‹ Histoire de douze ansChapitre 9 sur 67 · I.FI.KCTÎON DES OINC · texte numérisé non relu

I.FI.KCTÎON DES OINC

vier et moi nous répondîmes à l'appel de notre nom par un : Je le jure, nettement accentué. — MM. Carnot et Goudchaux avaient écrit au président qu'ils refusaient le serment ; il fut donné lecture de leurs lettres. Quant à M. Hénon, pour éviter de prononcer le juro obligatoire, il s'était avisé d'un singulier expédient ; il avait adressé au président une lettre dans laquelle il expliquait, en termes fort confus , pourquoi, après avoir refusé de prêter serment en 18o2, il se résignait à le prêter en 1857 ; la lettre se terminait ainsi ; « En con- » séquence, j'ai l'honneur de vous envoyer mon adhé- » sion à la formule prescrite par l'art. 14 de la Consti- » tution du 14 janvier 1852, modifiée par l'art. 16 du » sénatus-consulte du 25 décembre 1852. » M. Hénon n'avait pas dû trouver cela tout seul ; il avait trop de franchise pour se retrancher derrière de pareils échappatoires ; c'était là une [dernière tentative de réunion Carnot. M. de Morny fit observer qu'une déclaration entourée de pareilles réserves ne pouvait suffire ; M. Hénon s'exécuta immédiatement ; il prêta le serment pur et simple.

Notre entrée au Corps législatif causa une vive irritation dans la majorité et dans l'entourage de l'Empereur. Évidemment on avait espéré que nous n'oserions pas rompre ainsi avec les sentiments et les rancunes du parti démocratique. On nous fit un accueil qui frisait de près la grossièreté. Les huissiers reçurent l'ordre de nous parquer sur les derniers bancs, à l'extrémité de la gauche ; il n'y avait personne autour de nous; nous étions complètement isolés. Dans les couloirs, à la bibliothèque, à la salle des conférences, on affectait de ne pas nous adresser la parole, et on pas-

sait à côté de nous sans nous donner la moindre marque de politesse.

Dans les bureaux, c'était à qui éviterait de s'asseoir à côté de nous. Quand vint le travail de la vérification des pouvoirs et qu'il fallut répartir les dossiers, comme nous étions présents, M. Hénon et moi, on ne put se dispenser de nous donner notre part de la tâche à remplir. Je fus chargé de rapporter l'élection de M. de Veauce, député de l'Allier ; je me rappellerai toujours le désespoir comique de cet excellent homme en apprenant que c'était sous mon patronage qu'il allait faire son entrée dans la nouvelle Législature. M. Ollivier s'était dérobé à ces ennuis en s'abstenant de paraître dans les bureaux.

Il y avait sur les bancs de la Chambre des hommes avec qui j'avais entretenu autrefois des relations ; ceux-là me saluaient quand ils me rencontraient seul dans un couloir, mais pour peu qu'ils fussent cxpc ses à être vus, ils feignaient de ne pas me connaître. Ce n étaient pas seulement les membres de la majorité qui se conduisaient ainsi, c'étaient des députés indépendants : mes deux compatriotes et amis, MM. Pierre Legrand et Jules Brame, me recevaient volontiers chez eux, mais à la Chambre j'étais pour eux un inconnu; s'ils me serraient la main, c'était en cachette ; ils ne me disaient bonjour que de loin. Un jour, M. Ollivier crut pouvoir aborder M. le comte de Chambrun, qui avait été son camarade à l'école de Droit et à la conférence Mole ; M. le comte de Chambrun, avec une franchise qui l'honore, lui déclara nettement que désormais il ne lui adresserait plus la parole, et qu'il désirait que M. Ollivier en fît autant de sou coté.

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Quant à M. Hénon, c'était la bête noire de la majorité; on avait répandu dans la Chambre le bruit qu'il avait été, en 1848, le chef des voraces lyonnais ; aussi inspirait- il une véritable horreur.

Parmi les gens du Château, on ne savait comment' nous faire sentir que notre présence à la Chambre était pour le gouvernement une gêne et un ennui. On résolut de s'en prendre aux journaux qui avaient soutenu nos candidatures. Il fut question de supprimer le Siècle; une démarche de M. Havin auprès de l'Empereur para le coup. ha. Presse, le lendemain du jour où les députés de l'opposition avaient prêté le serment, publia un article de M. Peyrat un peu violent dans la foi'me, mais au fond très modéré et dans tous les cas très constitutionnel; M. Peyrat attaquait en termes très vifs MM. Carnot et Goudchaux, qu'il accusait de s'être placés, par leur refus de serment, en dehors de l'opinion démocratique.

L'article avait reçu l'approbation de la Patrie, qui l'avait reproduit en grande partie.

Le 4 décembre , au milieu du concert d'éloges qui étaient adressés à M. Peyrat de tous les cotés, la Presse reçut la notification d'un décret signé Billault, qui suspendait le journal pour deux mois. Ce fut comme un coup de foudre dans un ciel serein ; personne ne s'attendait à une pareille mesure; elle fit sur l'opinion publique le plus déplorable effet. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que l'Empereur était, dit-on, l'auteur des considérants du décret de suspension ; il n'avait pas cru que son ministre eût une compétence suffisante pour motiver une mesure aussi extraordinaire; il avait tenu la plume lui-même. Je ne rapporte

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