LA LETTRE DU I» JANVIER 1867 2H
tons les obstacles. Il expliqua que l'on n'avait pas pour but de constituer un groupe ayant un caractère exclusif : « Qui voudra y venir y viendra, » dit-il. Il ne devait pas y avoir de chef, et afin d'éviter toute apparence de direction occulte, on tirerait au sort chaque soir l§s noms du président et des deux secrétaires. Les adhésions du reste étaient nombreuses. On pouvait compter sur près de 200 membres.
Tout allait bien jusque-là, quand un député, qui avait avec M. Rouher les rapports le? plus intimes, fit une communication qui contrastait singulièrement avec les déclarations conciliantes de M. Jérôme David. Les bureaux étaient convoqués pour le lendemain 23 mars, afin d'examiner le nouveau projet de loi sur la presse. Dans la réunion des présidents de bureaux, qui avait lieu pour examiner des questions d'ordre intérieur, M. Walewski avait annoncé que l'Empereur avait manifesté le désir de voir M. E. Ollivier faire partie de la commission. M. Rouher s'était, paraît-il, ému de cette démarche du Président du Corps législatif, et il avait été prendre les ordres de l'Empereur. Le député qui portait la parole, se prétendait autorisé à déclaret* que jamais l'Empereur n'avait songé à désigner M. E. Ollivier, que si quelqu'un sur cette question représentait la pensée gouvernementale, c'était M. Mathieu, et que c'était cet honorable député qui se présentait officiellement aux suffrages dû 8® bureau.
Cette communication intempestive produisit une impression fâcheuse. Un certain nombre de députés qui avaient donné leur adhésion la retirèrent. Ils crai« gnirent dé se trouver inféodés à une personnalité , qui occupait sans doute une grande place dans le gouver-
nement-, mais dont TinfluGnce paraissait ébranlée. Avant irfemt d'être définitivement constitué, le Cercle de la rue de l Arcade, soupçonné de vouloir faire obstacle aux volontés de TEmpereur, se trouva frappé d'impuissance.
La discussion de la loi de la presse dans les bureaux fut très vive. Dans le 6° bureau, dont je faisais partie, je pris la parole pour combattre le projet qui était en contradiction avec les principes dont jusque-là je m'étais porté le défenseur. Ma critique parut si complète à deux membres de la gauche, MM. ^Pelletan et Marie, qu'ils déclarèrent n'avoir rien à y ajouter. Je n'obtins que trois voix. Dans le 8® bureau, les choses se passèrent comme on l'avait annoncé au Cercle de la rue de l'Arcade. M.Mathieu, député de la Corrèze et ami particulier de M. Rouher, se tri)uva en concurrence avec M. E. OUivier. On passa au vote; M. Mathieu l'emporta. La majorité n'était que d'une voix (13 contre 12). La cabale n'en avait pas moins réussi. Un incident de bureau venait de faire de M. E. Ollivier et de M. Rouher deux ennemis irréconciliables. Cet incident devait avoir du reste des conséquences plus graves au point de vue politique.
Oiî avait remarqué qu'à partir de ce moment, M. Walewski avait cédé le fauteuil à l'un des viceprésidents, M. Alfred Leroux. On racontait tout bas que le vote du 8® bureau avait blessé le Président et qu'il avait été se plaindre à l'Empereur de l'opposition personnelle que lui faisaient certains membres. . On parlait même d'une démission qui aurait été donnée, et de la prochaine nomination de M. J. David à la présidence du Corps législatif. Mais M. Walewski avait
LA LETTRE DV 1» JANVIER t8(»T ±(}{i
reparu au fauteuil, et tous ces bruits s'étaient évanouis.
Le 28 mars, c'était M. Schneider qui présidait, et les commérages avaient repris de plus belle. A la soirée des Tuileries, on annonçait la retraite de M. Walewski : les uns prétendaient qu'il avait donné sa démission, les autres qu'on la lui avait demandée. On faisait connaître la combinaisan qui avait prévalu : on ne donnerait pas de successeur à M. Walewski; la Chambre devait être alternativement présidée par M. Schneider et par M. Alfred Leroux.
Le 29 mars, le bruit de la veille était devenu une certitude. Lîn peu avant l'ouverture de la séance, on avait aperçu M. de Persigny se promenant fiévreusement dans la salle des conférences. Il parcourait les groupes et annonçait que M. Walewski allait monter au fauteuil pour donner les motifs de sa. démission. C^mme un député exprimait à M. de Persigny son étonnement sur cette . forme insolite de procéder : « Croyez-vous, s'écria-t-il avec emportement, que » M. Walewski va se laisser donner des coups de pied ^ » dans le c... sans rien dire? »
M. Walewski monta en effet au fauteuil. Il lut un petit papier contenant l'annonce de sa démission, donnée, dit-il, dans un but d'union et de concorde. Il appela au fauteuil M. Schneider et se retira par le couloir de gauche, 'suivi par les députés de la gauche et du Tiers-Parti descendus de leurs bancs pour lui serrer la main et lui faire cortège. La majorité resta immobile et silencieuse.
Après la séance, les secrétaires, à l'exception de
M. Welles de La Valette, crurent devoir rendre à
M. Walewskiune visite de condoléance. Le Président démissionnaire nous reçut dans son cabinet. Il nous donna les motifs réels de sa déniission. Il avait été, en effet, profondément blessé de la communication qui avait été faite au Cercle de la rue de TArcade au sujet de la candidature de M. OUivier. A cause de la qualité de la personne qui portait la parole, il avait vu là une sorte de démenti qui lui était infligé par M. Rouher. Il avait demandé à M. Rouher de retirer ce démenti; M. Rouher s'y était refusé. M. Walewski avait considéré dès lors que sa dignité était amoindrie devant la Chambre, et qu'il ne pouvait pas accepter une pareille situation. Ce n'était là, du reste, ajoutaitil, qu'un incident; il était visible que M. Rouher voulait lui susciter toutes sortes de difficultés. Il préférait se retirer plutôt que d'être une cause de désaccord.
Je suis convaincu que M. Walewski guettait depuis longtemps un prétexte pour s'en aller et qu'il choisit avec empressement celui-là, comme lui étant le plus favorable. Il était chaque jour témoin des luttes qui s'engageaient entre les groupes de la Chambre; la majorité s'émiettait; l'opposition devenait plus ardente. En haut lieu, on avait compté sur le Président pour refréner les ardeurs de la gauche et en même temps pour arrêter la décomposition de la majorité. Or, M. Walewski n'avait pas l'autorité nécessaire pour accomplir ce double rôle ; il s'était laissé accaparer par le Tiers-Parti, et il comptait dans la Chambre trop d'adversaires personnels pour exercer sur elle une véritable influence. Quoique doué d'un grand esprit politique, il n'avait pas l'habitude des assemblées; il manquait du sang-froid indispensable pour trouver le