‹ Histoire de douze ansChapitre 51 sur 67 · i UlsïoïKE DE DOUZE ANS · texte numérisé non relu

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tournoi de paroles brillantes sans portée et sans sanction.

Quand en 1867, sous le coup d'événements où notre influence à l'extérieur avait failli sombrer, l'Empire s'était décidé à entrer enfin dans la voie des réformes libérales, il avait montré tant d'hésitation dans sa conduite qu'on s'était demandé s'il ne se réservait pas de reprendre plus tard ce qu'il avait eu tant de peine à concéder. Les tiraillements qui avaient accompagné le vote des lois sur la presse et sur le droit de réunion avaient fait perdre au gouvernement le bénéfice de son initiative. On avait du reste entouré de tant de restrictions l'exercice des deux droits reconnus et proclamés que la législation nouvelle paraissait un piège. Elle n'offrait, dans tous les cas, aucune sécurité à ceux qui tenteraient d'en faire usage. C'était, sous un vernis libéral, la continuation de l'arbitraire. « Toutes » les concessions faites à l'opposition depuis le 19 jan- » vier ont eu plutôt pour effet de délier sa langue que » de détruire ses griefs, » disait, avec non moins d'esprit que de justesse, M. Prévost-Paradol. Le régime du 2 Décembre n'était point complètement abandonné.

C'est le livre bien plus que le journal qui a contribué à faire la légende du coup d Etat. 11 y a eu d'abord les apologistes, les Granier de Cassagjiàc, les Louis Véron, les Beaumont-Vassj, etc., qui, en révélant les faits dans leurs moindres détails, ont rapetissé les événements et les ont réduits aux proportions d'une conspiration d'intrigants et de déclassés.

Le pamphlet de Victor Plugo, Napoléon le Petit, avait du moins le mérite de laisser aux journées de Décembre leur valeur tragique. On y flétrissait l'appel

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à la force, mais les malédictions du poète relevaient le rôle des acteurs de ce grand drame historique. Ce livre de Napoléon le Petit eut d'abord, malgré tous les obstacles, un débit énorme. On le répandit à des milliers d'exemplaires sur toute la surface du territoire. On en copiait des chapitres qu'on lisait à la veillée dans les ateliers. Il suffit de quelques années tranquillité et de prospérité pour arrêter cet immense succès. Dès 1856, un libraire de Bruxelles me confessait qu'il en vendait à peine une centaine d'exemplaires par an.

Chose étrange! ce fut l'amnistie du 16 août 1859 qui eut surtout pour effet de réveiller les colères contre le coup d'Etat. Dans le dispositif du décret, on avait commis une faute grave : on avait confondu deux ordres de mesures qui étaient cependant très distinctes : les condamnations et les simples mesures administratives. L'amnistie aurait dû s'appliquer uniquement aux premières ; quant aux secondes, il suffisait de les rapporter. Cette confusion dans les faits amena une série de protestations plus violentes les unes que les autres. Afin qu'elles produisissent plus d'effet, on eut soin de les échelonner sur un long espace de temps. « Nous ne pourrons jamais oublier le » 2 Décembre, » écrivait M. Scliœlcher. — « Le » crime, disait M. F. Pyat au nom de la Commune » révolutionnaire^ n'a pas le droit d'absoudre les vic- » times. Il n'a pas plus le droit de gracier que le droit » de proscrire. »

On ne voit pas que ces protestations aient eu un grand retentissement dans la suite. Les préoccupations publiques étaient ailleurs, et quand, en 1865,

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M. Eugène Ténot publia son étude historique, La Province en décembre 48o1, de l'aveu de ses propres amis, ce livre fut ji-ccueilli avec indifférence.

Dans les discussions parlementaires, les orateurs de l'opposition s'étaient gardés de faire allusion au coup d'Etat. Cependant, au mois de mars 1865, un chambellan de l'Empereur, M. le mai-quis d'Havrincourt, ayant escjuissé une apologie du 2 Décembre, M. E. Picard s'était écrié : « Ne parlez pas du 2 Décembre. » Puis, excité par le langage de M. Rouher,' il avait laissé échappé ces mots : « Le 2 Direinbre est un » crime! » Mais le truit avait étouffé sa voix, et, après des explicati(^ns échangées entre le député de l'opposition et le Président, il avait été convenu que cette i)arole serait considérée comme ayant été retirée.

Pour retrouver un incident analogue, il faut aller jusqu'au 18 mars 1867. Ce jour-là, M. Rouher avait invoqué le souvenir des acclamations dont le 2 Décembre avait été suivi. M. J. Favre ne put se contenir : « Ne parlez pas du 2 Décembre, » s'écria-t-il à son tour. Et, M. Thiers, avec émotion : « Qu'on ne- )> parle pas du 2 Décembre devant ceux qu'il a pros- » crits. » 11 s'ensuivit un tumulte indicible que le Président eut beaucoup de peine à calmer.

Ce sont là, à notre connaissance, les seuls incidents parlementaires auxquels donnèrent lieu les souvenirs du coup d'Etat.

Après la promulgation de la loi de la presse, c'est encore le livre qui appela l'attention publique sur les événements de Décembre 18ol. Au commencement d'août 1868, parut un nouvel ouvrage de M. E. Ténot:

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Paris en Décembre 1851 . Ce livre, écrit sans passion et empruntant les faits aux récits apologétiques, donna le signal du mouvement qui allait se produire; un adversaire du second Empire en a fait Taveu : « Les » mitraillades du boulevard ^Montmartre, depuis si » longtemps oubliées, remplirent les cœurs de pitié, » de colère et de dégoût. On s'extasia sur l'héroïsme » du représentant Baudin, dont la mort glorieuse » et tragique avait si peu remué les esprits en son » temps. »

Les origines de l'Empire redevenaient ce qu'on appelle, en style de presse, une actualité. Aussi, vit-on sortir successivement des portefeuilles, où ils gisaient depuis longtemps, le Voyage d'un transporté, par Delescluze ; Un Chapitre inédit du 2 Décembre, par Jules Vallès; les Trois Passions, par Auguste Barbier; les Mémoires d'exil, par M"" Edgard Quinet. Le Figaro lui-même se crut obligé de sacrifier à l'opinion courante, en réveillant le souvenir de la lugubre légende de Martin Bidauré.

Cette fois, l'élan était donné. Il y avait longtemps que les exilés du 2 Décembre cherchaient une occasion de rentrer en scène. Ils saisirent celle qui leur était offerte avec une décision et une hardiesse qui entraînèrent à leur suite tous les partis d'opposition. Mais on comprendrait difficilement ce réveil subit de rancunes et de passions, qu'on aurait cru depuis longtemps éteintes, si l'on ne tenait pas compte des circonstances au milieu desquelles on se trouvait.

Depuis deux ans, l'Empire semblait manquer de direction, ou plutôt être livré à deux volontés contraires qui se paralysaient réciproquement, sans que l'une

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pût triompher de l'autre. A l'extérieur, on ne savait quel parti prendre en face dc' la Prusse triomphante; on proclamait la paix, et on se préparait à la guerre, mollement, il est vrai, et comme des gens qui répugnaient à la faire. A l'intérieur, on s'était résigné à donner les réformes libérales; mais, au pouvoir discrétionnaire qu'on avait abandonné, on avait substitué le pouvoir judiciaire. On avait confié aux magistrats le soin de protéger le gouvernement devenu impuissant à se protéger lui-même.

L'Empire flottait à l'aventure. Après avoir abusé de la force dans les premières années do son existence, il en était réduit à se mettre sur la défensive. C'est là, pour un gouvernement, la pire des situations," parce qu'elle donne confiance à ses adversaires et qu'elle les provoque à redoubler leurs attaques.

Il était arrivé, du reste, ce qui arrive toujours, quand le pouvoir s'affaiblit : la division s'était glissée dans les conseils. C'était un fait avéré que des rivalités existaient entre tels ou tels personnages. On signalait des divergences do vues complètement inconciliables. Comme ces révélations coïncidaient avec des actes qui trahissaient des hésitations et des incertitudes, on représentait le gouvernement comme livré à des tiraillements perpétuels. Les angoisses do l'opinion augmentaient, quand on voyait tel organe de la presse faire l'éloge d'un ministre et combattre celui qu'on regardait comme son rival. Il résultait de ces lutte?, vraies ou supposées, une déconsidération qui atteignait tout le monde et qui enlevait aux hauts fonctionnaires de l'administration une grande partie de leur prestige et de leur autorité. Ce n'était un se-

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cret pour personne que tel écrivain était à la solde d'un ministre, qui se servait de sa plume pour battre en brèche tous les hommes politiques qui lui portaient ombrage.

Je pourrais citer des faits à l'appui de ce que j'avance; mais je craindrais de réveiller des passions qui ont depuis longtemps disparu. Je ne puis cependant résister au désir de rappeler une anecdote assez piquante.

Un ministre qui occupait dans le cabinet une situation prépondérante se présenta un jour dans le cabinet de son collègue de l'Intérieur : « J'aurais besoin, lui » dit-il, d'une douzaine de mille francs pris sur les )) fonds secrets pour récompenser les services d'un » écrivain de talent que j'emploie à la défense de nos » institutions. » — ce Vous allez les avoir tout de » suite, mon cher collègue, » dit le ministre de l'Intérieur, et il sonna pour faire venir le chet des fonds secrets. — « A quel nom^ dit le scrupuleux employé, » faut-il mandater cette somme de douze mille francs ? » — Mais si je vous disais le nom, les fonds ne se- » raient plus secrets, dit le spirituel ministre ; cepen- » dant si la règle l'exige, mandatez à mon nom. » Un quart d'heure après, le ministre de l'Intérieur déposait entre les mains de son collègue les douze billets de mille francs. Or, tout le monde savait une chose qu'on ignorait probablement au ministère de l'Intérieur, c'est que l'écrivain auquel ces fonds étaient destinés appartenait à l'opposition et qu'il avait pour rôle unique de défendre son patron contre tous ses adversaires, les ministres compris. L'administration de l'intérieur était l'objet principal, et je pourrais dire,

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l'objectif préféré de ses attaques. Le pauvre ministre avait payé lui-même les verges pour se faire fouetter.

M. Pinard était un des ministres dont la position était le plus difficile.' Il était arrivé au pouvoir dans des conditions qui devaient inévitablement le mettre en conflit avec la plupart do ses collègues et en particulier avec M. Kouher. A ce moment, l'Empereur ne se repentait pas positivement des promesses contenues dans !a lettre du df) janvier ; mais on lui avait signalé les conséquences extrêmes auxquelles elles pouvaient conduire, et la pensée lui était venue de tenir strictement ce qu'il avait promis, sans aller au-delà, sans faire un pas de plus. Pour réaliser ce programme, il avait songé à confier le ministère de l'Intérieur à un nouveau venu, à un homme n'ayant point d'antécédents politiques, qui se renfermerait dans ce rùle étroit de dégager la parole de l'Empereur. M. Pinard, qui s'était distingué au Con-;eil d'État, lui avait paru propre à remplir ce rôle.

» J'avais assumé, me disait un jour M. Pinard, une » tâche impossible. Mon ministère se résumait ainsi : y> Des réformes libérales faites par un tninistre autori- )> taire. C'était là une illusion. Je devais mécontenter » la Droite en sacrifiant les décrets de 1852, et je » m'attirais les critiques de la Gauche, parce qu'à ses )) yeux, je ne tirais pas toutes les conséquences des » promesses qui avaient été faites. »

L'opinion n'était pas moins dévoyée que le gouvernement. Dans la presse et dans les réunions publiques, on se livrait à une véritable débauche d'idées folles et d'opinions bouffonnes. On eût dit d'une échappée

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d'écoliers. On procédait à la démolition du régime de 1852, sans en avoir la conscience bien nette. On s'arrachait les numéros de la Lanterne. Rochefort avait acquis en quelques semaines une popularité immense. Les hautes classes, tenues jusque-là à l'écart, en raffolaient. « La grosse bourgeoisie, me disait un de mes » collègues de la majorité, boit à petites gorgées la » haine de l'Empire. » Les pamphlets sur le 2 Décembre donnèrent une direction à cette agitation confuse. M. A, Ranc a dit un mot très vrai sur le Paris en décembre I80I de M. Ténot : « L'ouvrage de » M. Ténot est plus qu'un livre, c'est un acte poli- » tique, et c'est aussi pour le pays le point de départ )) d'une situation nouvelle. Aux uns, il a rappelé le » passé ; aux autres, il l'a appris. »

A cette débandade générale du dedans venaient s'ajouter les excitations du dehors. On se souvient qu'à la fin de l'année précédente, un certain nombre de personnages avaient reçu sous enveloppe un manifeste républicain émanant d'une association qui s'intitulait : Commune révolutionnaire de Paris. Dans cette pièce qui avait cté affichée un moment dans le faubourg Saint- Antoine, on provoquait à l'assassinat de l'Empereur et au renversement de l'Empire. Plus tard on avait appris que cette proclamation avait été lue par F. Pyat dans un meeting à Londres, et une correspondance, échangée entre cet écrivain révolutionnaire et le journal le Nord, avait démontré que, si F. Pyat n'était pas l'auteur du placard, il en était du moins le collaborateur pour la plus forte part.

Un second manifeste du même genre et paraissant avoir la même origine, fut publié vers la fin d'octobre

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1868. Ces sortes de pièces servent trop bien les intérêts de la réaction pour que les hommes de résistance ne s'en fassent pas un argument contre les hommes de progrès. Le Pays publia celle-ci en entier comme il avait fait de la première. Le n° 2 était du reste du même type que le n" 1. F. Pyat prétendait encore une fois qu'il n'avait fait que mettre au net les idées d'une association ayant son siège à Paris.

Proudhon m'avait mis autrefois en rapport avec un ancien représentant à la Législative qui avait du chercher un refuge en Belgique, à la suite des affaires du 13 juin, et que les circonstances avaient rapproché de F. Pyat. Le lendemain du jour où le manifeste avait paru dans le Pays, js rencontrai mon ex-montagnard, sous les galeries de la rue de Rivoh. Il m'entraîna au Café de la Régence. A notre entrée dans la salle, quatre consommateurs qui se trouvaient à une table à côté de la porte d'entrée se mirent à causer avec une certaine animation. Ils nous désignaient presque du doigt et se tournaient à chaque instant de notre côté. Evidemment notre présence les préoccupait, et nous étions l'objet principal de leur conversation. J'en fis l'observation à mon compagnon : « Ces gens-là vous connaissent bien, me dit-il, et ils » sont surpris de me voir en votre société. L'un » d'eux est un M. Landeck, d'origine polonaise ou » hongroise, je n'en suis pas bien sûr, ancien prési- » dent et orateur d'une loge maçonnique. Ce Lan- » deck est l'ami et le correspondant de F. Pyat ; » c'est lui qui est l'auteur du manifeste publié au » nom de la Commune révolutionnaire ; il imite dans la » perfection le style de Pyat qui du reste ne laissé

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