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les reconnaître. Or, en déplaçant les candidatures, on déplaçait les responsabilités. On nous empêchait de rendre compte à nos électeurs de 1857 de la façon dont nous avions rempli notre mandat. On substituait les questions de personnes aux questions politiques. On compromettait toute l'œuvre accomplie depuis six ans par les Cinq.
M. E. de Girardin se rendit compte immédiatement de la situation et entama une de ces merveilleuses campagnes qui ont affirmé sa réputation de politique délié et de polémiste incomparable. Ma collaboration à la Presse le gênait un peu; il avait à éviter. le reproche de combattre bien plus pour un ami que pour un principe. Avec cet art qu'il possédait, il laissa ma personnalité de côté pour ne s'attacher qu'à celle de M. E. Picard. Au fond, c'était à M. E. Picard que M. Havin s'attaquait le plus directement, puisque le directeur du Siècle voulait lui prendre sa circonscription sous le fallacieux prétexte que c'était celle où il avait le plus de chances d'être nommé. Cette raison grotesque oflFrait trop de prise à la raillerie pour que M. de Girardin se privât des avantages qu'elle lui offrait. Le pauvre M. Havin sortit de là meurtri, écrasé, amoindri. Au bout de quelques jours, il fut forcé de se rendre et de déposer les armes. Une note insérée dans le Siècle le 28 mars constata sa défaite :
« En réponse aux attaques dont, le Siècle a été » l'objet, je déclare que jamais mon vieux patriotisme )) ne s'exposera à rendre douteux le succès de notre » cause par une prétention personnelle et par une » compétition dp circonscriptions.
» Léonok Havin. »
On jromit à M. Havin une candidature dans une des circonscriptions de Paris, le Siècle ayant le droit, comme il l'avait dit, « de faire juger sa politique par » le suffrage universel, » et M. Havin se tint dès lors en repos et ne suscita plus aucun embarras.
Quand on recherche à quels sentiments avait obéi M. Havin en entreprenant cette campagne qui devait avoir une issue aussi piteuse, voici ce qu'on découvre : d'abord une rivalité d'influence entre lui et M. E. Picard, avec qui il avait eu des démêlés à propos de la direction du Siècle; en second lieu, la préoccupation' qui le poursuivait depuis 1857 de se présenter dans ia circonscription où le Sièck comptait le plus d'abonnés. En 1857, il n'avait pu réussir, parce que la circonscription était devenue le lot du général Cavaignac ; en 1863, il lui paraissait tout simple de revendiquer un collège électoral qui lui était acquis d'avance, les abonnés du Siècle étant à ses yeux ses électeurs naturels.
Je croirais manquer à un devoir, si je ne témoignais pas ici ma gratitude à ceux de mes collègues qui me prêtèrent leur appui dans cette circonstance délicate. Le 14 mars, M. E. OUivier m'écrivait :
<( Nous ne sommes pas libres de nous déplacer. On » doit des comptes à qui vous a donné le mandat. Favre » que j'ai vu continue à être parfait. »
M. Jules Favre n^'écrivait de son côté à la date du 16 mars :
« OUivier a dû vous dire combien nous étions d'ac- » cord sur ces tristes discussions qui m'affligent » comme vous. C'est pour nous tous un point d'hon-
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» neur de ne pas plus nous séparer aujourd'hui » qu'hier; et si les électeurs ne comprennent pas qu'il » y a un devoir à nommer les Cinq, les Cinq ne doivent » pas leur donner l'exemple de la faiblesse et de la » division. Soyez donc sûr que je ne donnerai jamais » les mains à un arrangement qui vous enlèverait » votre circonscription. Vous lui appartenez, et nul, » si ce n'est vos électeurs, ne peut disposer de yous#
» Votre bien dévoué,
» Jules Favre. »
Je ne rencontrai pas la même fermeté dans M. E. Picard. L'idée d'avoir à lutter contre M. Havin, dont il s'exagérait l'influence, lui avait fait perdre littéralement la tête. A diverses reprises, pour obtenir grâce auprès du terrible directeur du Siècle^ il fut sur le point de m'abandonner. Il attribuait aux propos qui se répandaient sur mon compte des proportions exagérées. S'il avait osé, il m'aurait conseillé d'accepter ma transportation dans la première circonscription. Dans tous les cas, il se rendait à des conférences à ce sujet, qui se tenaient chez M. Jules Simon, et où M. Havin avait pour truchement M. Henri Martin. Il m'en voulait d'esquiver ces convocations qui étaient des pièges et dont il espérait voir sortir une combinaison acceptable. Il lui répugnait de devoir quelque chose à M. de Girardin, dont l'intervention lui paraissait plus compromettante qu'utile. Nous Tavons en quelque sorte sauvé malgré lui.
Nous eûmes aussi à nous préoccuper d'un groupe d'abstentionnistes qui avaient inventé une tactique nouvelle: il ne s'agissait plus de se borner à ne pas
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prendre part au Tote ; on devait se rendre au scrutin et déposer un bulletin blanc en signe de protestation. Ce groupe avait pour promoteur M. Gustave Chaud ey; M. Proudhon avait consenti à se faire son interprète. C'est du moins ce qui résulte dès nombreuses lettres que renferme, sur la campagne électorale de 1863, la correspondance du grand écrivain.
L'assassinat de M. Gustave Chaudey par les membres de la Commune de 1871 a entouré son nom d'une auréole que je n'essaierai point de ternir. M. G. Chaudey est mort victime de ses Convictions, immolé par des hommes qu'il avait jusque-là considérés comme des alliés. Cela suffit pour qu'on ne parle dé lui qu'avec une grande déférence. Mais ce n'est point manquer de respecta sa mémoire, que de le dépeindre, tel qu'il se présentait au public en 1863.
M. G* Chaudey avait traversé bien des vicissitudes politiques. Il avait débuté, vers 1845, en se déclarant le partisan de la politique étroite de M. Guizot. Il avait affirmé ses opinions ultra^conservatrices dani^ une brochure où il prenait à partie les doctrines de Louis Blanc. Dans un voyage que j'avais fait à Besançon en 1849, j'avais rencontré M. G. Chaudey; il était devenu républicain, et il tendait à se rapprocher des idées de Proudhon. Son attitude au moment du coup d'État avait attiré sur lui l'attention de l'autorité et il avait dû chercher un asile en Suisse. Rentré à la suite de Tamnistie, il était veau s'établir à Paris, et il s'était attaché au groupe parlemj^ntaire dont le Courrier du Dimanche était l'organe. On le rencontrait dans tous les salons orléanistes, où il cherchait à se faire bien venir des notabilités de ce parti. Je l'ai en-
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teada de mes propres oreilles donner du Monsieur le comte à M. de Montalembert que ce ton obséquieux semblait ennuyer et qui aurait volontiers sacrifié son titre, pourvu qu'on lui eût concédé la qualité de libéral. Il avait tourné autour de nous pendant quelque temps ; mais, quand il avait vu que les Cinq n'étaient pas disposés à raccueillir, il s'était retiré et avait cherché fortune ailleurs.
De guerre las, M. G. Chaudey s'était fait le correspondant de Proudhon, alors réfugié à Bruxelles. C'était lui qui renseignait l'illustre publiciste sur ce qui se passait dans le monde politique de Paris. Quand, à la fin de 1862, Proudhon^ à la suite d'un incident qui avait rendu son séjour en Belgique difficile^ se résigna à venir s'établir à Passy, ce fut M. G. Chaudey qui le reçut au débotté.
Proudhon rentrait en France mécontent de l'accueil presque hostile que la presse libérale avait fait à ses dernières publications. On avait fait le silence sur sa brochure : le Principe fédératif où il avait accumulé une masse d'idées neuves et de vues originales. On n'avait prêté qu'une attention médiocre à son livré : les Majorais littéraires^ où la question de la propriété littéraire était en quelque sorte coulée à fond. Proudhon ne se rendait pas compte des changements que le retour aux principes parlementaires avait apportés depuis trois ans dans les mœurs politiques du pays. Il ne s'apercevait pas que l'opinion était tout entière au mouvement électoral qui se préparait et que le calme manquait aux esprits pour s'attacher à des théories brillantes et à des thèses purement juridiques. Delà, chez Proudhon, une mauvaise humeur, qui cher-
chait une occasion de s'épancher. On lui fit entrevoir que les élections lui offraient le moyen d'en finir avec cette pseudo-démocratie, qui avait, suivant lui, fait dévier la conscience publique, et il se jeta dans la lutte avec une ardeur qui démonta ceux-là même qui étaient le plus disposés à le suivre.
Ce fut véritablement M. G. Chaudey qui lui fournit son thème. L'idée première de Proudhon était de rester sur le terrain de l'abstention pure et simple et de chercher à y amener le plus d'électeurs possible. Mais sous rinfluence de M. Chaudey, ainsi qu'il est facile de s'en assurer en relisant sa correspondance, il passa de l'abstention passive à l'abstention active, c'est-àdire au vote à bulletin blanc. La brochure : tes Dénuh craies assermentés et les Méfractaires, qui servit de manifeste au parti abstentionniste est sortie tout entière de la plume de Proudhon ; mais c'est M. Chaudey qui en a été le principal inspirateur et c'est lui qui a fourni les principaux arguments.
En acceptant la donnée du vote au bulletin blanc, Proudhon allait se trouver dans une situation difficile. Il se mettait à dos les abstentionnistes radicaux pour qui le vote au bulletin blanc était une indigne concession. Il avait contre lui les gens qui se rappelaient son attitude en 4852 et en 1857, et qui ne manqueraient pas de crier à la contradiction. Il se plaçait enfin, de son propre aveu, en opposition avec la majorité des électeurs qui condamnaient l'abstention, sous -quelque forme qu'elle se présentât. Il se préparait donc un immense échec.
La peine qu'il éprouva à former son comité abstentionniste aurait dû éclairer Proudhon ; mais il s'était
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