‹ Histoire de douze ansChapitre 55 sur 67 · I.A MANIFESTATION BAUDIN 3ol · texte numérisé non relu

I.A MANIFESTATION BAUDIN 3ol

qu'un planton avait apporté, il j avait une heure à peine : c'était sa nomination au ministère de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics. M. Gressier; esprit vif et ouvert, bien qu'un peu paradoxal, était aussi propre qu'un autre à remplir cette place. C'était d'ailleurs le chemin qui conduisait au Sénat. Il y avait là de quoi guérir les blessures de l'amour-prppre le plus susceptible.

Les remaniements dont le ministère venait d'être l'objet mirent fin à la crise qui durait depuis trop longtemps ; ils produisirent une sorte de détente dans l'opinion. Du reste, au point où étaient venues les choses, il était impossible que la situation se prolongeât ; on était, sans s'en douter, en route pour une révolution. Pour un temps, l'homogénéité existait de nouveau dans le gouvernement. Mais l'ébranlement causé par les mesures intempestives prises contre la manifestation Baudin avait produit son effet. On en vit les conséquences quand, quelques mois plus tard, s'ouvrit la période électorale. Les hommes politiques qui en 1857 et en 1863 étaient parvenus à faire triompher l'idée essentiellement libérale et conservatrice d'une opposition légale et constitutionnelle n'étaient même plus compris du public. Pour réussir auprès des électeurs, l'opposition systématique était à peine un titre suffisant. Il n'y avait plus de place que pour les victimes et les persécutés du 2 décembre.

L'INTERPELLATIOiN DES llli

On prétend qu'en voyant le résultat des élections du 14 mai et du 7 juin 1860, M. Roulier aurait laissé échapper ces paroles : « C'est mauvais; il faut amuser » l'Empereur. »

Il est peu probable que M. Rouher ait tenu un langage aussi impolitique ; mais il se conduisit absolument comme s'il l'avait tenu. En engageant la politique de l'Empereur dans la voie des hésitations et des atermoiements, il précipita le mouvement qu'il voulait enrayer, et il mit l'Empire à deux doigts d'une formidable révolution parlementaire.

Il était impossible de se méprendre sur les véritables sentiments du pays. La déroute de l'opposition constitutionnelle à Paris et le triomphe électoral des irréconciliables prouvaient que la désaffection avait entamé les masses. Le groupe du Tiers-Parti avait fait de nombreuses recrues nouvelles. Beaucoup de membres de l'ancienne majorité n'avaient pu se faire réé-

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lire qu'en déclinant tout appui officiel. « Surtout, •)■) n'intervenez pas, disait l'un d'eux à son préfet, dont >' il connaissait le zèle intempérant, vous me feriez » battre par mon adversaire. » Parmi ceux qui avaient accepté la candidature officielle, il y en avait un certain nombre qui avaient fait des professions de foi très libérales, parce qu'ils avaient reconnu que le régime du gouvernement personnel avait fait son temps.

Une pareille situation n'avait pu échapper à l'œil perspicace de M. Rouher. En n'envisageant les choses qu'au point de vue de son maintien au pouvoir, il est certain que les élections étaient mauvaises ; car elles étaient la condamnation du système politique que le ministre d'État s'était constamment efforcé de faire prévaloir. Tout le monde le sentait, et lui-même, sans doute, plus qu'un autre. Mais il espérait que certains incidents de la lutte électorale constitueraient un prétexte suffisant pour ajourner les réformes que le pays réclamait. Il y. avait eu, à Paris et sur certains points du territoire, des émeutes qui ressemblaient fort à des tentatives d'insurrection. M. Rouher se figurait que ces troubles avaient singulièrement refroidi Vardeur libérale des populations, et que ce qu'elles Talent voulu le jour de l'élection, elles étaient dispLjées à l'abandonner le lendemain.

Si M. Rouher, au lieu de vivre isolé dans son cabinet et de ne se mettre en rapport avec le monde extérieur que par l'intermédiaire de ses chefs de service, s'était un peu mêlé aux foules, il aurait bientôt reconnu le peu de justesse de ses appréciations. L'indifférence de la population en face de l'émeute était un grave indice. Cela prouvait que c'était bien en connaissance

l'interpellation des lie. 800

de cause que Paris, le 24 mai et le 7 juin, avait voté pour des candidats irréconciliables. « Paris, me disait » un homme politique, n'est pas encore prêt pour une » révolution; mais il est complètement désillusionné. » Ce n'est pas une leçon qu'il a voulu donner au gou- » vernement, c'est un soufflet. »

Ce qui contribuait à accroître les illusions de M. Rouher, c'est que les nouveaux élus semblaient ne pouvoir se réunir sur un programme commun. Il y avait le programme-OUivier, le programme-Duvernois, le programme-Girardin, le programme-Persigny, et même le programme-Granier de Cassagnac, sans compter les petits programmes que leurs auteurs tenaient en poche, attendant l'occasion de les mettre au jour. Il régnait dans les cercles politiques une certaine incertitude sur la ligne de conduite k suivre, qui pouvait faire croire à un défaut d'entente. On espérait, dans le monde ofiiciel, que cet éparpillement irait en s'augmentant , et que reff"ervescence des premiers jours tomberait bientôt.

Gagner du temps, tel est le plan qui fut adopté par M. Rouher et ses collègues du cabinet.

Dans l'exécution, ce plan amena un résultat tout opposé; il assura le triomphe des partisans de la politique libérale.

Le gouvernement avait six mois devant lui pour réunir le Corps législatif. On avait toujours mis entre les élections et la vérification des pouvoirs le délai admis par la Constitution. Le cabinet crut qu'on cr«^erait une diversion utile, si on convoquait le Corps législatif immédiatement en session extraordinaire, afin de procéder à la validation des opérations

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électorales. L'ouverture de la nouvelle législature était fixée au 28 juin.

C'était là une mesure impolitique au premier chef; elle avait rencontré une certaine opposition dans le sein du cabinet. Les partisans de ce qu'on appelait la petite sesswn avaient beau faire valoir l'avantage qu'il y aurait à détourner les esprits des grandes discussions politiques en reportant leur attention sur les élections contestées, tous les ministres n'étaient pas convaincus que l'opposition consentirait à se renfermer dans cette espèce d'ordre du jour obligatoire.

— «La petite session, dit l'un d'eux, n'est pas seule- » ment inutile, elle est nuisible. Elle ne servira à rien » qu'à agiter et à montrer que le gouvernement n'est )» préparé à aucune solution. Il arrivera un moment, où, » le nombre des élections vérifiées étant suffi-sant, le » Corps législatif demandera à se constituer, et alors » comment vous y prendrez-vous pour l'empêcher de » dépasser le programme que vous lui aurez tracé et » de se livrer à des discussions politiques? Avez-vous n donc oublié que le Corps législatif est en possession » du droit d'interpellation ? »

Ces sages conseils n'avaient pu prévaloir. Le ministre de l'Intérieur, M. Forcade La Roquette, qui était un esprit libéral, avait hâte de sortir de la fausse situation que les élections lui avaient faite, et, sans partager les espérances de M. Rouher, il avait appuyé fortement la convocation du Corps législatif à bref délai.

M. Rouher se trompait, quand il pensait que les choses se passeraient comme au 19 janvier et qu'il pourrait encore remplir le rôle de modérateur du mou-

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vemeiit. 11 n'inspirait plus confiance à personne, et il barrait le chemina tout le monde. « Il est mort, » disaientbrutalement les irréconciliables. Dans les régions officielles, on ne se gênait pas pour proclamer tout haut qu'il éîait fini. Vers le 12 juin, je rencontrai deux conseillers d'État, MM. Genteur et Migneret ; ils étaient d'habitude fort réservés, mais cette fois, ils ne purent s'empêcher d'exprimer leur étonnement de voir M. Rouher s'obstiner à rester au pouvoir : « Les élec- » tiens lui ont donné tort, me disaient-ils, et on ne » comprend pas comment il n'a pas déposé son por- » tefeuille après un échec aussi évident. »

Dès le lendemain des élections, un certain nombre d'hommes politiques étaient entrés en rapport les uns avec les autres, afin de s'entendre sur les mesures à prendre. M. Emile Ollivier avait écrit à M. de Persignj pour savoir de lui s'il était vrai que, depuis les élections, il s'était prononcé en faveur d'une politique de réaction. M. de Persigny avait répondu par une lettre qui avait été rendue publique et qui ne laissait aucun doute sur ses sentiments : « L'Empereur, y » disait-il, n'a qu'à persévérer résolument dans les » voies libérales qu'il a ouvertes, mais en appelant à » lui toute une nouvelle génération jeune, forte, in- » telligente et surtout courageuse et convaincue. »

Il y avait ailleurs des conciliabules où l'on discutait des plans sérieux de réformes et où les questions de personnes tenaient une grande place. Il ne s'agissait rien moins"^lue de supprimer le ministère d'État avant l'ouverture de la petite session, et de remplacer MM. Rouher, Baroche et La Valette par des hommes d'une nuance intermédiaire et à tendances libérales.

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Puis on attendrait, pour formuler un programme complet, l'ouverture et les débats de la grande session. Mais au moment où l'on croyait pouvoir aboutir, un haut personnage qui était mêlé à ces pourparlers vint dire à ses amis « qu'il était battu et qu'il n'y avait rien » à espérer pour le présent. » Il ajoutait cependant qu'il croyait l'Empereur « décidé à faire quelque » chose. » Les entrevues continuèrent néanmoins.

J'eus occasion de rendre visite vers ce temps-là à M. de La Valette, ministre des affaires étrangères. Je lui fis part des bruits qui couraient et je lui dis qu'à mon sens, M. Rouher avait cette fois affaire à trop forte partie pour qu'il pût résister bien longtemps. Le marquis m'avoua qu'on avait tenté des démarches auprès de lui pour le détacher de M. Rouher ; mais qu'il avait repoussé les offres qui lui étaient faites. « Je suis, » me dit-il, déterminé à m'en aller si M. Rouher s'en » va. A sa place je n'hésiterais pas à mettre le marché )) à la main de l'Empereur. » Peu à peu il s'était monté la tête. Tout à coup il se jeta sur un cordon de sonnette : « Ma voiture! » dit-il à l'huissier qui se présentait; puis continuant: «Je vais voir l'Empereur ; » je vais aller lui dire que les choses ne peuvent pas » marcher de cette façon. Nous ne pouvons pas vivre » dans l'incertitude, en proie à des attaques conti- » nuelles. »

M. de La Valette entra alors dans des confidences qu'il est difficile de répéter. Les misères des hommes haut placés m'apparurent dans toute leur réalité. Aucun des ministres n'était sûr du lendemain. Tous se considéraient comme étant à la merci d'un caprice. Les subalternes étaient ceux qu'ils redoutaient le plus,

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