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« Une faut point, disait-il, effaroucher les gens de la )) majorité. » La gauche avait consenti à faire ce sacrifice, bien qu'il lui coûtât un peu.
11 est probable que Ton eût continué ainsi à se faire des concessions céciproques et que les occasions de scission définitive eussent été écartées au moins pour un temps, sans une circonstance qui força les membres du groupe de gauche à déclarer de quelle nature était leur opposition. 11 y a avait lieu de remplacer à Paris M. J. Favre qui avait opté pour le Rhône, et M. Havin qui avait opté pour le Calvados. Les députés de Paris commirent la faute d'abandonner la ligne de conduite qui leur avait si bien réussi en 1863. La direction des élections complémentaires tomba aux mains de comités qui étaient en grande partie composés d'anciens abstentionnistes, et qui se placèrent tout de suite sur le terrain de l'opposition systématique. La gauche fut dès lors entraînée à les suivre, et le déchirement devint imminent.
On essaya pour le choix des candidats d'user du même procédé qu'on avait employé aux élections de 1863. Les députés de Paris furent convoqués chez M, Jules Favre, le 27 février; ils s'étaient adjoint les rédacteurs de quatre grands journaux : le Siècle, Wpinion nationale, le Temps et la Presse,
On proposa pour la première circonscription en remplacement de M. Havin, M. Laboulaye qui avait mis aux élections précédentes le plus grand empressement à se retirer en présence de la candidature de M. Thiers. Mais cette candidature n'eut pas le don de plaire à MM. Havin et Guéroult. De plus, M. Jules Simon souleva une question subsidiaire : les députés
de Paris avaient-ils bien le droit de se substituer à ropposition tout entière et ne convenait-il pas d'appeler les députés des départements à donner leur avis? MM. Jules Favre et Pelletan se prononcèrent pour rafflrmative. La réunion se trouva donc partagée entre deux opinions contraires. Si la majorité qui comptait sept voix, eût tenu bon contre la minorité qui n'en réunissait que trois, la liste eût été arrêtée séance tenante, et elle eût été bien certainement libérale sans être hostile. Mais la majorité lâcha pied, et elle eut la faiblesse de consentir à ce qu'une autre réunion eût lieu à laquelle s'adjoindraient d'autres députés que ceux de Paris.
Agir ainsi, c'était prendre le contre-pied de ce qu'il eût fallu faire. Au lieu de se placer à la tête du mouvement, on se mettait à la suite ; c'était aller en quelque sorte au-devant des dissidences et laisser le champ, libre à toutes les prétentions. Il arriva, chose facile à prévoir, que la réunion de la gauche se trouva submergée par le flot des candidatures et qu'elle fut réduite à l'impuissance.
La réunion plénière de la, gauche eut lieu chez M. Marie, le 5 mars. La discussion fut des plus confuses. On passa successivement en revue tous les noms sans parvenir à se mettre d'accord sur les deux candidats qui seraient présentés aux électeurs. Il était visible qu'on n'avait réclamé l'adjonction des députés des départements que pour rendre toute solution impossible. La réunion proclama elle-même son absence de résolution en votant Tordre du jour suivant :
« Les députés de l'opposition se sont réunis chez
LA SCISSION DE LA GAICHE iOU
» M. Marie. Ils ont pensé que les électeurs, ayant » spontanément constitué dans les deux circonscrip- » tions des comités électoraux et que des divisions » de nature à compromettre l'élection n'étant pas à » craindre, rien en ce moment ne motivait leur » intervention. »
Cet abandon, de la part de l'opposition, d'une initiative qui lui revenait de droit, produisit ses conséquences immédiates. Ce n'est pas à renforcer l'opposition légale" et constitutionnelle que s'occupèrent les comités, mais à transformer les élections de Paris en manifestation contre le gouvernement impérial. Pour mieux marquer les tendances nouvelles, on avait offert la candidature à M. Bancel, un des représentants expulsés au coup d'État, qui depuis ce temps habitait la Belgique. Le serment-de M. Bancel, expédié de Bruxelles, arriva trop tard, et son nom dut être écarté. On se rabattit alors sur deux hommes qui avaient fait partie du gouvernement en 1848, sur M. Carnot et sur M. Garni er-Pagès. Mais même sur ces deux noms l'entente ne put s'établir : pendant que le Siècle inscrivait en tête de ses colonnes les candidatures de MM. Carnot et Garnier-Pagès, VOpimon nationale substituait à ce dernier nom celui de M. Théodore Bac, l'ancien membre de la Montagne; elle le choisissait surtout, disait-elle, comme ami de la Pologne, et parce que son nom signifiait : « Politique des nationalités à Vextérieur, »
Pour les comités, il n'y avait de candidatures sérieuses que celles des deux membres du gouvernement provisoire, et c'est à les faire triompher qu'ils employèrent tous leurs ejfforts. Ils réussirent, grâce à
iii) hïstoirî: de douze ans
la maladresse du gouvernement qui fit faire nne descente de police chez M. Garnier-Pagès où s'étaient réunis une centaine d'électeurs et qui engagea ce ridicule procès des Treize, où on ne savait qui était le plus offensé du droit ou du bon sens.
Au point de vue de la politique générale, ces deux élection^ étaient infiniment regrettables ; elles mettaient en péril la paix et la liberté. Elles renforçaient le parti de la guerre qui s'agitait autour de l'Empereur et qui poussait à une lutte contre la Russie. « Ce )) n'est pas, disait avec raison la Presse, la guerre 3> déclarée, mais c'est la guerre mise aux voix et vo- » tée. » D'un autre côté, on pouvait craindre que le parti de la résistance qui était très fort dans les conseils impériaux ne poussât le souverain à faire appel à des mesures exceptionnelles, et, dans tous les cas, à mettre un temps d'arrêt aux réformes libérales.
Le danger de la guerre fut conjuré, grâce à l'attitude de l'Europe; mais la politique intérieure ressentit le contre- coup de la grosse faute commise par l'opposition. Les élections du 21 mars 1864 exercèrent sur l'esprit de l'Empereur une influence funeste; elles le rendirent rétif à toute idée de réformes ; il fallut trois années pour faire disparaître toutes ses défiances. Encore n'est-il pas sûr que, sans l'ébranlement Icrrible causé dans l'opinion par les triomphes de la Prusse en 1866, Napoléon III eût jamais consenti à écrire la lettre du 19 janvier et à entrer dans la voie des concessions libérales.
Quant à l'opposition de 1863, elle descendit très rapidement la pente qui mène à l'opposition révolutionnaire, et elle se trouva conduite à expulser de son
JLA SCISSION DE LA GAUCHE âil
sein ceux de ses membres qui voulaient rester fidèles àlaligne politique qu'ils avaient suivie jusque-là.
La loi des coalitions servit de prétexte. Mais il est à remarquer que c'est seulement au lendemain des élections du 21 mars que les divergences s'accentuèrent sur cette loi et que la lutte prit ce caractère d'aigreur qui devait aboutir à une rupture éclatante.
Au moment où, dans la discussion de l'Adresse, la question des coalitions se présentait devant le Corps législatif, un seul sentiment semblait animer l'opposition; on tenait à ce qu'une réforme aussi profitable aux ouvriers ne rencontrât d'obstacles ni dans le gouvernement ni dans les Chambres. MM. Jules Simon et Emile Ollivier se trouvèrent d'accord pour demander que, dans l'amendement de la gauche, on substituât le mot ^odi/îca^ion au mot abrogation qui avait éveillé les susceptibilités de la majorité.
Quand, à la fin du mois de février 1864, la discussion du projet de loi eut lieu dans les bureaux, l'accord continuait à subsister. Il s'en fallut de bien peu que la majorité de la éommission fût composée de membres de la gauche. J'avais eu dans mon bureau la majorité au premier tour de scrutin, et il ne me manqua que trois voix, au ballottage, pour l'emporter sur mon concurrent. Dans son bureau, M. E. Picard aurait certainement été nommé, si [nos collègues de l'opposition s'étaient montrés plus assidus. MM. Ollivier et Jules Simon l'emportèrent dans leurs bureaux sur leurs concurrents.
Il se produisit, à propos de la nomination de M. Jules Simon, un incident qui mérite d'être noté. M. Jules Simon avait pour adversaire M. Jérôme Da-
ii'i HISTOIRE DE DOUZE ANS
vid ; celui-ci soutenait cette fameuse théorie du droit commun, qui allait devenir bientôt le mot d'ordre de l'opposition; M. Jules Simon avait combattu avec une grande vivacité ce système, et ses arguments avaient paru si forts et si péremptoires qu'il avait entraîné de son côté la majorité des suffrages .
Par une singulière interversion des rôles, à ce moment, c'était M. Jules Simon qui voulait maintenir à la législation sur les coalitions son caractère restrictif et comminatoire, tandis que M. E. OUivier et moi nous nous élevions contre le projet de loi équivoque qui était sorti des élucubrations du Conseil d'Etat. M. E. OUivier a raconté l'entretien qu'il eut avec M. de Morny lors de la présentation de la loi; il démontra au président du Corps législatif qu'elle était détestable, qu'elle n'était qu'un trompe-l'œil, qu'on avait évidemment cherché à faire illusion à l'Empereur, et il déclara que, quant à lui, il était décidé à dénoncer Tartiflce et à démasquer la tromperie.
A la même date, j'avais reçu une première invitation à dîner aux Tuileries, et je m'y étais rendu avec quelques-uns de mes collègues de Topposition. Après le dîner, l'Empereur m'aborda avec une brusquerie qui me déconcerta légèrement :
— « J'espère, lui dis-je, que votre Majesté n'a pas » pris en mauvaise part l'opposition que j'ai faite à » son gouvernement.
— » Non, me dit-il, je n'en veyx pas aux Cinq; ils » avaient été nommés pour faire de l'opposition, et » ils ont rempli leur mandat; je n'en veux qu'aux 91 , » à ces députés qui avaient été nommés pour soutenir » l'Empire, qui ont contrecarré ma politique à l'exté-
» rieur et qui ont cherché à me nuire et à me décon- » sidérer. Les Cinq m'ont fourni parfois des indica- » tiens utiles. Ce sont eux qui m'ont amené à proposer » des modifications à la législation sur les coalitions... » La Chambre est saisie du projet de loi. L'avez-vous » lu? qu'en pensez- vous?
— » Je pense que toute la loi est à refaire; le Con- » seil d'Etat n'a rien compris aux intentions de Votre » Majesté.
— » Comment cela?
— » Votre Majesté a voulu que la coalition fut » libre; elle l'est, d'après le projet de loi. Le fait de » coalition est considéré comme un acte licite ; mais, » par une contradiction étrange, la provocation à la » coalition est considérée comme un acte coupable
•— » Mais c'est absurde !
— » C'est cependant là toute l'économie du projet » de loi.
— » Que faudrait-il faire à votre avis?
— » Il n'y a qu'un système acceptable, c'est » d'abroger les articles du Code pénal relatifs à la » coalition et à les remplacer par des dispositions » frappant leâ atteintes portées à la liberté du tra- » vail.
— » Eh bien ! me dit l'Empereur, cherchez à amé- » liorer la loi en ce sens; je crois, qu'en efifet,. vous » avez raison, et, qu'en matière économique, il est » impossible de biaiser et de s'arrêter à des termes » moyens; c'est là que la liberté est le meilleur re- » mède. »
En me plaçant au point de vue que j'avais laissé entrevoir à l'Empereur, j'entrepris, dans la Presse, du
iU HISTOIRE DE DOUZE ANS
projet de loi rédigé par le Conseil d'Etat, une critique qui exerça une grande influence sur les travaux de la commission. La loi fut modifiée dans le sens que j'avais indiqué.
L'opposition obéissait à d'autres préoccupations. Il ne s'agissait plus pour elle d'améliorer une loi libérale dont l'Empire avait eu l'initiative ; il s'agissait de faire avorter la réforme, afin d'en enlever le profit au gouvernement. Le Siècle avait demandé que la question fût soumise à une enquête, où les ouvriers seraient entendus. Mais un simple ajournement ne remplissait qu'imparfaitement le but de ceux qui voulaient mettre l'Empire en échec. C'est alors qu'on inventa cet expédient absurde qui consistait à effacer du Code pénal les articles 414, 415 et 416 et à leur substituer ce qu'on appelait le droit commun. On a attribué à M. E. Picard ces paroles significatives : « En demandant le droit commun, je savais bien que » je demandais une bêtise ; mais c'était le seul moyen » de faire échouer la réforme proposée par l'Empe- » reur. Si la Chambre adoptait la loi telle que la » commission l'avait modifiée, nous mettions une » arme puissante aux mains des ouvriers, et l'Empire » voyait s'accroître sa popularité. » J'ignore si le spirituel député de Paris a jamais tenu ce langage; mais, vrai, au fond, il exprime en quelques mots la pensée secrète de ceux qui réclamaient le retour au droit commun.
M. E. Ollivier se fit, dans le sein de la commission, l'adversaire le plus intraitable de ce système et, par une évolution dans les idées qui n'a jamais été expliquée, il arriva que M. Jules Simon, qui avait été
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LA SCISSION DE LA GAUCHE ti^
nommé dans son bureau pour le combattre, s'en fit, au contraire, le plus chaleureux défenseur. M. E.' 01livier fut nommé rapporteur de la loi. Ce fut le signal d'un formidable déchaînement. Avant même que le rapport fût connu, il était condamné. La gauche se prononça contrela loi, malgré les modifications profondes que la commission avait introduites dans le projet primitif ; il ne restait absolument rien de ce projet; la gauche n'en maintenait pas moins son amendement prononçant l'abrogation pure et simple des articles du Code pénal relatifs aux coalitions et Tàpplication du droit commun. Dans une réunion tenue chez M. Marie, et à laquelle nous n'avions été convoqués, ni M. OUivier ni moi, la minorité déclara qu'elle voterait en masse contre le projet de loi.
En vain M. E. Ollivier essaya-t-il de conjurer l'orage, en souniettant «on travail à MM. J. Favre et E. Picard. M. J. Favre lui renvoya les épreuves qu'on lui avait communiquées en les accompagnant de paroles dédaigneuses qui déguisaient mal une rupture prochaîne. M. E. Picard sq montra tout aussi intraitable. La facilité avec laquelle il . se laissa entraîner nous causa une blessure cruelle : jusqu'aux élections de 1863, M. E. Picard avait témoigné à M* Ollivier une confiance aveugle ; il était vis-à-vis de lui plein de déférence; il usait de tous les moyens pour le mettre en relief, et il semblait avoir attaché sa fortune politique à la sienne. Comme je l'ai dit ailleurs, j'avais été admis en tiers dans les espérances d'avenir que caressaient ces deux amis inséparables. J'étais loin de me douter que, du jour au lendemain, notre allié de la veille allait passer dans le camp de nos
2i(} HISTOIHIi; DE DOUZE ANS
adversaires. A quelles coDsidérations M. E. Picard céda-t-il en cette circonstance? Je ne Tai jamais su, n'ayant jamais eu l'occasion de provoquer une explication. De rintimité la plus complète, nous passâmes sans transition à Thostilité la plus absolue.
On sait en quels termes brutaux, M. J. Favre, dans' la discussion de la loi sur les coalitions, dénonça la rupture. « Il faut, s'écria-t-il, qu'on nous dise com- » ment on a abandonné d'anciennes opinions en pro- » posant ce qui les contredit absolument. » M. de Morny protesta contre cette prétention de demander à un collègue compte de son opinion. M. E. OUivier déclara qu'il n'était pas de l'avis du Président : a Le » privilège de la vérité, dit-il, est de communiquer à » ceux qui la défendent le calme qui est en elle. Aussi » quelqu'étonnement douloureux que m'aient causé » certaines paroles que vous venez d'entendre, je ré- » pondrai comme je l'ai fait jusqu'ici, c'est-à-dire en » prouvant que j'ai raison et que mes adversaires ont » tort. »
La scission était accomplie. Elle emprunta une couleur tragique aux circonstances qui l'accompa* gnèrent. A la suite de la discussion, M. J. Favre et M. E. OUivier se rencontrèrent dans l'hémicycle; M. J. Favre tendit la main à l'ami qu'il venait de cribler d'épigrammes sanglantes et d'accuser publiquement d'avoir renié ses anciennes opinions. M. E. 01livier repoussa la main qui lui était tendue : a Nous ne » sommes pas ici au Palais, » dit-il dédaigneusement. Puis, cédant au sentiment que lui inspirait une amitié ancienne, il courut vers M. J. Favre, avec l'espoir de le ramener à lui. Mais le grand orateur s'était éloigné,
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emportant de cette poignée de mains refusée une rancune à laquelle il n'obéit pas toujours, mais qu'assurément il n'oublia jamais.
L'effet de. cette rupture fut, non point, comme on l'a dit, de nous rejeter vers le gouvernement, mais de nous raffermir davantage dans la politique que ' nous avions adoptée et qui consistait à pousser le gouvernement dans la voie des réformes, sauf à revenir à ropposition toutes les fois que nous nous trouverions en face de la résistance au progrès et à la liberté. A user de ce système, nous avons souvent prêté le flanc à ces critiques 'sans cervelle qui n'admettent pas que la politique de mise en demeure soit, après tout, la plus féconde et la plus sûre ; mais nous avons obtenu des résultats que nous aurions certainement compromis par une hostilité systématique. Après la loi des coalitions, sont venues les lois sur les sociétés coopératives, sur les logements insalubres, sur l'enseignement secondaire spécial, sur l'enseignement technique, sur l'enseignement primaire, sur la suppression de la contrainte par corps, sur la liberté du courtage, sur l'abrogation de l'article 1781 du Code civil, sur la suppression des livrets, etc., etc., toutes lois inspirées par l'idée d'améliorer le sort des masses. Il est probable que si l'opposition était parvenue à faire rejeter la loi des coalitions, le gouvernement impérial, qui avait beaucoup de peine à obtenir pour les réformes économiques l'adhésion de ses députés dévoués, se fût arrêté dans cette voie et que les progrès ac complis auraient subi un ajournement indéfini.
A partir de ce moment, on ne nous convoqua plus aux réunions de la gauche, et nos démarches les plus
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innocentes devinrent des actes de ralliement au gouvernement.
Napoléon III, pendant son séjour en Angleterre, avait été frappé des avantages que le commerce et le crédit retiraient de l'usage des chèques et des clearmghotise, et il avait voulu doter la France de ce mode si économique de payement. Mais, comme toujours, le conseil d'Etat, se renfermant dans des considérations purement fiscales, n'avait traduit que d'une façon imparfaite la pensée impériale, et avait rédigé un projet de loi qui restreignait bien plus qu'il n'étendait les facilités du payement par chèques. J'avais, par un amendement, essayé d'améliorer ce projet de loi si peu pratique. Au moment où je me levai pour développer mon amendement, M. de Morny, qui était au fauteuil, me cria à demi-voix et en souriant: gare léchée ! Ce jeu de mots me déconcerta, et me fit perdre un instant toute contenance. Mais je me rassurai bientôt, en voyant que la Chambre prêtait la plus grande attention à mes explications. Quand j'eus terminé, je m'aperçus que M. de Morny avait disparu du fauteuil et qu'il était allé s'asseoir sur les bancs dps députés. Il arrivait bien rarement à M. de Morny de prendre une part directe aux discussions des projets de lois. Cette fois, il s'y engagea à fond de train, et c'est bien certainement grâce à son intervention, que la Chambre se montra favorable à mon amendement. L'ajournement du projet de loi fut prononcé, et à quelques jours de là, le gouvernement le retira, çn annonçant qu'il allait de nouveau mettre la question à l'étude.
Une commission fut formée, à Tefi'et, disait l'arrêté
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du ministre des Ônances, « d'étudier les .dispositions » à insérer dans le projet de loi relatif au timbre des » chèques. » Il était tout naturel, qu'on nommât, pour en faire partie, les Inembres du Corps législatif qui avaient trouvé insuffisant le projet du conseil d'Etat. C'est à ce titre que M. E. OUivier et moi, nous fûmes désignés. Mais quoi ! M. de Morny était membre de la comitlissiôn, et de plus M. Rouher, ndinistre d'Etat, ëcL était le président ! Il n'en fallut pas davantage pour qu'oii tirât de ces faits des conclusions à perte dé tue : a L'accouplement, disait le Progrès de » Lyon^ des noms de MM. de Morny et Rouher dans » une comniissioii non politique, est un symptôme » qu'on ne laissera point passe? sans commentaire. »
Cela dépassait les limites de l'absurde et de l'odieux. Il était de notoriété publique que certains meiiibres de la gauche avaient avec le gouvernement des t'appôrts plus ou moins suivis. M. Jules Simon entr'autres ne négligeait aucune occasion de conférer sur les questions d'instruction publique avec M. Duruy, qui était son ami dé longue date, et quand il s'agissait d'une institiition économique qui pouvait rendre les plus grands services aii commerce et au crédit, on nous déniait le droit d'apporter au gouvernenaënt le tribut de nos conseils et de notre expérience !
Quand s'ouvrit la session de 1865, les choses étaient arrivées à Tétat aigu. M. Ë. OUivier avait parfaitement accepté la situation nouvelle qui lui était faite, et il était résolu à accentuer davantage la politique des Cinq, que la gauche avait décidément aban^donnée.
L'élection des secrétaires vint fournir la preuve du système d'exclusion que voulaient . nous appliquer nos amis de la veille. M. de Morny avait eu, en 1864, l'idée de rétablir l'usage, constant, dans toutes les assemblées délibérantes, d'appeler ^ faire partie du bureau un. membre au moins de la minorité. Il en avait conféré avec des membres de la majorité, et il m'avait désigné à leurs suffrages pour un ^es postes de secrétaires. Mais la Chambre ne partageait pas toutes les tendances libérales de son président. J'avais obtenu un nombre de voix honorable ; ma candidature n'en avait pas moins échoué.
L'expérience fut renouvelée à l'ouverture de la session de 1865. Cette fois elle réussit. Je fus un des quatre secrétaires nommes au premier tour de scrutin. Ce fut le signal d'un déchaînement général de toute la presse opposante. Je fus traité comme le dernier des transfuges. J'eus bientôt le secret de tous ces emportements ridicules. La gauche, dans le but de faire échec à l'opposition constitutionnelle, avait présenté au choix de la majorité le nom de M. Magnin ; elle avait en même temps encouragé les prétentions de M. Planât, député de la Charente, qui s'était fait fort d'obtenir toutes les voix du Tiers-Parti. MM. Magnin et Planât n'avaient pas été nommés. J'étais dès lors devenu l'élu de la majorité, et ce n'était, disait-on, qu'avec sa connivence, que j'étais parvenu à faire partie du bureau.
Un entrefilet signé Havin, inséré dans le Siècle, amena une polémique qui fournit la note comique dans ce petit drame parlementaire. « La Presse, disait » le Siècle, a tort d'avancer que MM. OUivier et Dari-
LA Sr.ISSION I)K l\ (iAICHK Hi
)) mon n'ont pas été convoqués aux réunions de Toppo- »sition: l'honorable M. Glais-Bizoiu, chargé des » convocations, est là pour démentir cette assertion.»
Je rectifiai cette note dans une lettre adressée au Siècle, Mais j'eus le tort de vouloir épargner M. Glais- Bizoin avec qui j'avais eu jusque-là d'excellents rapports et que j'étais loin de soupçonner de manquer de droiture. Il en résulta une longue correspondance qui fit rire la galerie à nos dépens et qui ne fournit aucun éclaircissenxent au public.
Ce qui s'était passé, le voici :
Le jour de l'ouverture de la session, j'avais rencontré dans la salle des conférences M. Glais -Bizoin. Après les paroles de politesse banale qu*on échange entre gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps, M. Glais-Bizoin me dit, en mâchonnant ses mots, suivant son habitude: « Il est bien fâcheux qu'il y ait » des divisions entre nous. Il serait à désirer qu'elles » ne se renouvelassent pas à cette session. — Cela ne » dépend pas de nous, répondis-je. — Il faut faire ces- (( serces divisions au plus vite; elles sont déplorables; > nous prêtons le flanc à nos adversaires. » Là-dessus, M. Glais-Bizoin m'avait quitté brusquement, sans m'avoir parlé une seule minute des réunions de la gauche et sans m'avoir pressenti à ce sujet.
La note du Siècle était donc mensongère. Mais elle avait un but, c'était de mettre les torts de notre côté. Ce n'était plus la gauche qui s'était séparée de nous, c'était nous qui nous étions séparés de la gauche.
Toutes ces roueries ne pouvaient rien contre un fait désormais irrémédiable. Sans désapprouver ma polémique avec M. Glais-ïîizoin, M. E. Ollivier me dit
a HiSTOIRE m POL'ÏE ANS
que, pour sfon compte, s'il avait été convoqué à la réunion de la gauche, il aurait refusé de s'y rendre, jugeant qu'il était de sa dignité de ne pas laisser se prolonger plus longtemps une équivoque. C'était à la gauche à revenir à nous; nous étions restés fidèles au pacte contracté avec nos électeurs. Nous n'avions plus rien à faire avec des gens qui voulaient nous entraîner dans une ligne de conduite que nous avions répudiée en entrant dans la Chambre.
Après un pareil éclat, il ne restait plus à M. E. 01livier qu'une chose à faire, c'était d'affirmer hautement et énergiqueraent la politique qu'il suivrait à l'avenir. Ce fut l'objet du discours du 27 mars 1865, Ce discours produisit dans les régions gouvernementales un effet prodigieu)^. Le« partisans de la politique de résistance en furent désarçonnés du premier coup; les amis des réformes libérales reprirent confiance, et ils purent ^spérer de rencontrer plus de faveur pour les projets qu'ils caressaient en secret. A la Chambre, l'effet produit ne fut pas immédiat; la majorité se trouva plus étonnée que ravie ; la modération de M. |E. OUivier lui faisait peur. Mais daus le Tiers-Parti, parmi les députés qui avaient traversé les Chambres sous la monarchie constitutionnelle, on se trouvait heureux d'avoir rencontré un pareil auxiliaire. Le discours de M. E. OUivier fut considéré comme la préface d'un mouvement en ayant. [L'élan qui fut donné alors ne s'est plus arrêté depuis. .
La scissioji de la gauche fut donc en soi un événçmçnt considérable. Elle eut sur les événements qui suivirent une énorme influeuee, On sait quQl rôl§ important joua M. OUivier dans tous les chaugem^nts
apportés par la suite à la marche du gouvernement impérial. L'amendement des 42, la lettre du 19 janvier, l'interpeUation des 116 et le plébiscite de 1870, tous ces faits qui opérèrent la transformation de l'Empire autoritaire en Empire libéral, ont eu pour point de départ cette rupture, non cherchée, mais acceptée, avec un courage qu'on ne saurait trop louer.
Après le discours du 27 mars, un vide complet se fit autour de nous. Tous ces jeunes débutants dans la vie politique, qui nous faisaient cortège la veille, se retirèrent brusquement de nous pour aller à MM. Jules Favre et E. Picard. Un seul nous resta fidèle, ce fut M. Gambetta. En ce moment il cherchait encore sa voie; mais il montrait déjà un certain esprit pratique. L'opposition légale et constitutionnelle paraissait la seule rationnelle et la seule féconde à cet esprit qui devait plus tard devenir le chef des irréconciliables. Mais il se laissa bientôt entraîner par la camaraderie ; l'homme qui devait faire la caricature de nos idées en les affublant du nom grotesque d'Opportunisme, penchait de plus en plus vers les opinions extrêmes.
M. Gambetta s'adressait souvent à moi pour obtenir des billets d'entrée dans les tribunes réservées. J'allai un jour lui porter moi-même dans la salle des Pas-Perdus le billet qu'il réclamait. Nous échan* geâmes quelques mots qui me prouvèrent qu'il avait pris son parti :
(( Eh ! bien, mon cher Gambetta, lui dis-je, il paraît » que vous êtes en train de dépasser la gauche.
— « Que voulez-vous? me dit-il, nous sommes en » présence d'un malade. Je vois bien qu'Ollivier et » vous, vous lui préparez un enterrement de première
±2i HISTOIRE DK DOIZE ANS
» classe. J'aurais consenti volontiers à aller jusqu'à » l'église; mais je ne veux pas aller jusqu'au cime- » tière. »
Nous nous quittâmes sur ce mot, et, depuis, je ne Tai plus revu.