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â la Chambre la responsabilité de la résolution à prendre, afin de pouvoir dire, le cas échéant, que pour son compte, il n'aurait pas demandé mieux que de donner aux besoins de réforme une satisfaction immédiate.
Mais M. Buffet vint mettre la question sur un autre terrain. Il s'était formé un groupe autour de M. de La Valette; M. Buffet se plaça en face du ministre : « La » Chambre, dit-il, voudrait savoir à quoi s'en tenir » sur les projets du gouvernement. S'agit-il simple- » ment de la proroger? Il n'y a aucun inconvénient, il » y a même avantage; les lois seront examinées avec » plus de maturité et votées en connaissance de cause. » S'il s*agit d'une dissolution, le point de vue change : » par la dissolution, le gouvernement est débarrassé » des lois politiques, il peut en saisir la Chambre nou- » velle; mais il est libre aussi de ne pas le faire. Les » réformes du 19 janvier peuvent ainsi être mises à » néant. » A cette question si nette, M. de La Valette répondit d'une manière évasive : « Le droit de disso- » lution, dit-il, est un droit constitutionnel; je ne puis » pas prendre à cet égard d'engagement pour Tave- » nir ;' tout ce que je puis dire, c'est que, personnel- » lement, je ne pousse pas l'Empereur à en faire )) usage. Il est vrai que d'autres peuvent ne pas être » de mon avis; pour mon compte, je l'ignore absolu- » ment. La seule chose que je puisse affirmer, c'est » qu'il n'a pas été question de dissolution dans les » conseils du gouvernement et que les journaux sont » seuls les auteurs de ces bruits. »
Le 21 juin, la question d'ajournement se présenta devant la Chambre. M. Schneider proposa de mettre à l'ordre du jour le budget, ce qui impliquait le renvoi à
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une autre session des lois sur l'armée, sur la presse et sur le droit de réunion. « Là pensée du gouverne- » ment, dit M. Rouher, est de demander à votre pa- » triotisme une réunion prochaine qui sera fixée aux » premiers jours de novembre. » M. E. Ollivier essaya de combattre l'ajournement; mais l'union s 'était faite, , évidemment à son insu, entre les diverses nuances de la Chambre. « Si j'ai bien compris M. le ministre, je » suis prêt à accepter sa proposition, dit M. Thiers, » et voici ce que j'ai compris: au mois de novembre, » nous retrouverons le terrain tel qu'il est aujour- » d'hui, les lois telles qu'elles sont présentées parles » commissions. Est-ce bien là ce qui est entendu,. » monsieur le ministre? » — « Oui!- oui! » s'écria-t-on sur les bancs de la majorité. Les hésitations cessèrent; Tajournement fut prononcé par 210 voix contre 34.
A la suite de ce vote, et malgré les déclarations de M. Rouher, les menaces de dissolution recommencèrent de plus belle. On fut fort étonné de voir la France, qui avait pris la défense du Corps législatif après le vote d'ajournement, se rallier aux journaux qui lui étaient hostiles et réclamer comme eux la dissolution. Evidemment, il y avait un mot d'ordre. On l'attribuait à l'entourage de M. de La Valette. Il n'y était personnellement pour rien. J'eus occasion de m'entretenir avec un de mes collègues qui l'approchait de très près, et je pus m'assurer que les inspirations- venaient d'ailleurs. Comme je faisais' remarquer le mauvais effet qu'avait produit l'article de la France^ on me répondit que la Chambre avait tort de s'émouvoir des articles de journaux et qu'on ne devait pas faire attention à
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ce que disait M. deLaGuéronnière, dont on connaissait l'inconsistance politique. « Le Marquis, ajoutait- » on, n'est pour rien là-dedans. Il n'est ni pourni >» contre la dissolution, puisque c'est un droit qui ap- » partient à TEinpereur. Cependant, il y a des consi- » dérations qui militent en faveur d'une dissolution » immédiate^ et, si la majorité le comprenait bien, » elle se rallierait immédiatement à cette idée. Il y a, » depuis le 6 juin (date de l'attentat de Berezoïvski), » un courant d'opinion plus fort en faveur de l'Em- » pire. Il faut savoir en profiter. Plus tard, on ne » sait pas ce qui peut arriver. Les élections seraient » faites par l'administration actuelle ; on conserverait » les candidatures officielles ; la majorité reviendrait » et une douzaine au moins de membres de l'opposi- » tion resteraient sur le carreau. »
Ce que mon interlocuteur n'apercevait pas, c'est que son raisonnement péchait par la base ; croire qu'on pouvait dissoudre la Chambre et conserver en même temps le ministère était une pure illusion. Quel motif donner à. une dissolution, sinon que la majorité avait accueilli avec trop de tiédeur les réformes du 19 janvier? Mais le ministère n'avait-il pas été l'objet des mêmes accusations? N'était-ce pas lui qui avait invité la majorité à voter l'ajournement? Il était solidaire de la majorité ; il tombait, si elle tombait. Les élections seraient faites par d'autres, si la majorité disparaissait.
Quel que fût le promoteur de cette nouvelle campagne, il en fut pour ses frais. La Chambre comprenait que le vote d'ajournement, dans les conditions où il avait eu lieu, constituait une sorte d'engagement
moral, et que le gouvernement était le premier intéressé à ce qu'il fût tenu. Le bruit se répandit que c'était M. J. David qui avait fait auprès de l'Empereur une démarche en faveur de la dissolution. Les inquiétudes cessèrent immédiatement. On était certain que la démarche, si elle avait eu lieu, n'avait aucune chance d'aboutir.
On approchait du dénouement de la lutte qui s'était engagée depuis six mois entre le Tiers- Parti et M. Rouher. Des journaux avaient mis de nouveau en avant le nom de M. E. OUivier pour le ministère d'Etat. On savait que l'Empereur n'aimait pas à s'abriter derrière une impopularité. Aussi faisait-on tous les efforts pour démontrer que Topinion était hostile à M. Rouher. M. E. OUivier était mis en demeure de s'expliquer sur la part très large qu'il avait prise aux réformes du 19 janvier.
Le 12 juillet, M. E. OUivier, obéissant à ces suggestions, prononça à la tribune un véritable réquisitoire contre M. Rouher. Cette fois, c'était bien d'une rupture définitive qu'il s'agissait; elle allait plus loin : à travers M. Rouher, M. E. OUivier atteignait l'Empereur. On ne pouvait pas en douter, quand on entendit ces paroles significatives ,: ce Pour définir » le ministre d'Etat, on s'est servi successivement » ou à la fois d'un grand nombre d'expressions. Les » uns ont dit : c'est un premier ministre; d'autres : » c'est un grand-vizir ; d'autres enfin : c'est un maire » du palais... Comme il est impossible qu'un homme » se consacre à ce rôle d'expliquer les lois qui » n'ont pas été préparées par lui, ses attributions » ont dû s'accroître. Il est devenu peu à peu le con-
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» seil, le directeur de ses collègues, et, aujourd'hui, » c'est un vice-Empereur sans responsabilité, »
La réponse au discours de M. Ollivier fut faite par l'Empereur lui-même. Napoléon IIIenvoyaàM.Rouher la grande croix de la Légion d'honneur en diamants, avec une lettre flatteuse qui se terminait ainsi : « Au » milieu de vos nombreux travaux, au milieu des at- » taques injustes dont vous êtes l'objet, une attention » amicale de ma part vous fera oublier, je l'espère, » les ennuis inséparables de votre position pour ne » vous rappeler que vos succès et les services que, )) journellement^ vous rendez au pays. »
Le lendemain soir, il y avait foule dans les salons du ministère d'Etat pour complimenter M. Rouher sur la distinction flatteuse dont il venait d'être l'objet. Le ministre était, comme d'habitude, appuyé coDtre une tablette, causant avec deux ou trois personnes, et distribuant aux arrivants des poignées de main distraites. Il ne portait pas la moindre décoration. Un visiteur lui en fit la remarque. Sur un signe, un valet de pied s'avança, et M. Rouher lui donna un ordre à voix basse. Quelques minutes après, le valet de pied remit au ministre un simple ruBan qu'il plaça à sa boutonnière : « Vous voyez, dit-il à un de ses » interlocuteurs, je triomphe modestement. »
Comme je descendais l'escalier, je sentis un bras se glisser sous le mien. C'était un conseiller d'Etat, qui avait pris part à la conspiration de Boulogne, et qui avait, à ce titre, ses petites entrées aux Tuileries : « Voyez-vous, me dit-il, M. Rouher se trompe » sur la pensée de l'Empereur. C'est surtout son dis- » cours sur le Mexique que l'Empereur a voulu ré-
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» compenser. Au lendemain de la catastrophe de Que- » retaro, la cause était difficile à plaider, et M. Routier » Ta fait, sinon d'une façon triomphante, de manière » du moins à atténuer la portée de notre échec; mais, » au fond, l'Empereur est mécontent de son ministre. » M. Rouher a fait des promesses qui n'ont pas été » tenues. Il n'est pas parvenu à décider la majorité à » voter les trois grandes lois en temps utile. C'est » une grosse fa,ute, elle saute à l'œil. Il ne manque pas » de gens autour de l'Empereur disposés à le lui rap- » peler quand le moment sera venu. Prenez note de » ce que je vous dis, M. Emile Ollivier reviendra.»
La session de 1867 avait été close le 27 juillet. D'après les déclarations de M. Rouher, la session de 1868 devait s'ouvrir dans le courant de novembre, afin que le Corps législatif pût discuter à loisir les lois sur la réorganisation de l'armée, sur la presse et sur le droit de réunion.
Pendant les quatre mois qui séparèrent les deux sessions, un grand effort se fit, dans l'entourage de l'Empereur, pour amener le souverain à revenir sur les réformes du 19 janvier. A la suite des élections départementales qui avaient donné des résultats favorables, on remit en avant l'idée de la dissolution immédiate. Le renouvellement du Corps législatif, disaient les partisans de cette mesure, permettrait au gouvernement impérial de tâter l'opinion sur l'opportunité des lois libérales et d'opérer un retour en arrière pour peu que les électeurs se montrassent hésitants. La publication des papiers saisis aux Tuileries à la
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suite du 4 septembre a fait connaître diverses notes écrites à ce sujet par M. Rouher. Elles prouvent que le projet de dissolution immédiate avait été l'objet de discussions sérieuses.
Dans une de ces notes, M. Rouher cite les propos d'un ami dévoué du gouvernement qui montrent le chemin qu'avaient fait les idées de résistance. « Le » pays, disait l'interlocuteur du ministre d'Etat, ne » veut ni de la liberté de la presse ni du droit de » réunion : il redoute avec raison ces ferments révo- » lutionnaires. Le moyen pour l'Empereur de se dé- » barrasser, sans trop de compromission, d'un pro- » gramme dont les mois qui viennent de s'écouler » ont démontré les vices est très simple : il faut » retirer la loi sur l'armée, publier un rapport flnan- }) cier annonçant un dégrèvement d'impôts et dis- » soudre la Chambre. En réélisant les mêmes députés, » les collèges auront condamné les réformes ; ainsi » la responsabilité appartiendra au pays qui, après » tout, est le juge souverain. »
Après les engagements qu'il avait pris au nom du gouvernement, devant le Corps législatif, il était bien difficile à M. Rouher de conseiller une pareille ligne de conduite. Mais placé en face d'une opposition dont il ne connaissait ni l'origine ni la force, il ni se prononce dans ses notes à l'Empereur, ni dans un sens ni dans l'autre ; il emploie des circoolocutions pour déguiser sa pensée, et surtout il se garde bien de conclure. Il sait qu'il est placé sur un terrain semé de chausse-trappes, et il craint de donner dans un piège.
Ça été là le côté faible de ce grand homme d'af-
faires : tout ce qui n'était pas directement inspiré par lui lui semblait suspect. Il avait accueilli avec défiance les réformes du 19 janvier, parce que M. E. OUivier et M. Walewski en avaient été les promoteurs. Il n'aurait pas demandé mieux que de s'associer à un programme de résistance, mais il soupçonnait que des adversaires, comme MM. de Persigny et Haussmann, en étaient les inspirateurs, et alors il s'g,rrêtait à des termes moyens, comme par exemple de renvoyer la dissolution au mois de mai 1868.
Veut-on un exemple des préoccupations mesquines qui faisaient osciller un esprit si ferme, quand les questions de personnes étaient en jeu? Le 10 septembre, y International y de Londres, reproduisait une lettre écrite l'année précédente par M. E. OUivier à un journal de province, V Impartial dauphinois; dans ce document, on lisait la phrase suivante, si souvent reproduite depuis : « En politique, on est l'otage de » ses idées. Aussi, aucun homme politique sérieux, M ayant l'esprit de gouvernement, ne peut dire qu'il » ne sera jamais dans la nécessité d'accepter le pou- » voir. »
En ce moment des bruits couraient de prochains remaniements ministériels, et nous verrons tout à l'heure que ces bruits étaient fondés. Ces paroles si simples et si sages, bien qu'elles eussent une année de date, parurent sans doute une menace à M. Rouher. Il prit occasion de l'inauguration de la statue de M. Billault, à Nantes, pour donner une leçon à l'orateur qu'il considérait comme son compétiteur. Tout le monde fit à M. E. Ollivier l'application de ce passage du discours du ministre d'Etat :