‹ Histoire de douze ansChapitre 6 sur 67 · I. EI-ECTION DES CINQ · texte numérisé non relu

I. EI-ECTION DES CINQ

projetée. M. Goudchaux avait toujours professé pour les doctrines socialistes le plus grand éloignement. Quoi de plus rationnel que de lui susciter pour adversaire une des personnalités les plus brillantes du parti socialiste!

M. Furet écrivit à Proudhon ; je lui écrivis de mon côté, et je reçus à la date du 13 septembre 1852, la réponse suivante :

«J'ai répondu à Furet, et, afin qu'il pût répondre pertinemment à qui de droit de mes intentions, je lui ai écrit que la question d'opportunité mise à part (c'est aux électeurs qu'il appartient d'en juger) j'accepterais la candidature aux conditions suivantes :

» 1" Que mon nom ne serait point pris pour protester contre celui de Goudchaux ou tout autre, et mettre la division dans le parti républicain, et comme je persiste après tout dans mes idées de ralliement, que j'aimerais mieux m'etfacer que de mécontenter la classe moyenne;

» 2" Que ma candidature aurait pour signification la pensée développée dans mon dernier livre;

» S'» Que j'entendais rester libre sur la question de serment.

» Hors de là, néant.

» Je vous suppose assez de pénétration pour voir que, dans ces termes, l'atïaire est excellente, de même que vous avez parfaitement jugé que, prise pour maeliine de guerre contre l'Elysée, ma candidature était un péril et un non-sens. »

Ce n'était pas très net; Proudhon, visiblement tiraillé entre des influences contraires, évitait de s'expliquer. On retrouve des traces de la lutte qui avait lieu autour de lui dans le 5° volume de sa correspondance. Il est bien difficile, même après avoir lu les lettres qu'il adressait à M. Furet et à Beslay, de dire qu'il eiit accepté la candidature dans les termes où elle lui avait été proposée par ces messieurs. Plus on le pressait, plus il semblait hésiter;

û'osant pas refuser, il mettait à son acceptation des conditions qu'il croyait devoir rendre sa candidature impossible. Mais le point sur lequel il insistait le plus, c'était sur le serment :

« Je n'entends point, écrivait-il de Lyon à M. Furet, désapprouver les citoyens qui ont refusé ou refuseront le serment à Louis-Napoléon. Quiconque obéit à sa conscience me paraît souverainoniont estimable, même lorsqu'il se trompe. Mais pour ce qui me concerne, je persiste à dire qu'autre chose est le serment féodal qu'on prêtait aux anciens rois, et autre chose le serment civique institué par la première révolution. Toute la société moderne peut se ramener à cette dernière espèce de serment... «

La perspective de voir Proudhon devenir ce que plus tard il a appelé un démocrate assermenté effrayait beaucoup nos amis. On était trop près du coup d'Etat pour que rébranlement moral causé par les événements du 2 décembre permît de les juger avec calme. Même parmi les hommes de son entourage, le livre que Proudhon venait de publier sur le coup d'Etat n'avait été accueilli qu'avec réserve. On ne lui avait pardonné sa semi-adhésion aux faits accomplis que parce qu'on y avait vu un moyen détourné de faire accepter le programme de la Révolution sociale. Aussi, tandis que MM. Beslay et Furet redoublaient leurs instances pour obtenir de Proudhon une acceptation définitive, d'autres amis s'efforçaient de lui arracher un refus. Placé loin du théâtre de la lutte, ne sachant auquel entendre, Proudhon finit par prendre ce dernier parti; mais si l'on en juge par la lettre de désistement qu'il adressa à Beslay, il ne le fit qu'à regret. Il est probable que s'il avait été libre, c'est une toute autre marche qu'il eût adoptée.

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Le passage suivant de la lettre écrite à Beslaj est empreinte d'une certaine amertume : « Je viens vous » déclarer, monsieur et ancien collègue, qu'après » nouvelle réflexion, je me désiste de toute candida- » ture. Je vous prie en conséquence de le faire con- » naître au besoin par la voie des journaux. Que la » démocratie vote en masse pour M. Goudchaux, je » serais désolé qu'un seul sufl'rage se perdît sur mon )) nom devenu suspect et mis à l'index. C'est aux i: honnêtes, je le reconnais, à nous conduire jusqu'à » nouvel ordre: pour le moment, la Révolution règne » et ne gouverne pas. »

Je reçus de mon côté une lettre que j'étais chargé de porter à M. Goudchaux et même au besoin de communiquer aux journaux, après en avoir pris copie. Dans cette lettre, datée du 21 septembre 1852, Proudhon expliquait comment il avait été amené d'abord à accepter la candidature contre l'ancien ministre de la République et ensuite à la retirer. Il persistait dans sa théorie du serment.

« Vous n'approuvez pas, disait-il, ma théorie diiserment civique que j'oppose au serment féodal. Je suis convaincu que cette théorie renferme toute la Révolution. Vous êtes si frappé des dangers que présente, sous ce rapport, mon dernier livre, que vous voudriez qu'il se vendit cinquante francs. D'autres personnes voudraient qu'il se vendit cinquante centimes, et ces gens-là ne sont certes pas des gens de réaction. »

Proudhon tenait beaucoup à la publication de cette lettre : i» Le sens de l'élection, m'écrivait-il, serait « ainsi fixé! Ce serait un beau coup, w Mais Proudhon, avec une malice visible, avait décerné à M. Goudchaux un certificat de bonne conduite socialiste, dont celui-ci

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ne tenait pas du tout à se parer devant les électeurs. La lettre resta dans son portefeuille, et, malgré tous mes efforts, je ne pus obtenir de lui l'autorisation de faire usage de la copie que j'avais été autorisé à en tirer.

Le 22 septembre, le Siècle publiait un entre-filet qui, ne tenant aucun compte du désistement de Proudhon, repoussait en termes presque injurieux sa candidature :

(c La Pairie, disait lo journal de M. Havin, sait fort bien que nous n'avons cessé de combattre les idées de M. Proudlion et qu'il ne peut être notre candidat. Le doute qu'il émet est une gentillesse de mauvais goût envers des adversaires qui n'ont pas la liberté de discuter et d'exprimer leur pensée. »

Cet entre-filet me fut communiqué par M. Briosne qui m'écrivait en même temps le billet suivant :

f 22 septembre 1852.

» Monsieur,

» Je ne reviendrai pas sur ce qui a été dit, fait ou écrit, mais je crois (jne vous ferez bien de méditer ceci avant de vous déterminer à une insertion qui ne serait plus qu'une reculade aux yeux de tous les lionnnes résolus.

» Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération..

» Alfred Briosne. »

C'était un dernier effort pour le maintien de la candidature de Proudhon. L'article du Siècle était une de ces petitesses politiques auxquelles se livrait trop souvent ce journal. Le directeur du Siècle devait certainement à cette date avoir connaissance du désistement de Proudhon, mais il tenait sans doute à faire croire que ce désistement était le résultat du refus que les républicains de sa nuance avaient exprimé

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d'appuyer cette candidature. On eut un moment l'idée parmi nous d'écrire à Proudhon pour le faire revenir sur sa décision; mais le temps manquait, la nouvelle de son désistement s'était répandue parmi les masses électorales. Nous eûmes peur d'être accusés d'avoir voulu au dernier moment provoquer une scission. Nous laissâmes donc les choses suivre leur cours.

Ainsi échoua la première tentative qui ait été faite de former, sous le régime de la constitution de 1852, une opposition légale et constitutionnelle.

C'est dans les premiers mois de l'année 1857 que ces tentatives furent renouvelées.

Cette fois il s'agissait de rompre ouvertement avec le parti de l'abstention, de prendre une part active aux élections, et d'imposer aux députés républicains, qui seraient nommés, l'obligation de siéger et de prêter le serment.

Je fus invité à un dîner politique chez un haut personnage. Parmi les convives figuraient MM. Proudhon, de Girardin, Gervais, (de Caen) Ducoux, Texier (du Siècle)^ NefTtzer, et, si je ne me trompe. M, L. Havin. Après le dîner, la conversation s'engagea sur ce que ferait l'opposition lors du prochain renouvellement du Corps législatif. Il ne se manifesta aucune dissidence; toutes les personnes présentes tombèrent d'accord que l'abstention avait fait son temps, que le refus de serment était une manifestation puérile, et que l'opposition démocratique se devait à elle-même de ne plus rester étrangère à l'action politique.

Proudhon se prononça énergiquement en faveur de cette ligne de conduite. On exprima le désir qu'une brochure fût faite pour combattre l'abstention et pour

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montrer les avantages d'une opposition s'appujant sur la légalité. Spontanément Proudhon s'offrit pour rédiger cette brochure.

Si la réunion s'était renouvelée à quelques jours de distance, nul doute que Proudhon ne se fût exécuté. Malheureusement ce fut là une conversation toute fortuite, et qui ne devait point avoir de suite. Néanmoins, à la date du 20 mai l8o7, je trouve un billet de M. Proudhon qui prouve qu'il n'avait point abandonné son projet :

« 20 mai 1837.

« Mon cher Darimon,

« Je vais m'occuper d'un écrit sur les élections.

« Ma tête est au-dessous du médiocre; mais comme j'ai ralenti mou impression, je pourrai, je crois, m'occuper de cette bluctte, qui me semble avoir son importance.

« J'aurais besoin auparavant de juger^ l'état des esprits. Sont-ils dans l'attente ou dans l'indifférence? En pareille affaire, vous savez que le grand point est de répondre à un vœu secret de l'opinion.

« Du reste, nous sommes au 20 mai, la chose ne brûle pas, et je suis bien aise de voir un peu venir.

« A vous de cœur,

P.-J. Proudhon. »

Depuis mon entrée à la Presse, j'avais évité de me mêler aux luttes de la politique, et je m'étais renfermé dans l'étude et la discussion des questions économiques et social^^s. Ce n'estpas que la politique

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me laissât indifférent, mais je croyais remplir un rôle plus utile en donnant le premier rang à la solution des problèmes sociaux. A la suite du coup d'État, un prodigieux mouvement économique s'était manifesté; les esprits spéculatifs s'étaient donné carrière; la féodalité financière, profitant de la réaction contre le socialisme, cherchait à se constituer sur des bases régulières; le gouvernement lui venait en aide en multipliant les concessions et les monopoles ; on endormait le Prolétariat au moyen d'institutions philanthropiques, qu'on lui vantait comme les seules propres à améliorer son sort.

Il fallait qu'une voix se fît entendre pour dénoncer le piège et pour montrer ce qu'il y avait de faux, de contraire au droit et à la science dans ces institutions et dans ces entreprises dont la spéculation financière et le machiavélisme gouvernemental environnaient la société française. C'était la tâche que je m'étais donnée, et je puis me rendre cette justice que, pendant plusieurs années, je l'ai remplie avec conscience ; il n'y a pas une seule question à l'ordre du jour que je n'aie envisagée sous toutes ses faces; je tenais à prouver que, parmi les socialistes, il s'en trouvait qui n'étaient point étrangers aux afi"aires; je ne sais point si j'ai réussi, mais les encouragements qui me sont venus de tous les côtés montrent que j'étais dans la bonne voie et que mes efi"orts n'étaient point complètement stériles.

Un matin, M. Nefftzer me donna un mémoire de M. Duboy, avocat à la Gourde cassation, en ms priant de consacrer un ou deux articles à la question qui y était traitée. Au point de vue des élections générales

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qui allaient avoir lieu, cette question était d'une importance capitale : les tribunaux avaient soulevé la prétention d'assimiler le bulletin de vote à un écrit et de le soumettre aux prescriptions de la loi sur le colportage; c'était interdire toute candidature autre que celles qui auraient l'agrément de l'autorité. Appel de cette décision avait été fait devant la Cour de cassation, et c'était pour appuyer l'appel que M. Duboy avait rédigé un mémoire concluant et substantiel, qui avait reçu les adhésions des principaux membres du barreau.

Je rédigeai à l'appui de la thèse de M. Duboy deux articles, que je considère comme les ineilleurs que j'aie jamais écrits ; le second surtout présentait la question à un point de vue que M. Duboy et ses collègues du barreau avaient négligé. Ces messieurs s'étaient contentés de démontrer que les arrêts des cours et des tribunaux étaient en contradiction avec les textes de la loi électorale ; j'allais plus loin, je prouvais que la loi électorale était la base de la Constitution de 1852, et que, si les prétentions des juges du premier degré étaient admises, la Constitution de 1852 n'existerait plus. Je fis, à ce propos, un exposé de la Constitution de 1852, qui dut faire réfléchir plus d'un homme politique; pour la première fois peut-être, on s'aperçut du parti que pouvait en tirer une opposition qui consentirait à se renfermer dans les limites d'une stricte légalité. Au resce, voici la conclusion de mon article ;

« lien est des constitutions comme des contrats; tous les articles qui les composent s'interprètent les uns par les autres, en donnant à chacun le sens qui

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résulte de l'acte tout entier. Il est bien vrai que, de l'aveu du législateur, la Constitution de 1852 a été faite pour renforcer le pouvoir exécutif et pour donner aux corps électifs une allure moins indépendante. Mais, il n'est pas un article qui prouve que, pour arriver à ce résultat, on ait éprouvé le besoin de mettre des entraves à la liberté des électeurs.

» On a renoncé complètement au système électoral de la Constitution de l'an VIII, qui mettait les élections entre les mains du pouvoir exécutif. On a maintenu le suffrage universel et direct, tel qu'il avait été établi par le gouvernement de la République ; les modifications qui ont été introduites sont de pure forme et n'en ont point changé l'essence. On a voulu, comme on l'a dit, en finir avec le régime parlementaire; on a conservé le système représentatif. — Nous ne dirons pas seulement, avec M. Duboyet ses confrères, qu'il est impossible d'assimiler un bulletin de vote à un écrit sans détruire la liberté des élections ; nous dirons de plus qu'eux : l'interprétation qu'on veut donner de la loi sur le colportage et l'extension qu'on veut en faire à la distribution des bulletins de vote est contraire au droit public établi ; il faut, ou bien y renoncer, ou bien déclarer que la Constitution de 1852 est modifiée en ce sens. »

Les questions électorales ont, surtout dans les premières années de l'Empire, tenu une grande place dans les préoccupations de l'opinion. Les candidatures officielles forçaient le gouvernement à rechercher tous les moyens d'entraver les élections. Aussi était-ce un sur moyen de conquérir la popularité que de combattre les manœuvres auxquelles l'administra-

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tion avait recours. J'étais un des premiers qui eût osé rappeler le gouvernement impérial au respect et à la pratique de sa propre Constitution. Mon article fut considéré comme un acte d'audace, et m'attira la considération de tous les partis opposants.

La Cour de cassation se prononça dans le sens des conclusions de M. Duboy ; le bulletin de vote cessa d'être assimilé à un écrit ; la seule formalité à laquelle il fut soumis fut celle du dépôt préalable; on put le distribuer sans avoir besoin d'autorisation ; les candidatures purent se produire librement. Ce fut un pas important fait en avant. On me sut gré, dans l'opposition et surtout parmi les gens qui voulaient fonder une opposition constitutionnelle, d'avoir contribué, pour ma faible part, à amener ce résultat ; à la veille des élections générales, il était capital.

Cependant la période électorale était ouverte, et les partis, au contraire de ce qui s'était passé en 1852, se préparaient à Paris à soutenir la lutte. Dans les départements, les candidatures libres et opposantes paraissaient devoir être très clairsemées. La pression était si forte que nul ne se souciait de courir de gaîté de cœur au-devant d'un échec. D'ailleurs, la confiance des populations dans le gouvernement impérial était encore entière ; il pouvait y avoir des mécontentements locaux ; il n'y avait point d'opposition. Pour se hasarder contre un candidat officiel, il fallait avoir une situation très forte, et bien se garder de se présenter comme un candidat hostile ; c'est tout au plus si l'on pouvait risquer le titre de candidat indépendant.

Je n'avais jamais songé à me porter soit à Paris,

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soit ailleurs, quand, dans les premiers jours de juin, en arrivant à la rédaction de la Presse, je trouvai dans le cabinet de M. Neffczer, MM. Havin, directeur du Siècle, et Benazet, ancien maire du P'' arrondissement de Paris. A peine étais-je entré et sans me laisser le temps de me reconnaître, ces messieurs me déclarèrent qu'un comité s'était formé pour les élections du département de la Seine et que j'avais été désigné comme candidat de la septième circonscription. Je me défendis et longtemps, en donnant toutes les raisons qu'on peut donner en pareille circonstance ; ce fut en vain ; M. NefFtzer vint joindre ses instances à celles de MM. Havin et Benazet ; il me dit que dans la situation présente Aela. Presse, le choix qu'on faisait de ma personne pour une candidature à Paris devait relever l'importance politique du journal ; moitié de gré, moitié de force, je cédai.

Je ne tardai pas à m'apercevoir que le fameux comité dont MM. Havin et Benazet s'étaient fait les organes, n'existait pas, ou que du moins il ne se composait que de gens appartenant au journal le Siècle. De plus, il n'y avait point de liste arrêtée. Le véritable comité électoral de Paris se composait d'anciens républicains, ayant tous occupé, sous le régime de 1848, des positions importantes. On y comptait MM. Arnaud (de l'Ariège), Bastide, Bethmont, Bûchez, Carnet, Cavaignac, Charton, Corbou, DegouséC;, H. Duboy, Garnier-Pagès, Goudchaux, Guilbert, Hérold, Laurent Pichat, F. Morin, E. Pelletan, Jean Raynaud, Sain, Jules Simon, Vacherot. J'ai acquis la certitude que jamais ce comité n'avait pensé à m'offrir une candidature, et que, comme disciple de Prou-

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dhon et comme collaborateur de M. de Girardin, j'inspirais à la majorité dq ses membres le plus invincible éloignement. Que signifiait donc la démarche faite auprès de moi par le directeur du Siècle? Je ne tardai pas à avoir la clé de l'énigme.

M. Havin était guidé par un double sentiment, il voulait entraver l'action du comité républicain qui avait refusé de se soumettre aux exigences de la rédaction du Siècle: il prétendait se séparer nettement des hommes qui, ne sachant pas se résigner à l'abstention, ne recherchaient la candidature que pour avoir l'occasion de refuser le serment. Il paraît que M. Havin avait d'abord consenti à figurer sur la liste du comité, mais à condition qu'on lui donnerait la quatrième circonscription, où, disait-il, le Siècle comptait un grand nombre d'abonnés ; cette circonscription ayant été réservée au général Cavaignac, qui s'était déjà présenté et qui y avait été élu en 1852, on n'avait pas pu donner satisfaction à M. Havin.

Diverses combinaisons avaient été tentées ; elles avaient .toutes échoué. De là une grande irritation chez le directeur du Siècle, qui, ainsi que l'a dit spirituellement M. Prévost-Paradol, s'est toujours considéré comme un des grands rouages de l'Etat. A côté de ces questions de personnes, il y avait d'autres motifs de dissidence entre le Siècle et le comité : le comité voulait renouveler la manifestation qui avait été faite en 1852, par MM. Cavaignac, Carnot et Goudcliaux, il s'agissait pour lui de choisir des candidats qui s'engageraient à refuser le serment au cas où ils seraient élus ; le Siècle, au contraire, voulait que les candidats élus entrassent à la Chambre et prêtassent

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