‹ Histoire de douze ans (1857-1860): notes et souvenirsChapitre 21 sur 39 · L£S ÉLECTIONS DE PARIS EN 18U · texte numérisé non relu

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trop avancé pour po\Lyoir reculer. La manifestation qu'il cherchait à rendre imposante se réduisit bientôt aux mesquines proportions d*une machine de guerre contre ma candidature. Proudhon eut beau protester contre cette conséquence inattendue : ce fut tout le fruit que produisit cette campagne entreprise avec tant de fracas.

On faisait dans le comité Carnot plus de commérages que de besogne. On y passait tout son temps à démolir la réputation des quatre députés sortants de Topposition libérale et constitutionnelle. On vint un jour y annoncer que Proudhon m'avait désavoué et qu'il me considérait désormais comme un adversaire politique. Mon opinion était de laisser tomber cet absurde propos. MM. E. OUivier et Picard n'étaient point de cet avis ; ils jugeaient que la qualité d'ami de Proudhon constituait pour moi une force, et que je devais réclamer de lui une dénégation en forme. Ils firent même une démarche personnelle à Passy, démarche qui n'aboutit pas, parce qu'ils ne rencontrèrent pas Proudhon chez lui. J'eus tort de céder à leurs instances. lien résulta entre Proudhon et moi un échange de lettres qui dura plus de deux moiî?, et qui aboutit à cette conclusion qu'on avait eu surtout pour but d'éviter, c'est que si aucun sentiment de mésestime n'existait entre nous, il n'était pas moins vrai que nous étions séparés politiquement, et qu'à ce point de vue, on avait eu raison de dire que nous étions des « adversaires politiques ».

Je n'ai eu du reste, en cette circonstance, qu'à me louer de Proudhon. Ses sentiments furent ce qu'ils devaient^ être, ceux d'une grande âme et d'un brave

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cœur. Il chercha longtemps le moyen de ne pas me nuire, tout en continuant sa campagne abstentionniste, et quand il découvrit que c'était poursuivre une chimère, il en conçut un véritable chagrin ^ Un instant il essaya de me rallier à ses idées ; mais il comprit bien vite que je ne pouvais pas me séparer de mes collègues sans me déshonorer ; il n'insista pas, et en vint même à faire des vœux pour la réussite de ma réélection : (( J'aimerais mieux vous savoir mort que pas réélu, » m'écrivait-il dans une de ses dernières lettres.

Cette lutte toute intime avait donné lieu à des péripéties qui en avaient fait une sorte d'événement public. Il en résulta que la manifestation abstentionniste que Proudhon et ses amis préparaient avait l'air d'être dirigée plus particulièrement contre ma personne. Il n'y eut plus de doute quand on vit mon ancien concurrent aux élections de 1857, M. Bastide, prendre la présidence du comité qui préconisait le vote au bulletin blanc. Aussi, ce fut surtout dans la septième circonscription que s*exerça l'action de ce comité ; il rencontra peu d'auxiliaires ou d'adhérents dans les autres circonscriptions.

La session allait être close ; le décret qui convoquait les citoyens dans les comices allait être publié, et l'opposition continuait à s'agiter sans pouvoir fixer les noms des candidats qu'elle devait présenter aux électeurs. Depuis deux mois, le comité Carnot, qui avait affiché la prétention de diriger non-seulement les élections, mais le parti républicain tout entier, s'était dépensé en efforts impuissants et en combinaisons stériles. Qu'attendre d'iin comité institué dans les plus . absurdes conditions, puisqu'il avait pour chefs des

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abstentionnistes ? 11 ne pouvait servir qu*à sem( division, la, confusion, et finalement Tabstention.

Bien autrement raisonnable était la tentative par un certain nombre de personnages politiques constituer une sorte d'Union libérale. C'est chez I duc de Broglie que se tint la réunion. On y avait voqué quelques représentants du parti républicai côté de MM. Thiers, Changarnier, Cochin, Morti; Ternaux, le prince de Broglie et Prévost-Par; siégeaient MM. Jules Simon, Bastide et Garnot. il y avait là trop d'idées disparates pour qu'or aboutir à une entente. Dans le comité de Br comme dans le comité Garnot, c'étaient d'ailleun abstentionnistes qui soulevaient la prétention d( riger le vote.

Dans cette situation, les-députés qui avaient ] le poids de l'opposition pendant la législature venait de finir, comprirent que c'était pour eu devoir étroit de ne pas laisser perdre le fruit de ] et pénibles efforts. Le 8 mai, c'est-à-dire le jour n de la publication du décret qui convoquait les teurs, ils se réunirent chez M. Jules Favre et ils dèrent qu'ils feraient appel à la presse démocratiq libérale pour leur venir en aide dans la tâche doi étaient décidés à assumer le fardeau.

On les a accusés à ce propos d'avoir usurpé un voir qui ne leur appartenait pas. G'étaitlàun repr qui ne soutenait pas l'examen. Les députés sortai les directeurs des grands journaux démocrati avaient autant de droit à prendre en mains l'a électorale que les personnalités sans mandat du ce Carnot ou de la réunion de Broglie. A défaut

choix régulier que la législation restrictive de TEmpire rendait impossible, ils pouvaient à plus juste titre et jusqu'à preuve contraire, se dire les représentants de Topinion constitutionnelle et libérale.

Une seconde réunion eut lieu également chez M. Jules Favre ; les directeurs du Journal des Débats, du Siècle, de la Presse et de V Opinion Nationale avaient répondu à la convocation qui leur avait été adressée. Les questions étaient trop nettement posées pour qu'on pût se répandre en paroles inutiles. Trois journaux sur quatre furent d'avis que toute compétition devait s'effacer devant la nécessité d'assurer la réélection des quatre députés sortants dans leurs circonscriptions respectives:

Ce premier point vidé, on eut à examiner quels seraient les candidats qui auraient le plus de chances d'être élus dans les cinq autres circonscriptions. MM. Havin et Guéroult avaient manifesté l'intention de se porter comme candidats. Pour M. Havin, il ne pouvait s'élever aucune objection ; c'était l'accomplissement d'un engagement qui avait été pris publiquement vis-à-vis de lui quand il avait consenti à se retirer devant M. E. Picard. Il y eut quelques hésitations sur le nom de M. Guéroult ; mais elles disparurent presqu'aussitôt.

Pour les trois dernières circonscriptions, M. de Girardin avait posé en principe qu'on devait les réserver pour des illustrations parlementaires. Il mit en avant les noms de M. Thiers et de M. Dufaure. Mais le représentant du Journal des Débats déclara que M. Dufaure avait, depuis son échec dans le Var, re* nonce à toute compétition électorale^ et que, quant à

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M. Thiers il ne se sentait pas le goût de soutenir la lutte à Paris ; il préférait se porter à Valenciennes où on lui avait offert une candidature ; M. Thiers avait exprimé le désir de voir figurer à sa place sur la liste un des plus brillants écrivains de la jeune école libérale, M. Prévost-Paradol. M. de Girardin combattit cette candidature avec la plus grande énergie : Nous » ne voulons pas, dit-il, opposer un gouvernement à » un gouvernement, mais seulement la liberté au gou- » vernement». L'adoption du nom de Prévost-Paradol était, paraît-il, la condition que le Jouimal des Débats mettait à son concours; ce nom ayant été repoussé, le représentant du journal se retira immédiatement.

Au nom de M. Thiers, on substitua celui de M. Laboulaye qui avait déjà figuré sur des listes antérieures. On adopta la candidature do M. Pelletan qui avait de profondes racines dans la huitième circonscription composée des communes de la banlieue de la rive gauche.

Il restait . à pourvoir à la candidature de la neuvième circonscription. Plusieurs noms avaient été mis en avant. Mais au moment où on allait procéder à un choix définitif, M. Havin demanda la remise de la discussion au lendemain ; il croyait savoir que des efforts étaient faits pouf décider une des grandes notabilités du parti démocratique, qu'ils étaient sur le point de réussir, et que l'effet produit serait tel qu'il y avait avantage à attendre vingt-quatre heures avant de clore la liste.

La personnalité démocratique à laquelle le directeur du Siècle avait fait allusion, n'était autre que M. Jules Simon. M. Jules Simon avait été jusqu'au

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dernier moment uo abstentionniste enragé. Mais, comme il le disait dans une lettre à son ami CharMs, qui a acquis une certaine célébrité, on ne rêvait qu'élections, « tout le monde voulait être député oa » faire des députés », et il avait fini par être pris comme tout le monde au prurigo électoral. Cette lettre à Charras a mis à nu la duplicité qui fait le fond du caractère politique de M. Jules Simon. Mais pour qui sait lire entre les lignes, il est facile d'y découvrir une démesurable envie « d'entrer dans cette danse » que menaient les illustres Cinq. » L'auteur du i>et?oir avait bien compté que le colonel Charras le relèverait de ses vœux abstentionnistes ; mais le brave et loyal soldat avait refusé de comprendre. Aussi, quand M. Jules Simon se fut décidé à [sauter le pas, il céda à un mouvement bien naturel d'indignation, en livrant à la publicité cette lettre qui formait un parfait contraste avec la nouvelle attitude de son correspondant. La Lettre à Charras pesait sur la consience de M. Jules Simon. Aussi, on comprend qu'il ait hésité longtemps avant d'accepter d'être, comme il le disait, a quelque chose comme un sous-Darhnoh », et à figurer à côté de ces Cinq qu'il traitait avec lé plus profond mépris. Comment expliquer qu'il ait consenti à mette sa main dans la main d'OUivier, après avoir écrit cette phrase incroyable : « Il aurait été assez bien de » faire entrer Lavertujon ; [il a des chances àBor- » deaux, et peut-être aurait-il déterminé un courant » opposé à celui d'OUivier. Car il y a un vrai danger w de voir la jeunesse entrer dans cette voie qui cherche » à concilier les plaisirs de la popularité avec les avan- » tages de la possibilité. Je leur ai dit, en propres

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» termes, qu'ils demandaient aux républicains de les » faire députés, afin de vendre la République le lende- » main, comme leur patron. »

Si nous avions connu cette lettre ignominieuse, il est certain que nous n'aurions pas. consenti à ouvrir nos rangs à M. Jules Simon. Mais il se présentait à nous comme un allié, et il acceptait d'avance tontes les résolutions prises. On ne songea pas un seul instant à lui demander des explications snr une conversion aussi subite qu'inattendue. Son nom devait déconcerter le parti abstentionniste ; à ce titre, dans la dernière reunion qui eut lieu chez M. Jules Favre, il fut sans contestation inscrit sur la liste.

Le 42 mai, la PressCy le Siècle et VOpinion nationale inséraient à la première page, en tête de la première colonne, les noms des candidats de V opposition démocratique. Cette publication fut le signal d'un débordement d'attaques violentes de la part des dissidents*

C'est le Courrier du Dimanche qui commença le feu. Il avait à venger l'exclusion dont avait été frappé M. Prévost-Paradol, son principal rédacteur. L'article, qui portait la signature de M. J.-J. Weiss, était d'une extrême violence. Il n'épargnait même pas les Cinq à qui ce journal n'avait cessé de prodiguer les éloges. Il produisit dans le parti libéral un effet contraire à celui qu'en avait espéré son auteur. Nous eûmes le lendemain communication d'une lettre de M. Target, administrateur du Courrier du Dimanche, qui désavouait énergiquemeut les attaque.** de son collaborateur. « Jamais, disait M, Target, il ne nous est » venu et il ne nous viendra à la pensée de combattre » les quatre députés qui depuis six ans ont rempli leur

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» mandat au profit de la liberté. — Je crois qu'il » n'aurait pas fallu non plus attaquer la candidature de » M. Havin, dès qu'il ne se présentait plus dans la 4*cir- » conscription ; mais ce qu'il importe surtout d'affirmer, » c'est que nous désapprouvons tout ce qui peut nuire )) au succès de votre candidature, ainsi que de celle de » vos trois collègues. — Il faut dans ce monde avoir » avant tout une position nette et franche et j'entends » la conserver à vos yeu'x. »

Les observations de M. Target étaient d'autant plus justes que la liste venait de subir une modification importante. M. Thiers avait enfiti consenti à accepter la candidature dans la 2® circonscription, et nous n'avions pas hésité une seule minute à substituer son nom à celui de M. Laboulaye, qui du reste s'était retiré de bonne grâce.

Malgré les observations des hommes importants de son propre parti, le Courrier du Dimanche continuait néanmoins à pousser sa pointe : il appuyait dans la 6° circonscription les candidatures dissidentes de MM. Cochin et P. de Jouvencel, et il opposait la candidature de M. J.-J. Wéiss à la mienne, dans la 7® circonscription.

Toutes les taquineries 'dont j'avais été l'objet depuis deux mois avaient fini par m'exaspérer. Comme je savais que les rédacteurs du Courrier du Dimanche et du Journal des Débats étaient en rapport fréquent avec M. Thiers, je pris le taureau par les cornes. J'étais le voisin de l'homme d'Etat de la place Saint- Georges et par conséquent son électeur; j'avais le droit de le prier de mettre fin à une situation tout à la fois ridicule et intolérable. Je lui écrivis en termes

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qui ne laissaient de place à aucune échappatoire. Ma lettre était un peu vive; mais au point où étaient arrivées les choses, je n'avais pas le choix des expressions; et puis, nous étions placés côte à côte sur la même liste, et cela effaçait les distances. Je disais à M. Thiers :

« Je suis l'objet des attaques les plus vives de la » part de vos amis... Approuvez-vous cette conduite? » Vos amis me refuseront-ils. leur appui, quand les » miens vous accordent le leur? J'ai besoin d'être fixé » complètement à cet égard. Si pour des motifs que » voiis n'êtes point forcé de me donner, vous croyez » devoir persister en ce qui me concerne dans une •> réserve qui déconcerte et décourage tous ceux qui » ont de la sympathie pour moi, je vous le déclare » très nettement : vous aurez mon vote ; mais je vous » refuserai mon influence. »

C'était brutal. Mais la lettre produisit un effet immédiat. M. Thiers me fit demander une entrevue. Il protesta de son bon vouloir pour moi : « J'ai toujours » admiré, me dit-il, la parfaite modération dont vous » avez fait preuve, et le libéralisme correct que vous » avez professé; on pouvait s'attendre à toute autre » chose de la part d'un homme qui a des antécédents » comme les vôtres. » Il m'affirma qu'il était sans action sur les « enfants perdus w de la presse libérale, et, qu'au lieu de se soumettre à ses conseils, ils cherchaient à l'entraîner plus loin qu'il ne voulait aller.

Que faire après de pareilles déclarations de la part d'un homme illustre que le ton de ma lettre avait dû certainement froisser? 11 ne me restait qu'à accepter ses explications et à laisser les choses suivre leur

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cours. C'est ce que je fis. Mes collègues suivirent mon exemple, et bien nous en prit de nous être arrêtés à ce parti. Après tout, les électeurs étaient nos seuls juges; rien ne pouvait désormais changer le verdict qu'ils avaient déjà prononcé dans leur conscience ; nous n'avions plus qu'à attendre avec le calme que donne la certitude du devoir accompli.

Une tâche nous restait cependant à remplir, c'était de tracer un compte-rendu détaillé de la conduite que nous avions suivie pendant les six années de la législature. Ce compte-rendu nous ét,ait réclamé avec beaucoup d'insistance par un grand nombre d'électeurs, qui le regardaient comme l'unique moyen de fermer la bouche aux criailleries des dissidents. Je me chargeai de ce travail, qui exigeait des recherches minutieuses. Je fis un résumé clair et concis de nos actes et de nos votes. M. OUivier rédigea le préambule et la conclusion. Le compte-rendu des Cinq parut dans les journaux sous ce titre :

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