LA MANIFESTATION BAUDIN
En 1865, pendant le voyage de l'Empereur en Algérie, l'Impératrice qui avait été investie de la Régence, se plaisait à réunir, dans des dîners intimes, les députés qui faisaient partie des commissions ; elle s'entretenait avec eux des projets de lois qui étaient en cours de discussion ; elle leur demandait leur avis sur les améliorations à introduire dans l'administration ou dans le gouvernement; elle cherchait à faire, en un mot, le mieux qu'elle pouvait, son apprentissage de souveraine. Un jour qu'elle avait invité un des membres de l'opposition elle lui posa à brûle-pourpoint la question suivante :
« Quelle est la réforme qui est en ce moment le » plus vivement réclamée par l'opinion publique ? »
La réponse fut aussi nette et aussi précise que la question :
« Madame, c'est la liberté de la presse ! »
L'Impératrice ne put dissimuler un mouvement de
surprise et presque de mauvaise humeur. Son interlocuteur reprit :
« Il faudra bien que vous y veniez, La France ne » peut supporter plus longtemps d'être privée d'une » liberté dont jouissent toutes les nations civilisées. ■>•> Après avoir rendu la parole aux députés, il est im- » possible d'interdire aux écrivains le droit d'exprimer » librement leur opinion....
— « Mais, monsieur, y songez-vous ? dit l'Impéra- » trice. Si on laisse aux journaux le droit de tout dire » et si on supprime Tautorisation préalable, le gouver- » nement sera en butte aux injures et aux calomnies. » On remontera dans le passé. On reprochera tous les » jours à l'Empereur le coup d'Etat du 2 décembre.
— » C'est très probable ; mais je ne vois qu'un moyen )) d'échapper à ces reproches, c'est de prouver qu'on » veut sincèrement la liberté. Le coup d'État n'est de- » venu un grief que parce qu'on l'a prolongé trop long- » temps. Il dure encore ; les mesures exceptionnelles • qui l'ont accompagné subsistent. Parmi elles, se trouve » le décret du 17 février '1852 qui est la loi de sûreté » générale appliqué à la presse. Qu'il disparaisse, et « les attaques contre l'Empire à propos de son origine » deviendront un non-sens. »
L'Impératrice réfléchit pendant quelques instants ; puis elle jeta à la tête de sou auditeur étonné ces paroles qui mirent fin à l'entretien : « C'est très logique, » ce que vous dites là, mais ce n'est pas politique. Il » faut que la presse soit contenue jusqu'à ce que le » 2 décembre soit oubhé. »
Cette conversation à laquelle j'avais assisté me revint en mémoire le jour où j'appris qu'à la suite de la
l.A MA.MlliSTATlO.N BAI Dl.N
manifestation qui avait eu lieu sur la tombe du représentant Baudin, le gouvernement avait résolu de poursuivre les journaux qui avaient ouvert une souscription pour, élever un monument à la mémoire de cette victime du coup d'Etat. « Evidemment, me dis-je, l'Impéra- " trice doit, à Tlieure qu'il est, s'applaudir d'avi;»ir pré- » vu ce qui arrive aujourd'hui, et si elle revoit jamais » son interlocuteur de 18G5, elle lui démontrera qu'elle » a été pKis perspicace que lui. »
L'Impératrice ne se trompait pas en disant que si on rendait la liberté à la presse, les journaux opposants ne manqueraient pas de parler du 2 Décembre. Mais l'Empire avait-il fait tout ce qu'il fallait pour repousser, dans l'ombre de l'histoire, cette date néfaste?
Jusqu'en 1860, l'Empire avait laissé subsister le régime de contrainte inauguré le lendemain du coup d'État ; d'une dictature qui ne devait avoir qu'un caractère temporaire il avait l'ait un sjstème de gouvernement ; il l'avait encore aggravée en provoquant cette loi de siareté générale qui était une sorte de continuation du 2 Décembre. A la vérité, dès 1859, il proclamait l'amnistie la plus large et la plus étendue qu'ait jamais donnée un gouvernement ; le 24 novembre suivant, l'Empereur appelait les députés et les sénateurs à prendre une part plus grande aux affaires du pays. Mais on ne relâchait aucun des liens qui enchaînaient les libertés publiques : la presse continuait à être soumise à l'autorité administrative ; les citoyens n'avaient pas le droit de se réunir ; les associations étaient interdites ; les électeurs avaient toujours à subir les candidatures officielles ; le droit d'Adresse accordé aux Chambres avait bien vite dégénéré en un simple