, M. Baroche, prit la parole, et, dans un discours très étudié, il s'attacha à laver le projet de loi des attaques passionnées dont il avait été l'objet de la part de la gauche. Il répondit aussi à M. de Cassagnac; mais cette partie de son discours était plus que molle ; on voyait qu'il ne parlait pas avec conviction. Un moment même, on crut comprendre qu'il donnait à la majorité le conseil de voter comme elle l'entendrait et que si le projet était rejeté, le gouvernement n'en prendrait pas le deuil. Quel autre sens, en effet, attacher à ces paroles : « Examinez mûrement la loi; voyez si vous la » trouvez bonne, utile au pays, et ensuite décidez. » Quelle que soit votre décision, elle sera respectée de » tous. » M. E, Picard occupa le tapis pendant quelques minutes et la discussion générale fut close.
On allait aborder la discussion sur l'article l^''et, sur cet article, M. Emile Ollivier était inscrit pour déve-
308 HISTOIRE DK DOIZE ANS
lopper un contre -projet. Il vint montrer à la tribune une figure toute balafrée et couverte de bandes de taffetas d'Angleterre. La veille, il avait été voir les peintures de Féglise Saint- Germain-l'Auxerrois; il était tombé par mégarde dans une cave, et il s'était fait de cruelles blessures. Je lui avais offert de lire son discours, mais il avait refusé. La Chambre trouva l'occasion bonne d'ajourner la discussion. C'était un samedi ; on renvoya la continuation des débats au lundi suivant. C'étaient près de quarante-huit heures de gagnées, et que ne pouvait-il se passer pendant ces quarante-huit heures?
Il n'était que quatre heures et demie, et les députés, en attendant l'heure du dîner, se livrèrent aux conversations les plus animées. On interrogeait surtout les députés qui étaient attachés à la maison de l'Empereur, parce qu'on supposait qu'ils étaient bien placés pour connaître la véritable pensée du souverain. L'un d'eux, M. le comte d'Ayguesvives disait à ceux qui l'interrogeaient qu'étant de service, il avait fait connaître à l'Empereur la répugnance que la majorité éprouvait à voter cette loi. Napoléon III avait fait à son chambellan la même réponse qu'aux délégués de la presse départementale; mais, d'après M. le comte d'Ayguesvives, il avait ajouté, ce qui était grave : « Je n'en » voudrais nullement à un député qui voterait contre » le projet de loi. »
M. Rouher était un de ceux qu'on excitait le plus à se prononcer et à indiquer quel parti il fallait prendre. Il se tirait, comme toujours, d'affaire par des quolibets ou des plaisanteries. Il répondit cependant à un député qui lui posait nettement la question :
« Je VOUS dirai comme Sganarelle; mariez-vous, vous » ferez bien ; ne vous mariez pas, vous ferez mieux » encore. »
Malgré ce langage évasif, M. Roulier était peut-être moins hésitant qu'il ne voulait le faire croire. Il avait des amis, comme MM. Busson-Billault et Du Mirai, qui faisaient en faveur du projet de loi une propagande ardente. Ils prétendaient que le rejet du projet cachait une intrigue pour renverser le ministèie. Il s'agissait, suivant eux, de faire arriver à la présidence M. J. David et au ministère de l'Intérieur M. de Persignj.
Le fait est que M. J. David avait pris la tête du parti de la réaction dans la Chambre, et qu'on savait que celui qu'on appelait le chef des Arcadiens avait l'oreille de l'Empereur et que, dans l'entourage, il y avait beaucoup de gens qui partageaient ses idées. Le ministre d'État était placé dans cette alternative de se brouiller avec les ardents de la majorité, s'il soutenait le projet de loi, ou de paraître marcher à la suite de M. J. David, s'il l'abandonnait.
Toute la journée du dimanche se passa en allées et venues de gens qui cherchaient à exercer une pression sur l'Empereur. M. J. David le vit au sortir de la messe des Tuileries; mais il n'en put rien obtenir. Napoléon III se renferma dans une réserve absolue ; il se borna à annoncer à M. David qu'il y aurait un grand conseil et que l'on y prendrait une résolution définitive.
Le conseil des ministres et le Conseil privé se réunirent en effet à neuf heures du soir. Mais aucune résolution ne fut prise. On put constater cependant les
profondes dissidences qui séparaient les membres du conseil.
Il y eut une autre réunion le lendemain soir. Les choses en étaient arrivées à ce point, qu'on ne pouvait continuer à laisser la majorité sans direction. Elle se débandait littéralement. La discussion se prolongea jusqu'à une heure du matin. Elle fut très vive. L'Empereur se prononça pour le maintien du projet; il avait, disait-il, engagé sa parole devant le pays, et il ne pouvait revenir sur ses déclarations les plus solennelles. Plusieurs membres du Conseil privé insistèrent fortement pour le retrait de la loi. M. de Persigny se montra un des plus pressants. La majorité était d'avis que, sans abandonner le projet, on le défendît mollement en laissant entendre aux députés que le gouvernement se désintéressait du résultat et qu'il en verrait le rejet sans déplaisir. M. Rouher trouva cette ligne de conduite fausse et louche ; suivant lui, il ne fallait pas hésiter; les conservateurs se montraient effrayés des périls que créaient pour l'Empire les immunités qu'on voulaient accorder aux journaux; il était impolitique de ne pas tenir compte de leurs répugnances et de rejeter leurs avertissements;
Les raisons données par M. Rouher produisirent un grand effet dans le conseil. Mais l'Empereur renouvela la déclaration qu'il avait faite au début qu'il y avait pour lui une question d'honneur à maintenir le projet. Quand on passa au votOi la majorité se rangea à l'avis de l'Empereur. En présence de cette décision, M. Rouher déposa son portefeuille, et M. Vuitry suivit son exemple. Ces démissions données un peu ab irato ne furent pas acceptées.
Le lendemain matin, M. Rouher fut invité à se rendre aux Tuileries. II y eut entre l'Empereur, l'Impératrice et le ministre une scène des plus attendrissantes. L'Impératrice, qui se voyait déjà aux mains des hommes du Tiers-Parti et forcée de se séparer de ses plus vieux amis, supplia en pleurant M. Rouher de ne pas les abandonner. L'Empereur joignit ses instances à celles de l'Impératrice. Le ministre d'État se laissa toucher. 11 reprit son portefeuille et il consentit à parler en faveur de la loi.
M. Rouher, au lieu de rentrer au ministère d'Etat où son déjeuner l'attendait, se livra à une longue promenade à travers les quais, le boulevard des Invalides et les boulevards extérieurs. Les instances dont il venait d'être l'objet de la part de la famille impériale, l'avaient fortement impressionné. Il avait besoin de se remettre de la secousse qu'il venait de recevoir. C'est pendant cette promenade et dans sa voiture qu'il jeta les bases du discours qu'il devait prononcer. Il se rendit à la Chambre la tête pleine et l'estomac vide.
Les Arcadiens qui n'étaient pas dans la confidence de ce qui s'était passé dans l'entrevue du matin, avaient tracé leur plan de campagne. Ils ne devaient pas provoquer le rejet de l'article l'''' du projet de loi; mais se borner à en demander le renvoi à la commission, dans le but d'y introduire le rétablissement de l'autorisation préalable. Ils ne réclameraient pas le scrutin; ils laisseraient agir la gauche. Ils avaient choisi pour ouvrir le feu un des hommes les plus respectés de la majorité, M. le baron de Benoist. Pour mieux assurer le succès, M. J. David devait s'abstenir de prendre la parole.
Malheureusement pour les Arcadiens, les sentiments de la majorité s'étaient modifiés. On rencontrait dans les couloirs un plus grand nombre de députés disposés à voter la loi. M. de Persigny, qui faisait les jours précédents une propagande acharnée dans le sens du rejet, n'avait plus reparu. Beaucoup de députés disaient tout haut : « Sans doute la loi est mauvaise ; » mais nous n'aimons pas que le gouvernement » fasse toujours de la popularité sur notre dos. S'il » veut que la Chambre rejette la loi, qu'il s'explique; » s'il s'obstine à garder le silence, nous voterons la » loi. Nous ne sommes pas obligés de venir à son aide. » Tant pis pour lui ! »
Le 19 janvier 1867 a été la grande crise politique du second Empire, et la séance du 4 février 1868, doit être considérée comme en étant le dénouement. Il s'agissait de savoir si le Corps législatif laisserait protester la signature de l'Empereur.
La discussion s'ouvrit sur l'article 1"'. C'est là, comme on l'a vu, que devait se livrer la grande bataille. L'article l""", c'était en effet toute la loi. Les Arcadiens suivirent à la lettre le plan qu'ils s'étaient tracé. C'est M. de Benoist qui ouvrit le feu. Quand il déclara qu'il parlait au nom de la majorité, de nombreuses réclamations se firent entendre. M. Segris se leva et formula de vives protestations, M. de Benoist ne fit que reproduire en les affaiblissant les arguments que M. Granier de Cassagnac avait exposés dans la séance du l*"" février. Ce député, qu'on écoutait habituellement avec faveur, fut constamment interrompu ; la gauche l'accablait d'invectives. Il était évident qu'on
LA RÉSISTANCE AUX RÉFORMES 3l3
s'attendait à un grave incident. Tout ce qui pouvait le retarder impatientait la Chambre.
On vit tout à coup M. Rouher se lever de sa place et se diriger lentement vers la tribune. Il avait les traits fatigués et bouleversés. Il déclara que le gouvernement maintenait le projet de loi, malgré les périls que présentait son application. Il supplia la majorité d'accepter la solidarité de l'expérience qui allait être tentée. La péroraison du discours de M. Rouher fut une des plus belles dont ait retenti la tribune française : a Nous ne sommes plus au » temps, s'écria-t-il avec une émotion visible, où les » périls de la patrie créaient l'Empire. De nouvelles » générations se sont élevées. Sur ces 8 millions et » demi d'électeurs qui, d'un mouvement unanime, » ont constitué l'Empire, 4 millions sont couchés » aujourd'hui dans la tombe; 4 millions d'hommes » nouveaux sont inscrits depuis 1852 sur les listes » électorales. Ceux-là n'ont pas nos souvenirs et » notre expérience ; ils arrivent avec une ardeur » nouvelle; ils demandent une liberté plus étendue. »
D'un seul mot, M. Rouher venait de caractériser la situation difficile où se trouvait le second Empire, placé entre une génération nouvelle et des hommes d'État vieillis qu'il ne pouvait pas se résoudre à mettre à l'écart.
Le succès de M. Rouher fut d'autant plus grand que les Arcadiens ne trouvaient à lui opposer qu'un député obscur, M. Creuzet, qui vint balbutier à la tribune quelques mots en faveur du renvoi de l'article l®"" à la commission. On lui laissa débiter sa harangue au milieu du bruit des conversations. Puis
on passa au vote. Le résultat du scrutin était très significatif : 215 voix se prononcèrent pour le maintien de l'article 1^'' ; il n'y eut que 7 voix contre. Les sept sages de la Grèce! s'écria. M. Granier de Cassagnac. Le mot est devenu historique. Quant aux Arcadiens, ils s'étaient abstenus au nombre d'une cinquantaine.
Ce qui avait entraîné la majorité, c'est un incident dont les députés siégeant dans le voisinage du banc des ministres furent seuls témoins. Pendant que M. Creuzet était à la tribune, un ami de M. Rouher s'approcha de lui et lui dit : ce Beaucoup de députés » croient que, dans votre déclaration, vous avez » embrassé tout le programme du 49 janvier. Cela ■» les gêne. Ils sont disposés à voter la loi de la » presse; mais ils répugnent à admettre le droit de » réunion. » M. Rouher répondit : « Je ne crois pas » avoir rien dit qui engage la question ; je n'ai voulu » parler que de la loi de la presse ; cependant il est » possible que l'expression ait trahi ma pensée. Voyez » mon secrétaire ; dites-lui d'examiner avec soin mes » feuillets et de faire disparaître mes paroles, si « elles s'y trouvent. »
Le bruit se répandit immédiatement, dans toutes les parties de la salle des séances, que le gouvernement était disposé à abandonner le droit de réunion ; les hésitants se décidèrent alors à voter le maintien de l'article l*^' de la loi sur la presse.
La discussion de cette loi s'acheva sans donner lieu à aucun incident notable. S'il y eut quelques tiraillements, ils durèrent peu. La majorité se sentait vaincue et elle acceptait sa défaite en silence. Elle
espérait toujours qu'on lui concéderait, en récompense de sa résignation, 1g retrait de la loi sur le droit de réunion qui était pour elle un véritable épouvantail.
Quant aux Arcadiens, ils usèrent d'une nouvelle tactique, qui jeta pendant quelques jours le trouble dans le gouvernement. Ils répandirent d'abord le bruit que des changements ministériels se préparaient. Puis ils parlèrent mystérieusement d'un progrès prochain dont l'Empereur étudiait les éléments. Vers le milieu de février, ces bruits avaient pris une grande consistance. On s'en était ému à la Chambre, à tel point qu'un jour un grand nombre de députés avaient entouré M. Rouher et l'avaient prié de s'expliquer. M. Rouher avait répondu qu'il ne savait absolument rien. Mais des personnes attachées à son cabinet avaient été moins discrètes.
L'un de ces attachés, sans rien affirmer de positif, avait laissé entrevoir qu'on avait mis diverses questions à l'étude et notamment la responsabilité ministérielle. — (( Il faudra bien y venir, » dit-il à un député qui se montrait incrédule.
En prenant pour programme le rétablissement de t la responsabilité ministérielle^ les Arcadiens poursuivaient un double but : ils voulaient d'abord mettre l'Empereur à l'abri des attaques des journaux et des orateurs des réunions publiques et dégager sa responsabilité des actes dus à l'initiative des ministres; ils espéraient en outre former avec le Tiers-Parti une alliance qui embrasserait une grande portion de la majorité et qui leur permettrait de renverser M. Rouher. Ils s'étaient parfaitement rendu compte que
M. Rouher avait beaucoup perdu de son prestige, depuis qu'il avait en quelque sorte violenté la majorité.
En cette circonstance^ les Arcadiens faisaient pour la première fois preuve d'un véritable esprit politique. Aussi le progrès prochain qu'ils annonçaient parut si vraisemblable à la gauche que M. J. Favre crut devoir y faire allusion dans un de ses discours. La réponse de M. Rouher ne fut pas très péremptoire. Il se contenta de dire que si, à la suite d'une interpellation, une question était renvoyée à l'examen du gouvernement, il serait bien difficile au ministre compétent de conserver son portefeuille et que, par conséquent, la responsabilité ministérielle était complète.
M. Rouher passait évidemment à côté de la question. La vérité, c'est qu'il n'était pas plus instruit que ceux qui l'interrogeaient. Il se nouait en ce moment autour de l'Empereur tant d'intrigues que le ministre d'État ignorait si un faiseur de projets n'avait pas pénétré jusqu'auprès du souverain et ne lui avait pas fait adopter l'idée de rétablir la responsabilité ministérielle. Voici une note que je trouve à la date du 18 février 1868 :
« On prétend que M. Rouher, fatigué des bruits qui » circulent, aurait été trouver l'Empereur et lui aurait^ » tenu ce langage : « Sire, le ministère désire savoir » à quoi s'en tenir sur les projets de Votre Majesté. » On parle de changements dans la Constitution » et de modifications ministérielles. Si ces projets » sont sérieux, il faut que les ministres le sachent; » car leur position serait des plus fausses, s'ils » restaient plus longtemps dans l'ignorance. » L'Em- » pereur aurait répondu que tous les bruits qu'on
» faisait courir ne reposaient sur aucun fondement, » qu'il ne projetait rien, et qu'il autorisait M. Rouher » à le déclarer. »
Le lendemain, les démentis des journaux officieux avaient mis à néant le programme des Arcadiens. Ils ne se découragèrent pas et eurent recours à de nouvelles manœuvres.
Ce qui paraissait avoir le plus de chances de réussir, c'était de profiter des répugnances de la majorité pour faire rejeter la loi sur le droit de réunion. Aune réception des Tuileries, je me trouvai par hasard mêlé à une conversation qui avait lieu entre l'Empereur et M. Mathieu (de la Corrèze), et je pus aussi me rendre compte de la pression qu'on cherchait à exercer sur le souverain. — L'Empereur, à bout d'arguments, dit à M. Mathieu qui l'avait vivement pressé de retirer le projet : « C'est une tentative qu'il faut faire ; si elle )> ne réussit pas, eh bien ! alors on rapporterait la loi. » — Mieux vaut en ce cas ne pas essayer, répondit » M. Mathieu. Le projet donne d'ailleurs au gouver- » nement le vilain rôle, puisqu'il peut à tout moment » empêcher une réunion. La position que lui fait la » législation actuelle est bien meilleure: quand il aun torise une réunion, il fait acte de libéralisme, puisque )) les réunions ne sont pas permises ; quand elles seront y) permises, il fera acte d'arbitraire toutes les fois qu'il » en empêchera une. » L'Empereur ne répondit rien, et passa à un autre groupe de députés.
M. Rouher sentait bien que l'intrigue continuait et qu'elle le visait plus particulièrement. Il fit cette fois appel à la presse. Il y comptait des amis très dévoués. La seule façon d'avoir raison des Arcadiens, c'était de
prendre contre eux la défense énergique du programme libéral et de montrer à la majorité le danger qu'elle courait en persistant à s'associer aux hommes de résistance. Il y eut dans cette campagne, très brillamment menée par des hommes d'un incontestable talent, MM. Jules Richard et Granier, des morts et des blessés. La majorité, avant de céder, voulut manger du journaliste. Elle réclama des poursuites. Mais, devenue craintive et couarde, elle demanda le comité secret. Nous fîmes de vains efforts pour que la discussion eût lieu en séance publique, et subsidiairement pour que la demande fût repoussée. Les poursuites furent accordées, et Ton eut cet étrange spectacle de deux écrivains traînés devant le police correctionnelle et condamnés à la prison et à l'amende pour avoir défendu, contre le mauvais vouloir de laChambro, le programme libéral de l'Empereur.
La majorité avait épuisé son énergie dans ce dernier effort. La loi sur le droit de réunion fut votée au bout de trois jours de discussion. Mais les Arcadiens démasquèrent une autre batterie ; ils réclamèrent la dissolution immédiate. Ils faisaient observer au gouvernement que, si les élections générales avaient lieu après la mise à exécution des lois sur la presse et sur le droit de réunion, la réélection d'un grand nombre de membres de la Droite pourrait se trouver compromise; ils demandaient donc que les électeurs fussent convoqués avant que de nouveaux journaux pussent être créés dans les départements,, et avant qu'ils eussent acquis, par la promulgation de la loi nouvelle, le droit de se réunir et de se concerter.
Cette fois, les partisans de la dissolution avaient un
prétexte à mettre en avant. On venait de publier une brochure: Les Titres delà Dynastie napoléonienne qn' on attribuait à une plume auguste. Cette brochure avait produit une grande sensation, et l'on prétendait qu'elle perdrait toute signijîcation si elle ne servait pas de préface à un grand acte politique. La dissolution apparaissait comme étant la conclusion naturelle d'un écrit qui rappelait les marques d'attachement et de confiance que le peuple français n'avait cessé d'accorder aux Napoléons.
Il y eut à ce sujet un conseil extrardinaire des ministres et des membres du Conseil privé. La question fut envisagée sous toutes ses faces ; mais aucune résolution définitive ne fut prise. Le gouvernement se réserva de l'examiner ultérieurement. La grande raison qui fut donnée en faveur d'un ajournement, c'est que le pubHc ne comprendrait pas une dissolution survenant en plein accord entre le souverain et la Chambre. La Droite extrême n'eut pas de peine à montrer combien cet argument manquait de solidité ; on savait en effet par quels moyens cet accord avait été obtenu. Aussi la question de dissolution resta-t-elle en suspens jusqu'à la fin de la session.
Les hommes de résistance avaient du reste une dernière ressource, c'était d'agir sur le Sénat. Ce n'était pas pour qu'il n'en fît pas usage qu'on avait accordé au Sénat le droit de renvoyer une loi à un nouvel exaraen du Corps législatif. On espérait que les sénateurs seraient plus soucieux de l'avenir de l'Empire que ne l'avaient été les députés, et qu'ils feraient une vive opposition aux lois sur la presse et sur le droit de réunion.
Cet espoir fut déçu. A la vérité, M. Devienne fit sur
la loi de la presse un rapport où l'on avait rassemblé tous les motifs en faveur d'un rejet. Pour mieux marquer leurs sentiments sur le droit de réunion, les sénateurs avaient nommé pour rapporteur M. de Maupas qu'on savait opposé aux réformes libérales. Mais cette belle ardeur s'était éteinte tout à coup. M. Devienne avait prétexté une indisposition pour ne pas prendre part aux débats sur la loi de la presse, et au bout de trois jours, M. de Maupas avait donné sa démission de rapporteur; il avait cédé la place à M. Hubert-Delisle. Les deux lois réunirent contre elles au Sénat des minorités assez fortes, mais elles furent votées. Le promulgation ne tarda pas à suivre.
Restait la question de la dissolution, qui était toujours restée pondante. Dans la séance du 8 juin 4868, M. Rouher la trancha* de sa propre autorité. Il lui avait échappé, en parlant du renouvellement de la Législature, de dire qu'il aurait lieu f/a»s un temps prochain, Interrogé par M. Garnier-Pagès sur le sens qu'il fallait attacher à ses paroles, il répondit : « Un des membres » de l'opposition paraissant interpréter cette expression » comme l'annonce d'une dissolution, ce qui est abso- » lument contraire à ma penséa, j'ai fait substituer )) dans la sténographie aux mots : dans un temps pro~ » c/)a»i, ceux-ci : l année prochaine. »
Cependant, à quelques jours de là, à propos d'une discussion sur les candidatures officielles, M. Picard, ayant fait allusion au bruit d'une dissolution immédiate, M. Rouher fit un sigae de tête négatif. M. Pelleta n le mit en demeure de s'expliquer. Cette fois M. Rouher fit une réponse évasive ; il se borna à déclarer qu'il n'y avait pas de projet actuel de dissolution. — C'est
toujours l'incertitude, s'écria un membre de la Gauche.
C'était l'incertitude en effet. Mais l'incertitude avait envahi le gouvernement. Après tous les efforts qui venaient d'être faits pour assurer le vote des lois libérales, on ne songeait qu'aux moyens d'assurer la répression. La loi de la presse était promulguée le l"'" juillet et le 3 juillet le premier numéro du Réveil était l'objet d'une saisie ; le i4 juillet le rédacteur en chef était condamné à 3 mois de prison et 5,000 francs d'amendes. Le 8 juillet. MM. Jules Ferry et André Pasquet étaient condamnés chacun à 5,000 francs d'amende.
Ces procédés rigoureux causèrent naturellement un grand étonnement.Les partis, convaincus qu'on voulait les prendre par surprise, se tinrent prêts à toute aventure. Aussi la période électorale pouvait être considérée comme ouverte ; les candidatures se posaient partout. Le décret de dissolution, s'il avait paru, n'aurait surpris personne ; il aurait trouvé tout le monde préparé.
En droit, la période électorale n'a été ouverte que le 12 juin 1869. En fait, elle a existé à partir du mois de juillet 1868.