‹ Histoire de douze ans (1857-1860): notes et souvenirsChapitre 24 sur 39 · LES ÉLECTIONS DE PARIS EN I8G:J · texte numérisé non relu

LES ÉLECTIONS DE PARIS EN I8G:J

» comme le chœur du théâtre antique; les quatre » journalistes sont les quatre évangélistes du Sauveur » de Décembre; on les croira sur parole ceux-là; on » ne croit pas les feuilles officielles. Mais cinq députés » sont d'un plus grand efifet, et là, le trompe-rœil est )) tout à fait réussi ; le jour où il les a tirés tous les » cinq de l'urne électorale, ce jour-là L. Bonaparte ') a gagné le gros lot; les Cinq sont le quine de TEm- )) pire. »

J'ignore si mes collègues de l'opposition ont jamais eu connaissance de ce manifeste. On me fit à moi l'honneur de m'en envoyer un exemplaire portant sur le faux titre cette dédicace : A Darimon, député sor^ tant et non rentrant, de la part de V auteur, Jacques, JUSTICIER. Je n'ai jamais su à qui j^ devais cet envoi gracieux, et ceux de mes amis qui frayaient avec les abstentionnistes se gardèrent bien de m'en instruire. J'ai conservé cet exemplaire qui est devenu une véritable curiosité typographique.

A côt^ des abstentionnistes, il y avait les partisans du second tour de scrutin. Ils avaient pour organe le journal le Temps. M. Nefftzer restreignait le rôle d'un journal en temps d'élections à être un mur sur lequel venaient indifféremment s'étaler toutes les candidatures. Il accueillait toutes lespro fessions de foi, quelles qu'elles fassent. Le scrutin de ballottage devait, suivant lui, décider en dernier ressort. On a fait c^e grands reproches à M. Nefi'tzer d'avoir adopté cette tactique. On a eu tort. M. Nefftzer poussait la prudence jusqu'à la timidité. Il avait peur, s'il se prononçait trop nettement pour les candidats de l'opposition, que son journal n'encourût les sévérités du pouvoir.

Il y avait du reste sur la liste des noms qui offusquaient certaines personnes de son entourage intime. Il s'était décidé au parti qui allait le mieux à son tempérament, c'est-à-dire à la neutralité. ^

Mais peu à peu les candidatures dissidentes s'évanouirent. M. J.-J. Weiss avait retiré la sienne; les candidatures ouvrières s'étaient réduites à deux, celles de MM. Leroy et Coûtant; M. Leroy s'était lui-même retiré pour faire place à M. Cantagrel. Il ne resta de candidatures multiples que dans la 6° circonscription, où M. Guéroult s'était présenté et où les passions cléricales se donnaient carrière contre le journaliste qui avait combattu avec le plus d'ardeur le maintien du pouvoir temporel de la papauté.

Le mouvement en faveur de la liste se serait peutêtre dessiné avec moins d'élan, si le pouvoir n'avait commis une des plus lourdes maladresses que l'Empire ait eue à se reprocher. Je veux parler de la circulaire que M. de Persigny lança contre M. Thiera. Cette attaque directe contre l'homme d'Etat que l'Empereur avait appelé Vhistorien national, cette mise en suspicion d'un candidat qui avait prêté le serment exigé par la loi, et qu'on accusait aussi clairement que possible de poursuivre un but déloyal, causa dans la masse électorale un mécontentement général. Le nom de M. Thiers avait éveillé un grand nombre de susceptibilités. Au lendemain de la circulaire de M. de Persigny, le sentiment fut unanime. On put considérer l'élection de M. Thiers comme assurée.

Le ministre de l'Intérieur trouva du reste le moyen d'accentuer la faute lourde qu'il venait de commettre. Dans une circuluire de la dernière heure, il dénonçait

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« les hommes de 1815, de 1830, de 1848 comme coa- » lises dans un effort commun et essayant de sur- ? prendre la bonne foi du pays pour tourner contre » l'Empereur les libertés même qu'il avait données. » Ce langage trahissait trop visiblement les inquiétudes du pouvoir pour avoir la moindre influence sur l'esprit des électeurs de Paris. Il fut pour eux un encouragement de marcher au scrutin avec la ferme résolution de vaincre.

Je n'ai pas à raconter ici les différentes phases du scrutin des 31 mai et 1" juin 1863. Le résultat causa sur le gouvernement un véritable effet d'effarement: tous les candidats de la liste avaient passé, sauf M. Guéroult qui était soumis à un ballottage, mais dont l'élection était assurée au second tour; les quatre députés sortants avafent été réélus avec des majorités écrasantes.

Qui ne se souvient de l'aspect que présentaient les boulevards le 1" juin au soir? De la Madeleine à la Bastille, une foule énorme se pressait, s'arrachant les journaux et se communiquant les résultats du vote à mesure qu'ils étaient connus. Parti à dix heures du soir des bureaux de la Pi esse, rue Montmartre, pour aller porter une dépêche destinée à apprendre à ma famille que mes électeurs m'avaient de nouveau con^ fié le mandat de les représenter, je n'arrivai qu'à onze heures et demie au bureau télégraphique du Grand- Hôtel. Pendant ce trajet, il* avait fallu m'arrêter cent fois pour donner à la foule qui se pressait autour de moi les chiffres détaillés du scrutin.

Même élan autour des sections de vote. « Dans mon » quartier, m'écrivait un de mes électeurs, il y avait

» une joie, un enthousiasme qui rappelaient les beaux » temps de la Monarchie de juillet et de la Républi- » que. Des gens qui ne se connaissaient nullement )) causaient avec animation des résultats obtenus dans » les diverses sections, se serraient les mains, et pour )) un peu se seraient embrassés. »

Dans les régions officielles, les élections de Paris produisirent une grande irritation. Un instant, il fut question de frapper la Presse^ qu'on considérait, non sans raison, comme ayant mené toute la campagne. Il est certain que M. de Girardin y avait déployé des qualités stratégiques de premier ordre ; c'est à son esprit de décision et à la sûreté de son coup d'œil qu'était due la victoire. On le fit venir au ministère de l'Intérieur sous un prétexte quelconque ; on le pria de ne plus parler de la prépondérance de la classe ouvrière dans les élections, ce qui était une façon indirecte de l'inviter â montrer plus de prudence.

Dans la conversation qu'il eut avec M. le comte Treilhard qui était alors chargé du service de la presse, M. de Girardin put s'assurer que, dans l'entourage de l'Empereur, on était disposé aux résolutions extrêmes. On ne parlait rien moins que d'un coup d'Etat. L'Impératrice se montrait particulièrement irritée des élections de Paris. C'était surtout l'élection de Thiers qui l'avait exaspérée; elle voyait dans la -victoire remportée par l'ancien ministre de Louis-Philippe, un triomphe pour le parti orléaniste. Ces premières impressions ne tardèrent pas à s'eflFacer et on en revint à une plus saine appréciation de la situation. Mais il est bon de constater une fois de plus cette nervosité qui régnait dans le monde gouvernemental et qui a

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fait prendre souvent ex-ahrupto des mesures regrettables.

M. Guéroult n'eut pas de peine à passer au second tour, grâce au désistement de la plupart de ses concurrents. Il obtint cette moyenne de 17,000 voix, qui avait été accordée à presque tous les candidats de la

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