‹ Histoire de douze ansChapitre 54 sur 67 · LA MANIFESTATION BAUDIN · texte numérisé non relu

LA MANIFESTATION BAUDIN

provocation inutile. On ne renouvelle pas à un mois de distance des manifestations comme celle qui avait eu lieu le 3 novembre sur la tombe de Baudin. Si le gouvernement s'était bien rendu compte de l'état de l'opinion, il se serait aperçu qu'une sorte de réaction se manifestait, même parmi les radicaux, contre les démonstrations extra-légales. M. Peyrat avait dit c\a.ns\ Avenir National : « Tous, amis et adversaires, «nous avons un rendez-vous commun; il n'est pas » pour le mois de décembre, mais pour le mois de y> mai ou de juin 1869; il n'est pas au cimetière, il » est aux élections! » M. Jules Favre, dans un discours prononcé à Trojes, disait de son côté : « Oublions » nos haines et nos rancunes; poursuivons paciôque- » ment par le suffrage universel la réalisation du » meilleur gouvernement. » Et M. deGirardin, toujours à l'affût des courants de l'opinion, s'était empressé de dénoncer l'existence d'un parti nouveau, qu'il appelait le parti des suffragistes.

La manifestation des argousins (c'est le nom qu'on donna aux mesures préventives prises le 3 décembre) eut uniquement pour résultat de déconsidérer le pouvoir qu'on accusa d'avoir fait de la provocation en pure perte. Quand, après la mort de Berryer, on apprit que les électeurs de Marseille avaient offert la candidature à Gambetta et que celui-ci avait accepté, il fut démontré que, depuis un mois, on suivait une ligne politique absurde. On avait eu affaire jusque-là à l'opposition systématique ; on allait se trouver en présence des irréconciliables. On avait, de gaieté de cœur, compromis d'avance le succès des élections de 1869.

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Le moment était, venu où la crise qui était en permanence devait se dénouer. On ne pouvait sortir d'embarras qu'en éliminant les éléments de dissolution que renfermait le ministère et en lui donnant l'homogénéité qui lui manquait. Justement M. Pinard avait demandé à être relevé de ses fonctions. Les tiraillements qui n'avaient cessé d'exister entre lui et M. Rouher s'étaient transformés en une véritable lutte d'influence. M. Pinard, qui avait fait toute sa carrière au parquet, apportait dans les affaires cette raideur qui est parfois une qualité chez un magistrat, mais qui devient un défaut chez un administrateur obligé souvent de céder devant certaines exigences. C'était un esprit charmant dans un salon; mais, dans son cabinet ministériel, il laissait trop percer l'oreille de l'ancien procureur-général; il était toujours disposé à lancer des réquisitoires.

M. Pinard sentait bien que, depuis longtemps, on avait conjuré sa perte ; mais il ne savait trop comment s'y prendre pour se retirer. Il paraît que la publication par les journaux de la lettre de Berryer au comte de Chambord lui fournit le prétexte qu'il cherchait depuis • longtemps. M. Rouhôr voulait qu'on pounsuivît les journaux qui avaient publié cette lettre, et l'Empereur avait donné son assentiment à cette mesure. M. Baroche résistait. Tout cela se passait à l'insu de M. Pinard; il se considéra comme amoindri par ces démarches et il alla porter sa démission à l'Empereur. Elle ne fut acceptée qu'au bout de quelques jours.

En annonçant à M. Pinard qu'il avait accepté sa démission, l'Empereur lui écrivit qu'il le nommait

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sénateur. M. Pinard refusa la dignité qui lui était offerte. Il fit savoir à l'Empereur qu'il préférait un siège de député, et qu'il se présenterait aux prochaines élections législatives. Eu attendant, il se fit inscrire au barreau comme simple avocat. Il y avait dans cette résolution la preuve d'un grand spus politique. M. Pinard avait compris qu'on ne s'improvise pas homme d'Etat, et que pour le devenir, il faut se frotter longtemps aux hommes et aux choses, et, déplus, entrer en contact direct aA^ec les masses électorales.

M. Forcade La Roquette remplaça M. Pinard au ministère de l'intérieur. On profita de l'occasion pour se débarrasser de M. de Moustier que son état de santé éloignait de plus en plus des affaires et qui avait' fait preuve d'insuffisance dans le conflit gréco-turc. La question d'Orient se trouvait de nouveau soulevée et pouvait amener une conflagration générale. M. de Moustier n'avait aucune idée sur les mesures qu'il y avait à prendre pour l'écarter. C'était un esprit timide et peureux qui se figurait qu'on parvient à résoudre les difficultés au moyen de bonnes circulaires diplomatiques. On le remplaça par M. le marquis de La Valette. Le choix était bon. M. de La Valette avait été «employé dans des missions difficiles dont il s'était tiré à son avantage. Ce n'était pas peut-être un homme d'Etat supérieur; c'était du moins un homme de ressources. Il était de l'école de M. de Morny, c'est-àdire qu'il n'apportait dans les affaires ni idées préconçues ni parti pris. Il avait une tâche difficile à remplir : il s'agissait de faire face aux questions courantes sans en soulever de nouvelles, à vivre en quelques sorte sur les faits accomplis, à en développer les

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conséquences heureuses, à en écarter et à en restreindre les résultats défavorables. Il s'employa à résoudre ce problème, et il y parvint: «Les instructions, me » disait-il, que j'ai données à mes agents se résument » en cette seule phrase : Ne me faites pas d'affaires. » Si tous les fonctionnaires se pénétraient de cette w maxime, le rôle du gouvernement se trouverait sin- » gulièrement simplifié. »

M. Forcade la Roquette fut remplacé au ministère des travaux publics par M. Gressier, député de la Somme. Cette nomination était des plus imprévues, et on s'est souvent demandé les motifs qui avaient inspiré le choix de l'Empereur. Voici ce qui s'était passé :

M. Gressier avait été le rapporteur de la loi militaire, et à ce titre, il avait partagé l'impopularité qui s'était attaché à cette loi. 11 avait, dans sa circonscription, des concurrents redoutables qui faisaient contre lui une propagande active, et qui répandaient dans les moindres hameaux la brochure : Il n'y a plus de bons numéros. M. Gressier s'était peu à peu habitué à se considérer comme s'étant sacrifié à une besogne ingrate, et il se répandait en plaintes amères sur l'ingratitude du gouvernement qui ne faisait rien pour lui, et qui ne lui donnait aucune compensation pour sa situation compromise. Au moment où la crise ministérielle était arrivée à son point culminant, il désespérait de voir le gouvernement faire quelque chose en sa faveur. Il ne portait pas ses visées bien haut ; il se serait contenté d'un siège au Conseil d'Etat. En rentrant chez lui le 17 décembre, il fut arrêté au passage par son concierge qui lui remit un pli ministériel

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