LES ÉLECTIONS DE PARIS EN
«La liberté, disait cette pièce, est le but pose; )) pour y parvenir, Tunion nous est prescrite comme » un devoir. Laissons les polémiques fâcheuses! Ecar^ » tons les divisions funestes!... Notre cause est » sainte... Marchons! L'inaction, c'est le suicide; » l'action, c'est la liberté! »
Pour bien marquer sa ferme intention de ne plus prêter son nom à des manifestations périlleuses, M. Carnot avait i^efusé ses salons aux personnes qui s'y réunissaient depuis trois mois. La partie la plus ardente de l'ancien comité se transporta au quartier du Temple, dans des locaux que M. Laurent Pichat mit à sa disposition. Les membres s'intitulèrent fièrement : Comité démocratique des vingt-cinq; mais le premier acte de ce comité fut une abdication. 11 fit en eflet publier par les journaux la note suivante :
<( Le comité démocratique des vingt-cinq déclare » qu'il est absolument étranger à la formation des » listes de candidats publiées dans les journaux ; par suite de la retraite de quelques-uns de ses membres » et des opinions abstentionnistes de plusieurs autres, >' il n'a quant à lui aucune liste à proposer aux élec- » teurs,
» Pour copie conforme, » Legault. »
Le comité -Bastide, constitué pour soutenir le vote au bulletin blanc préconisé par Proudhon, subit des vicissitudes qui le réduisirent peu à peu à l'impuissance. M. G. Chaudey avait rédigé un manifeste dont les abstentionnistes se promettaient merveille. Il était
contresigné par des gens dont les sentiments démocratiques ne faisaient doute pour personne. Malheureusement avant même que le manifeste fût publié, il s'était produit un incident qui allait en neutraliser les effets. On avait compté sur Tappui des rougeSy qui recevaient l'impulsion de Ledru-RoUin et de ses amis. Mais ils refusèrent d'entrer dans le comité. « Ils ne » veulent pas, écrivait Proudhon à Beslay, se sou- » mettre à une initiative qui les absorberait, c'est- » à-dire que leur rancune contre ma personne va » jusqu'à sacrifier et leur opinion et le soin de la » République qu'ils prétendent servir. »
Parmi ses amis, Proudhon rencontrait en outre bien des résistances. Je lis dans une lettre adressée à un certain docteur Dupas : « J'apprends par Victor » Pilhes que la composition du comité d'abstention et » la pensée principale qui domine dans son manifeste » vous a exaspéré au plus haut degré et que vous » parlez à votre tour de protester contre les proies- » tants. Vous êtes indigné de l'idée du billet blanc. »
Quand il s'agit de faire distribuer le manifeste- Chaudey, d'autres obstacles se présentèrent. Laissons parler Proudhon lui-même : « Les libraires » ne veulent pas s'en charger. Il nous laudrait un » colporteur ; pas de colporteurs ! Nous les proposons » aux marchands de journaux qui se tiennent sur la » voie publique : défense ! »
Tout à coup ce manifeste fut répandu à profusion sur différents points de Paris et en particulier dans les quartiers de la 7° circonscription. On en trouvait d'énormes liasses sur tous les comptoirs des marchands de vin. Des colporteurs les distribuaient sur la voie
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publique à la barbe des sergents de ville, qui ne faisaient aucune opposition. Cette tolérance paraissait d'autant plus suspecte que le placard était une édition clandestine, ne portant point de nom d'imprimeur et dépourvue de timbre. Le peuple, qui va tout de suite aux conclusions les plus brutales, attribua à la police cette distribution irrégulière, etProudhon nous apprend dans une de ses lettres « qu*un ami de la » coalition prit la peine de lui retourner un de ces » exemplaires clandestinement imprimés avec ces » mots en tête : A M. Proudhoriy la police reconnais- » santé, et Je bruit court, ajoutait-il, que nous travail- » Ions avec la police. »
Ces odieux soupçons étaient absurdes. Ce qui est plus vraisemblable, c'est que les candidats officiels avaient trouvé commode de s'emparer d'une pièce qui pouvait amener une diversion utile pour eux. Le pouvoir peu scrupuleux sur les moyens employés pour arriver au succès avait fermé les yeux sur cette manœuvre. Le résultat produit fut de faire perdre toute autorité aux tentatives abstentionnistes.
Le comité Chaudey ne fut pas en effet le seul à recommander l'abstention. Vers les derniers jours de la période électorale, on afficha dans plusieurs quartiers un placard sans timbre et nom d'imprimeur, intitulé : La fausse démocratie de Vannée prochaine. Il ne portait point de signatures ; mais on y invoquait les noms de Bancel, Barbes, L. Blanc, Charras, V. Hugo, Ledru- RôUin, F, Pyat, Raspail, Beaune, etc. « Voilà, disait- » on, des hommes qui représentent la vraie démocra- » tie; voilà ceux qu'il faut consulter ; ceux-là ne vous » pousseront pas vers les urnes ; ils voient le piège et
» VOUS crient de vous arrêter^ de vous abstenir, de » protester contre la mystification électorale, contre » l'illégalité, contre Timmoralité de l'élection. Quant » aux démocrates assermentés, ils vous mènent tout » droit à la démocratie impériale. Citoyens, abste- » nez-vous ! »
On répandit également dans Paris une brochure, format lilliputien, toujours sans nom d'auteur ni d'imprimeur, portant pour titre : Élections de 4863. — L'abstention, Paris, Imprimerie de la Liberté, aux Catacombes. Cette brochure qui, paraît-il, venait de Suisse, recommandait aussi l'abstention; mais elle visait plus directement les candidats de l'opposition. Voici en quelle termes s'exprimait sur eux l'auteur de ce factum :
« Il y a neuf hommes à Paris qui sont les vraies co- » lonnes de l'Empire, qui sont sa vie, son âme, son » talisman, son salut ; qui lui sont plus utiles à eux » seuls que l'armée et la police, que les juges et les » évêques convoqués pour le temps des élections, ce » sont les neuf chefs de chœur de l'opposition de Sa » Majesté, les quatre journalistes et les cinq députés » chargés de dialoguer avec les feuilles officielles et » de donner la réplique aux harangues ministérielles, » de faire la basse dans le concert et de gronder à » l'unisson, de fournir en un mot le complément indis- » pensable du spectacle, de remplir la perspective, » d'orner le paysage, d'achever l'illusion et de mon- » trer au pays l'apparence d'un gouvernement régu- » lier. Un gouvernement sans peuple aurait pu paraître » étrange à la longue ; on aurait dit : il manque quel- » que chose; ces messieurs représentent le peuple