I.\ MANIFESTATION liAUDIN
» rien passer sans l'avoir revu et corrigé. » — «C'est » donc vrai, dis-je à l'aQcien représentant; il y a 4 » Paris une association dont Pjat révise les mani- » festes? » — « Sans doute, me répondit-il, et vous » l'avez tout entièrp devant vous. Elle se compose de » Landeck et des trois avaleurs de chopes qui sont » attablés avec lui. » On sait que ce Landeck est devenu un des membres les plus actifs de la Commune de 1871.
J'eus dès lors le sentiment clair et net de la situation périlleuse où se trouvait l'Empire, attaqué avec audace par des hommes dont la proscription du 2 Décembre avait fait des ennemis implacables, et, d'un autre côté, mal défendu par des conservateurs hésitants et divisés. Aussi quand, en réponse à la note d'une feuille officieuse qui avait cru devoir annoncer que le 2 novembre les cimetières seraient fermés par ordre de l'autorité, je lus dans le liéveil l'annonce suivante qui ressemblait à une imitation, je vis tout de suite que le gouvernement allait se trouver en présence d'un énorme embarras : « On ne » peut, disait le journal de M. Delescluze, empêcher » un peuple de s'honorer lui-même en honorant la » mémoire de ceux qui, comme Godefroi Cavaignac, » ont usé leur vie aux luttes de la liberté, de ceux » qui, comme Baudin, sont tombés martyrs en défen- » dant la loi, »
Je ne retracerai pas ici le tableau des scènes qui se passèrent le 2 novembre 1868 au cimetière Montmartre sur la tombe retrouvée du représentant Baudin. Malgré les discours et la mise en scène, cette visite solennollo à mie tombe délaissée depni'; dix-??ppt ans
msToii;!-: d:: doizk ans
fut un pur enfantillage. Ce qui lui donna un caractère tout particulier de gravité, ce fut la souscription ouverte par les journaux pour l'érection d'un monument commémoratif. Il ne s'agissait plus d'un simple acte d'opposition, c'était une véritable insurrection morale qu'on cherchait à organiser contre l'Empire. L'entraînement fut rapide. Entamée parles journaux radicaux, la souscription fut bien vite poursuivie par les journaux qui affichaient un libéralisme modéré. Aucun journal indépendant de Paris ou des départements ne crut pouvoir se dispenser d'ouvrir ses colonnes aux listes de souscripteurs.
Il serait assez intéressant de parcourir aujourd'hui ces listes sur lesquelles s'inscrivirent à l'envie tous ceux qui trouvaient que l'Empire ne faisait pas une part assez large aux idées libérales, et qui, cinq ans plus tard, débordés par le mouvement qu'ils avaient eux-mêmes provoqué, poussèrent la réaction beaucoup plus loin que l'Empire n'aurait osé le faire. « Nous avons été bien coupables, me disait un » jour un écrivain d'un grand talent et d'un grand bon » sens qui avait poussé plus que les autres à la sous- » criptiun Baudin. Les concessions que l'Empire )) nous avait faites étaient énormes. Le parti que les » Cinq ont su tirer du décret du 24 novembre aurait )) dû nous éclairer. Mais nous autres^ les jeunes, qui » ne connaissions le 2 Décembre que par les récits ') qu'on -nous en faisait, nous nous étions mis à la '> remorque d'hommes qui avaient des rancunes à sa- V tisfaire. Leur grande réputation nous entraînait >' \er» eux, et, sans que nous eussions jamais reçu » d'offense, ils trouvèrent le moven de nous asso-
I,\ MAMKKSTATION lîMDIN
'< cier à leurs vengeances. Quand nous nous sommes " aperçus du sot rôle qu'on nous faisait jouer, il était '> trop tard ; le mal était fait. »
Tous les députés de la gauche s'inscrivirent sur les listes. Berryer mourant envoya sa souscription avec une lettre qui produisit un grand effet sur l'opinion; c'était une sorte de malédiction que l'illustre vieillard adressait à l'Empire, une parole suprême de revendication en faveur du droit. Les journaux firent la remarque que, seuls de tous les députés de Paris, OUivier et moi, nous nous étions abstenus de souscrire. Pour mon compte, je n'avais pas voulu m'associer à une manifestation dont on ne déguisait plus le sens révolutionnaire, et cependant j'avais souffert des événements de Décembre. Appelé le 30 novembre 1851 à Aix pour un procès de presse où j'avais failli laisser ma liberté, j'avais été traqué par la police pendant trois semaines et, pour rentrer à Paris, il avait fallu me cacher sous la bâche d'une diligence. Pendant plusieurs années, mes amis et moi, nous avions vainement sollicité l'autorisation de publier un journal. Nos livres et nos brochures étaient impitoyablement refusés par les libraires. Un éditeur me demanda un volume sur V Histoire de France au cUx-neuvi'eme siècle : il y avait naturellement un chapitre sur la République de 1848 et sur le coup d'Etat; ce chapitre fut trouvé dangereux ; on le supprima et on le remplaça par une chronologie toute sèche des événements ; le volume parut, mais sans mon nom , bien que ce nom fût alors bien obscur: on le jugeait trop compromettant. J'aurais été obligé de renoncer à une carrière pour laquelle j'avais, jusque-là, fait de grands sacrifices, si je n'avais
.■^o<S HISTOIRE DE DOrZF, ANS
pas rencontré sur ma route M. de Girardin, qui m'ouvrit généreusement les colonnes de la Presse et qui me permit de reprendre mon rang dans le nombre, alors bien réduit, des journalistes militants.
M. Thiers refusa, lui aussi, de s'associer à une manifestation qu'il considérait comme stérile. « A quoi » bon, disait-il, tout ce tapage? Est-ce que vous » espérez récolter sept millions de signatures? Vous » voulez montrer qu'il y a des mécontents? Le gouver- » nement le sait bien. Il se rassurera et s'entêtera » dans le statu quo, quand il verra à quel petit nombre » ces mécontents se réduisent. »
La souscription Baudin surprenait le cabinet en pleine crise. Les éléments qui le composaient se désagrégeaient de plus en plus, et un événement aussi gros de tempêtes n'était pas fait pour lui rendre de la cohésion et de la solidité. Quand il s'agit de savoir . quel parti il y avait à prendre, les divisions recommencèrent. Les uns étaient d'avis qu'il fallait laisser faire; ceux-là étaient des hommes de résistance; ils espéraient que les choses prendraient une tournure telle que les classes élevées s'effraieraient et qu'elles réclameraient elles-mêmes le retour à un régime de compression. Les autres voulaient qu'on fit usage des armes que la législation mettait entre les mains du gouvernement, et qu'on exerçât des poursuites contre les journaux qui avaient pris l'initiative de la souscription ; la grande difficulté était de trouver un texte qui permît d'ouvrir une action judiciaire; on découvrit, dans la loi de sûreté générale, un article qui punissait les manœuvres à l'intérieur, et on proposa d'en faire l'application. Mais cet expédient parut au premier
LA MANIFESTATION HAIDIN :^39
abord tellement périlleux qu'on hésita longtemps avant de remployer.
Au ministère de l'Intérieur, on était complètement affolé. Chaque jour amenait des découvertes qui produisaient un véritable effet d'ahurissement. Un jour on ■apprenait que les écoles étaient très travaillées; le lendemain, on venait annoncer que l'agitation gagnait les ateliers. On commençait à se douter que les réfugiés rentrés en France étaient à la tête du mouvement. Mais aucun de ces gens-là ne savait quelles mesures prendre ni à quelle politique ils devaient s'arrêter. Tous apercevaient le danger qui allait en grandissant, et ils répétaient sans cesse : « Que faire ? mon Dieu ! » Que faire? »
Cependant la crise ministérielle allait son train. On a nié son existence. Elle était bien réelle cependant. Il s'était formé une véritable union gouvernementale pour battre en brèche M. Roulier. Dans le conseil des ministres, elle comptait plusieurs adeptes, parmi lesquels le maréchal Niel et M. Magne. Je n'ai jamais bien su si M. Pinard en faisait partie. Mais il y avait d'autres ministres qui n'attendaient qu'une occasion pour se déclarer. La ligue comprenait plusieurs personnages qui occupait des positions importantes dans l'entourage de l'Empereur.
On avait mis en avant le nom de M. Drouyn de Luys. Comme il s'agissait de remplacer M. de Moustier, qui avait donné des preuves nombreuses d'insuffisance, il était tout naturel que le nom de M. Drouyn de Luys fut prononcé. Mais je ne crois pas qu'il ait été jamais sérieusement question de sa rentrée au ministère des affaires étrangères. La seule chose cerfainp, c'est qu'il
;îi() HISTOIliF. I)K 1)()IZK ANS
eut avec l'Einppreur un entretien où les façons d'agir de M. Rouher vis-à-vis de ses collègues ne furent pas ménagées. M. Drouyn de Luys déclara que, pour son compte, il n'aurait jamais souffert que ses actes fussent démentis par le ministre d'Etat, le jour où il aurait plu à celui-ci d'obtenir par ce désaveu un succès de tribune. L'Empereur défendit M. Rouher avec beaucoup de chaleur ; il mit en avant son profond dévouement à l'Empire et il laissa entrevoir qu'il n'abandonnerait l'homme, qui lui avait rendu de si grands services, qu'à la dernière extrémité.
C'est au milieu de tous ces misérables tiraillements que fut prise enfin une résolution sur les poursuites à intenter contre les auteurs de la souscription Baudin. MM. Rouher et Baroche s'y étaient opposés de toutes leurs forces ; mais ils durent s'incliner devant la volonté formelle de l'Empereur.
On faisait commettre là à l'Empereur une grosse faute. Je ne sais qui a dit : « Le gouvernement avait » bien mieux à faire que de poursuivre la souscrip- » tion ; il pouvait lui imprimer un grand caractère de » conciliation et d'apaisement en s'y associant. » C'était demander trop ; ce n'est pas par des sentiments chevaleresques que se laissent guider les chefs d'Etat. L'attaque était trop directe pour que l'Empereur n'en éprouvât pas quelque impatience. Il y avait là du reste une profonde injustice des partis. Non seulement la nation avait paru absoudre le coup d'Etat; mais Napoléon III avait cherché aie faire oublier en donnant à la France une grandeur et une prospérité sans exemple. Cette protestation, s'élevant au lendemain de concessions libérales, était un anachronisme outra-
I,A MANIFESTATION RAUDIN .'!il
géant. Mais précisément parce que l'attaque s'adressait à la personne de l'Empereur, on aurait dû se borner à y répondre par le mépris.
On s'était contenté de déférer aux tribunaux le Réveil, l'Avenir national et la Tribune ; mais il était facile de voir que les autres journaux se piqueraient d'honneur, qu'ils ouvriraient les uns après les autres leurs colonnes à la souscription, et qu'on serait amené à procéder contre toute la presse opposante. L'application de la loi de sûreté générale qu'on considérait comme tombée en désuétude, produisit un déplorable effet sur l'opinion publique. Le caractère exceptionnel de la loi rejaillissait sur les poursuites qui furent dès lors considérées comme inspirées par la raison d'Etat, et non par le désir de maintenir la paix publique.
Le procès intenté aux journaux eut un résultat, ce fut de mettre en lumière un jeune avocat qui, jusque-là, n'était connu que dans un petit cercle d'hommes politiques et de donner un chef à ce qu'on a appelé depuis le parti des irréconciliables. Le 12 novembre, personne^ ne connaissait M. Gambetta; le 14 au soir, ce nom était dans toutes les bouches. La plaidoirie qu'il avait prononcée en faveur de Delescluze devint le manifeste du nouveau parti, manifeste ardent, passiçnné, qui ne fut pas lu seulement dans les ateliers et dans les mansardes, mais qui fut accueilli et commenté dans les salons où l'on trouvait de bon goût d'encourager toutes les entreprises contre le gouvernement impérial.
Quand on relit aujourd'hui cette plaidoirie on est étonné d'y trouver si peu d'arguments, Ce n'est qu'une
:M'> HISTOIRE DE noizK \>s
belle pièce de rhétorique. Le Gambetta vide, creux et redondant est là déjà tout entier. La phrase est encore nette et claire, probablement parce que le discours avait été très travaillé et que l'orateur avait eu du temps pour se préparer. Mais le raisonnement est tout aussi empâté que dans les harangues de 1880 et 1881. On avait beaucoup admiré cette apostrophe :
« Ah ! cinq millions de suffrages ne vous suffisent » pas! Au bout de dix-sept ans de règne, vous vous » apercevez qu'il serait bon d'interdire la discussion » sur les faits à l'aide d'une rectification posthume » émanée d'un tribunal correctionnel ! Non, il n'en )) sera pas ainsi ; non, vous ne donnerez pas, vous )) ne pouvez pas donner cette satisfaction ; car pour » ce procès , il n'existe pas de tribunal en dernier » ressort; il a été jugé hier; il le sera demain, » après-demain , toujours , sans trêve ni relâche » jusqu'à ce que la justice ait reçu la suprême satis- » faction. Ce procès du 2 Décembre demeurera, quoi » qu'on fasse, survivant et ineffaçable, à Paris, à Lon- » dres, à Berlin, à New- York, dans le monde entier, )> et partout la conscience universelle portera le même » verdict. »
Un journal qui passait pour recevoir des communications officieuses, le Gaulois, s'avisa de publier une note conçue en termes voilés où l'on dénonçait une conspiration étendue employant tous les moyenspour combattre l'Empire. « Il ne s'agirait plus seulement, » disait cette note, d'une souscription publique, pré- » texte et mot d'ordre, mais d'un véritable complot » dont les principaux chefs seraient connus, les com-