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LE MINISTERE DU 2 JANVIER

Du 17 juillet 4869, date de lavènement du ministère Forcade de La Roquette, jusqu'au 2 janvier 1870, data de la formation du ministère OUivier, la crise ministérielle a été en quelque sorte en permanence. Il ne s'agissait pas d'une de ces crises ordinaires qui se dénouent habituellement par de simples déplacements de personnes. L'Empire subissait une transformation complète. Il devenait un gouvernement constitutionnel. Il est tout naturel que de grandes résistances se soient manifestées. A tout prendre, elles n'ont eu de retentissement que dans les hautes régions du pouvoir^ et si, par en bas, des agitations se sont produites, elles ont eu peu décho dans les masses profondes du sujEfrage universel; la crise s'est terminée sans trouble. C'est à peine si l'on s'est aperçu que l'Empire libéral venait de remplacer l'Empire autoritaire.

Le cabinet, nommé au lendemain de la cliuk' de

M. Rouher, avait un double rôle à remplir : il devait d'abord préparer le sénatus-consulte destiné à réaliser les promesses libérales inscrites dans le message du 12 juillet ; il avait ensuite à présider à la vérification des élections laissées en souffrance par suite de l'interruption inattendue de la session extraordinaire. Mais il est bien difficile à un ministère d'accepter la mission étroite d'être un cabinet de circonstance. Les collègues de M. Forcade la Roquette s'étaient habitués, au bout de très peu de temps, à se considérer comme des ministres définitifs. C'est ce dont je pus me convaincre, dans une conversation que j'eus avec l'un d'eux, très peu de jours après le vote du sénatus-consulte du 8 septembre :

— (( Nous avons, me dit-il, donné l'amnistie ; nous » avons rédigé le sénatus-consulte ; nous avons succédé » à M. Rouher ; n'avons-nous pas dès lors toutes les ;> qualités requises pour nous présenter avec honneur » devant la Chambre ?

— « Là Chambre, répondis-je à mon interlocuteur, » a été prorogée la veille de votre nomination ; vous » avez confirmé et maintenu cette prorogation ; vous » allongez la courroie le plus que vous pouvez. Poury> quoi? Parce que vous sentez que vous n'êtes pas » l'expression de la majorité nouvelle. Si vous avez » rédigé le sénatus-consulte, ce n'est pas vous qui T) l'avez provoqué ; si vous avez accordé l'amnistie, « ce n'est pas vous qui l'avez demandée ; si vous avez « succédé à M. Rouher, ce n'est pas vous qui l'avez « renversé. D'ailleurs, vous êtes entaché d'un vice » radical ; à votre tête, figure le ministre qui a fait » les élections de 1869, et qui, lors de la vérification

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« des pouvoirs, a défendu les candidatures officielles. « Vous voj^ez bien que vous n'êtes et ne pouvez être » qu'un ministère de transition.

— » Mais ce que vous dites est contraire à toutes » les traditions constitutionnelles. Du moment que les » ministres sont responsables, il dépend de la Chambre » seule de se prononcer sur la question de savoir si » un cabinet est ou n'est pas l'expression de ses idées » et de ses tendances. La Chambre n'a rien dit. » Comment peut-on savoir que nous ne la représen- » tons pas ?

— » Sans doute, d'après les usages parlementaires, ') un ministère doit être le représentant de Fopinion ) prédominante de la Chambre. Mais c'est cela même » qui vous condamne. Le sénatus-consulte est l'œuvre » d'un groupe de députés qui siègent au centre gau- » che; ce sont eux qui ont amené l'Empereur à leurs ') idées ; c'est parmi eux que les ministres devraient » être choisis. Sinon, le système est faussé, avant » même d'avoir été mis en œuvre ».

Le pauvre ministre, sentant le terrain échapper sous ses pieds, se rabattait sur la nécessité de laisser au ministère qui avait fait les élections le soin de les défendre. C'était abandonner la question; car du moment qu'il ne s'agissait plus que d'accomplir une besogne du moment, les jours du ministère étaient comptés d'avance.

11 y avait chez M. Forcade de La Roquette l'étoffe d'un grand orateur; mais il était dépourvu d'une qualité indispensable à un homme d'Etat : il manquait de sang-froid. La moindre contrariété le mettait hors de lui-même, et il lui arrivait alors de laisser voir des

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sentiments qu'un homme politique, ayant conscionco de son rôle, doit dissimuler avec le plus grand soin. Il cédait trop facilement à la colère. Le fait suivant dont j'ai été témoin est caractéristique.

Du jour où l'Empereur était entré dans la voie des réformes libérales, M. Jérôme David avait été préoccupé de savoir si les candidatures officielles seraient conservées. A la veille des élections de 1869, cette préoccupation avait passé chez lui à l'état d'obsession. Il redoutait, dans la Gironde, la conourrence des Pereire, et il cherchait une occasion de leur jeter à la tête les faits de corruption qui avaient signalé les élections de 1863. Il n'avait trouvé rien de mieux que de déposer une interpellation sur la corruption électorale, tandis ({ue la gauche en déposait une autre do son côté.

L'interpellation de M. J. David fit grand bruit à la Chambre. Beaucoup de députés la jugeaient inopportune. Mais M. J. David prétendait que sa démarche avait reçu Tapprobation de M. Rouher, et qu'avant d'agir, il avait consulté l'Empereur. Après avoir pris à partie en pleine séance M. J. David qui ne sut que répondre, M. Forcadedo La Roquette sortit de la salle dans un état d'emportement voisin de la fureur. Il aborda un groupe de députés dans la salle des Quatrc- Statues: « Il n'y a, s'écria-t-il, ni ordre ni discipline » dans la majorité. Cotte interpellation produira des » effets désastreux. Elle va paraljser l'action des » fonctiomiaires publics qui n'oseront plus remuer de » peur d'encourir des poursuites. Le gouvernement, à » l'approche des élections, use largement des promes- ■ » ses de toutes sortes. Il va être obligé d(^ se montrer

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» plus circonspect. C'est un appui de moins pour les » candidatures officielles. Je ne resterai pas au minis- » tère de l'Intérieur dans de pareilles conditions. On » abuse du nom de l'Empereur. Je poserai nette- )) ment la question de portefeuille ».

Cette sortie, faite en présence de députés n'appartenant pas tous à la majorité et dans une salle ouverte à toutes les indiscrétions, montre combien peu M. Forcade de La Roquette savait résister à son premier mouvement. Sans doute, l'interpellation de M. J. David était un embarras pour l'administration; mais ce n'était pas au ministre de l'Intérieur à étaler devant tout le monde les niisères du gouvernement dont il faisait partie.

C'est à cette impressionnabiiité maladive qu'il faut attribuer la passion avec laquelle M. Forcade de La Roquette avait combattu au Sénat, pendant la discussion du sénatus-consulte, les critiques et les théories du prince Napoléon. Il lui était échappé un mot des plus malheureux: « Je ne serai jamais, s'était-il écrié, le » ministre de cette politique. » C'était ce qu'on appelle brûler ses vaisseaux. Il suffisait de regarder autour de soi pour voir que la politique du prince Napoléon était la politique de tous les esprits libéraux. En se déclarant contre elle, M. Forcade de La Roquette cassait le cou à sa fortune ; car il se disait publi(^uement que l'Empereur avait donné son approbation la plus complète aux doctrines de son cousin.

L'Empereur tenait beaucoup à conserver M. Forcade de La Roquette. Aussi passait-il volontiers condamnation sur ses défauts dont il se rendait parfaitement compte. Le ministre de l'Intérieur avait une

qualité que Napoléon III prisait beaucoup, il partageait toutes les idées libérales du souverain en matière économique. Le traité de commerce avec l'Angleterre, clef de voûte du système inauguré en 1860, allait arriver à expiration; déjà une campagne protectionniste était engagée pour en empêcher le renouvellement : les grands centres industriels s'agitaient; les nominations au Conseil supérieur du commerce, de l'agriculture et de l'industrie devenaient de véritables questions politiques. L'Empereur se souvenait de la façon brillante avec laquelle M. Forcade de La Roquette avait défendu les traités de commerce contre les attaques passiomiées des protectionnistes du Corps législatif. Au moment où la lutte était la plus vive, Napoléon III tenait à conserver un ministre qui entrait si bien dans ses vues et qui traduisait si exactement ses idées. Aussi n'abandonna-t-il le ministre de l'Intérieur que lorsqu'il lui fut démontré que son maintien dans le cabinet rendait tout(^ combinaison nouvelle impossible.

Il veut une sorte d'accalmie pendant la maladie de l'Empereur. Devant le péril que courait le chef de l'Etat, on ne songeait guère à se disputer le? portefeuilles. Mais aussitôt qu'un mieux se fut manifesté, la crise recommença, et le ministère du 17 juillet qui se croyait de plus en plus définitif, vit chaque jour remettre en question son existence.

Le premier nom qui fut mis en avant pour la formation d'un nouveau cabinet fut celui de M. Magne. On opposait au langage imprudent, tenu par M. Forcade de La Roquette à la tribune du Sénat, le discours si sage et si mesuré, prononcé le lendemain parle mi-

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nistre des finances. Dans la discussion du sénatusconsulte, M. Forcade de La Roquette; s'était posé un ministre de combat. Or, c'était surt)ut d'un cabinet d'apaisement qu'on avait besoin. L'interruption subite de la session extraordinaire avait fourni aux partis hostiles un prétexte pour commencer une campagne d'agitation. M, de Kératry avait lancé son fameux appel à une manifestation pour le 26 octobre ; suivant lui, la convocation des Chambres ne devait pas dépasser cette date ; si on la renvoyait à une époque plus éloignée, la Constitution était violée, et les députés avaient le droit de protester, en venant prendre possession de leurs sièges sans attendre une invitation officielle. C'était une thèse insoutenable, et ceux qui y avaient adhéré d'abord l'ont reconnu depuis. Mais on prenait au sérieux la manifestation du 26 octobre. Une convocation des Chambres à bref délai semblait le moyen de l'écarter. Comme M. Magne s'était prononcé en ce sens, en diverses circonstances, on trouvait tout naturel qu'il fût appelé pour constituer le premier ministère constitutionnel.

M, Forcade de La Roquette déjoua la combinaison en faisant fixer la convocation des Chambres pour le 29 novembre. Il avait remarqué que ce qui causait le plus d'irritation, c'était la prorogation indéfinie inscrite dans le décret du 12 juillet. En indiquant une date ni trop rapprochée ni trop éloignée, le gouvernement enlevait aux partis hostiles une partie de leurs griefs, en même temps qu'il écartait le reproche d'avoir cédé à leurs injonctions. La tactique réussit ; car les députés de la gauche protestèrent publiquement les uns après les autres contre l'idée d'une ma-

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nifestation pour le 26 octobre. M. de Kératry lui-même fut obligé de faire comme ses collègues et de mettre bas les armes. Il resta bien quelques traînards, comme Bancel, Gambetta et le vieux Raspail ; mais ils ne tardèrent pas à avoir honte de leur isolement et à décommander à leur tour la manifestation.

Entre temps, il avait été un moment question du retour de M. Rouher au ministère. L'ex-ministre d'État avait blâmé ouvertement le choix de la date du 29 novembre pour la convocation des Chambres ; il déclarait hautement que, s'il avait été appelé à formuler un avis, il aurait conseillé la date du 8 novembre, qui avait, suivant lui, le double avantage de sauvegarder la dignité du gouvernement vis-à-vis des députés trop impatients et de rendre impossible toute manifestation par suite de la proximité de cette date avec celle du 26 octobre.

C'étaient là de misérables arguties. C'est pourtant sur cette pointe d'aiguille que, pendant quinze jours, on se mit à construire un édifice ministériel qui devait reposer sur les vastes épaules de M. Rouher. Il y avait eu quelques troubles à Belleville à la suite d'une réunion publique. La Gauche, tout en abandonnant la manifestation du 26 octobre, paraissait décidée à prendre vivement à partie le gouvernement pour le retard apporté à la convocation des Chambres ; elle ne parlait rien moins que d'une mise en accusation. Il devait y avoir, dans le courant de novembre, des élections à Paris, et les irréconciliables semblaient devoir être dépassés. Les hommes de résistance en concluaient qu'il était nécessaire de constituer un ministère énergique, très dévoué aux réformes, mais

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