‹ Histoire de douze ans (1857-1860): notes et souvenirsChapitre 25 sur 39 · LISTE · texte numérisé non relu

LISTE

Une irrégularité commise dans le recensement des votes par les agents de Tadministration amena l'annulatioa de l'élection de M. Pelletan dans la 8« circonscription. Les électeurs, convoqués le 15 décembre, confirmèrent l'élection du 1®- juin, et ils prouvèrent ainsi que les élections de Paris n'avaient pas été une surprise, un entraînement de l'opinion publique, mais bien un acte réfléchi de la volonté nationale.

Au moment où le vote du 15 décembre avait lieu, M. de Girardin se trouvait parmi les invités de Compiègne. Dès que le résultat lui fut connu, il se garda bien de manifester ses sentiments ; il avait eu précédemment plusieurs conversations avec l'Empereur, et comme il l'avait trouvé peu disposé à faire des concessions dans un sens libéral, il craignait de l'irriter. L'Impératrice l'ayant abordé, il ne souffla pas un mot des élections ; ce fut elle qui prit l'initiative : «Eh bien, » Monsieur de Girardin, dit-elle avec un dépit qu'elle » ne pouvait*parvenir à dissimuler, votre ami M. Pel- » letan l'emporte ! » Elle laissa échapper quelques paroles amères ; puis, voyant que M. de Girardin ne semblait pas disposé à accepter la discussion, elle lui dit avec une certaine vivacité : « Mais défendez donc » M. Pelletan. » M. de Girardin répondit avec un grand sang-froid: « Je n'ai pas à défendre ceux qui

» triomphent. » Ce mot mit fin à la conversation. L'Impératrice tourna brusquement le dos à Téminent publiciste et s'éloigna.

Le lendemain de l'élection de M. Pelletan, Proudhoû écrivait à un de ses amis : « L'opinion se prononce » décidément contre le système.... Nous marchons à )) VEmpire constitutionneL Que fera, que dira l'oppo- » sition démocratique si le gouvernement assisté de » M. Thiers et autres s'avise de prendre l'initiative » de cette grande évolution?.... Déjà il est engagé à » moitié ; la logique le pousse ; le pays ne comprend » pas autre chose... »

Proudhon, livré à ses seules inspirations, avait retrouvé sa sagacité habituelle. Ses prévisions étaient fondées. On marchait en effet à grands pas vers l'Empire libéral. Mais là où son appréciation manquait de justesse, c'est quand il se figurait qu'il était au' pouvoir de l'opposition de changer le courant de l'opinion. Le rôle du politique est de s'emparer de ce courant pour le faire tourner au profit de ses idées. L'opposition a fait plus tard la seule chose qu'il lui fût possible de faire, c'est de renfermer dans les plus étroites limites ce pouvoir personnel qui perdait le pays et qui compromettait l'Empire lui'même.

J'aborde un sujet très délicat; je veux parler du déchirement qui s'est produit, pendant la session de 1864, entre les hommes politiques qui, durant la législature précédente, avaient marché constamment d'accord et qui avaient eu l'insigne honneur de fonder sur des bases solides l'oppositioD légale et constitutionnelle.

J'aurais bien voulu passer sous silence ce triste épisode; mais la scission, cherchée et voulue par les hommes qui s'étaient posés constamment en adversaires des Cinq, a eu sur la politique générale une trop grande influence, pour que je n'en expose pas les causes intimes. Je vais essayer de faire le départ des responsabilités encourues. Je mettrai tous mes soins à laisser de côté les récriminations pour n'interroger que les faits.

Dès le lendemain des élections des, 31 mai-!®' juin 1863, il était bien facile de s'apercevoir que le suf-

Il II t i I . I I I II m .

frage universel n'avait envoyé sur les bancs de Topposition que des éléments disparates. Paris avait fait triompher tous ses candidats, mais ces neuf hommes différaient essentiellement et par leur origine et par leurs tendances.

Il y avait, en première ligne, les quatre députés qui avaient formé le noyau du groupe légendaire des Cinq. A ceux-là, la conduite était toute tracée; ils n'avaient qu'à continuer la politique qu'ils avaient suivie pendant six années; c'était leur devoir, puisque les électeurs venaient de donner à cette politique l'adhésion la plus éclatante. M. Emile OUivier était bien inspiré, quand il disait à ses amis : « Ne nous » séparons jamais, et nous resterons le centre » autour duquel tous viendront se grouper. » La promesse fut faite. Je n'oserai pas dire qu'elle ne fut pas tenue; mais, à coup sûr, elle ne fat pas comprise.

MM. Havin et Guéroult s'étaient, au point de vue de la politique extérieure, rapprochés de l'Empire; l'un avait des rapports suivis avec le Palais-Royal; l'autre, fort lié avec M. Mocquart, chef du cabinet de l'Empereur, faisait passer sous son couvert des notes qui étaient placées sous les yeux du souverain, et au moyen desquelles il cherchait à exercer une influence sur la politique impériale. On connaissait les r^ipports occultes du directeur du Siècle avec le palais des Tuileries, et on en plaisantait beaucoup dans la presse libérale. M. Prévost-Paradol avait surnommé M. Havin « le ministre sans portefeuille au départe- )) ment de l'opposition », et le mot avait fait fortune dans les salons du faubourg Saint-Germain. La place

de MM. Havin et Guéroult était tout naturellement dans Topposition constitutionnelle. Mais, bien longtemps avant les élections, ils avaient pris l'engagement de ne pas se séparer ; ils formaient bande à part, tout en cherchant à user du Siècle et de VOpi^ nim nationale pour peser sur les décisions de la minorité.

MM. Pelletan et J. Simon étaient des ennemis déterminés de l'Empire. M. Pelletan s'était fait remarquer par des brochures d'une extrême virulence, (où souvent se rencontraient le mot heureux et l'expression juste. Quant à M. J. Simon, partisan de l'abstention jusqu'à la veille du scrutin, il ne s'était déterminé à la prestation du serment qu'à la dernière heure; il avait, en acceptant une candidature, mécontenté la plupart de ses amis; il n'y avait pour lui qu'un moyen de recouvrer leurs bonnes grâces, c'était de se poser en adversaire intraitable et de se faire l'interprète de toutes les rancunes et l'écho de toutes les impatiences.*

M. Thiers avait une personnalité trop puissante pour qu'il consentit à s'enrégimenter dans un-groupe. Il côtoyait la gauche, sans jamais s'y mêler d'une façon absolue. Il indiquait les tactiques à suivre, il marquait le but qu'il fallait atteindre; mais sans jamais se poser comme un chef. En fait, il tenait à conserver son entière liberté d'action. Si ses tendances le poussaient quelque part, c'était vers le petit nombre d'hommes qui conservaient au fond du cœur un culte pour le régime parlementaire. M. Thiers ne prenait jamais conseil que de lui-même; mais il s'entretenait plus volontiers de ses projets avec MM. Buffet,

Lambrecht, Plichôn et J, Brame qu'avec MM. Marie et J. Favre.

On voit qu'avec, des éléments aussi hétérogènes, il était bien difficile de former une minorité compacte. Il n'en est pas moins vrai que, si les Cinq étaient restés unis, ils auraient entraînés dans leur orbite la plupart des députés de l'opposition envoyés par les départements. Ceux-là arrivaient avec si peu de parti pris, qu'ils protestaient tout haut contre l'idée d'un renversement et qu'ils déclaraient vouloir rester sur le terrain de la légalité. Le prestige des Cinq était assez grand pour rallier ces députés, pour qui l'opposition consistait uniquement à s'être fait nommer sans l'attache officielle.

Il se produisit, dès la première réunion de la minorité, un incident futile qui montrait bien de quel esprit étaient animés ces nouveaux venus. On posa très sérieusement cette série de questions : Les députés de l'opposition se feront-ils faire un uniforme ? Assisteront-ils à la séance impériale? Acceifteront-ils les invitations qui leur seront adressées par l'Empereur et l'Impératrice? Assisteront-ils aux soirées officielles?

Pendant toute la durée de la précédente législature, les Cinq s'étaient tenus à l'écart du monde officiel; on les avait invités une première fois à dîner aux Tuileries, ils avaient refusé. Cette invitation n'avait pas été renouvelée. Hénon, seul, s'était fait faire un uniforme; il le revêtait le jour de la séance d'ouverture, à laquelle il ne se croyait pas dispensé d'assister, et il le remettait religieusement dans son armoire.

Ces questions furent débattues assez longuement.

Plusieurs députés des départements déclarèrent qu'ils ne croyaient pas pouvoir pousser leur opposition jusqu'à refuser les invitations impériales et que leurs mandataires leur en voudraient de leur abstention, MM. Havin et Guéroult les mirent à l'aise en disant que, pour leur compte, ils iraient aux Tuileries toutes les fois qu'ils y seraient appelés, et qu'ils ne négligeraient aucune occasion d'approcher l'Empereur.

Ce fut M. Thiers qui trancha la difficulté : « Per- » sonne, dit-il, n'aurait le droit d'en vouloir à un dé- » puté de l'opposition qui révêtirait l'uniforme obli- » gatoire, et qui se rendrait, dans la tenue de rigueur, » dans les salons des Tuileries. J'ai pris moi-même » mesure d'un uniforme, et je l'endosserai avec plai- » sir le jour où l'Empereur aura fait un pas vers la » liberté. » La satisfaction qu'amenèrent sur les visages les paroles de M. Thiers prouve bien que,^ dès le début, l'opposition systématique comptait peu de partisans dans les rangs de la minorité.

Malheureusement à l'ouverture de la session, la France se trouvait en face de menaces de guerre, et de plus il soufflait dans les régions officielles un vent de résistance à décourager les bons vouloirs les plus robustes. Il n'en fallut pas davantage pour mettre les députés nouvellement élus à la merci des esprits essentiellement hostiles.

Le gouvernement s'était engagé dans cette question polonaise qui devait lui aliéner pour longtemps les sympathies de la Russie et le priver, en cas de conflit avec la Prusse, d'un allié indispensable. On pouvait entrevoir le moment où il serait condamné à une honteuse reculade, une guerre avec la Russie devant ame-

ner une conflagration générale et personne n'étant disposé à le suivre dans une aventure sans issue. Les élections de 1863 avaient montré quels progrès ropposition faisait dans les esprits. On redoutait que TEmpire ne cherchât dans une guerre une diversion à ses emharras intérieurs.

- Le gouvernement impérial avait paru d'abord disposé à donner dans une certaine limite satisfaction à l'opinion publique. On avait enlevé le ministère de l'intérieur à M. de Persigny, dont les circulaires maladroites avaient contribué à assurer le succès de l'opposition. On avait introduit une modification importante dans le mécanisme parlementaire. On avait supprimé les ministres sans portefeuille et on les avait remjdacés par un ministre d'Etat, destiné à devenir l'intermédiaire entre l'empereur et les grands corps de l'Etat. C'était un pas en avant vers la responsabilité ministérielle. A la vérité, • avant d'envoyer le ministre d'Etat devant les Chambres, on avait pris soin, comme le fit remarquer M. Thiers, de vider son portefeuille ; mais c'était déjà un ministre mis en présence des représentants du pays. A ce^premier jalon, rien n'empêchait d'en ajouter d'autres. Le jour où les ministres viendraient s'asseoir à côté du ministre d'Etat, on pouvait dire que la responsabilité ministérielle existait en fait. Aucun texte constitutionnel ne pouvait aller à rencontre de la force naturelle des choses.

Le décret du 23 juin avait été légèrement modifié par le décret du 18 octobre suivant. Mais rien n'était changé aux rouages du mécanisme nouveau. On l'avait seulement ajusté de façon à le rendre plus commode

LA SCISSION DÉ LA GAUCHE iOl

pour M. Rouher, qui remplaçait M. Billault, enlevé par une mort inattendue à la tribune française.

Le mouvement s'était arrêté là. On^parlait bien de changements prochains au régime de la presse ; mais ce qui nous revenait des dispositions où Ton était à ce sujet dans l'entourage de l'Empereur prouvait qu'il s'agissait là de simples désirs et non d'espérances fondées. La cour était à Compiègne, et M. de Girardin qui figurait, comme je l'ai dit, au nombre des invités m'écrivait à la daté du II décembre :

« D'après les deux conversations que j'ai eues, il ne )) doit y avoir rien de fondé dans tout ce que je lis sur » les changements apportés à la législation sur la » presse. Il n'y aurait même aucune illusion à se faire » pour l'avenir. »

A son retour de Compiègne, M. de Girardin fut plus précis. Il avait eu avec l'Empereur plusieurs conversations et voici en quels termes il les résumait :

« C*est une erreur de croire que l'Empereur penche » vers ceux de ses conseillers à qui on attribue des » sentiments libéraux. Si l'on veut savoir à quoi s'en » tenir sur ses dispositions, il faut s'en rapporter à » ce que disent MM. Rouher et Thuillier ; ils tradui- » sent fidèlement sa pensée. J'ai essayé de balbutier » quelques mots en faveur de la liberté de la presse ; » l'Empereur m'a répondu avec une énergie qui ne » lui est pas habituelle : Jamais. A l'intérieur donc, » on ne fera rien* On serait plutôt disposé à reculer » en arrière. Morny est tenu pour suspect. On lui re- » proche de se montrer trop faible pour l'opposition. » Si Ton avait un moyen de suspendre la Constitution, » on l'emploierait bien volontiers, w

âOi HISTOIAË DE DOUZE ANS

Il faut faire dans ce langage de M. de Girardin la part de la mauvaise humeur. Il avait recherché une invitation à Compiègne dans l'espoir d'y faire entendre quelques vérités et d'y plaider surtout la cause de la liberté de la presse. Il avait été repoussé avec perte, et il exagérait un peu ce qu'il avait vu et entendu. Mais la suspension du Courrier du Dimanche pour un article de Prévost-Paradol montrait qu'on était bien loin des concessions libérales annoncées par des nouvellistes complaisants. Beaucoup de personnes, sans avoir été interroger à Compiègne le sphynx impérial, étaient parfaitement convaincues qu'on était entré dans une ère de' statu quo absolu.

Le premier projet présenté au Corps législatif après la vérification des pouvoirs avait trait à un emprunt de 300 millions destiné à diminuer les découverts et ù atténuer les charges de la Dette flottante qui avait dépassé le chifi're d'un milliard. M. Thiers était persuadé que cet emprunt serait détourné de son but, et qu'on le ferait servir à préparer des armements en vue d'une guerre prochaine. Il ne voyait qu'un moyen de contre-carrer les projets qu'il attribuait au gouvernement, c'était de restreindre dans les limites les plus étroites les émissions de bons du Trésor. En diminuant les ressources dont le gouvernement pouvait disposer, il espérait le forcer à renoncer à ses entreprises et à maintenir la paix.

Il y eut à l'hôtel de la place Saint-Georges une réunion à laquelle M. Thiers ne convia que les principaux membres de la minorité. De la députation de Paris, il n'avait convoqué que MM. Jules Favre, E. Ollivier, Jules Simon et E. Picard. Par contre, il

LA SCISSION DE LA (iAtCHÉ îi03

avait appelé des c^éputés appartenant à un groupe qu'on commençait à appeler le Tiers-Parti. Le but de cette réunion était de rechercher les moyens de s'opposer à toute intervention armée en faveur de la Pologne. On s'arrêta à l'idée de rédiger un amendement au projet d'emprunt ayant pour objet de limiter à 100 millions l'émission des bons du Trésor pour Tannée 1864.

L'amendement fut déposé et par les signatures dont il était revêtu, on peut juger que ce n'était pas uniquement sur la gauche que M. Thiers comptait prendre son appui. Les signataires étaient MM. A. Thiers, Marie, Lanjuinais, E. Picard, Glais-Bizoin, L. Javal, Martel, J. Simon, Lambrecht, E. OUivier, A. Darimon, Piichon, d'Andelarre, le duc de Marmier, Piéron-Leroy^ Malézieux. Il y avait là une sorte de tentative à'unian libérale.

Quand la discussion du projet d'emprunt vint en séance publique, on vit mieux ce. que M. A. Thiers prétendait faire. Il ne voulait rien moins qu'exclure de ropposition tout ce. qui n'adhérait pas absolument à ses idées. Les dissidences qui s'accusèrent à ce moment ne laissèrent aucun doute à cet égard. C'était à MM. Havin et Guéroult qu'on s'attaquait, parce qu'on les supposait partisans de la politique belliqueuse du gouvernement.

« Nous avons, s'écriait M. Picard, des amis impa- » tients qui croient qu'en votant contre l'emprunt, ils » voteraient contre la Pologne. Cependant la majorité » votera pour l'emprunt, et elle croit voter pour la » paix. Je signale à l'attention des amis impatients » dont je parle la voie dans laquelle nous entrons :

î')i HlSïOlHK DE DOUZE ANS

» l'emprunt est destiné à payer des dépenses de » guerre. »

M. E. Ollivier s'exprimait en termes encore plus vifs: « Je voterai l'amendement, et je le voterai d'au- » tant plus volontiers qu'il a une signification paci- » fique. Je ne suis pas assurément de ceux qui veulent » la paix à tout prix, mais je ne suis pas non plus » de ceux qui veulent la guerre à tout prix, surtout » quand la guerre expose mon pays et ajourne les » libertés intérieures. »

Les déclarations faites par MM. Guéroult et Havin donnaient du reste raison aux réserves de leurs col* lègues : « Économie et liberté ; oui, disait M. Guéroult, » mais quant à la paix, mes électeurs ne na'ont pas » donné un mandat aussi absolu. Dans ma profession » de foi, je n'ai pas laissé ignorer à mes électeurs » mes opinions sur l'afi'ranchissement de la Pologne, » et ils m'ont nommé dans ces conditions. » M. Havin disaitde son côté : « Je ne sais pas si on fera ou si on )) ne fera pas la guerre. Je ne suis pas dans le gou* » vernement, je ne connais pas ses secrets ; mais si » l'honneur de la France réclamait'la guerre, je^don- » nerais mon appui et mon concours le plus complet ce pour la délivrance de la Pologne. »

Il était impossible de trouver une cause de dissentiment plus profonde. Cependant^ on ne voit pas que l'idée vînt à personne dans la gauche, de frapper d'exclusion MM. Havin et Guéroult. La pensée en vint un moment à M. Thiers, mais il n'y donna pas suite. Content d'avoir écarté par une manifestation ultrapacifique toutes les velléités belliqueuses, il laissa la

LÀ SCISSION iiE LA GAUCHE . 20o

gauche ouvrir de nouveau ses rangs au directeur du Siècle et au rédacteur en chef de Y Opinion natianale.

C'est surtout quand il s'agit de rédiger les amendements au projet d'Adresse qu'on vit combien l'opposition de 1863 différait de l'opposition* de 4857. Celle-ci s'était attachée à faire de ses amendements un véritable programme de gouvernement, écartant les questions de détail pour s'attacher exclusivement aux grands principes qui forment la base des libertés publiques. Comme il était difficile d'établir un accord absolu, les amendements prirent un caractère personnel, chacun s'attachant à son idée favorite et au sujet qui pouvait lui fournir les meilleurs développements oratoires. Ils ne réunirent pas tous l'ensemble des signatures de l'opposition ; il y eut des membres qui firent leurs réserves. M. Thiers ne signa aucun des amendements de la gauche.

Dans les réunions qui eurent lieu à l'occasion de la rédaction des amendements à l'Adresse, M. Thiers affectait la prétention de faire adopter par tout le groupe de gauche ses idées de gouvernement parlementaire. Il insistait surtout sur la nécessité de pro-clamer l'irresponsabilité du chef de l'État. C'était s'attaquer aux bases mêmes de la Constitution impériale, qui avait fait de l'Empereur la source de toute autorité, et rendre par conséquent toutes les améliorations^impossibles. Jamais un Napoléon ne consentirait à devenir ce que le premier Consul avait appelé « un pourceau à l'engrais. » Ily eut, à diverses reprises, sur ce point capital, des discussions très vives entre M. Thiers et M. E. Ollivier, celui-ci soutenant qu'il était parfaitement correct et dans tous les cas très

iOt) UiSTOlRË D£ i)OCZË ANS

utile d'établir concurremment la responsabilité des ministres et celle de l'Empereur, a L'irresponsabilité » du souverain, disait- il avec raison, n'a jamais été » qu'une fiction ; elle n'a pas empêché Louis XVI de » porter sa tête sur l'échafaud, ni Charles X et Louis- » Philippe d'être forcés de fuir après avoir signé leur » abdication. » Il y avait évidemment deux systèmes en présence, ou plutôt en lutte. On le vit bien en 1870, quand M. Thiers fit opposition au plébiscite. Le plébiscite pour lui, c'était la reconnaissance du principe de la responsabilité du souverain, le renversement de sa fameuse maxime : « Le roi règne et ne gouverne pas.»

Malgré les divergences de vues, il n'y avait dans l'esprit de personne une arrière-pensée de rupture. On se montrait très déférent vis-à-vis de M, thiers. A la suite de la discussion sur les élections de l'Isère, où la personnalité de M. Casimir Périer avait été mise en jeu, l'éminent homme d'État avait voulu aborder la question des candidatures officielles. M. de Morny l'avait renvoyé à la discussion del'Adresse. Néanmoins, 36 membres s'étaient prononcés en faveur de l'invalidation. « Les Cinq sont devenus les Trente-Six ! » s'était écrié M. OUivier en prenant acte du vote et en exprimant ainsi une pensée de conciliation.

Dans une autre circonstance, M. E. Ollivier avait amené la gauche à renoncer a son amendement en faveur de la liberté de la presse pour se rallier à un amendement signé par M. Martel et ses amis. L' amendement-Martel avait un caractère essentiellement restrictif, mais M. Thiers avait jugé qu'en le votant, la gauche ferait un acte de sagesse politique.

Page 1