HISTOIRE DE DOIZK ANS
« Le député d'Ancenis a franchi le seuil d'une » assemblée parlementaire ; mais il se garde d'une » orgueilleuse infatuation. Il est trop instruit pour ne » pas mesurer toute l'étendue de ce qu'il ignore. Il a » trop de pénétration et de tact pour ne pas savoir » que l'influence politique ne se conquiert pas par » escalade. Lui qui devait un jour exercer sur lePar- » lement une irrésistible autorité, il sait que Télo- » quence ne suffit pas toujours à l'obtenir, et que pour » la conserver, le temps, la dignité, et je ne sais » quelles qualités natives que l'art ne donne passent )) d'indispensables cpnditions.il avance avec modestie » et habileté^ il recherche les premiers éléments de » sa force dans des discours d'afifaires. »
.C'était là assurément de bien pauvres querelles. Mais elles étaient le reflet de ce qu'on pensait dans les régions gouvernementales. Les hommes qui avaient contribué à fonder le régime impérial se divisaient et employaient leurs efforts à se supplanter les uns les autres. Comme on savait que l'Empereur recherchait vt)lontiers les hommes nouveaux, c'était à qui tenterait de l'emporter sur ses adversaires en appuyant auprès de lui soit un orateur brillant, soit un écrivain de talent. Ce sont ces rivalités de palais qui ont fait de M. Clément Duvernois le journaliste favori de Napoléon III, en attendant qu'il devînt la cheville ouvrière des combinaisons ministérielles ; M. Ernest Pinard leur dut de devenir ministre, bien qu'il n'eût encore à son actif que deux ou trois discours plus remarquables par leur élégance que par leur esprit politique.
Dans les premiers jours d'octobre 1868, il était facile de voir que, malgré toutes les précautions prises,
le câbiaet perdait de plus ea plus de son homogénéité. Les événements qui se déroulaient en Italie avaient amené un désaccord complet entre M. le marquis de La Valette et ses collègues. Le ministre de l'Intérieur condamnait la politique d'intervention que soutenait M. de Moustier, ministre des Affaires étrangères ; il était de plus hostile à toute pensée de rétrogradation. Il fallut songer à lui chercher un successeur.
C'est à ce propos que M. Rpuher écrivit cette note si originale et si lestement troussée, où il a tracé de certaines personnalités de l'Empire des portraits si fins et si réussis. Dans cette note, M. Rouher mettait M. Pinard au nombre des hommes politiques *:' recon- )) nus aptes à faire de bons ministres de l'Intérieur » ; mais dans Ténumération qu'il faisart des qualités du jeune conseiller d'État, il mettait tant de car, de si et de mats qu'on voyait bien que ce n'était pas là son candidat préféré. Ses éloges ressemblaient à une satire.
Les pourparlers durèrent longtemps. On avait espéré que M. le marquis de La Valette n'insisterait pas et qu'il consentirait à rester. Mais quand à la suite d'un grand conseil présidé par l'Empereur, il fut décidé que des troupes seraient envoyées à Rome pour défendre le territoire pontifical, l'ancien ambassadeur de France en Italie vit là un démenti donné à la politique qu'on l'avait autrefois chargé de soutenir, et pour demeurer d'accord avec lui-même, il donna définitivement sa démission.
La retraite de M. le marquis de Là Valette était un grave embarras. Il était à craindre qu'elle n'entraînât la dislocation complète du ministère et que, mal-
gré soi, on se trouvât lancé dans des combinaisons inconnues, a Avant tout, il faut éviter M. Pinard », disaient à qui voulait l'entendre les amis du ministre d'État, révélant ainsi la pensée secrète de leur chef de file.
Pour éviter- M. Pinard, on mit en avant plusieurs noms, entre autres celui de M. Baroche, le a vieux Baroche » comme on l'appelait. Malheureusement, M. Baroche était mal vu par l'Empereur qui n'en voulait pas comme titulaire d'un ministère politique. On pensa un moment à confier à M. Rouher le ministère d'État et celui de l'Intérieur. Mais on avait reconnu rinconvénient de mettre entre les mains du ministre qui avait l'œil sur toutes les afi'aires du gouvernement une administration qui exigeait une attention soutenue et spéciale. A cause de cela, on retirait à M. Rouher le portefeuille des finances pour le rendre à M. Magne.
Il fut aussi question de M. Haussmann. « Ministre, » me disait-il à quelque temps de là dans un moment w d'épanchement, je l'aurais été si je l'avais voulu; » l'Empereur me pressait fort de prendra le ministère )) de l'Intérieur à la place de M. de La Valette; mais » je lui ai répondu : « Sire, je ne suis pas partisan des » lois sur la presse et sur le droit de réunion. Je ne » pourrais défendre ces lois que très mollement. »
Si les idées de résistance aux réformes avaient été en ce moment ce qu'elles avaient été quelques semaines auparavant, nul doute que M. Haussmann n'eût été l'homme de la situation. Mais il était en hostilité avec M. Rouher dont il contrecarrait toutes les mesures économiques et, en outre, on était résolu, pour le
moment du moins, à rester fidèle au programme du 19 janvier. Il fallut bien se résigner à M. Pinard. On lui imposa des conditions : il dut conserver MM. de Saint-Paul et de Bosredon, qui avaient été placés par M. Kouher au ministère de Tlntérieur. La chose parut toute naturelle à M. Pinard, qui était étranger aux choses de Tadministration, et qui, à ce titre, devait se trouver fort aise d'avoir auprès de lui deux hommes ayant la connaissance du personnel et Texpérience des affaires. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que la direction du ministère lui échappait et qu'il n'était qu'une sorte de ministre honoraire. Quand il essaya de reprendre la réalité du pouvoir, il était trop tard. II était visible qu'à la première occasion, ^M. Pinard serait sacrifié.
La session s'ouvrit le 18 novembre. Dans le discours de l'Empereur, les réformes du 19 janvier étaient présentées sous une forme qui montrait plus de résignation que de confiance. <( Le temps écoulé, disait ».le souverain, n'a pas changé mes convictions sur » Futilité de ces réformes. Sans doute l'exercice de » ces libertés nouvelles expose les esprits à des ex- » citations et à des entraînements dangereux; mais je » compte à la fois, pour les rendre impuissants, sur » le bon sens du pays, le progrès des mœurs publi- » ques, la fermeté de la répression, l'énergie et l'au- » torité du pouvoir. Vous adopterez les lois qui vous » sont soumises ; de mon côté, je maintiendrai haut » et ferme le pouvoir qui m'a été confié ; car les obs- » tacles et les résistances injustes . n'ébranleront ni » mon courage ni ma foi dans l'avenir. »
Il faut que l'énergie dans les mots exerce une
290 HISTOIRB I>£ DOUZE ANS
grande influence sur les esprits flottants ; car les paroles impériales produisirent une grande impression sur la majorité. A la salle des conférences^ on se déclara satisfait du discours; on y trouvait une politique plus nette et plus fortement accentuée. Il est Trai qu'on avait concédé aux députés le retrait de la loi militaire et qu'on l'avait remplacée par de simples modîâcations à la loi de 183^.
Quand vinrent les élections pour le renouvellement du bureau, les Arcadiens essayèrent de faire passer leurs candidats ; ils n'y réussirent pas. M. Séverin Abbatucci et moi, nous sortions de charge. La majorité choisit pour nous remplacer MM. Bournat et Martel, qui étaient les candidats du Tiers-Parti.
Le Cercle de la rue de l'Arcade éprouva quelque difficulté à se reconstituer. Beaucoup de membres refusèrent d'acquitter leur cotisation, parce qu'ils ne voyaient, disaient-ils, ni le but ni l'utilité de cette réunion. « Elle n'a rien fait l'année dernière, disait » M. Mège, elle ne fera rien cette année. »
Quand on me présenta la quittance, je la rendis sans la payer. Sur quoi, un des membres les plus ardents de la Droite s'écria : a Comment! vous nous lâchez! » — Pourquoi, répondis-je, ne convoquez-vous pas » une assemblée générale? » Il me donna une explication fort embarrassée et je n'insistai pas. Quelques minutes après, je rencontrai M. Welles de La Valette : « Y a-t-il, lui dis-je, utilité à* faire partie du Cercle » de la rue de l'Arcade? y> — a Pour vous, me dit- » il, il n'y a aucune utilité, et je ne vous engage pas » à vous y inscrire de nouveau. J'ai payé la cotisation, » parce que je tiens à y aller i l'occasion et à savoir
LA RÉSISTANCE AtJX RÉFORMES tH
» ce qui s'y passe. S'il y avait une autre réunion, je )) m'en mettrais également et avec les mêmes inten- » tiens. Mais je reconnais que le Cercle de la rue de » l'Arcade a des tendances fâcheuses ; il est devenu )) par trop réactionnaire. »
Je suivis ce conseil, ,et beaucoup de députés de la majorité firent comme moi. L'importance politique du Cercle de la rue de l'Arcade alla en déclinant de jour en jour. Il n'exerça plus sur les discussions qu'une influence intermittente. L'esprit de résistance s'était réfugié dans des sphères plus hautes ; c'est dans l'entourage même de TEmpereur qu'il trouvait ses plus utiles et ses plus solides auxiliaires^
La préoccupation constante des conseillers de Napo^ léonin, c'était d'empêcher que le régime impérial versât dans l'ornière parlementaire* Les théories récentes de M. de Persigny sur la responsabilité de l'Empereur avaient paru fort dangereuses, et bien que l'auteur protestât delà pureté et de la sincérité de sa foi constitutionnelle, on avait jugé que son prétendu commentaire de la Constitution de 18Sf ressemblait fort à un abandon des vrais principes. Dans le discours de la Couronne, le souverain avait pris soin de faire remarquer que tous ses ejfforts avaient tendu à se maintenir au-dessus des controverses et des pen* sées « hostiles aux lois fondamentales que le îufirage » populaire avait sanctionnées » . Mais les situations sont plus fortes que les volontés^ et quinze jours après que ces paroles avaient été prononcées, on fut atnené à les mettre en oubli.
C'était le 5 décembre, à propos des interpellations sur la seconde expédition de Rome. Il y avait deux