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gnée, on le placerait dans la nécessité d'agir immédiatement, et, pour peu qu'il montrât de l'hésitation, on le mettrait en minorité et on le forcerait de se retirer.
La déclaration, lue par M. Rouher le 28 juin, ne manquait pas d'une certaine habileté. Il ne repoussait pas les réformes, il déclarait seulement u qu'à la » session ordinaire, le gouvernement soumettrait, à « la haute appréciation des pouvoirs publics, les réso- » lutions qui lui auraient paru le plus propres à réa- » User les vœux du pays. »
Quant à la session extraordinaire, « elle n'avait pas )) d'autre objet que de procéder à la vérification des » pouvoirs et de faire cesser ainsi toute incertitude » sur la validité des opérations électorales. »
Mais ce discours ne répondait en rien aux préoccupations du moment; ce qu'il s'agissait de savoir, ce n'était pas s'il y aurait des .réformes, mais quelles seraient ces réformes , et , sur ce point capital , M. Rouher restait dans un vague absolu. On trouvait, en outre, humiliant pour la Chambre de recevoir du gouvernement un ordre du jour étroit, dont on l'invitait, en quelque sorte, à ne pas s'écarter.
Cette déclaration, où il n'y avait rien de ce qu'on s'attendait à y trouver, acheva de jeter le désarroi dans les rangs de la Droite ; car les élections avaient produit ce résultat de persuader à tout le monde, même aux mamelucks, que le maintient du statu quo constituait un péril politique et social, et qu'il fallait en sortir au plus vite.
C'est alors qu'il fut donné au public d'assister à un spectacle des plus curieux, celui de la formation, en
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quelque sorte spontanée, d'un parti nouveau qui prit, en quelques jours, une attitude des plus menaçantes. Il y eut, le jour même de l'ouverture de la petite session, une réunion, rue Tronchet, n° 25-27, dans les salons de M. Jules Brame, député du Nord, Ce local avait été choisi à dessein. M. Jules Brame était un député indépendant, mais il n'appartenait pas à l'opposition proprement dite ; en toutes circonstances, il protestait de son attachement à la dynastie, tout en affichant des opinions franchement libérales. Il avait une grande fortune, et. par ses relations, il appartenait au parti conservateur. Quand M. Emile Ollivier et moi. nous nous étions séparés de la gauche, M. Jules Brame s'était rapproché de nous. Il se plaisait à appeler M. Emile Ollivier son (( général en chef», et à s'appliquer à lui-même le titre de « chef d'étatmajor». Le nom de M. Jules Brame était une garantie qu'on resterait dans des limites strictement constitutionnelles.
Dans cette première réunion, il se trouva trentequatre députés, parmi lesquels MM. Buffet, Plichon, d'Andelarre, etc. On se donna d'abord un nom; on résolut de s'appeler le 'parti libéral constitutionnel. Pour justifier cette dénomination, on devait non seulement combattre le statu quo et les partisans de la réaction, mais encore repousser les revendications illimitées de la gauche. Comme moyen d'action immédiate, on s'arrêta à un projet d'interpellation, ayant pour but de forcer le gouvernement à sortir de la réserve dans laquelle il semblait vouloir se renfermer et à formuler un programme net et précis de réformes .
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Une seconde réunion eut lieu le lendemain dans le même local. Elle était non seuleAient plur, nombreuse, mais elle comprenait des membres ayant appartenu à la majorité de l'ancienne législature. Le parti libéral constitutionnel faisait tache d'huile dans la Chambre. M. Emile Ollivier était présent et exerça une grande influence sur les décisions qui furent prises. Un membre avait proposé un projet d'interpellation, ayant pour objet d'obtenir certaines modifications au régime du Corps législatif. Cotte proposition parut d'un caractère trop restreint dans la forme. M. Emile Ollivier fit observer qu'il était nécessaire de prendre une base plus large pour des interpellations jugées d'ailleurs indispensables par tous. Il fut décidé spontanément et à l'unanimité moins six voix, qu'une commission de sept membres serait chargée de rédiger le texte d'une interpellation, aux termes de laquelle le gouvernement serait invité à donner satisfaction aux vœux du pays et aux droits de ses représentants sans porter atteinte à la Constitution.
'C'est M. Segris qui tint la plume pour la rédactio'n du texte définitif de l'interpellation. M. Segris était un libéral convaincu, mais d'une nuance un peu terne. Il n'arrivait pas toujours à fo^muler sa pensée en termes d'une grande précision. La rédaction qu'il présenta à ses collègues, dans la troisième réunion tenue rue Tronchet, était très vague ; mais, à cause de cela, elle était très propre à rallier les esprits encore indécis. Elle fut adoptée et, séance tenante, elle fut couverte de signatures.
Ce premier texte était ainsi conçu : k Nous deman- )' dons à interpeller le gouvernement sur la nécessité
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» de donner satisfaction au sentiment du pays, en l'as- » sociant, d'une façon plus efficace et plus complète, à » la direction des affaires. »
Le but qu'on poursuivait d'obtenir le plus grand nombre possible d'adhésions fut atteint au-delà de toute espérance. De trente-quatre qu'ils étaient au début, les membres du parti libéral constitutionnel atteignirent en deux jours le chiffre de quatre-vingts. Il était facile de prévoir que les adhérents iraient en se multipliant.
On avait remarqué le silence de la gauche en présence de cette formation d'un parti libéral constitutionnel. M. Thiers avait obtenu d'elle qu'elle s'abstiendrait de gêner, par une intervention intempestive, une manifestation dont on attendait les résultats les plus décisifs. Son rôle devait se borner à attaquer, à propos de la vérification des pouvoirs, l'action abusive du pouvoir central, et à faire de l'examen des opérations électorales une sorte d'acte d'accusation du gouvernement personnel. La gauche s'était résignée à ce rôle, qui, dans l'état de l'opinion, permettait à ses orateurs l'occasion d'acquérir une popularité facile.
U,n des vice-présidents de la Chambre, M. du Mirai, eut une idée des plus malheureuses ; ce fut d'opposer interpellation à interpellation. .Je le rencontrai le l*^'' juillet; il avait, disait-il, causé avec M. Rouher, qui l'avait encouragé et qui l'avait invité à rédiger un texte. Il était à la recherche de ce texte, qu'il trouvait d'autant moins facilement, qu'au lieu de se renfermer dans des termes vagues, il voulait donner à son interpellation un caractère déterminé, en
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indiquant les réformes à introduire dans la Constitution.
M. de La Valette, que je vis une heure après cette rencontre, était d'avis que la Droite ferait une sottise si elle opposait interpellation à interpellation. Il y avait déjà une quarantaine de membres de l'ancienne Droite qui avaient apposé leurs signatures au bas de Tinterpellation du parti libéral constitutionnel. Le projet de M. du ]Miral devait amener une scission de la majorité, ou du moins faire croire que la Droite était résolue à jeter par-dessus le bord ceux de ses membres qui venaient de faire un pas vers le centregauche. La tactique la plus simple, suivant le ministre des Affaires étrangères, c'était de faire signer l'interpellation du parti libéral constitutionnel par le plus grand nombre possible de députés de la majorité ; elle perdrait ainsi sa signification d'œuvre de parti, et elle tomberait, pour ainsi dire, d'ellemême.
M. de La Valette est le seul qui, dans cette crise, ait envisagé froidement la situation,^et qui ait ouvert les avis les plus sages. Malheureusement, il était fort découragé, et, au fond, il ne voyait qu'un moyen pour le gouvernement de se tirer d'embarras, c'était la retraite du ministère. « Je suis, me disait-il. en ce » qui me concerne , décidé à me retirer ; mais » M. Rouher se cramponne au pouvoir. 11 faudra l'en V arracher. Quels services pouvons-nous rendre? Le » gouvernement flotte plus que jamais à l'aventure. » L'Empereur ne dit pas ce qu'il veut, parce qu'il ne » sait pas ce qu'il veut. On n'est sûr ni du jour, ni du )' lendemain, On repousse le régime parlementaire,
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» et on fait tout ce qu'il faut pour le faire germer et » fructifier. »
J'ignore si M. de La Valette avait indiqué aux amis qu'il pouvait avoir dans la Chambre la tactique à suivre pour atténuer la portée de l'interpellation de la rue Tronchet. Mais il est certain que les adhésions se mirent à pleuvoir comme grêle, et qu'à force d'être acceptée par les premiers venus, l'interpellation était menacée de n'avoir plus de sens. Aussi l'éveil fut-il donné, et on chercha à élever une barrière contre le flot dos signatures compromettantes. On décida qu'on repousserait toute signature nouvelle, et on résolut de préciser davantage la signification et la portée de l'interpellation.
Ce que les membres de la réunion Tronchet avaient voulu éviter par dessus tout, c'était de paraître s'en prendre aux bases fondamentales de la Constitution. M. du Mirai vint les mettre à l'aise sur ce point ; il avait enfin trouvé son texte et il s'était empressé d'en donner communication aux journaux. Or, ce texte était, au moins dans un de ses paragraphes, essentiellement inconstitutionnel. Du moment qu'un député de la Droite, ami particulier de M. Rouher, se lançait dans cette voie, le parti libéral constitutionnel se considérait comme dégagé de tous ses scrupules.
Une réunion eut lieu, le 3 juillet, dans la salle de la commission du budget. Elle était présidée par M. Chevandier de Valdrôme, et elle ne dura pas moins de trois heures, de neuf heures à minuit. On comptait plus de quatre-vingts membres présents.
Deux courants s'étaient établis au sein de l'assemblée. Les uns proposaient de faire un programme com-
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plot des aspirp,lions et des volontés du pays et d'examiner en détail toutes les réformes nécessaires. Cette opinion fut soutenue par MM. de Civrac, Keller et Estancelin.
Les autres pensaient, au contraire, qu'il fallait se borner à dégager ce qu'il y avait de culminant dans la situation, à concentrer ses efforts au lieu de les éparpiller, et qu'il était })référable de se conformer à la méthode anglaise, qui consiste à ne traiter qu'une (|uestion à la fois. Or, la question capitale, à l'heure présente, le point culminant de la situation, c'était la responsabilité des ministres, c'était l'autonomie complète du Corps législatif, comme moyen d'arriver au gouvernement du pays par le pays. Cette seconde opinion fut exprimée i)ar MM. de Talhouët, Buffet, Segris, Paulmir-r, Daru, Lefobvre-Pontalis et surtout par M. Emile Ollivier.
A la suite d'une longue discussion, ce fut la seconde opinion qui prévalut, et, comme la première fois, une commission fut nommée pour arrêter une rédaction définitive. Elle était composée de MM. Chevandier de Valdrôme, Daru, Segris, Buffet. Lefebvro-Pontalis et Kmile Ollivier.
La réunion qui eut lieu, le dimanche 4, pour discuter le texte arrêté par la commission, était moins nombreuse que celle de la veille. Elle fut marquée par un incident qui faillit tout remettre en question. Un membre de l'ancienne majorité, M. Mège, demanda qu'on laissât à l'interpellation son caractère uu peu vague et qu'on n'y ajoutât aucun commentaire. Cette prétention souleva un véritable orage. M. Emile Ollivier s'exprima avec une extrême véhémence : <•<■ Je
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» n'hésite pas à dire, s'écria-t-il, que si nous accep- » tiens cette proposition, nous ne serions plus des » politiques, mais des grotesques. Aujourd'hui, comme )) à l'époque où nous avons voté l'amendement des » quarante-deux, nous n'avons pas rédigé une inter- » pellation sans avoir déterminé, d'une manière caté- » gorique. ce que nous entendons y mettre. Si nous » croyons devoir préciser nos vues et nos intentions, » c'est qu'il vient de surgir une nouvelle demande » d'interpellation et aussi à cause du nombre imprévu » d'adhésions qui nous arrivent. Il ne faut pas qu'il y " ait d'équivoque. Que ceux qui n'admettent pas » notre commentaire se retirent. Mais nous ne sau- » rions accepter qu'on mette en discussion ce qui a été » décidé hier à l'unanimité, à savoir la nécessité d'un « ministère responsable et le droit, pour la Chambre, » d'être maîtresse de son règlement. »
Après une longue discussion, on s'arrêta à un moyen terme. Il fut décidé» que l'interpellation rectifiée et expliquée serait de nouveau soumise à la signature des interpellants. Amesure quel'un des signataires primitifs aurait mis son nom sur la rédaction nouvelle, il serait effacé sur l'ancienne, et quand ropération serait terminée, on rendrait aux dissidents le premier texte de l'interpellation.
Il fut bien entendu entre tous les signataires que, quelle que fût l'opinion des interpellants sur la responsabilité de l'Empereur, elle resterait en dehors de l'interpellation. La raison principale de cette décision était de marquei' qu'on ne s'associait pas à la fameuse maxime : (< Le roi règne et ne gouverne pas. »
M. Maurice Richard, eue ie vis au sortir de la séance,
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me donna le motif de cette réserve : (c Avant tout, nous » voulons ménager la susceptibilité de l'Empereur et )) faire prévaloir cette idée que les deux responsabili- » tés peuvent et doivent fonctionner chacune dans » leur sphère propre. D'ailleurs, (|uand nous deman- » dons un ministère responsable, nous réclamons bien » moins une modification à la Constitution qu'un ;> changement dans la façon de l'interpréter ; les cho- » ses s'établiront d'elles-mêmes sans qu'il soit néces- » saire de recourir à un sénatus-consulte ou à un plé- » biscite. Ce que nous poursuivons, c'est surtout une » révolution parlementaire pour échapper à une révo- » lution dans la rue. »
La rédaction nouvelle dcrinterpellation était conçue en ces termes : « Nous demandons à interpeller le )) gouvernement sur la nécessité de donner satisfac- » tion au sentiment du pays, en l'associant, d'une ma- » nière plus efficace, à la direction de ses affaires. — » La constitution d'un ministère- responsable, le droit » pour le Corps législatif de régler les conditions orga- » niques de ses travaux et de ses communications avec » le gouvernement seraient, à nos yeux, des mesures » essentielles pour atteindre ce but. »
Les inspirateurs de l'interpellation Du Mirai, en se voyant ainsi dépassés, se mirent dans l'esprit que, s'ils ramenaient le fameux texte à des termes vagues et indéterminés, ils feraient des prosélytes parmi les députés que la nouvelle rédaction du parti libéral constitutionnel semblait rendre hésitants. M. Du Mirai, à la prière de quelques-uns de ses amis, effaça de son interpellation tout ce qui pouvait exciter les répugnances. Le texte revu et corrigé n'eut pas plus de
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succès que le texte primitif. Au bout de deux jours, les signatur(^s faisant complètement défaut, M. Du Mirai se vit obligé de le remettre en poche.
D'autres tentatives furent faites par les membres de la Droite pour arrêter les termes d'une nouvelle demande d'interpellation ; elles échouèrent toutes ;>.les promoteurr. ne purent pas s'entendre et ils se séparèrent sans avoir même pu se mettre d'accord sur un nouveau rendez-vous.
Au contraire, l'interpellation du parti libéral constitionnel recufillit rapidement de nombreuses adhésions. Le 6 juillet, il y avait déjà 101 signatures. Parmi elles, on remarquait celles du duc de Mouchy et de M. de Mackau. L'Empereur avait récemment passé une journée au château de M. de Mouchy et on en concluait que le souverain avait donné son approbation à cette démarche. On se trompait; en apposant son nom au bas de la demande d'interpellation, le jeune député s'était nettement expliqué : «Les Noailles, avait-il dit, )) depitis 1789, se sont toujours rangés du côté de la ') liberté ; je saisis avec empressement cette occasion » de montrer que je reste fidèle aux traditions de ma » famille. » Après sa lettre à l'Empereur, qui avait fait tant de tapage, on ne s'expliquait pas l'adhésion de M. deMackau, et, dans le fait, elle estrestée inexplicable.
Le 7 juillet, les signataires de l'interpellation s'élevaient à 113, et le lendemain à 116, chiffre auquel on crut devoir s'arrêter, afin d'écarter certaines adhésions suspectas. En se réunissant à la gauche et aux membres flottants du Corps législatif, les 116 constituaient une majorité importante. Des adhésions comme celle de M. de Mouchy leur donnaient du reste une force
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morale considérable. « Avec M. de Mouchv etM.de ») Mackau, disait un membre de la Droite, c'est comme » si l'Empereur avait signé. » Le centre de l'action gouvernementale s'était évidemment déplacé.
On peut donc dire qu'à partir du 7 juillet, la crise, de ministérielle qu'elle avait été jusque-là, avait pris un caractère gouvernemental bien tranché. Sans le savoir et sans le vouloir, les 116 allaient droit aune sorte de coup d'Etat j)arlementaire. En ne tenant aucun compte du sénatus-consulte de 186(5 qui interdisait à tout autre corps que le Sénat la discussion de la Constitution, ils provoquaient la Chambre à entrer dans la voie des usurpations de pouvoir. Si cette interpellation suivait son cours, on pouvait dire, en retournant le mot de M. Thiers : Il n'y a plus d'Empire ; le régime parlementaire est fait. Dans tous les cas, ce n'étaient plus les ministres qui pouvaient couvrirl'Empereur ; son initiative était en jeu ; c'était à lui à décider si, oui ou non, il devait provoquer de nouvelles réformes et à fixer les limites dans lesquelles il voulait se renfermer.
Il n'y avait plus moyen d'atermoyer davantage. Le Corps législatif avait validé près de 220 élections sur 296, et la Gauche réclamait avec insistance qu'il se déclarât constitué. Le président, M. Schneider, faisait de vains efforts pour ajourner cette constitution de la Chambre ; il était facile de voir qu'il serait bientôt obligé de céder. Or, une fois que la Chambre serait en possession de ses pouvoirs réguliers, toutes les initiatives devenaient légitimes, et l'interpellation des 116 pouvait être déposée et discutée. C'est en vain que M. Roiiher essaya de protester contre l'intention qu'çn
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attribuait au ministère de vouloir retarder les discussions qui intéressaient le pays. Son intervention ne parvint qu'à aiguiser les impatiences. M. Schneider ne parvint aies contenir qu'en déclarant qu'aune séance prochaine, on mettrait à l'ordre du jour la nomination des secrétaires, formalité qui donnait à la Chambre son existence légale et constitutionnelle.
L'Empereur avait été moins hésitant que ses ministres. Aux premières tentatives du parti libéral constitutionnel, il avait tendu l'oreille, et il avait reconnu tout de suite qu'il y avait là une action puissante qui empruntait sa force à l'opinion du pays. Quand le programme Du Mirai lui avait été présenté, il en avait reconnu le vide et le danger, et il l'avait écarté comme insuffisant. L'interpellation des 116 ne l'effrayait point; la seule chose qu'il ne pouvait concéder, c'était cette responsabilité ministérielle qui changeait les bases du plébiscite de 1852 et qui modifiait le mandat qu'il avait reçu du peuple.
Les réceptions qui eurent lieii à Saint-Cloud dans les premiers jours de juillet, permirent à l'Empereur de se renseigner sur les intentions des principaux membres du parti libéral constitutionnel. 11 eut, avec plusieurs d'entre eux et notamment avec M. Buffet, des conversations qui lui permirent de faire connaître ses sentiments. A tous, il déclara qu'on ne verrait pas son gouverment s'obstiner dausle statu q^o ; mais qu'il lui était difficile de suivre jusqu'aux dernières limites l'initiative des auteurs de l'interpellation.
On prétend que, dans un de ces entretiens, il lui était échappé de dire : h J'ai le ferme espoir que si » j'avais jamais à consulter la natiQn, j'aurais toujours
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» pour moi six millions de suffrages. ^ Le mot a été fort commenté depuis. Il voulait dire tout simplement que si, pour rendre les réformes plus complètes, il fallait aller jusqu'au plébiscite, l'Empereur ne reculerait pas devant cette nécessité, certain qu'il était de se voir suivi par la nation.
L'Impératrice paraissait encore plus décidée que l'Empereur. On lui attribuait ce mot, qui est sans aucun doute apocryphe : « Membre du Corps législatif, » peut-être aurais-je été parmi les signataires de la » demande d'interpellation. »
Le 10 juillet, les ministres et les membres du Conseil privé turent convoqués à Saint-Cloud pour discuter sur les résolutions à prendre. M. Rouher avait ouvert l'avis d'adresser à la Chambre un message concédant, dans une large mesure, les réformes libérales qui étaient réclamées. Il faut rendre cette justice à M. Rouhor qu'il <'mploya tous ses efforts pour triompher des derniers scrupules de l'Empereur. Après avoir retracé à larges traits la situation générale, il adjura, avec une véritable émotion, l'Empereur d'apposer sa signature au bas du message : « Je ne suis pas » suspect de partialité, dit-il, en faveur des mesures » que Votre Majesté va prendre ; je n'en suis pasl'ins- » pirateur; mais je crois l'heure venue de les adop- » ter. » Après quelques observations peu importantes, l'Empereur signa. Il était dix heures du soir. Le Conseil se sépara, sans avoir abordé la question de personnes.
Le lundi 12 juillet, M. Rouher vint donner lecture à la Chambre du message qui avait été arrêté en conseil. On avait masqué, autant qu'on l'avait pu, la con-
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tradiction qui existait entre la nouvelle déclaration et celle qui avait été faite à l'ouverture de la session extraordinaire. Le message énumérait les réformes qui allaient être j soumises au Sénat. On promettait: 1° l'attribution au Corps législatif du droit de faire son règlement intérieur et d'élire son bureau ; 2» la simplification du mode de présentation et d'examen des amendements ; 3" Tobligation pour le gouvernement de soumettre à l'approbation législative les modifications de tarifs qui seraient dans l'avenir stipulées par des traités internationaux ; 4° le vote du budget par chapitres, afin de rendre plus complet le contrôlrdu Corps législatif ; 5° la suppression de l'incompatibilité qui existait entre le mandat de député et certaines fonctions publiques et notamment celles de ministre ; 6" l'extension du droit d'interpellation ; 1° enfin des modifications dans les attributions du Sénat.
Ce message détendait singulièrement la situation. Mais il restait bien des questions subsidiaires à résoudre. Il y avait d'abord la question de personnes. Elle avait surgi tout de suite, et des observations avaient été faites, dès le dimanche il juillet, à l'Empereur, sur les difficultés graves en présence desquelles se trouverait le gouvernement, si le soin d'appuyer les nouvelles mesures était remis au mmistre d'Etat. On laissa néanmoins à M. Rouher cette satisfaction de faire connaître au Corps législatif les intentions libérales du souverain. Mais, à la suite d'un conseil qui fut tenu à Saint-Cloud, après la lecture du message, les ministres durent remettre leurs démissions entre les mains de l'Empereur. La question de personnes se trouva ainsi résolue.
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M. Schneider avait soulevé une autre question bien plus scabreuse : il s'agissait de savoir si on laisserait le Corps législatif poursuivre la vérification des pouvoirs. L'insistance que la Gauche avait mise à réclamer la constitution de la Chambre avait effrayé le Président ; il se figurait que les irréconciliables n'attendaient qu'une occasion pour afficher leur radicalisme, et il craignait qu'une manifestation intempestive ne vînt refroidir le zèle des députés qui s'étaient déclarés en faveur des réformes libérales. Il croyait donc qu'il y avait utilité à clore la petite session, et à ne convoquer de nouveau la Chambre que lorsque le Sénat aurait terminé son travail de révision constitutionnelle. Le Conseil se rangea à l'avis de M. Schneider; mais avec ce correctif qu'on fixerait une date très rapprochée pour la convocation de la Chambre.
Quand le Présidfnt se trouva seul avec l'Empereur, il lui exposa les inconvénients qu'il voyait à la fixation d'une date : il était nécessaire, suivant lui. qu'après la secousse qu'elle venait de recevoir, la Chambre pût se recueillir et s'organiser de façon à résister aux passions révolutionnaires, au cas où elles viendraient à se produire ; or, une convocation prématurée empêcherait la formation d'une majorité compacte, d'autant plus nécessaire que les conditions du gouvernement allaient être profondément modifiées. L'Empereur se rendit à ces considérations et écrivit à M. Rouher que M. Schneider lui avait donné « de si bons motifs pour » proroger le Corps législatif sans date déterminée » qu'il y avait souscrit. » Le décret, qui parut au Journal officiel le 13 au matin, portait en efi"et « que
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» le jour de la nouvelle réunion du Corps législatif » serait ultérieurement déterminé. "
Le message donnait aux 116 une complète satisfaction. Ils se réunirent sous la présidence de M. Chevandier de Valdrôme, - et décidèrent que leur interpellation ne serait pas déposée. On ne la retirait pas ; les choses restaient en l'état, et rinterpellatfon était laissée en suspens jusqu'à l'application des réformes promises, jusqu'à la réalisation du programme.
La Gauche et les députés non validés étaient, au contraire, fort mécontents des mesures qui avaient été prises. Ils n'admettaient pas cette prorogation précipitée d'une Chambre en pleine vérification des pouvoirs et à la veille du jour où le gouvernement avait reconnu son droit de se constituer. Il restait cinquante-cinq élections à examiner,, et les dé})utés qu'on ajournait ainsi aux calendes grecques faisaient entendre les plaintes les plus vives. Ils avaient d-ésigné M. du Mirai pour être auprès de l'Empereur l'interprète de leurs doléances. On leur fit espérer, pendant plusieurs jours, que la prorogation ne serait qu'un ajournement de très courte durée. Mais, après avoir longtemps insisté en faveur de ses collègues, M. du Mirai reçut enfin une lettre de l'Empereur qui lui annonçait qu'il était impossible de revenir « sur la » décision prise. » L'Empereur chargeait en même temps M. du Mirai de dire à ses collègues « combien » il. lui coûtait, dans cette circonstance, de n'avoir pas » pu prendre une mesure à laquelle ils semblaient tenir; » mais il était convaincu que la position des députés » dont les élections n'avaient pas été validées ne )•> serait pas compromise par un plus lon^ retard, »
'^H() i^iSToiiu; i)i: DorzK ans
Cette réponse ne satisfit .personne. Les députés non validés continuèrent â jeter les hauts cris, et l'opposition radicale fit chorus. Ce tapage devint si fort que l'Empereur fut forcé d'avouer que décidément M. Sclmeider lui avait donné un détestable conseil. Mais le mal était fait; il n'y avait pas moyen de le réparer.
La formation d'un ministère, dans les circonstances où l'on se trouvait, était hérissée d'obstacles et de difficultés. Il eut été tout naturel que l'Empereur s'adressât aux 116, puisque c'était leur groupe qui provo(juait le changement de régime. Mais aux premières ouvertures qui leur avaient été faites, ils s'étaient dérobés. Ils donnaient pour mortif de leur refus que, tant que les réformes n'auraient pas été consacrées par un sénatus-consulte, leur devoir était de se tenir sur la défensive et de rester dans la plus grande réserve. Mais la vraie raison, c'est que s'ils acceptaient des portefeuilles, ils perdraient leurs sièges dp députés, ot quils n'étaient pas sûrs de leur réélection. L'article 44 de la Constitution, qui disait que les ministres ne pouvaient être membres du Corps législatif, n'était point encore effacé, et jusque-là ils jugeaient qu'il était prudent de s'abstenir.
Le ministère ne pouvait être qu'un cabinet de transition. Où en trouver les éléments? La nécessité d'avoir quelqu'un qui prît la défense des cinquantecinq élections non validées imposait le maintien de M. Forcade La Roquette au ministère de l'intérieur ; il avait présidé aux élections générales ; sa retraite aurait entraîné la dissolution, et c'était là une extrémité à laquelle il fallait échapper à tout prix. Mais se
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rencontrerait-il des hommes qui auraient assez d'abnégation pour accepter nne situation qui serait purement provisoire et qui ne procurerait ni honneur ni profit? Il était indispensable d'ailleurs que les nouveaux ministres eussent des tendances libérales assez accentuées pour offrir des gages au groupe des 116. Après bien des essais et des tentatives, on s'arrêta à la combinaison suivante : le ministère d'État était supprimé; il n'avait, en effet, plus de raison d'être dans le système qui venait d'être adopté; tout espoir de retour était enlev*' à M. Rouher, ce qui donnait satisfaction au parti libéral constitutionnel. On conservait quatre ministres : MM. Forcade La Roquette, Magne, Niel, Rigault de Genouilly et Gressier. On en nommait cinq nouveaux : MM. Duvergier, de La Tour d'Auvergne, Alfred le Roux, Bourbeau et Chasseloup- Laubat.
La question importante était de savoir quel accueil les 116 feraient au nouveau cabinet. Quoiqu'ils eussent approuvé la prorogation indéfinie du Corps législatif, ils s'attendaient à voir le nouveau ministère revenir sur cette mesure ; d'après le bruit qui avait couru, ils croyaient que la Chambre serait réunie pour le 22 juillet. Aussi avaient-ils été convoqués pour discuter sur la conduite à tenir. Le 21, le ministère avait été d'avis de maintenir la prorogation. Mais il était trop tard pour décommander la réunion ; elle eut lieu, comme les précédentes, dans un des bureaux de la Chambre. Il n'y avait de présents que quaranteneuf signataires de l'interpellation
M. deTalliouët, qui présidait, exprima l'idée (jue les membres de la réunion devaient constater, avant de se
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séparer, qu'ils restaient d'accord pour poursuivre la réalisation des libertés et des réformes qu'ils avaient réclam<'»es. MM. Haentjens, Vendre et Latour-Dumoulin 'essayèrent d'engager la discussion sur des questions spéciales. Mais M. Emile Ollivierfif observer qu'on n'était pas réuni pour aborder de pareils sujets : Nous ne sommes pas, dit-il en substance, une assemblée régulière ayant des votes à exprimer et des résolutions à prendre. Nous ne sommes que des amis qui, avant de se séparer, ont voulu se revoir et se serrer la main en s'assurant qu'ils sont toujours d'accord. Quant au nouveau cabinet, la seule conduite à suivre, c'est de ne pas le contrarier. Il est impossible de se prononcer sur sa valeur et sur son mérite, puisqu'il n'a encore rien fait. On le jugera à l'œuvre; mais, en attendant, il ne faut lui susciter aucun embarras. »
Ce langage obtint l'approbation générale. Néanmoins on jugea utile de ne pas se séparer sans avoir pris une résolution. On adopta l'ordre du jour suivant qui avait été rédigé par M. Segris : « Les auteurs de » l'interpellation déclarent qu'ils persistent dans les » principes qui leur ont inspiré cet acte, et qu'ils con- » tinueront à les soutenir en toute occasion. »
La Gauche, elle aussi, tint une réunion. Il s'agissait de statuer sur les trois propositions suivantes : i" Fallait-il persister dans le silence qu'on avait gardé jusque-là? 2^ ou bien émettre un programme accentué; Ij" ou enfin protester « contre les actes du gouverne- » ment personnel congédiant le Corps législatif d'une :> façon aussi brusque qu'insolite » ? M. Thiers s'arrangea de façon à ce qu'aucune résolution ne fût prise.
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Il donna lecture d'un long projet do manifeste qui n'obtint l'assentiment de personne; il s'opposa à la rédaction d'une note collective et impersonnelle proposée par M. Grévy , et jeta un tel trouble dans la discussion que la Gauche se sépara sans avoir rien conclu. Jl servait en cela les intérêts des 116 dont les efforts avaient toutes ses sympathies.
Qu'allait faire M. Rouher? C'était là une question qui agitait ses amis encore, plus que ses adversaires. M. Rouher avait tenu depuis six ans une si grande place dans l'Etat que sa disparition laissait un vide immense. On se demandait s'il se condamnerait à la retraite et s'il considérerait son rôle terminé.
Des personnages politiques qui lui étaient dévoués lui conseillaient de se faire nommer député, et de se mettre à la tête du parti conservateur. « Dans le » régime nouveau qui va être inauguré, disaient-ils, » vous n'avez pas d'autre choix; toute la vie politique ,y> va être concentrée dans la Chambre ; la majorité a » besoin d'un chef ; vous seul pouvez l'être; vous seul » avez qualité, talent et pouvoir, pour faire pré- » valoir le principe d'autorité dont vous avez été le » constant défenseur et rallier les forces qui tendent à » s'éparpiller; vous serez dans la Chambre un obsta- » cle aux folles entreprises ; vous nous défendrez » contre les excès et les abus de la liberté. »
Ce rôle de chef de la Droite souriait au fond à M. Rouher, et, s'il n'avait écouté que ses désirs, il aurait suivi les conseils de ses amis. Mais il se vit obligé de céder à des convenances domestiques, et, au lieu d'aller s'asseoir sur les bancs de la Chambre, il accepta le fauteuil de la présidence du Sénat.
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Les adversaires de l'ancien ministre d'État se livrèrent à des quolibets sur ce qu'ils appelaient « un » enterrement de pre-mière classe »; de leur côté, ses amis politiques se montrèrent consternés, et j'entendis l'un de ces derniers s'oublier jusqu'à dire à M""® Welles de La Valette, la charmante fille de M. Rouher : « Votre père a commis là une faute irréparable. Il » fallait aviser au plus pressé ; c'était de prendre la » direction de la Droite qui se débande et qui marche » à l'aventure. Quand il n'y aura plus de majorité, » il n'y aura plus de gouvernement. Nous aurons tous » le cou coupé, et ce sera bien fait. »
Pendant que le Sénat, réuni depuis le 2 août, se livrait à l'examen du projet de sénatus-consulte destiné à donner aux réformes leur consécration constitutionnelle, il se passait un événement de la plus haute gravité. L'Emjtcreur (Hait tombé malade et, pendant plusieurs semaines, il se trouva dans l'impossibilité absolue de se livrer à aucune espèce de travail. Il restait confiné dans sa chambre, ne recevant personne, et n'entrant pas même en rapport avec les officiers attachés à son service.
(Jn essaya vainement do l'aire prendre au public le change sur Timportance et sur le caractère de la maladie du souverain. Personne ne voulut jamais croire que de simples douleurs rhumatismales nécessitassent la présence de quatre médecins. Chaque jour en effet, les docteurs Nélaton, Fauvel et Corvisart auxquels avait dû se joindre le docteur Ricord, se réunissaient autour du lit de l'auguste malade. Il y eut une longue crise ])endant laquelle les visites se multiplièrent. Une fois même le docteur Fauvel fut
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obligé de passer la nuit au Château. Il fut question un moment. d'appeler le docteur Chelins, médecin spécialiste allemand.
Le docteur Caudmont, relève favori du célèbre Civiale, avait fait offrir ses services; mais on les avait déclinés, parce qu'on les jugeait en ce moment inutiles et aussi parce qu'on attribuait à cet habile praticien des opinions républicaines. Le docteur Caudmont, qui était mon ancien condisciple, m'avait dit en confidence que les récits des journaux officieux étaient purement fantaisistes. Tous les symptômes qui accompagnaient la maladie de l'Empereur indiquaient, suivant lui, des accidents graves du côté de la vessie; il n'osait affirmer qu'il y avait un calcul, mais il déclarait qu'il n'en serait pas étonné. Un médecin de Lyon, dans une dissertation rendue publique, arrivait à des conclusions analogues ; il croyait que la maladie de l'Empereur était un catharre vésical.
La présence du docteur Ricord indiquait d'ailleurs quel était le siège de la maladie. On n'appelait, en effet, Téminent praticien que lorsqu'il y avait des sondages délicats à opérer. La nouvelle de ces opérations souvent répétées s'était répandue dans le public, et, malgré les affirmations du Journal officiel, et les menaces d'enquête dirigées contre les auteurs de prétendus faux bruits, les douleurs rhumatismales étaient passées à l'état de fables.
Les accidents subsistant et même allant en s'aggravant chaque jour, une consultation eut lieu, comme on sait, le !«'■ juillet 1870, c'est-à-dire peu de jours avant la déclaration de guerre. Le texte de cette consultation qui fut tenu secret par des raisons que
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nous aurons à examiner un jour et qui fut révélé seulement après la mort de Napoléon III, a prouvé qu'en 1869 le public ne s'était pas trompé clans ses conjectures. Cetle consultation est devenue un véritable document liisiorique, servant à expliquer les défaillances cérébrales de l'Empereur dans les cinq dernières années de son règne.
Les lignes suivantes ne laissent place à aucun doute: « Depuis le mois d'août 1869, où il y a eu des accidents « aigus et graves dans les organes urinaires, les urines » ont constamment contenu une certaine quantité de » pus, ('' valut'' au minimum à 1/40, et pendant la pé- » riode aiguë, à 1/4 et à 1/3 de la totalité des urines. » Très souvent aussi, il y a eu de la dj'surie, de la » lenteur très marquée pour uriner le matin, d'autres » fois des interruptions du jet du liquide, et par mo- » ments, il y a eu des difficultés telles qu'il a fallu » recourir à la sonde; c'est ce qui est arrivé à Vichy, » il y a trois ans, et au mois d'août 1869. » . La consultation de 1870 doinia raison du reste aux médecins qui, comme le docteur Caudmont, avaient pronostiqué la présence d'un pyélocystite calculaire. Il est impossible, d'après le développement qu'avait déjà pris cette pierr*» au mois de juillet 1870, qu'elle ait échappé aux investigations de la sonde en 1869. Le silence, gardé, dès 1869, sur la cause véritable de la maladie de l'Empereur, est resté inexi^licable.
Sans être aussi grave qu'au moment de la déclaration de guerre, la situation exigeait qu'une main ferme prît la direction des affaires publiques. Dans cette transformation que subissait l'Empire, il fallait un esprit résolu pour adapter les réformes aux véritables
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besoins du pays. En ces sortes do matières, il n'est pas bon d'être obligé de s'y reprendre à deux fois, et, de refaire, à quelques mois d'intervalle, le travail toujours périlleux d'une r(''vision constitutionnelle. L'affection douloureuse, à laquelle il était en proie, empêcha l'Empereur de suivre avec attention les débats auxquels donnait lieu le nouveau sénatusconsulte. S'il avait été en complète possession de sa lucidité d'esprit, il se fût aperçu qu'au fur et à mesure que la discussion avançait, les incohérences des nouvelles réformes éclataient à tous les regards, et qu'avant même d'être votées, les modifications constitutionnelles ne répondaient déjà plus aux vœux de l'opinion publique. La maladie de l'Empereur l'a empêché de taire, dès le mois de septembre 1869, ce que la force des choses l'a amené à faire en mai 1870.
Et je n'avance pas là une chose en l'air. A la fin de juillet, Napoléon III avait assisté en conseil à la discussion du projet de sénatus-consulte, et toutes les fois qu'il s'agissait de dispositions diminuant ses prérogatives , non seulement il donnait son acquiescement, mais il se montrait disposé à aller plus loin que 'ses ministres. Sous ce rapport, le sénatusconsulte allait bien au-delà du message; pour ne citer qu'un exemple, il accordait au Corps législatif l'initiative des lois concurremment avec l'Empereur.
Mais livrés en quelque sorte à eux-mêmes, pendant que l'Empereur gisait sur son lit de douleur, les conseillers de la couronne se plurent à rapetisser un débat qu'il fallait au contraire élargir.
D'abord il y eut de grandes compétitions pour savoir à qui serait confié le rapport.
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D'après une; tradition constante, ce travail aurait dû incomber à M. Rouher en sa qualité de président du Sénat; jamais, en effet, on n'avait disputé cette brillante besogne à M. Troplong. Mais c'aurait été faire à M. Rouher une situation fausse qne de le forcer à devenir devant le Sénat l'interprète du parti libéral constitutionnel qui venait de le renverser.
L'ex-ministre d'Etat l'avait compris et il avait songé à passer la plume à M. le procureur général Delangle. Il avait eu avec cet éminent magistrat de longs entretiens sur la matière. Le bruit avait couru que M. Delangle ne s'était point contenté de simples conversations, mais qu'il avait pris des notes sous la dictée de M. Rouher, avant même que le Sénat eût été saisi régulièrement du sénatus-consulte et à plus forte raison avant qu'il eût élu une commission pour l'examiner. Ces démarches prématurées de M. Delangle furent considérées comme des causes de suspicion légitime. Quand la commission du Sénat l'eût désigné comme rapporteur, il s'éleva un tel toile, que l'honorable procureur général se vit obligé de donner sa démission. R fut remplacé par M. le premier président Devienne.
On ne peut pas dire que le Sénat eût accueilli les nouvelles réformes avec un grand enthousiasme. Le motif de sa mauvaise humeur ne venait pas de ce que ces nouvelles réformes avaient un caractère libéral, mais bien de ce qu'elles étaient présentées par l'Empereur. M. le baron Haussmann s'était rendu l'écho des sentiments secrets de ses collègues, quand il avait dit dans son bureau : « Je souhaite que l'ère » des sénatus-consulte se ferme au plus vite, et sur-
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» tout des sénatus-consulte fournis d'avance par des » messages impériaux. »
La discussion publique ne fut néanmoins marquée par aucun incident grave. Le prince Napoléony fit un des plus brillants et des plus solides discours qu'il ait jamais prononcés. Il se déclara hautement pour la transformation de l'Empire autoritaire en Empire libéral, et, tout en acceptant le sénatus-consulte, il formula des réserves sur les lacunes nombreuses qu'il croyait y remarquer. Les réformes lui paraissaient appeler un complément nécessaire, et ce complément, il espérait qu'on l'obtiendrait avant peu.
Le prince Napoléon, depuis le désaveu brutal dont avait été l'objet^ en août 1865, son discours d'Ajaccio, se tenait complètement à l'écart. On avait voulu mêler son nom aux démarches qui avaient été faites auprès de l'Empereur pour le convertir aux réformes ; on avait même signalé sa présence dans les conseils. Il avait fait envoyer aux journaux par M. Hubaine, son secrétaire, une note pour déclarer que ces faits étaient erronés et que, « depuis quatre ans, le prince )) n'avait plus eu à prendre aucune part aux délibé- » rations des conseils du gouvernement. » (22 juillet 1869.)
Cette rentrée éclatante, après une pareille déclaration, déconcerta le monde politique. Les adversaires du prince Napoléon en prirent texte pour calomnier ses intentions. Gomme la maladie de l'Empereur avait pris un caractère de gravité qu'il était difficile de dissimuler, on faisait courir par dessous mains le bruit que le prince visait à la Régence, et même à quelque chose de plus. La conduite du prince Napoléon était
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cependant toute naturelle: il avait trouvé que le sénatus-consulte était la mise en pratique des idées qu'il avait émises dans son discours d'Ajaccio; il jugeait que, du moment qu'on lui donnait satisfaction sur tous les points, il n'avait plus de raison de rester dans sa retraite, et il avait profité de l'occasion pour se mêler de nouveau à la politique active.
Quand il s'agit de procéder au vote sur le sénatusconsulte, il ne se trouva dans le Sénat que 3 voix opposantes et 9 abstentions. Comme je me réjouissais de ce résultat devant M. Leverrier : « N'allez pas » croire, me dit l'illustre savant, à la conversion de » mes collègues aux idées libérales. L'Empereur, » s' apercevant qu'il fait fausse route, viendrait leur » demander de revenir à la constitution de 18o2 et ;'i )) la politique du lendemain du coup d'Etat, qu'il les » trouverait tout aussi zélés et peut-être même da- » vantage. » On ne pouvait pas exprimer en termes plus cruels l'insuffisance de ce rouage constitutionnel. C'était donner raison aux sénateurs qui, comme mon ami, M. Bonjean, avaient réclamé la transformation complète du Sénat.
Deux ou trois jours après le vote du sénatus-consulte, j'allai voir M. le marquis de La Valette dans un petit hôtel de la rue d'Astorg, où il avait pris domicile en attendant que l'iiùtel de l'ambassade à Londres fût prêt pour le recevoir. J'aimais à causer avec cet homme d'État qui avait'pour principe d'apporter de la bonne humeur dans la politique, et qui n'avait jamais de parti pris sur rien. Il était le seul qui, dans la crise, eût montré, comme je l'ai dit, du bon sens et de la décision. Je trouvai le marquis dans
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son cabinet, fumant son éternel cigare, enveloppé dans sa robe de chambre mordorée; il était en compagnie de M. Censier, directeur du personnel au ministère de l'Intérieur.
Quand j'arrivai , ces deux inessieurs paraissaient d'accord sur un point, c'est que la crise, loin d'avoir cessé, était plus aiguë que jamais. Suivant eux, il était évident que le ministère n'était pas né viable, que le sénatus-consulte avait perdu toute autorité avant même d'être promulgué, et que la maladie de l'Empereur avait donné beau jeu à ceux qui mettaient en doute la solidité de la dynastie. « Il y a, disait M. de La Vajette, » trois crises qui se superposent en quelque, sorte » l'une sur l'autre : crise ministérielle,' crise consti- » tutionnelle, crise dynastique. »
J'ouvris timidement l'avis que le mal provenait de deux causes :1a première, c'est qu'on n'était pas entr»^ assez franchement dans la voie des réformes. « On a biaisé, disais-je, avec la Constitution. On a voulu éviter le plébiscite, et, pour cela, on a rapetissé tant qu'on a pu, l'évolution qui s'est faite. Il fallait, à mon sens, se mettre carrément en face de la situation, refaire la Constitution sur de nouvelles bases et soumettre le tout à l'approbation du peuple. On pouvait retoucher par la même occasion la loi de Régence et la faire entrer dans 1p plébiscite. La seconde cause du malaise dont nous souffrons, c'est qu'on a ressuscité, par des voies détournées, la responsabilité ministérielle, et que malheureusement, il n'y a pas de ministres. »
— « Notre ami met le doigt sur la plaie, dit le marquis. Le régime parlementaire a ses exigences. Pour constituer un ministère, il faut un chef; pour grouper
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une majorité, il faut ce qu'on appelle un leader. C'est ainsi que les choses so passent en Angleterre et ailleurs. Qui tiendra tête à l'opposition? Qui aura une autorité suffisante pour réduire à néant les attaques? Il n'y avait qu'un homme qui put remplir ce rôle; il ne l'a pas compris; il est allé s'enterrer au Sénat. M. Rouher était seul capable de former une majorité en u:i tout com})act('. Il est à craindre que les membres de l'ancienne majorité, n'ayant personne pour les rallier, ne finissent par se diviser et par aller presque tous au centre droit. »
— « On aurait, dit M. Censier, encore une belle partie à jouer; ce serait de changer la base des circonscriptions électorales. Si on attribuait un député à chaque arrondissement, on donnerait satisfaction à l'opinion puljlique, et on aurait la chance d'avoir une Chambre comi)Osée uniquement d'hommes de la Droite et d'un petit nombre d'hommes de la gauche; le Tiers- Parti se trouverait écrasé. »
— «Je ne partage pas, dis-je à M. Censier, vos idées sur le résultat, et je ne le désire pas. Mais enfin, il y a là en effet une chance à courir. Seulement, pour faire disparaître toutes les équivoques, il conviendrait de faire précéder les élections d'un plébiscite, proposant la restauration complète du régime parlementaire. La crise dynastique se trouverait ainsi conjurée.
— «Coïncidence singulière ! s'écria M. de La Valette, j'ai eu les mêmes idées, et je les ai soumises à l'Empereur, il y a vingt mois, quand j'ai quitté le ministère de l'Intérieur. »
M. de La Valette alla à son secrétaire, l'ouvrit, et en tira un long mémoire dont il nous donna lecture.