LA LETTRE DU 19 JANVIER 18G
M. Emile OUivier, dans son livre sur le 19 janvier nous a révélé que peu de mois avant sa mort, M. de Morny s'était laissé convertir à l'idée de compléter le décret du 24 novembre et d'« efiFacer, comme il dit, » le coup d'État de décembre par un coup d'éclat >) libéral. » Il s'était mis d'accord avec M. Rouher qui, à ce moment, ne témoignait aucune répugnance à entrer dans un cabinet dont M. Emile OUivier ferait partie.
Le programme à présenter avait été à peu près arrêté. Il s'agissait de proclamer la liberté de la presse, d'effacer de la Constitution l'interdiction pour les députés de devenir ministres en conservant leur siège, et de'remplacer l'Adresse par le droit d'interpellation largement appliqué et libéralement entendu.
Mais peu à peu, M. Rouher s'était refroidi. Le 10 mars 1865, M. de Morny était mort. Avec lui disparaissait l'espoir de voir le gouvernement impérial
prendre une initiative hardie. Grâce à la double influence qu*il exerçait sur l'Empereur et sur la Chambre, le Président seul était capable de faire prévaloir des réformes nouvelles et d'avoir raison des tentatives de résistance .
Après la mort de M. de Mornj', il se produisit dans la majorité une sorte de craquement. Les élections de 1863 avaient amené sur les bancs du Corps législatif un groupe de gauche assez compact; à côté de ce groupe, il s'en était formé un autre, composé d'individualités flottantes, qui visaient avant tout à affirmer leur indépendance, mais qui auraient eu beaucoup de peine à formuler un programme commun. Ce groupe^ précisément parce qu'il renfermait des éléments disparates, agit sur la lïiajorité à la fftçon i'm dissiplvant. On ne se méfiait pa^ d'hopim^s qui pppQ^amaient en toute circonstaqce leur dévQuepaent à la dynastie et qui apportaient dans leurs critiques m^e Q^trêipe modération.
JjC Tiers-Parti qu'on eut mieux fait d'apppjep le parti-Thiers, p^rce qu'en effet pet homme d'état e^^er-r cait indirectement sur lui une grande influence, aspirait à jouer un rôle. Des honynes comme MM. Buflfet, Lambrecht, de Talhouët, Plichon, Brame, de Chambrun, Martel, ne pouvaieqt longtemps se résigner 4 être de simples serre-files dans qne Chambre où Vpp. position avait conquis une si large place. Ils atten^ daient une occasion d'exposer leurs idées. Napoléon IIJ le3 servit à souhait en donnant pour successfeur 4 M. de Morny, M. le comte Walewski, devemj de sénateur, député des Lande?. On ^ait quelle part Itf. WftJifw§ki %Yi|it prisse a^x décrets d^ U nov«rotpe;
LA LETTRE Dl l» JANVIER 1867 Hl
on avait lieu d'espérer qu'il ne refuserait pas son appui à de nouvelles réformes.
L'Empereur paraissait avoir deviné les tendances secrètes du Tiers-Parti, car à l'ouverture de la session de 1866, il se complut, dans le discours du trône, à décourager toute pensée de modification dans les institutions. Il s'éleva contre «ces esprits inquiets » qui confondent « l'instabilité avec le progrès » ; il protesta contre ridée « de reprendre le lendemain ce qu'on }) a rejeté la veille » et faisant en quelque sorte la philosophie de la Constitution de 1852, il déclara qu'il était temps [le mettre un terme aux discussions sur les théories gouvernementales. M. Walewski semblait être entré dans les vues du souverain ; car, en ouvrant la première séance, il invita ses collègues à ne pas oublier « que la Constitution demeurait U loi su-* >» prême ».
Des déclarations aussi précises ne ârent que surexciter les esprits novateurs. Ils engagèrent la partie d'une façon assez habile. Ils rédigèrent un amendement à l'Adresse, au bas duquel ils réunirent le plus grand nonàbre possible de signatures. Il y en avait primitivement 24 ; il y en eut bientôt 36, et quelques jours après 42. Ils écartèrent avec soin tous les hommes qui, de près ou de loin, se rattachaient à la gauche. Ainsi je n'obtins pas la faveur de signer l'amendement. M. Ollivier a ei^pliqué qu'il n'y inscrivit pas son nom, afin de ne pas éveiller de susceptibilités* Il fut de plus décidé que tous les signataires voteraient contre l'amendement des 17. C'était sous ce noni qu'on désignait le groupe dont MM. Jules Favre et Ernest Picard étaient les chefs.
La discussion de T amendement des 42 donna lieu à une des luttes oratoires Iqs plus brillantes du second Empire. MM. Buffet, de Talhouët et OUivier se montrèrent des orateurs puissants. Mais M. Rouher usa d'un artifice qui devait produire un grand effet sur la majorité : il établit qu'entre le système de la gauche et celui des 42, il n'y avait aucune différence, et i^ termina son discours par un appel pathétique qui produisit une profonde émotion dans l'assemblée : « Ne » vous séparez pas de nous, s'écria-t-il, vous, nos amis » d'hier, qui serez, je l'espère, nos amis de demain. » La pente sur laquelle vous êtes placés est glissante. » Vous ne rêvez qu'une modification insensible, gra- » duelle, plus ou moins opportune, «et, dans quelques » instants, lorsque le vote s'ouvrira, alors peut-être » vous trouverez dans vos rangs ceux qui ne repré- » sentent plus votre opinion, et pour avoir voulu con- » quérir des nuances, vous aurez été absorbés par des » couleurs !»
L'amendement des 42 fut rejeté; mais au vote il réunit 61 voix favorables. C'était une forte minorité pour un amendement qui avait un caractère essentiellement politique. Les 61 devinrent les 66 au vote sur l'amendement Martel qui demandait que, dans la législation sur la presse, la juridiction des tribunaux fût substituée au régime administratif.
Si l'amendement des 42 avait été écarté, la majorité n'en avait pas moins éprouvé une forte secousse, et les esprits perspicaces sentaient qu'elle n'était pas sortie intacte de la commotion. C'est ce que M. de Persigny expliquait à l'Empereur dans une lettre qu'il lui écrivait le lendemain du vote ; l'ami des mauvais
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LA LETTRE Dlî 19 JANVIER iMJ7 ±±i)
jours avait raison. quand il disait que le chiffre 65 en aggravant la situation « sollicitait de nouvelles défec* » tions ». L'amendement avait, en quelque sorte, déteint sur la commission de TÂdresse. Entre les deux textes, il y avait des points communs.
Les 42 disaient :
« La stabilité n'a rien d'incompatible avec le sage progrès de nos institutions. — La France, fortement attachée à la dynastie qui lui garantit Tordre, ne Test pas moins à la liberté qu'elle considère comnîe indispensable à l'accomplissement de ses destinées. Aussi le Corps législatif croit-il être aujourd'hui lïnterprèle du sentiment public, en apportant au pied du trône le vœu que Votre Majesté donne au grand acte de i860 les développements qu'il comporte. Une expérience de cinq ans parait en avoir démontré la convenance et l'opportunité. La nation, plus intimement associée par votre libérale initiative à la conduite de ses affaires, envisagera l'avenir avec une entière confiance. »
La commission de l'adresse disait de son côté en termes plus concis :
ft La stabilité des institutions n'a rien d'inconciliable avec le sage progrès de nos libertés. Vous l'avez déjà promis, Sire, et le passé répond de l'avenir. »
Aussi n'était-ce pas sans raison que MM. Buffet et de Talhouët déclaraient que la commission et les signataires de l'amendement n'étaient séparés que par une simple question d'opportunité.
L'amendement des 42 était conçu en termes généraux; il ne spécifiait aucune réforme. Mais les orateurs chargés de le développer avaient pris soin de déterminer les droits réclamés; c'étaient l'extension du droit d'amendement, le droit d'interpellation, la présence des ministres dans la Chambre, et un régime
idO HISTOIRE I>£ DOUZE AiNS
lég^l pour Ift pressa, Il fut facile de faire entendre 4 rfimpereur que, si on laissait le Corps législatif discuter la Constitution, les institutions courraient le plus grand'périlr Aussi des dispositions furent-elles prises pour poser une limite à ce qu'on considérait comme un empiétement.
Ce fut l'objet du sénatus-consulte du 18 juillet 1866. A\ix termes de ce sénatus-consulte, la Constitution ne pouvait être discutée par aucun pouvoir public autre que le Sénat procédant dans les formes qu'elle détermine. C'était là un amoindrissement notable des attributions de la Chambre issue du suffrage universel.
Mais les événements devaient rendre toutes ces précautions inutiles et rallier forcément le pouvoir à ces réformes libérales pour lesquelles il témoignait tant de répugnance.
Malgré toutes les protestations et toutes les circulaires, nous ne pouvions pas faire que les victoires de la Prusse n'eussent déplacé le champ desv influences en Europe. Sadowa ne diminuait peut-être pas notre prestige militaire, mais il montrait que nous pouvions avoir des rivaux. Nous avions recherché des compensations et nous ne les avions pas obtenues ; c'était un grave échec pour la politique impériale.
Ajoutez à cela le bruit fort répandu d'une maladie de l'Empereur qui l'aurait empêché de se montrer plus énergique et qui aurait écarté l'idée d'une intervention par les armes dans la guerre entre l' Autriche et la Prusse.
Vers la fin de 1866, on traversait une époque critique : le peu de stabilité d'une paix fondée sur un agrandissement exagéré de la Prusse, les épidémies,
LA I.ËTTRE DU 19 JANVIER l%7 i3i
1q défleit jdanfii les récoltes, les icondationsi les doutes sur la santé de rEmpereur, tout cela contribuait à répandra Finquiétude. On se prenait à douter de la solidité des institutions.
Ë^présence des succès foudroyants dé la Prusse la reforme de notre législation militaire s'imposait Mai3 G0ui^-là même qu'oli avait chargé d'étudier la quôstion étaient effrayés de la désaffection qu'une réforme devait am0ner. a Comment faire? me disait un » des; membres de la commission, le général Lebruu^ » au eommenoement de novembre 1866. On ne peut )) pa$ augmenter le contingent; ce serait mécontenter » les populations des campagnes et fournir par là » aux partis hostiles un moyen d'exarner leur action » délétère. Les députés de la majorité ne veulent pas )) qu'on touche à leurs électeurs. Si la majorité ré- » pugne à la réforme de l'armée, ce sera une diminu- » tion de notre influence à l'extérieur. Pour ces sor- » tes de choses, il faut l'unanimité des représentants » dapays; sans cela, c'est une affaire ratée. »
La général Lebrun ne se trompait pas sur les sentiments des députés de la majorité. Voici ce que je lis dans mes carnets à la date du 9 décembre 1866 : (i Les membres de la majorité que je rencontre se '> montrent de plus en plus inquiets. On nous laisse » sans direction, disent-ils. Nous ne savons plus si i> nous sommes avec ou contre le gouvernement. A la dernière session, le gouvernement avait l'air '» d'approuver M. Thiers. M. Fould l'applaudissait ') dans les couloirs, et M. Rouher, par son attitude, » semblait l'enoourager. Que pouvions-nous faire de » mieux, sinon de les imiter? On ne nous disait pas
» si ron était avec la Prusse ou avec T Autriche. » Nous sommes allés où le bon droit nous semblait » le plus évident. L'Autriche nous paraissait avoir été » attaquée sans prétexte sérieux ; nous avons naturel- » lement désiré le triomphe de TAutriche. Comment » le gouvernement va-t-il se poser en face de Toppo- » sition à la prochaine session? On nous laisse à cet » égard dans l'ignorance la plus complète. L'opposi- » tion aura trop raison, voilà ce que nous croyons » entrevoir. Quelle justification peut-on donner de » l'aifaire du Mexique? Quand M. Thiers disait qu'il » fallait traiter avec Juarez, on s'est récrié. Aujour- » d'hui, nous Serions trop heureux de pouvoir trai- » ter avec Juarez; La question militaire met les dé- » pûtes les plus dévoués dans une situation des plus » difficile; ils sont placés entre l'enclume et le mar- » teau. On ne peut pourtant pas leur demander de » se sacrifier; ils se doivent à leurs électeurs. Or, » toute augmentation du contingent est condamnée ')) à l'avance par les paysans. Le député ne peut pas » aller à l'encontre des sentiments de ses commet- » tants. Le gouvernement va mettre la majorité à » une rude épreuve.. »
Et cependant, c'était la conclusion à laquelle tous arrivaient, on ne pouvait pas rester dans le statu quo. De l'aveu des hommes qui suivaient avec soin la marche des événements, jamais la France ne s'était trouvée dans une situation aussi grave. « Pour peu, *) me disait un homme d'Etat, que les choses marchent » dans le même sens, ce ne sera plus le gouverne- » ment, ce sera la nationalité française qui sera en » péril. En effet, nous sommes en Tair, sans alliances
LA l.KTÏRK I>1 1» JANVIKK l»»' i'^'A
» d'aucune sorte et sans un traité auquel nous puis-
» siens nous adosser. On a pu, en 1854, faire la guerre
» d'Orient; il s'agissait du maintien des traités. En
» 1859, on a pu faire la guerre d'Italie sans pré-
» texte plausible ; on pouvait avec quelque raison dire
)) que r Autriche interprétait mal le^ traités et les fai-
» sait servir à ses vues ambitieuses. Mais, dans le
') discours d'Auxerre, on a déclaré que les traités de
» 1815 étaient déchirés et devenus caducs. Il y a fort
» à parier que la Prusse prendra texte de cet aveu
») dans un avenir très prochain. Puisque nous ne nous
» croyons plus liés par les traités antérieurs, la Rus-
•) sie se déclarera libre des engagements de 1856 et
') fera renaître la question d'Orient. Elle a une alliée
') toute naturelle : c'est la Prusse. Quels sont nos
'» alliés à nous? L'Angleterre? Elle paraît vouloir se
» désintéresser des affaires du continent. L'Italie?
" Elle est impuissante^ et d'ailleurs elle est attachée
» à la Prusse par les liens de la reconnaissance.
' L'Autriche? Elle lutte pour sa propre existence,
» et loin d'être un appui, elle est un embarras. Nous
•) sommes seuls, absolument seuls. Dans ces condi-
» tiens, quelle aurait, dû être notre ligne de con-
» duite? Il fallait imiter l'Angleterre, et puisqu'on
» avait conservé la neutralité dans la lutte entre la
» Prusse et l'Autriche, il fallait en profiter pour ne
> pas intervenir au moins moralement. Au lieu de
» cela, on met le feu sous le ventre au pays ; on
» chauffe les populations ; on fait une loi militaire.
» H n'est pas besoin de voir très clair pour apercevoir
i où mène une pareille politique. Quand il sera bien
» prouvé que nous sommés seuls, il s'agira de bien
m HISTOIRE DE 4)0UZE ANS
» autre chose que de la dynastie. Ce sera notre exis- » tence comme nation qu'on agitera dans les conseils » de l'Europe. »
Le découragement avait gagné tous les esprits. Je rencontrai vers la fin de décembre un administrateur de la France, M. de R..., un de ceux que le régime impérial avait enrichis. «Eh bien, lui dis-je, que » dites-vous de tout ce qui se passe ? — Hélas ! me » répondit-il, cela va bien mal I — Oui, la machine » aurait besoin d'être graissée de nouveau. — C'est, )) me dit-il, une bien mauvaise machine. »
L'appréciation était juste. Mais où trouver des hommes capables de construire une nouvelle machine et de la remettre en mouvement? « L'Empire, disait )) plaisamment M. Ernest Picard, ressemble au coche » embourbé dé la fable. Malheureusement, pour le » tirer de Tornière, il n'y a ni chevaux ni charretier, )i il n'y a que des mouches. »
M. Walewski se souvenait de l'heureuse diversion que, dans des circonstances graves, avaient produite les décrets du 24 novembre 1860. Il crut qu'on se tirerait des difficultés de la situation par les mêmes moyens, c'est-à-dire en adoptant le programme libéral qu'avait tracé l'amendement des 42. Il avait été témoin des hésitations, des embarras des députés de la majorité; il savait que beaucoup d'entre eux se repentaient de n'avoir pas voté avec les 65 ; après les événements des derniers mois, il ne doutait pas que le Tiers-Parti ne fît tache d'huile dans la Chambre et ne parvînt à faire prévaloir sa politique. Cela L'avait am^né à se jeter à corp^ perdu dans ce parti ; au 15 août, il avait proposé pour la décoration un grand
lA LëTTHB ou tO JANVIËH tHliT ^35
Qombp8 de députes pris dans ce groupe. Napoléon III paraissait ainsi avoir encouragé l'opposition des 42.
A Compiègne, M. Walewski avait eu de longues conversations avec TEmpereur. D'après M» Emile 01- Uyier» les mesures suivantes avaient été arrêtées : l'envoi des ministres à la Chambre conâme commissaires du gouvernement; la suppression du ministère d'Etat ou plutôt sa réduction à ce qu'il avait été pri« mitivement; le retrait de l'Adresse et son remplacement par le droit d'interpellation ; un décret qui, en maintenant le régime de la presse, subordonnait la suppression des journaux à certaines garai^tiea, telles que l'intervention du Conseil d'Etat.
Il ne paraît pas que le président du Corps législatif ait eu grande conâanoe dans les ministres en exercice pour faire réussir son plan. Il s'attendait sans doute à de grandes résistances de leur part, car il ât appel a M. Emile Ollivier, dont il avait, semble-t-il, fait accepter le nom par l'Empereur.
M, Emile OUivier a fait ailleurs, en l'accompagnant de pièces à l'appui, le récit complet des pourparlers qui eurent lieu à ce moment entre M. Walewski et lui. Ne voulant pas me livrer à des redites inutiles, je ne puis qu'y renvoyer le lecteur. Mais, pour Tintelligence des faits qui vont suivre, il est nécessaire de bien préciser le sens de ces pourparlers.
Entre M. Gllivier et M. Walewski, il y avait un point commun : c'est que le moment était venu de taire un pas de plus dans la voie des réformes libérales, Sur rétendue et la portée de ces réformes, il y avait certaines' divergences qu'il est utile de noter. M. E. OUivier trouvait que les réformes adoptées al-
:23H HISTOIKE DE DOl'ZEANS
laient en deçà de son programme ; il était néanmoins disposé à prêter l'appui qu'on lui depiandait. Mais il y avait trois points sur lesquels il déclarait ne pouvoir rien concéder : V l'abandon du projet de loi militaire, qui avait soulevé un ^o/te général; 2* l'abrogation de l'article 44 de la Constitution et la possibilité reconnue, pour un ministre, de rester député; 3° la cessation du pouvoir arbitraire qui pesait sur la presse et la constitution pour elle d'un régime légal quelconque.
Mais la grande difficulté, c'est que M. Walewski s'était chargé d'offrir à M. E. •OUivier, de la part de l'Empereur, le ministère de l'instruction publique, et M. E. Ollivier se montrait très résolu à ne pas devenir ministre. Il y eut, à ce sujet, une lutte qui dura plusieurs jours et qui se termina par une transaction : M. E. Ollivier s'engageait à remplacer M. Rouher, dans le cas, fort improbable, où le ministre d'Etat ne se déciderait pas à exécuter le nouveau programme ; ilconsentait, en outre, à entrer aux affaires, même avec M. Rouher, mais en subordonnant son acceptation- à des conditions qui devaient inévitablement faire hésiter l'Empereur et amener celui-ci à lui rendre sa parole. Une note en ce sens fut remise à M. Walewski, afin que l'Empereur sût d'avance à quoi s'en tenir.
M. E. Ollivier eut une entrevue avec l'Empereur le 10 janvier 1867. Les raisons pour ne pas accepter un portefeuille avaient sans doute été trouvées bonnes ; car, après une longue conversation sur les questions de fond, l'Empereur lui dit : « Et vous?- il paraît » que vous ne voulez pas entrer aux affaires?» —
LJi LETTRE J)U W JAxNVIEU Mu 237
M. E. Ollivier affirma de nouveau son refus, et ajouta « qu'ayant à son service un homme de la valeur de • » M. Rouher, nul ne lui était nécessaire, et que, » d'ailleurs, si TEmpereur lui croyait quelque force, » il était prêt à se concerter avec le ministre d'Etat, » qui ne déclinerait pas, il en était certain, l'hon- » neur de réaliser la nouvelle politique. » L'Empereur répliqua : « Vos raisons sont trop bonnes pour que » j y oppose une seule objection ; je pense comme » vous ; je vous rends votre parole. » Et la conversation se trouva terminée.
Deux jours après, M. E. Ollivier recevait une lettre des plus flatteuses, par laquelle l'Empereur l'invitait avenir causer avec lui et M. Rouher sur les détails d'exécution. Il alla au rendez-vous, mais il n'y trouva pas M. Rouher. L'Empereur se déclara décidé à la loi sur les réunions publiques, à l'envoi de ministres à la Chambre et au sacrifice du pouvoir discrétionnaire en matière de presse. Puis, il ajouta : « Ce que j'accorde » est considérable, et, si je sortais du premier Em- » pire, on le reconnaîtrait, mais, comme je succède » à des gouvernements parlementaires, tant que je » ne verserai pas dans Fancienne ornière, on trouvera » que ce que j'accorde est peu ; vous le verrez, on le » dira. »
A la suite de cette seconde entrevue, il y eut un échange de no'tes entre le député et le souverain. Comme les réformes promises se faisaient «.ttendre, M. E. Ollivier s'informa respectueusement des motifs du retard. L'Empereur lui répondit qu'il était uniquement dû aux difficultés du remaniement ministériel.
iSS HlStOlkE ÛE bOtJZE ANS
Il ne paraît pas que M. E. OUiTier ait mis aucun de ses collègues dans la confidence de ses démarches et des pourparlers qui avaient eU lieu entre lui et le souverain. Cela résulte des reproches qui lui ont été adressés plus tard par certaine.s personnalités médiocres et remuantes. Dans tous les cas, j'ai recueilli de la bouche de plusieurs des 42 qu'ils n'avaient pas été mis au courant de ce qui se passait, que M. E. OUivier ne les avait pas consultés, et qu'ils ne connaisèaient que fort vagUfement et par de simples ouï-dire la part qu'il avait prise aux réformes.
Tout s'était, du reste, passé dans le plus grand secret. C'est seulement dans le conseil du 17 janvier que l'Empereur, pour la première fois, s'exprima nettement sur la nécessité d'introduire des changements dans l'organisme de l'Etat. Aucun des ministres ne fit d'objections. M. Rouher .fit observer qu'en présence des réformes qui allaient s'opérer, il .était du devoir de tous les membres du cabinet de donner leur démission collectivement. Il pouvait se faire que la Couronne jugeât utile de s'entourer d'hommes nouveaux pour une œuvre liouVelle; 6t rien ne devait gêner l'Empereur dans les choix qu'il aurait à faire. L'Empereur insista pour que tous ses conseillers restassent aux affaires. Mais, par des motifs divers, étrangers aux modifications qui se préparaient, le maréchal Randon, M. Fould et M. de ChasSéloup- Laubat 'demandèrent à se retirer. Le conseil se sépara, sans qu'aucune résolution définitive eût été prise .
Le secret n'avait cependant pas été si bien gardé que le public n'eût eu vent de ce qui se préparait.
, LA LETTRE lit 19 JANVIER l«67 ti^J
Le 18 janvier, la gauche avait étë convoquée chez M. Thiers, au lieu de l'être chez M. Marie, commQ cela se faisait précédemment ; elle avait discuté Tattitude qu'elle devait prendre, si les bruits qui couraient venaient à se. réaliser. Le journal la France avait indiqué avec assez de précision les points sur lesquels portaient les réformes. On en causait tout haut le soir au premier grand bal des Tuileries. On attendait donc avec impatience que le Moniteur voulût bien fixer Topinion publique.
Comme le 24 novembre 1860, le décret qui consacrait les réformes nouvelles était précédé d'une lettre de l'Empereur au ministre d'Etat, destinée à les expliquer et à les interpréter. 11 y avait une certaine contradiction entre le langage qu'avait tenu le souverain en ouvrâht la session de 1866 et les mesures auxquelles il venait de s'arrêter. L'Empereur trouva moyen de s'en tirer par une de ces habiletés de style dans lesquelles il était passé maître : a J'ai dit, l'année » dernière, qiie mon gouvernement voulait marcher » sur un sol affermi, capable de supporter le pouvoir » et la liberté. Par les mesures que je viens d'indi- » quer, mes |)aroles se réalisent; je n'ébranle pas le » sol que quinze années de calme et de prospérité » ont consolidé, je l'affermis davantage en assurant » par la loi aux citoyens des garanties nouvelles, en » achevant enfin le couronnement de l'édifice élevé » par la volonté nationale. »
Le décret du 19 janvier 1867 supprimait l'Adtesse, concédait le droit d'interpellation et établissait pour les ministres la faculté d'être chargés, par Utiô délégation spêcialej et de concert avec le mi-
:240 HISTOIKE DE DOtZK ANS
nistre d'Etat, les présidents et les membres du Conseil d'Etat, de représenter le gouvernement devant le Sénat et le Corps législatif. Une loi devait être proposée a pour attribuer exclusivement aux tribunaux » correctionnels l'appréciation des délits de presse et » supprimer ainsi le pouvoir discrétionnaire du gou- » vernement. » Une autre devait « régler le droit de » réunion, en le contenant dans les limites qu'exige » la sûreté publique. »
Le commentaire impérial avait paru sans doute insuffisant, Car on y avait joint deux longues Notes interprétatives. La première donnait les motifs qui avaient déterminé l'Empereur à supprimer l'Adresse et à la remplacer par le droit d'interpellation. La seconde expliquait les difficultés qu'il y avait eu à mettre d'accord la présence des ministres dans la Chambre et le respect de la Constitution. « 11 fallait, disait » le rédacteur de la Note, se renfermer dans les » termes de la Constitution, portant que les ministres » ne dépendent que du chef de l'Etat, qu'ils ne sont » responsables que chacun, en ce qui le concerne, des » actes du gouvernement, qu'il n'y a pas de solidarité » entre eux, et quils ne peuvent être membres du Corps » législatif. Le décret n'apporte et ne pouvait apporter » aucun changement à ces prescriptions. »
S'il était resté dans l'esprit de M. E. OUivier quelque arriére-pensée au sujet du portefeuille qui lui, avait été si nettement offert et qu'il avait si nettement refusé, ce pa>ssage de la deuxième Note du Moniteur lui aurait causé quelque déception. Une des modifications constitutionnelles sur lesquelles il avait insisté le plus, la faculté pour un député de devenir ministre,
LA LETTRE Dl> 19 JASVIER IHbT 2ii
était impitoyablement repoussée. Aussi, on comprend qu'il ait pu écrire, dans son livre, que la lettre du 19 janvier « ne le satisfit pas » et qu'il y sentit <c un pre- » mier refroidissement. »
Le Moniteur annonçait que tous les' ministres avaient donné leur démission entre les mains de l'Empereur. Mais le même jour le cabinet démissionnaire s'était réuni en conseil. Au lieu de constituer une nouvelle administration, on s'occupa d'abord de combler les vides causés par le départ de MM. Fould, Randon et de Ghasseloup-Laubat. Dans la combinaison qui se formait, M. Béhic occupait le portefeuille des finances, le maréchal Niel était désigné pour succéder au maréchal Randon et l'amiral Rigault de Genouilly à M. de Ghasseloup-Laubat. Les autres ministres maintenaient leur démission ;, mais aucun nom n'était prononcé pour les remplacer. L'Empereur les interrogea les uns après les autres pour savoir s'ils étaient disposés à rester et à l'aider dans l'œuvre qu'il s'agissait d'accomplir. M. Rouher accepta sans faire la moindre réserve. Quand ce fut le tour de M. de La Valette de se prononcer, celui-ci se montra fort ému ; il exprima le regret d'être forcé d'abandonner le service de l'Empereur ; il lui serait, dit-il, impossible, le cas échéant, d'aborder la tribune. Mais l'Impératrice intervint et insista pour que M. de La Valette retirât sa démission. Cet incident arrêta le refus sur les lèvres des autres ministres, et à l'instant même la composition du cabinet fut arrêtée. Elle devait cependant subir une modification avant d'avoir été rendue publique. M. Béhic se ravisait dans la nuit et refusait' de se charger du portefeuille des finances. Le porte-
iH HISTOIftË DE DOt'ZE ANS
feuille abandonné par M. Béhîc fut offert à M. Rouher, qui l'accepta après quelques objections.
On a dit de la journée du 19 janvier qu'elle avait été la journée des dupes. Si Ton a entendu par là qu'elle avait trompé l'espoir de certains hommes qui avaient cru que les changements apportés dans les institutions amèneraient Tavènement d'un nouveau personnel gouvernemental, le mot ne manque pas de justesse. A la première nouvelle de la démission des ministres, M. de La Guéronnière, dans la Finance, et M. Clément Duvernois, dans la Liberté, s'étaient empressés d'applaudir ; ils conipliraentaient M. Rouher d'avoir montré assez de sagesse pour se condamner à une retraite momentanée. Mais quand ils virent « que » la démission éclatante des ministres aboutissait, » comme le disait M. Clément Duvernois, à leur réta- » blissement, » ils poussèrent un cri de surprise et ils accusèrent les ministres de «vouloir reprendre en » détail, dans l'application, ce que l'Empereur avait » abandonné en principe. » Ces soupçons, semés avec une insistance perfide, contribuèrent à faire croiro dans le public qu'il y avait eu une combinaison plus libérale que le cabinet renoiitelé avait contribué à i faire avorter. On commença à accuser M. Rouher d'àvoir pesé sur l'esprit de l'Empereur pour écarter ce qu*on appelait « les hommes nouveaux. »
Rien n'était moins exact. Le seul nom qui eût été mis en avant était celui de M. Emile Ollivier ; on a yu qu'il avait un moment accepté de faire partie d'un cabinet avec M. Rouher, et que, si la combinaison avait | échoué, c'était parce qu'il avait mis la plus grande insistance à refuser un portefeuille. En dehors de i
LA tETTHE OU i» MNVIEH 1867 243
M, Emile OlUv^er, personne n'avait été appelé, Les journaux, et, en particulier les joui'naux étrangers, avaient publié des listes n^inistérielles. Ëlle^ étaient une pure œuvre d'imagination, La meilleure preuve, c'est qu'elles portaient toutes en tète le nom de M. Emile OUivier, dont elles faisaient soit un ministre d'Etat, soit un ministre de l'Intérieur, soit même UQ ministre présidant le conseil d'Etat, et que, de Taveu de M. Emile Ollivier lui-même, non-seulement aucun de ces portefeuilles ne lui avait été ofifert, mais qu'au moment où on lui donnait un rôle prépondérant dans un cabinet, il avait repris son rang de simple député et n'avait d'autre ambition que de s'entendre avec M. Rouher pour faire aboutir les réformes dont il avait été l'un des promoteurs.
Quoi qu'il en soit, on s'attendait bien certainement, 'dans certaine.s régions, à voir M. Rouher reculer devant des réformes contre lesquelles il s'était si vivement prononcé Tannée précédente et se décider à une retraite qu'on considérait comme forcée. Son maintien au ministère d'Etat doublé du ministère des finances causa de grands mécomptes, et c'est dans ce sens qu'on peut dire du 19 janvier qu'il fut une nouvelle journée des dupes.
J'ai noté jour par jour les impressions que j'ai recueillies à la salle des conférences ; quoique la session ne fût pas ouverte, un grand nombre de députés s'y réunissaient ; la gravité des événements les avait naturellenjent attirés. Il régnait une certaine obscurité sur les faits qui avaient amené la nouvelle évolution ; les questions de personnes contribuaient à rendre les ténèbres plus épaisses. Mais il est intéressant de çon-
naître les impressions produites ; je copie mes notes sans y rien changer :
2/ janvier. « Les membres de la majorité sont dé- » routés. Ils ne savent pas bien quelle attitude ils doi- » vent prendre. Pourquoi, disent-ils, nous avoir fait » voter Tannée dernière contre l'amendement des 42, » si on devait à un an de distance leur donner com- » plètement raison ? Il y a là une véritable atteinte à » la dignité de la Chambre. — Le Tiers-Parti est en » liesse ; on le traite en triomphateur. — La gauche » est mécontente ; elle regrette l'Adresse ; à la place » de l'Adresse, on lui donne le droit d'interpellation, » mais en le soumettant à l'autorisation préalable de » la majorité ; c'est une diminution d'influence.
» On agite aussi les questions de personnes. On est » généralement persuadé que la combinaison ministé- » rielle qui a prévalu dans les conseils de l'Empereur » est purement provisoire. On ne comprend pas surtout ') comment M. Rouher continuerait à cumuler deux » portefeuilles. On ne croit pas à l'avènement de » M. Emile Ollivier.
» Le rôle que M. Emile Ollivier a joué est fort obs- » cur. La seule chose qui paraît certaine, c'est qu'il a » eu une entrevue avec l'Empereur. Que s'est-il dit » dans cette entrevue ? — C'est ce' que personne n'a » encore su tirer au clair. Ou prétend que M. Emile » Ollivier était dans une combinaison que préconi- » saient MM. de Persigny et Valewski. On va jusqu'à » l'accuser d'avoir voulu renverser M. Rouher. )) M. Buffet aurait été également appelé par l'Empe- » reur. »
22 janvier. — « L'opposition contre M. Emile OUi-
LA LETTRK Dl IA JANVIEK IMT i45
>) vier s'accentue. Oa prétend qu'il ne peut se fixer » à rien et qu'il oscille perpétuellement entre ses » amis et la majorité. Il 7 a évidemment un mot » d'ordre donné. On affirme que c'est M. Walewski » qui a conduit M. Emile Ollivier chez l'Empereur. La » combinaison n'aurait pas tenu deux heures; ce » serait Flmpératricequi l'aurait fait échouer. »
23 janvier. — « M. Buffet, avec qui je me suis en- > tretenu, parait radieux; on lui a accordé tout ce » qu'il demandait dans le discours qu'il a prononcé à » l'appui de l'amendement des 42. Il regrette seufe- » ment la suppression de l'Adresse ; il pense qu'on y » reviendra ; l'Adresse est la conséquence naturelle' du » droit d'interpellation. M. Buffet voudrait qu'au lieu )> de terminer les interpellations par un ordre du jour » général et vague, on en revint à l'ordre du jour » motivé. Des membres de la majorité ne sont pas loin » d'adopter l'opinion de M. Buffet. »
25 janvier. — « La majorité commence à se ras- » surer. On lui a persuadé qu'en accordant les » réformes, ce n'est pas l'amendement des 42 que » l'Empereur avait en vue, mais bien le passage cor- » respondant de l'Adresse. L'amendement des 42 n'au- » rait fait qu'apporter un élément de plus dans les » déterminations du souverain. Entre les 42 et la » majorité, il n'y aurait eu qu'une question de » nuances. On dit que l'Empereur, dans le discours » de la Couronne, introduira une phrase qui donnera » à la majorité une complète satisfaction sur ce »• point. »
Pendant qu'à la salle des conférences on se livrait a des conjectures hasardées et que l'opinion s'égarait,
â46 HISTOIEE DE ]>OUZ£ AVS
M. Emile ûllivier entraiten eoaférenceavee M. Rouher ; sur rinvitatiou da celui-ci, le député de Paris se rendait dans le cabinet du ministre d'État dans le but de s'entendre sur les bases à donner aux lois sur la presse et sur le droit de réunion. Ce que fut cet entretien, M. Emile Ollivierne Ta laissé entrevoir que d'une façon discrète; mais il y a un point sur lequel il fut très net : « Permettez-moi, dit-il au ministre d'État, » de vous déclarer qu'il est faux, ainsi qu^on vous Ta )) affirmé, que mon unique désir soit de vous rem- )) placer ; pas un seul de mes cheveux n'y pense ; si n on vous rapportait de moi un propos ou une dé- » marche qui pussent contredire mes déclarations )> actuelles, je vous prie de m'interpeller fornael- » lement. » On voit par là ce que valaient les bavardages de la salle des conférences.
Malheureusement, M. Emile OUivier avait des amis compromettants qui n'acceptaient l'abnégation qu'il avait montrée depuis le début de la crise que sous bénéfice d'inventaire et qui escomptaient d'avance son accession au pouvoir. Ils lui attribuaient, au sujet de M. ftouher,des propos qu'il n'avait certainement pas tedus, mais qui devaient contribuer à mettre en méfiance un esprit naturellement ombrageux. Ainsi on prétendait qu'il avait dit que « si *M. Rouhep était » encore ministre, c'était à lui, Emile OUivier, qu'il )) le devait. » De pai*eils commérages auraient été méprisés en d'autres circonstances. Mais M. Rouher, devenu l'avocat de réformes qu'il avait repoussées, se spntait dans une position fausse, et tout ce qui contrfbuûit à le lui faire sentir lui causait de vives irritMiouf.
LA 1.ETTHE or 19 MI(V|ER IW.7 247
U' Clémeot Davernoifs a rempli dans cet imbroglio un yéritable rôle de dissolvant. Embusqué derrière les colonnes de la {liberté et rec^vapt les encouragements et les confidences de hautes personnalités sur Tin* fliiepoe desquelles il se faisait de grandes illusions, il avait déclaré à Mt Rouber une guerre sans pitié ni merci. Il annonçait des résistances sérieuses à la réalisation du programme de l'Empereur, et il en rendait M» Rouber responsable d'avance. C'est pour cela, disait-il cbaque jour, qu'il appelait Vamnement des hommes nouveaux. Les cboses en vinrent à tel point que M, Rouber crut devoir protester contre les intentions qu'on lui prêtait; il écrivit le 27 janvier à M. Emile OlUyier : « Au fond, croyez que je chercbe à aiîsurer » au programme de l'Empereur l'exécution la plus » sincère et la pli^s loyale ;'toute autrQ solution serait » sans valeur. »
Ea s'exprimant ainsi, M. Roubar était sincère. Mais il commit une faute grave : il ne donna aucune suite aux entretiens que l'Empereur lui avait recommandé d'avoir avec M. Emile Ollivier. Les gens qui avaient intérêt à rompre la bonne harmonie qui avait régné jusque-là entre ces deux hommes eurent dès lors le champ libre; Us en profitèrent pour aigrir des rapports qui n'avaient eu, pendant quelques jours, qu'une cordialité apparente. On répandit le bruit que M. Rouber, dans le conseil des ministres, avait appuyé le maintien de Tautorisation préalable en matière de presse. M. Clément Duvernois s'empressa de publier, dans la Lib^rtéy un article effaré intitulé : le Minimum, dans lequel on accusait le eabinet de vouloir réduire à rien Us libertés promises. Au bout d» quflqueg JQuri, le»
il8 HISTOIRE DE DOUZE ANS
nouvelles étaient reconnues fausses; mais le coup était porté. Malgré lui et à son insu, M. Emile OUivier était devenu Tau tagoniste obligé de M. Rouher.
Ce n'était pas, à proprement parler, dans le cabinet que se montrait l'esprit de résistance. Les ministres avaient trouvé dans l'Empereur une décision qui décourageait tous les scrupules. Mais il s'était formé dans la majorité un groupe qui paraissait déterminé à faire obstacle aux réformes. On faisait dans ce groupe assez bon marché de la suppression dé l'autorisation préalable pour les journaux ; mais on avait espéré que le droit de réunion ne s'appliquerait pas aux réunions électorales préparatoires. Or, le 30 janvier, le conseil des ministres avait décidé que les réunions électorales seraient comprises dans la loi. Aussi la salle des conférences était-elle .pleine de figures irritées, et l'on commençait à faire entendre des paroles malsonnantes. M. Jérôme David surtout se répandait en plaintes amères : «Avec ce système, me y) dit-il, il sera impossible à un préfet de faire passer » un candidat du gouvernement. » — « Avant six » mois, s'écriait un autre, nous aurons des coups de » canon. L'Empire tombe dans les mêmes erreurs que » la Restauration et la Monarchie de juillet; il périra » de la même manière. »
Il y avait eu, le \^^ février, un dîner à la présidence du Corps législatif. Beaucoup de députés de la majorité y assistaient, et M. Walewski avait pu voir quels progrès avait fait l'opposition. M. Granier de Cassagnac assistait à ce dîner. « Il ne faut pas, s'écriait-îl, » seulement s'opposer aux mesures ; il faut les em- » pêcher de se produire. » Ces paroles rencontraient
LA LETTRK Ul' lî» JA>^VIKR l««»T ii9
naturellement de l'écho parmi les hommes qui devaient leur situation à la candidature officielle et qui se sentaient menacés dans leur avenir politique. M. le duc d'Albuféra, qui se rapprochait pourtant du Tiers- Parti, était un de ceux qui faisaient chorus et qui applaudissaient le plus bruyamment aux paroles de M. Granier de Cassagnac.
Tous ne se montraient pas du reste aussi violents. Beaucoup, parmi ceux qui étaient fort effrayés au début, commençaient à revenir à des sentiments plus raisoni^ables. Ce qu'ils réclamaient avant tout, c'est que M. Rouher restât ministre. Un grand nombre de députés déclaraient que si on leur démontrait que la raison d'Etat exigeait les mesures proposées, ils les voteraient avec empressement. Pour amener ces esprits flottants et incertains, il avait suffi d'un moyen considéré comme infaillible; on leur avait fait entrevoir la possi'bilité d'une dissolution, et devant cette menace, ils avaient mis une sourdine à leur mécontentement. Ils comprenaient en effet qu'un appel aux électeurs donnerait au gouvernement le beau rôle, puisqu'il aurait le bénéfice de ses intentions libérales. Aussi, au bout de quelques jours, le parti de la résistance avait vu diminuer ses chances. Une sorte de convention tacites'était formée pour attendre l'ouverture de la session et le discours de la Couronne.
Mais, si sur le fond des réformes, il s'opérait une sorte d'apaisement, les questions de personnes s'envenimaient. Il y avait dans la Chambre un petit groupe de députés qui annonçaient chaque jour l'avènement prochain de M. Eniile OUivier. Ils parlaient en termes mystérieux des entretiens qu'il avait eus avec l'Empe-
rèur et de la lettre très flatteuse que le souverain lui avait écrite. Ils ne montraient pas pette lettre; mais ils assuraient an avoir reçu communication, et ils prétendaient qu'elle faisait à M, Emile Ollivier une situation hors de pair. Ces bruits colportés dans les couloirs, à la Bourse et dîin» les eerqles, y répandaient le doute et l'inquiétude. Le 4 février, aux Italiens, on s'était montré ému outre mesure. Les frères Isaac et Emile Pereire s'agitaient beaucoup au foyer du théâtre pour rassurer les esprits ébranlés. Ils se déclaraient autorisés 4 dire qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans les commérages mis en circulation par de prétendus amis de M. Emile Ollivier, « Celui-ci il avait eu en effet une entrevue avec l'Empereur ; )) mais elle n'avait pas la portée qu'on lui attribuait. » M. Walewski avait conduit M. Emile ûlliyier aux )» Tuileries, afin de lui permettre de développer les » idées qu'il exposait dans un Mémoire remis à l'Em- )) pereur. L'Emperenr lui avait, à la suite de cet en- » tretien, adressé une lettre fort courte et fort polie, » qui n'était qu'un simple accusé de réception, » La lettre de l'Empereur à M. Emile Ollivier était quelque chose de plus; mais elle intriguait fort le monde politique et les ministres. Par un motif fort louable de discrétion, M. Emile Ollivier n'en avait donné communication qu'à un petit nombre d'amis intimes. Il n'en faisait voir qu'une copie, de sorte qu'on ne pouvait savoir si la lettre était de la main de rfîmpereur ou si elle avait été simplement écrite par son secrétaire particulier, distinction importante, paraît-il, aux yeux de certaines gens. L'Empereur avait écrit à M. Emile Ollivier sans prévenir les membres du
LA LETTRE DU 10 JANVIER 1867 i51
cabinet; de sorte qu'ils ne savaient pas quelle était la Valeur dé cette missive. M. Auguste Chevalier, mon collègue, me dit dans un coin que tous ces commetitaires arrêtaient les affaires et troublaient les ministres. Il essaya de tirer de moi quelque éclaircissement ; mais je ne pus le satisfaire. J'avais, comme tout le monde, entendu parler de la lettre ; je n'en avais pas pris connaissance, et les personnes qui l'avaient lue en avaient reçu les impressions les plus contradictoires.
Je crois que tout le bruit à propos de cette lettre provenait de ce que les personnes qui en colportaient des fragments se taisaient sur la date où elle avait été écrite; la lettre portait la date du .12 janvier^ et on lui attribuait une origine plus récente. C'était là une manœuvre répféhensible, car elle créait des divisions et des rivalités dans le moment où la conciliation et l'apaisement étaient le plus nécessaires.
Est-ce à dire que les bruits de modifications ministérielles fussent absolument faux ? Il avait été, en effet, un moment question de remplacer M. de La Valette que le rétablissement de la tribune effrayait fort. « Je » suis malade, et déplus bien vieux», m'avait-il dit dans une visite que je lui avais rendue. On avait parlé d'appeler M. Henri Chevreau au ministère de l'Intérieur; mais le projet n'avait pas tenu. M. de La Valette s*était résigné à rester, en attendant que l'oc easion se présentât pour lui de se Retirer pu de prendre un autre portefeuille.
Une tentative qui paraissait toute naturelle, c'était de constituer le Tiers-Parti à l'état de groupe séparé et marchant en dehors de la majorité. Elle fut faite; mais elle échoua. M. Buffet, avec qui j'eus l'oceaéion
de m'entretenir quelques jours avant l'ouverture de la session, me déclara qu'il n*y avait jamais eu un groupe de députés à qui ce nom pût s'appliquer. « Il y a eu, » me dit-il, l'année dernière, quelques députés de la » majorité qui se sont entendus pour proposer un » amendement libéral à l'Adresse ; ils sont convenus » d'une rédaction, et ils l'ont soumise à la signature, » puis au vote de leurs collègues. Il n'y a eu rien de » plus. Quant à M. Emile OUivier, je ne l'ai pas vu » depuis six mois, et il n'a jamais été question de » combinaison ministérielle dans laquelle nous dus- » sions entrer ensemble. »
MM. Chevandier de Valdrôme et de Talhouët tenaient le même langage. Il aurait été impolitique, suivant eux, « de constituer un Tiers-Parti en dehors de la majorité; » le seul point sur lequel on n'avait pu s'entendre » Tannée précédente^ c'était sur l'opportunité des ré- » formes ; mais aujourd'hui les divergences devaient » cesser, et la majorité se réunir dans les mêmes sen- » timents. »
M. Walewski était opposé à tous ces efforts pour constituer un Tiers-Parti. Il se désolait de voir que M. Emile OUivier se tenait à l'écart. « Il devrait bien, » me disait-il, venir prendre langue quelquefois à la » salle des conférences. Il importe qu'il entre en re- » lations avec la' majorité. Son abstention peut être » mal interprétée. D'ailleurs, ne faut-il pas que tôt ou » tard il se trouve en face de ses collègues? Au lieu de » diminuer les points de contact, il devrait s'attacher » à les multiplier. Il serait désirable qu'il assistât à » la séance impériale. »
Malgré les résistances qu'ils rencontraient, quelques
LA LETTRE Dt lU JANVIEH Wd? * 4Nîi
députés persistaient dans leur projet de former un groupe destiné à manœuvrer entre la gauche et la majorité. L'élection des secrétaires qui devait avoir lieu le premier jour de la session leur parut une occasion propice.
Le coup fut préparé de longue main. Habituellement, il y avait à pourvoir à deux vacances, deux secrétaires sortant par suite du roulement. Mais, cette année-là, M. Thoinnet de La Thurmelière, pour des motifs tout personnels, déclara qu'il ne se représenterait pas pour faire partie du bureau, ce qui portait à trois le chiffre des secrétaires à élire. M. Busson-Billault, un des secrétaires sortants, crut qu'en présence de la détermination de M. Thoinnet de la Thurmelière, il n'y avait aucun inconvénient pour lui à poser sa candidature.
Cette résolution de M. Busson-Billault rompait l'ordre du roulement, et remettait en question la réélection de tous les anciens secrétaires. Elle favorisait dans tous les cas, les projets du groupe de députés qui voulait faire de la réorganisation du bureau le point de départ d'une nouvelle stratégie politique.
Les candidats mis en avant étaient MM. Brame et Martel. Ces deux députés étaiont à tous égards dignes des suffrages de la Chambre. Mais ils devenaient à leur insu des instruments de désorganisation. On voulait surtout écarter M. Welles de La Valette, afin d'atteindre M. Rouher, son beau-père. On cherchait également à m'éliminer, parce que j'avais cessé, disait-on, de faire partie de l'opposition, prétexte étrange de la part de gens qui aspiraient à. entrer, soit par eux-mêmes, soit par leurs amis, dans les conseils du gouvernement.
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Il y avait là un danger qu'il fallait conjurer. La manifestation qui se préparait devait avoir pour résultat d'irriter la majorité qui y verrait l'intention de former une petite église destinée à la remplacer ou à la dominer. C'était ramener par une voie indirecte les questions de personnes et prépare]^ une crise plus ou moins prochaine.
Il y eut, le 13 février, la veille de l'ouverture de la session, un dîner auquel assistaient les principaux membres de la majorité et les membres de l'ancien bureau. Il fut décidé que des mesures seraient prises pour déjouer la manœuvre qui s'organisait et pour former de la majorité un tout solide et compact.
Si je n'avais consulté que mes convenances personnelles, je me serais très volontiers retiré. Les fonctions de secrétaire que j'occupais depuis deux ans exigeaient une grande assiduité auît séances. Or, l'année 1867 se présentait à moi avec des devoirs multiples qui absorbaient presque tout mon temps: j'étais, à TExposition universelle, le président de la classe du travail manuel qui exigeait de ma part une surveillance continuelle ; j'étais membre du jury international ; à la Chambre, j'étais le secrétaire de la commission de la loi des sociétés, et j'avais à préparer la discussion qui menaçait d'occuper de longues séances; il m'était bien difficile de ne pas prendre part à l'étude et à la préparation de lois sur la presse et sur le droit de réunion. Dans ces conditions, il m'eût été fort agréable de céder la place soit à M. Brame, soit à M. Martel. Mais j'aurais eu l'air d'accepter une exclusion injuste à tous égards; j'avais, en effet, voté avec les 42, et si je m'étais rapproché de la majorité, je n'avais pas,
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à proprement parler, cessé d'être un homme d'opposition. Le retrait de ma candidature eût donné lieu à une foule d'interprétations fâcheuses et eût amené le triomphe de la coterie qui cherchait à se constituer. Je me décidai donc à accepter la lutte.
Elle fut très vive. A l'issue de la première séance, un certain nombre de membres de la majorité se réunirent dans le local .du premier bureau pour arrêter la liste des candidats qui devaient être présentés aux suffrages de la Chambre.
Il fut décidé : 1* qu'on maintiendrait ceux des secrétaires que le roulement n'avait pas fait sortir ; ^ qu'on dresserait la liste des candidats qui se présenteraient pour occuper les places vacantes ; 3*que ces noms seraient placés dans une urne et qu'on tirerait au sort les candidats que la majorité soutiendrait de ses votes. L'urne étant absente, on eut l'idée malheureuse de la remplacer par un chapeau. Le sort désigna MM. Mège, de Conegliano et dé Guilloutet.
Quoique la plus grande impartialité eût présidé au choix de cette liste, elle ne rencontra pas un assentiment unanime. On trouva que le procédé employé était un peu trop expéditif. Dans la salle des conférences, les candidats portés sur la liste avaient reçu le nom de candidats du chapeau. Aussi les dissidents, qui avaient été sur le point d'abandonner la partie, reprirent-ils courage. On faisait une propagande acharnée dans les couloirs en faveur de la liste Brame-Martel .
M. Walewski n'appuyait que très mollement la liste de la majorité ; les noms qui la composait n'avaient pas toutes ses sympathies. Mais M. E.Ollivier était très net; il blâmait hautement l'idée de faire une manifestation