LA MANIFESTATION BAI DIN US
» plices dévoilés, les manœuvres mises à jour. La loi » de sûreté générale ne tarderait pas à être appliquée » dans toute sa rigueur ».
On avait, en effet, discuté en conseil des ministres, les moyens d'en finir avec une agitation qui menaçait de prendre des proportions inquiétantes. Mais l'indiscret qui avait écouté aux portes avait pris pour des réalités de simples appréciations individuelles, et par ses révélations intempestives, il gênait bien plus qu'il servait le gouvernement. Le Gaulois fut obligé d'atténuer ce que sa note renfermait d'imprudent, et comme l'émotion produite ne s'apaisait pas, la Gazette des Tribunaux annonça qu'une instruction avait été requise contre ce journal^ sous l'inculpation de fausses nouvelles de nature à troubler la paix publique, et le Moniteur, quelques jours après, confirma les poursuites. Elles n'ont jamais eu de résultat.
Il n'y avait pas de complot, mais il y avait un parti pris de pousser à bout le gouvernement et de l'amener à prendre des mesures qui lui feraient perdre le bénéfice de ses concessions libérales. Les listes de souscription avaient été fermées à Paris; mais tous les organes indépendants de la province en avaient ouvert de nouvelles. De là des procès qui se terminaient par des condamnations plus ou moins sévères. Un seul journal, V Indépendant du Centre, fut acquitté par le tribunal de Clermont-Ferrand. Cet acquittement causa un étonnement voisin de la stupéfaction. Il y avait à craindre, en effet, que la débandade se mît dans la magistrature de province, si timide et si tremblante devant les coteries locales.
Le jugement du tribunal de Clermont-Ferrand était
HISTOIRE DK DOIZK ANS
très fortement, motivé et les considérants très propres à donner à réfléchir à des magistrats irrésolus. On établissait en termes très nets que le fait d'avoir publié une liste de souscription pour le monument Baudin ne constituait pas la manœuvre à l'intérieur. On invoquait à l'appui un arrêt de la Cour de cassation du 11 décembre 1858 qui avait décidé que la manœuvre à Tintérieur supposait un ensemble de faits et d'actes spécifiés parle but coupable auquel ils tendent. Si cette doctrine était admise par les tribunaux, le jugement du tribunal correctionnel de Paris qui avait prononcé dans un sens contraire se trouvait infirmé. Que deviendraient dès lors les poursuites en présence déjuges concluant à l'acquittement et de la Cour de cassation mise en demeure d'avoir à appliquer ses propres arrêts ? Heureusement, la cour de Riom vint au secours du gouvernement en détresse ; le jugement du tribunal de Clermont-Ferrand ne fut pas confirmé; V Indépendant du Centre fut, comme tous ses confrères, condamné à une forte amende.
Néanmoins la crainte de voir la magistrature leur échapper avait porté au comble l'affollement de certains membres du cabinet. On ne parlait rien moins que de toucher aux lois sur la presse et sur le droit de réunion. La question fut portée devant le conseil des ministres, où elle donna lieu à des discussions très vives. M. Rouher s'opposa à toute modification ; il était impolitique, suivant lui, de revenir sur des lois qui avaient à peine six mois d'existence. C'est à grand' peine que le ministre d'Etat obtint l'ajournement des mesures qui étaient proposées.
La vraie tactique à suivre, suivant certains hommes
J.A MAMFESIATIO.N BALUIN -Uo
politiques, c'était de laisser aller les choses jusqu'au point où, le danger devenant visible, les classes conservatrices s'apercevraient qu'il n'y avait de salut que dans le gouvernement impérial. C'était un faux calcul. Les conservateurs s'étaient depuis longtemps détachés de l'Empire. « Cherchez donc, s'écriait avec désespoir un » défenseur acharné de la politique de résistance, les » jeunes gens ambitieux qui se lancent dans la voie » conservatrice, et nommez-les nous! Vous n'en trou- » verez pas! L'opposition prend tout, ramasse tout, >i réunit tout! » Rien de plus vrai. Il suffisait de parcourir les listes de souscription au monument Baudin pour être éclairé sur les vrais sentiments de cette Bourgeoisie qu'on comptait reconquérir. C'était la fleur de sa jeunesse qui figurait en tête de ces listes; c'étaient ses journaux qui les propageaient ; c'étaient ses écrivains qui encourageaient les souscriptions.
Il y eut certainement à cette date une véritable défaillance du pouvoir. Tout le monde le sentait. Ceux qui approchaient le plus des membres du cabinet en gémissaient. Le 24 novembre, je fis la rencontre, au foyer de l'Opéra, d'un ancien préfet qui était depuis longtemps en disponibilité, mais qui avait encore accès dans le cabinet de certains ministres. Il était littéralement consterné. « Je suis frappé, me dit-il, )) de la rapidité avec laquelle les populations marchent » vers la désaff"ection. Pour moi, je ne crois plus ni » à la durée ni à la solidité de l'Empire. »
Le lendemain, j'étais allé au ministère d'État entretenir M. Roulier de l'importante question des ' usiniers de l'ancienne banlieue. Le ministre étant occupé, je pénétrai dans le bureau de M. Sailard, le futur
héros du Bourget, qui était attaché au cabinet en qualité de représentant des affaires étrangères. Je trouvai M. Saillard encore plus effrayé que mon préfet (le la veille et tenant à peu près le même langag-e : « J'ai rarement été témoin, me dit-il, d'une situation » aussi détestable. L'opposition systématique gagne » du terrain tous les jours. L'Empire est très sérieu- » sèment menacé, et non seulement il ne fait rien » pour se défendre; mais on lui fait entasser mala- » dresses sur maladresses. Les ministres vivent dans » une quiétude dangereuse. On leur fait croire que » l'agitation n'est qu'à la surface, mais que le fond » du pays est resté bon. Ceux qui voient les choses » telles qu'elles sont n'osent pas avertir l'Empereur, » de peur de l'effrayer. Cependant les symptômes de » désaffection se multiplient tous les jours. L'exis- » tence de l'Empire est à la merci du moindre in- » cident. L'Empereur semble s'être complètement » désintéressé des affaires publiques; il est malade, » et d'ailleurs il est arrivé à un âge où l'on se » fatigue de lutter; il laisse la direction du gou- » vernement à ses ministres. Au lieu de réimir leurs » efforts pour la défense de l'Empire, les ministres » se chamaillent entre eux. Ils ne voient plus les » événements au point de vue de l'intérêt général ; » ils sont absorbés par leurs intérêts personnels. »
C'est sans doute au décousu qui régnait dans les régions gouvernementales qu'il faut attribuer le luxe de précautions militaires qui furent prises le 3 décembre contre une démonstration que tous les journaux radicaux avaient décommandée la veille. L'envoi de troupes aux environs du cimetière Montmartre fut une