HISTOIRE 0£ DOUZE ANS
interpellations, Tune déposée par la Droite, et l'autre par la gauche. M. J. David avait fait un véritable discours-ministre dans lequel il avait déclaré qu'il voterait en faveur de Tinterpellation de la Droite demandant le maintien du pouvoir temporel. M. Rouher, que cette conclusion gênait visiblement, déclara qull ne prendrait la parole qu'après un orateur de l'opposition. On avait répandu le bruit que M. E. Ollivier devait appuyer l'interpellation de la gauche; mais M. E. OUivier, qui aurait désiré parler au début de la séance, était de mauvaise humeur et il ne bougea pas de sa place. M. Rouher s'élança alors à la tribune. Son discours dura deux heures et demie, et ce fut certainement un des plus faibles qu'il eût prononcés. Mais les déclarations qu'il ât dans un moment d'entraînement en faveur du maintien du pouvoir temporel du pape lui attirèrent les adhésions unanimes de la Droite et du Tiers-Parti.
Il y eut une suspension de séance, et l'hémicycle présenta bientôt un spectacle des plus curieux. M. Rouher était fort entouré. Une sorte de conciliabule s'était formé, et il en était *le centre. MM. Thierset Berryer demandaient que le ministre d'État accentuât davantage les engagements du gouvernement au sujet du pouvoir temporel. On vit tout à coup le groupe se disperser et M. Rouher reprendre le chemin de la tribune. En quelques mots nettement accentués, il donna une satisfaction complète à la Droite ; il lança le fameux mot jainais ! qui lui a été si souvent reproché depuis. La Droite retira son interpel lation, et la Chambre ne se trouva plus qu'en présence de celle de la Gauche. M. J. Favre essaya vainement de la défendre et de
LA RÉSISTANCE AUX RÉFORMES i^
répondre à M. Rouher. L'attention de la majorité était ailleurs ; on voyait qu'elle avait hâte d'affirmer sa politique et de prendre acte de la victoire qu'elle venait de remporter. M. feerryer demanda un ordre du jour motivé. M. Rouher insista pour qu'on votât Tordre du jour pur et simple en signe d'accord. L'ordre du jour fut adopté par 237 voix contre 17.
On rapporte qu'à la suite de la séance, M. Rouher s'était rendu auprès de l'Empereur et que celui-ci, après avoir écouté le récit qu'il lui avait fait des divers incidents de la discussion, lui avait dit : « Mais c'est » le régime parlementaire qui est rétabli ! » A quoi le ministre d'État aurait répondu : « Sire, il n'y a pas » eu moyen de faire autrement. » Vraie ou fausse, l'observation était fondée. C'était aux scrupules de la majorité que M. Rouher avait cédé ; il avait traduit à la tribune non plus seulement la pensée de l'Empereur, mais les tendances de la Droite. Il avait agi là comn^e un véritable ministre parlementaire ; il s'était fait le leader du groupe dont MM. Thiers et Berryer étaient les chefs. On a donc eu raison de dire que le vote du 5 décembre était un événement considérable.
Les amis de l'Empire se rendaient parfaitement compte du coup qu'il venait de recevoir. « L'Em-. )) pire semble crouler de toutes parts » , écrivait l'un d'eux quelques jours après, et il ajoutait : « Entre ce » qui n'est plus l'Empire et ce qui n'est pas encore le » régime parlementaire, faut-il s'étonner du désarroi » public et du trouble des esprits ? »
M. E. OUivier et moi, nous avions voté pour l'interpellation de la gauche. Ce vote, qui était d'accord avec la politique que les Cinq avaient constamment
soutenue fut l'objet de beaucoup de commentaires. Un incident fort insignifiant en lui-même avait contribué à intriguer très fortle monde politique. Le 5 décembre, au moment où M. J. Favre descendait de la tribune, M. E. OUivier s 'étaitapproché de l'orateur de la gauche, lui avait adressé quelques paroles de félicitation, et lui avait serré la main. On en concluait que nous ne tarderions pas à reprendre notre place sur les bancs de l'opposition systématique. Cela nous valut quelques injures de la part des journaux irréconciliables.
Les amis de M. E. Ollivier se chargèrent de redresser l'opinion sur les démarches qu'on lui attribuait. « Eh ! » bien, disait un membre de la majorité à M. Maurice » Richard, l'évolution est faite. » — « La preuve qu'il » n'en est rien, répondit celui-ci, c'est que le nouvel » amendement sur la presse présenté par M. Ollivier » porte mon nom et celui de M. de Janzé, et que ni » M. de Janzé ni moi nous n'appartenons à la gauche ».
Ce n'était pas très péremptoire; mais M. E. Ollivier était plus net. Interrogé par un de nos amis communs, qui avait pour lui une grande affection, il lui déclara qu'il ne retournerait jamais à la gauche. « Ce serait » un suicide, avait-il ajouté ; je resterai sur le terrain » constitutionnel que j'ai choisi. Je ne me repens pas » de ce que j'ai fait; seulement, je me propose dédire » au gouvernement de dures vérités. Du reste, je pn- » blierai prochainement ma confessioriy car je dois des » explications à mes électeurs. »
Il y eut une réunion solennelle de la Gauche. M. E. Ollivier n'y fut point invité, et tous les bruits qui avaient été répandus se trouvèrent ainsi mis à néant.
Dans le Livre bleu^ distribué aux Chambres, on af-
Armait Tintention où était le gouvernement d'abandonner, en matière de presse, les mesures répressives autorisées par le décret du 17 février 1852, et, cependant, on faisait à chaque instant usage du pouvoir discrétionnaire pour retirer la vente sur la voie publique aux journaux dont l'opposition paraissait trop vive. Les condamnations tombèrent comme grêle sur les journaux, dans les départements et à Paris ; il ne se passait pas de semaine que la 6® chambre, présidée par M. Delesvàux, ne vît traduire à sa barre rédacteurs, gérants et imprimeurs, pour s'entendre condamner à plusieurs mois de prison, accompagnés de fortes amendes.
Si Ton en juge par les notes effarouchées qui pleuvaient sur le bureau de l'Empereur, les journaux étaient ce qui donnait le plus de souci aux hommes chargés de surveiller les mouvements de l'opinion. Il est certain que la presse, longtemps comprimée, avait en quelque sorte fait explosion. On avait perdu le sentiment de la mesure, et on était allé tout de suite aux énormités. Cela ressemblait à « ces échappées » d'écoliers », dont parle le cardinal de Retz, à propos des libellistes de la Fronde.' Le mieux eût été de laisser couler l'eau ; le torrent se fût bien vite changé en une rivière paisible et fertilisante.
Mais il est bien difficile, quand on a le pouvoir en main, de s'abstenir d'en faire usage. A la suite de la lettre du 19 janvier, on avait dû renoncer au régime des avertissements. On rechercha autour de M. Pinard comment on pourrait bien les remplacer ; le chef du bureau de la presse, qui était alors, si je ne me trompe, M. Fernand Giraudeau, lui suggéra l'idée
d'adopter le système des communiqués. C'est un genre de mesure qui a sa valeur, quand on n'en abuse pas ; mais le nouveau ministre de Tintérieur, qui était peu au courant de ce qui concernait la presse, s'était figuré qu'il avait mis la main sur un moyen puissant de diriger l'opinion publique. Il avait donné pour instruction au3. feuilles officieuses de ne pas laisser passer dans les journaux de l'opposition un fait erroné sans le rectifier. De son côté, la Direction de la presse envoyait des communiqués, quand les faits avancés par l'opposition paraissaient devoir égarer les esprits sur les actes de l'administration. Les communiqués se mirent à pleuvoir à torrents sur les journaux. En un seul jour, il y en eut dix-sept envoyés à treize d'entre eux. Le personnel de la Direction de la presse était sur les dents. M. Pinard dut reconnaître bien vite qu'il n'était pas aussi facile qu'il le croyait d'entretenir un dialogue permanent avec la presse.
Il fallut chercher autre chose. On s'avisa que, depuis quelque temps, les journaux se montraient bien téméraires dans leurs appréciations sur les débats de la Chambre. Ils ne se contentaient pas de dire leur opinion sur les questions mises en discussion, ils s'exprimaient souvent sur le compte des orateurs en termes irrévérencieux. C'était là ce que redoutaient surtout les députés sortis des candidatures officielles; ils connaissaient la puissance de la raillerie en France, et ils redoutaient qu'à force de les tourner en ridicule, on ne finît par les discréditer aux yeux de leurs électeurs. Si on parvenait, se disait-on, à* réprimer les licences des journaux sur ce point, on réconcilierait peut-être les députés de la majorité avec cette loi
sur la presse qu'on avait tant de peine à leur faire accepter.
Tout à coup, et sans même qu'on leur eût crié gare, quinze journaux se virent l'objet de poursuites correctionnelles pour infidélité dans le compte-rendu des débats législatifs. M. Rouher prit à sa charge la responsabilité de la mesure ; car, interpellé par un député dé la gauche, il répondit que le pouvoir judiciaire était saisi et qu'il n'avait pas d'explications à fournir.
La question du droit pour les journaux d'apprécier les débats législatifs était à l'ordre du jour depuis le 25 décembre 1852. Quand on avait discuté devant le Sénat l'article 13 du sénatus -consulte relatif au compte-rendu prescrit par l'article 42 de la Constitution, le président Bonjean avait présenté un amen dément, qui reconnaissait le droit de libre discussion; mais M. Troplong avait écarté l'amendement, en déclarant que personne ne songeait à nier ce droit. Malgré cela, l'administration avait érigé en doctrine l'interdiction pour les journaux d'apprécier les discours prononcés au Corps législatif, et, toutes les fois que l'un d'eux s'était avisé de le faire, il avait été frappé de la peine de l'avertissement ou de la suspension.
J'avais essayé en 1863 de mettre d'accord le fait et le droit, et, à propos d'un avertissement donné au Progrès de Lyon, j'avais adressé au Sénat une pétition dans le but de provoquer soit des explications de la part du gouvernement, soit un sénatus-consulte interprétatif qui fixât les limites dans lesquelles on voulait que la presse se renfermât. Je n'eus pas plus de succès que M. Bonjean. M. de la Guéronnière fit
sur ma pétition un rapport écrit dans ce style brillant qui lui était habituel; mais il conclut comme M. Troplong, à Tinutilité d'une déclaration ou d'un sénatus-consulte, le droit n'étant pas nié. Une seconde pétition envoyée par moi en 1864 n'avait pas eu plus de succès. Sur la première, on avait voté Tordre du jour; sur la seconde, au rapport de M. de Casablanca, on vota la question préalable. Malgré l'affirmation du droit, on continua à frapper d'avertissement et de suspension les journaux qui se permettaient d'apprécier les discours des ors^teurs.
Cette fois, il y avait progrès. Ce n'était plus à la juridiction administrative qu'on s'adressait, c'était aux tribunaux. Cette discussion sur ce qu'6n appelait les comptes-rendus autres, parasites et parallèles servit en quelque sorte de prélude aux débats sur la loi de la presse. On put voir, d'après l'esprit qu'y apporta M. Rouher, quelles étaient en ce moment ses préoccupations. Il parut évident qu'au lieu de montrer, dans la solution d'un problème difficile, cette largeur de vues qu'il manifestait dans les simples questions d'ajBTaires, il était résolu à accepter les données les plus étroites et à faire la part la plus large aux hommes de résistance.
Quand M. E. Picard avait demandé des explica^ tiens au gouvernement, M. Rouher lui a^ait opposé une fin de non-recevoir. Quand M. Bethmont déposa une interpellation, il la fit repousser par les bureaux. MM. Maurice Richard et de Janzé déposèrent un amendement à la loi de la presse dans le but d'affirmer le droit de discussion; j'en déposai un autre de mon côté; tous deux furent impitoyablement écartés
par la commission. Je me tromp e ; sur le mien, la commission se divisa ; la Chambre se montrait disposée à l'accepter, mais M. Rouher intervint et l'amendement fut rejeté.
M. Buffet exprimant à M. Rouher son étonnement de le voir combattre avec acharnement, une disposition qui n'était après tout que la reconnaissance d'un droit indéniable, le ministre d'État lui répondit : « Laissons les tribunaux prononcer, et nous saisi- » rons, s'il y a lieu, le Sénat. » L'affaire vint devant les tribunaux ; dix des journaux poursuivis furent condamnés ; la Cour impériale se prononça dans le même seus. Mais M. Rouher oublia sa promesse. Aucun senatus-consulte interprétatif ne fut présenté au Sénat.
Une autre idée qui avait été caressée par un cer* tain nombre de membres de la Droite, c'était de déshonorer la presse, puisqu'on ne pouvait pas l'empêcher d'être libre. M. de Kervéguen vint lire à la tribune un ignoble pamphlet, dans lequel on prétendait que la plupart des grands journaux de Paris étaient, depuis plusieurs années, à la solde du gouvernement italien. Ce fut là un des plus tristes épisodes de notre histoire parlementaire. Le scandale du fameux dossier La Varenne, au moyen duquel on essaya de salir tout ce qui tenait en France une plume indépendante, doit retomber tout entier à la charge du parti de la résistance. A la Chambre, c'étaient ses hommes, dans les journaux, c'étaient ses écrivains qui menaient la campagne. Cette tentative d'inaugurer une nouvelle ère de liberté par une guerre de calomnies et d'injures, produisit sur le public son effet naturel; il y eut une véritable explosion de dégpût. Le
pauvre M. de Kervéguen paya pour tous; on l'avait jeté en avant; quand on vit que la tactique n'avait pas réussi, on l'abandonna ; il s'aperçut alors de la mauvaise action qu'on lui avait fait commettre; il en mourut de chagrin au bout de quelques mois.
M. de Persigny qui, de son propre aveu, n'avait pris aucune part aux réformes du 19 janvier et qui même leur était hostile, crut devoir dire son mot sur cette fameuse question de la liberté de la presse, qui agitait si fort le monde politique. Dans une lettre adressée aux journaux, il déclara que la loi de la presse était fort libérale,, mais qu'elle tromperait les intentions de l'Empereur et qu'on serait forcé de la rapporter après quelques mois d'expérience*. Il n'y avait, suivant lui, qu'un moyen de la rendre pratique et durable, c'était de donner au ministère public le droit de poursuivre d'office les attaques contre les personnes et contre les pouvoirs publics et, en général, toute révélation d'un acte de la vie privée, faite dans un but de malveillance.
C'était, dans une mesure un peu plus large, la même inspiration qui dicta plus tard à M. de GuiUoutet son célèbre amendement. M. de GuiUoutet ne fut, en cette circonstance, que l'interprète d'un groupe assez considérable de députés, parmi lesquels il y en avait un certain- nombre appartenant à l'opinion libérale. Il était surtout fort encouragé par M. Thiers. Quelqu'un s'étonnait devoir M. Thiers se montrer si ardent pour un projet émané d'un membre de l'Extrême-Droite : « Oh! lui dit l'homme d'Etat de la place Saint- » Georges, c'est que vous ignorez quel est le fond de » mes idées en matière de journaux. Mon projet de
» loi sur la presse se réduirait à deux articles : le » premier prononcerait la peine delatransportation » contre les écrivains qui attaqueraient la Constitu- > tion du pays ; le second frapperait de 10,000 francs » d'amende tous ceux qui porteraient atteinte à Tin- » violabilité de la vie privée. »
M. Thiers et M. de Persigny se ralliant à une idée dont un obscur député des Landes devait, à quelque temps de là, faire un article de loi, c'est là une surprise de l'histoire. Mais, au moment où M. de Persigny s'en rendit l'interprète, elle fit un fiasco complet. Telle qu'elle était formulée, elle soulevait du reste une objection fondamentale, c'est que l'intérêt public n'est point impliqué dans les affaires privées, et que l'intervention officielle du magistrat causerait souvent plus de dommage que l'attaque ou la calomnie. On concevait fort bien qu'on appelât la Justice à l'aide quand on se sentait frappé; mais que la Justice vînt à votre secours, quand on dédaignait de se plaindre, c'est ce qu'on ne pouvait admettre.
Il fkllait pourtant bien se résigner à les voter ces lois sur la" presse et sur le droit de' réunion, qui inspiraient tant de terreur au personnel gouvernemental. On était arrivé au 19 janvier 1868; il y avait juste un an que l'Empereur avait écrit sa fameuse lettre, et la majorité hésitait encore. Les journaux de l'opposition n'avaient pas manqué de célébrer cet anniversaire à leur façon, c'est à-dire par des moqueries et des épigrammes. L'un d'eux avait même paru encadré de noir. Il était évident que le moment de se décider était arrivé.
Le 22 janvier, au moment où la discussion sur la loi de la presse allait s'engager, un certain nombre de dé-
pûtes reçurent sous enveloppe un journal clandestin, intitulé la Rèpvblique^ imprimé avec des caractères usés sur du papier-pelure. Le texte était d'accord avec le titre : c'était une série de menaces dirigées contre l'Empire.
On me remit ce placard au moment où je partais pour me rendre au ministère de l'Intérieur, où m'appelaient des affairés relatives à ma circonscription électorale. En passant, je m'arrêtai au Palais-Royal ; mais je ne trouvai pas le prince Napoléon, qui était allé voir en Bretagne sa cousine, la princesse Bacciochi ; son secrétaire, M. Hubaine, me dit que le prince avait reçu un exemplaire de la République. Au ministère de Tintérieur, je mis la feuille clandestine sous les yeux de M. de Bosredon. Il ne la connaissait pas ; mais il ne parut ni étonné, ni effrayé. M. de Saint-Paul, que je vis ensuite, avait reçu communication du document; mais il se montra, comme M. de Bosredon, fort tranquille et fort rassuré.
Le soir, il y avait concert au ministère de la Marine, j'y rencontrai le ministre de l'Intérieur, M. Pinard ; je lui parlai de la République, — « Je sais, je » sais, me dit-il ; vous verrez quel effet produira cette » publication. » — « Mais, lui dis-je, si c'est un effet » qu'on veut produire, pourquoi ne mettez-vous pas ce » placard insurrectionnel au Moniteur? » — « Non, » me répondit*il, cela dépasserait le but; mais cm «pourrait peut- être le reproduire dans un autre » journal. )>
A la salle des conférences, on se demandait, comme moi, quelle était l'origine du placard ; ce qu'on ne s'expUquàit pas, o'est que cette pièce avait été adressée
LA KÉSISTANCB AUX RÉPOIIMES 303
surtout aux membres de la majorité et qu'on n'en avait gratifié que quelques députés de l'opposition. A Tatti* tude de certains députés de la Droite, on aurait pu croire qu'ils étaient dans le secret. Il y avait là, évidemment, une de ces manœuvres enfantines auxquelles se livrent les partis aux abois, quand ils ne savent plus quel moyen employer pour combattre des mesures deyenues inévitables. A la veille de la discussion sur la loi de la presse, on voulait essayer d'intimider le Corps législatif et Teffrayer sur les conséquences de ses votes. On avait fait la remarque que l'auteur du placard n'avait pas dit un mot de la loi militaire. Cette circonstance avait paru suspecte. Au moment où la loi militaire causait la plus vive agitation dans le pays, on se demandait comment des conspirateurs avaient pu prendre le parti de la passer sous silence et se priver ainsi d'un puissant élément de trouble. Evidemment, la feuille clandestine était un moyen de diversion, et rien de plus.
Mais il arriva ce qu'on voit toujours quand la police vient se mêler à l'action politique. Des gens appartenant aux partis extrêmes revendiquèrent pour eux l'initiative de la feuille révolutionnaire. Je reçus la visite d'un de mes anciens collaborateurs de la Pressa, qui était l'homme de confiance de Ledru-RoUin. Il me dit que le placard devait venir d'un groupe de conspirateurs. Il me raconta qu'on avait demandé de l'argent aux réfugiés de Londres pour faire imprimer des proclamations. On se proposait de semer l'agitation dans les ateliers de Paris. Ces projets avaient Tappui de certaines gens, à qui l'Empire avait fait gagner des millions. <( J^ai été ardent bonapartiste, disait Tun
» d'eux, à qui on reprochait d'appuyer ces entreprises » malsaines, je ne le suis plus. Que voulez-vous ? Na- » poléon III n'a plus de chance ; il ne réussit plus à » rien. »
La discussion de la loi de la presse était fixée au 29 janvier. A ce moment, ni les hommes du gouvernement, ni les membres de la majorité n'étaient disposés à adopter franchement le programme du 19 janvier. On n'outrage pas la mémoire de M. de Saint-Paul, en disant qu'il a été toute sa vie un homme de résistance. Quelques jours avant cette date, il m'avait déclaré franchement qu'il n'avait pas changé d'avis depuis un an, et qu'il continuait à considérer les réformes comme inopportunes et souverainement impolitiques. Dans une conversation avec un des commissaires chargés de soutenir la loi de la presse, un de mes collègues avait recueilli cet aveu : « Je la défends, parce que je suis » chargé par devoir professionnel de la défendre; mais » je n'aurai aucun regret à la voir repousser. » L'hésitation des membres de la majorité était plus grande que jamais : « Je ne voterai les deux lois, me disait » l'un d'eux, que si le gouvernement déclare nettement » et tout haut qu'il le désire ; pour peu que je re- « marque de l'hésitation, je voterai contre. » Les demandes d'autorisation avaient toutes été repoussées, et, fait à signaler, on avait, le 28 janvier 1868, refusé à M. de Rochefort l'autorisation de fonder un journal ayant pour titre : la Lanterne.
Enfin la discussion sur la loi de la presse s'ouvrit. Les deux premières séances ne furent que de légères escarmouches. Mais, à la troisième séance, U fut visible que la véritable bataille allait s'engager. M. Jules
Favre avait prononcé un long discours dans lequel il avait résumé les critiques que l'opposition adressait à la loi. Pendant ce temps, on avait vu M. Granier de Cassagnac arpenter à grands pas le couloir de droite, ' et Ton savait que cet exercice corporel était toujours le prélude d'un discours agressif. Le député du Gers avait, en effet, résumé toutes les attaques qu'on pouvait diriger contre la presse; il avait condensé, en peu de mots, tous les faits qui devaient éveiller les inquiétudes du gouvernement et de la majorité. « La loi, » s'était-il écrié, ne défendra, ne protégera rien. Des » écrivains impudents jetteront au vent de l'ingrati- » tude et de l'oubli les seize années de calme, de pros- » périté, de gloire et de grandeur dus à l'accord des » grands pouvoirs de l'Etat. »
Ce discours, prononcé avec véhémence, produisit un immense effet sur la majorité. Quoiqu'il ne fût que cinq heures, la Chambre, en proie à une grande émotion, leva immédiatement la séance.
Des groupes se formèrent dans les couloirs. Les ministres, et en particulier MM. Rouher et Baroche, étaient entourés de députés qui réclamaient le retrait de la loi. Un véritable rassemblement s'était formé autour de M. de Persigny qui, placé au milieu de la salle des conférences, adjurait les députés dévoués au régime impérial de repousser cette loi qu'il qualifiait de « malencontreuse».
Le soir, il y eut une réunion au Cercle de la rue de TArcade. Il s'agissait de s'entendre sur une manifestation à propos de l'article l^*" de la loi. Cet article 1°' supprimait l'autorisation préalable. Une discussion confuse s'engagea. C'est là qu'on vit combien l'esprit
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de décision manquait aux membres de la majorité. Ils paraissaient convaincus que la loi était mauvaise et qu'elle amènerait de funestes résultats ; mais, à part un petit nombre, personne n'osait conseiller de la rejeter. La plupart craignaient d'une part d'aller à rencontre des volontés de l'Empereur, et d'autre part de mécontenter leurs électeurs et de fournir des armes à leurs concurrents. Tout ce qu'on paraissait espérer, c'était d'obtenir une quarantaine de voix contre l'article Vet à peu près autant d'abstentions.
La réunion allait se séparer sans conclure, quand M. Mège formula un moyen terme : il proposa, non de rejeter l'article 1®^, mais de le renvoyer à la commission pour examiner s'il n'y avait pas un moyen de donner satisfaction aux promesses impériales en maintenant le régime de l'autorisation préalable. Le grand point était de rester dans l'esprit de l'amendement Martel et en même temps de sauver de la loi du 17 février 1852 les dispositions fondamentales.
Le jour même où se réunissait le cercle de la rue de l'Arcade, une députation de la presse départementale avait été reçue par l'Empereur. On a donné diverses versions de cette entrevue. Voici, d'après le témoignage d'une personne qui était présente, ce qui s'était passé :
Les délégués avaient déclaré à l'Empereur que si la loi était votée, la presse gouvernementale des départements pouvait se considérer comme perdue. Chaque arrondissement compterait bientôt un journal d'opposition, et, malgré les annonces judiciaires', les journaux officieux auraient à subir une concurrence redoutable et se verraient à bref délai privés de leurs
abonnés. L'Empereur avait, dit-on, paru frappé de ces observations et il avait répondu : « Je ne puis retirer » la loi; je la trouve bonne. Mais je puis me tromper. ») Aussi je vous engage à voir les députés de vos dëpar- )) tements. » C'était évidemment une façon polie d'éconduire des gens qui avaient fait auprès du souverain une démarche quelque peu indiscrète.
La discussion fut reprise le 1*' février. Le rapporteur, M. Nogent-Saint-Laurent, avait demandé la parole pour répondre tout à la fois à M. Jules Favre et à M. Granier de Cassagnac. Mais il n'avait pas tardé à s'apercevoir que la commission n'avait rien à dire et que, en présence des hésitations de la majorité, c'était au gouvernement à s'expliquer. Aussi ne fit-il qu'une courte apparition à la tribune ; après lui, le garde des sceaux, M. Baroche, prit la parole, et, dans un discours très étudié, il s'attacha à laver le projet de loi des attaques passionnées dont il avait été l'objet de la part de la gauche. Il répondit aussi i M. de Cassagnac ; mais cette partie de son discours était plus que molle ; on voyait qu'il ne parlait pas avec conviction. Un moment même, on crut comprendre qu'il donnait à la majorité le conseil de voter comme elle l'entendrait et que si le projet était rejeté, le gouvernement n'en prendrait pas le deuil. Quel autre sens, en effet, attacher à ces paroles : « Examinez mûrement la loi; voyez si vous la )) trouvez bonne, utile au pays, et ensuite décidez. » Quelle que soit votre décision, elle sera respectée de » tous. » M. E. Picard occupa lé tapis pendant quelques minutes et la discussion générale fut close.
On allait aborder la discussion sur l'article 1^'et, sur cet article, M. Emile Ollivier était inscrit pour déve-
lopper un contre-projet. Il vint montrer à la tribune une figure toute balafrée et couverte de bandes de taffetas d'Angleterre. La veille, il avait été voir les peintures de Téglise Saint- Germain-l'Auxerrois; il était tombé par mégarde dans une cave, et il s'était fait de cruelles blessures. Je lui avais offert de lire son discours, mais il avait refusé. La Chambre trouva l'occasion bonne d'ajourner la discussion. C'était un samedi ; on renvoya la continuation des débats au lundi suivant. C'étaient près de quarante-huit heures de gagnées, et que ne pouvait-il se passer pendant ces quarante-huit heures?
Il n'était que quatre heures et demie, et les députés, en attendant l'heure du dîner, se livrèrent aux conversations les plus animées. On interrogeait surtout les députés qui étaient attachés à la maison de l'Empereur, parce qu'on supposait qu'ils étaient bien placés pour connaître la véritable pensée du souverain. L'un d'eux, M. le comte d'Ayguesvives disait à ceux qui l'interrogeaient qu'étant de service, il avait fait connaître à l'Empereur la répugnance que la majorité éprouvait à voter cette loi. Napoléon III avait fait à son chambellan la même réponse qu'aux délégués de la presse départementale; mais, d'après M. le comte d'Ayguesvives, il, avait ajouté, ce qui était grave : « Je n'en » voudrais nullement à un député qui voterait contre » le projet de loi. »
M. Rouher était un'de ceux qu'on excitait le plus à se prononcer et à indiquer quel parti il fallait prendre. Il se tirait, comme toujours, d'affaire par des quolibets ou des plaisanteries. Il répondit cependant à un député qui lui posait nettement la question :
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« Je vous dirai comme Sganarelle ; mariez-vous, vous » ferez bien ; ne vous mariez pas, vous ferez mieux » encore. »
Malgré ce langage évasif , M. Rouher était peut-être moins hésitant qu'il ne voulait le faire croire. Il avait des amis, comme MM. Busson-Billault et Du Mirai, ^ qui faisaient en faveur du projet de loi une propagande ardente. Ils prétendaient que le rejet du projet cachait une intrigue pour renverser le minîstèie. Il s'agissiiit, suivant eux, de faire arriver à la présidence M. J. David et au ministère de Tlntérieur M. de Persigny.
Le fait est que M. J. David avait pris la tête du parti de la réaction dans la Chambre, et qu'on savait que celui qu'on appelait le chef des Arcadiens avait l'oreille de l'Empereur et que, dans l'entourage, il y avait beaucoup de gens qui partageaient ses idées. Le ministre d'État était placé dans cette alternative de se brouiller avec les ardents de la majorité, s'il soutenait le projet de loi, ou de paraître marcher à la suite de M. J. David, s'il l'abandonnait.
Toute la journée du dimanche se passa en allées et venues de gens qui cherchaient à exercer une pression sur l'Empereur. M. J. David le vif au sortir de la messe des Tuileries; mais il n'en put rien obtenir. Napoléon III se renferma dans une réserve absolue ; il se borna à annoncer à M. David qu'il y aurait un grand conseil et que l'on y prendrait une résolution définitive.
Le conseil des ministres et le Conseil privé se réunirent en effet à aeuf heures du soir. Mais aucune résolution ne fut prise. On put constater cependant les
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profondes dissidences qui séparaient les membres du conseil.
Il y eut une autre réunion le lendemain soir. Les choses en étaient arrivées à ce point, qu'on ne pouvait continuer à laisser la majorité sans direction. Elle se débandait littéralement. La discussion se prolongea jusqu'à uEe heure du matin. Elle fut très vive. L'Empereur se prononça pour le maintien du projet; il avait, disait-il, engagé sa parole devant le pays, et il j ne pouvait revenir sur ses déclarations les plus solen- ' nelles. Plusieurs membres du Conseil privé insistèrent , fortement pour le retrait de la loi. M. de Persigny se montra un des plus pressants. La majorité était d'avis que, sans abandonner le projet, on le défendît mollement en laissant entendre aux députés que le gouvernement se désintéressait du résultat et qu'il en verrait le rejet sans déplaisir. M. Rouher trouva cette ligne de conduite fausse et louche ; suivant lui, il ne fallait pas hésiter; les conservateurs se montraient effrayés des périls que créaient pour l'Empire les immunités qu'on voulaient accorder aux journaux ; il était impolitique de ne pas tenir compte de leurs répugnances et de rejeter leurs avertissements.
Les raisons données par M. Rouher produisirent un grand effet dans le conseil. Mais l'Empereur renouvela la déclaration qu'il avait faite au début qu'il y avait pour lui une question d'honneur à maintenir le projet. Quand on passa au vote, la majorité se rangea à Tavis de l'Empereur. En présence de cette décision, . M. Rouher déposa son portefeuille, et M. Vuitry suivit son exemple. Ces démissions données un peu oh irato ne furent pas acceptées.
Le lendemain matin, M. Rouher fut invité à se rendre aux Tuileries. Il y eut entre l'Empereur, l'Im* pératrice et le ministre une scène des plus attendris* santés. L'Impératrice, qui se voyait déjà aux mains des hommes du Tiers-Parti et forcée de se séparer de ses plus vieux amis, supplia en pleurant M. Rouher de ne pas les abandonner. L'Empereur joignit ses instances à celles de l'Impératrice. Le ministre d'Etat se laissa toucher. Il reprit son portefeuille et il consentit à parler en faveur de la loi.
M. Rouher, au lieu de rentrer au ministère d'Etat où son déjeuner Tattendait, se livra à une longue pro^ menade à travers les quais» le boulevard des Invalides et les boulevards extérieurs. Les instances dont il venait d'être l'objet de la parj; de la famille, impériale, l'avaient fortement impressionné. Il avait besoin de se remettre de la secousse qu'il venait de recevoir. C'est pendant cette promenade et dans sa voiture qu'il jeta les bases du discours qu'il devait prononcer. Il se rendit à la Chambre la tête pleine et l'estomac vide.
Les Ârcadiens qui n'étaient pas dans la confidence de ce qui s'était passé dans l'entrevue du matin, avaient tracé leur plan de campagne. Us ne devaient pas provoquer le rejet de l'article 1®' du projet de loi; mais se borner à en demander le renvoi à la commission, dans le but d'y introduire le rétablissement de l'autorisation préalable 4 Ils ne réclameraient pas le scrutin; ils laisseraient agir la gauche« Ils avaient choisi pour ouvrir le feu un des hommes les plus res* pectés de la majorité, M. le baron de.Benoist. Poui" mieux assurer le succès, M. J. David devait s'abstenir de prendre la parole.
Malheureusement pour les Arcadiens, les sentiments ,4e la majorité s'étaient modifiés. On rencontrait dans les couloirs un plus grand nombre de députés disposés à voter la loi. M. de Persigny, qui faisait les jours précédents une propagande acharnée dans le sens du rejet, n'avait plus reparu. Beaucoup de députés disaient tout haut : a Sans doute la loi est mauvaise ; » mais nous n'aimons pas que le gouvernement » fasse toujours de la popularité sur notre dos. S'il » veut que la Chambre rejette la loi, qu'il s'explique; » s'il s'obstine à garder le silence, nous voterons la » loi. Nous ne sommes pas obligés de venir à spn aide. » Tant pis pour lui ! »
Le 19 janvier 1867 a été la grande crise politique du second Empire, et la séance du 4 février 1868^ doit être considérée comme en étant le dénouement. D s'agissait de savoir si le Corps législatif laisserait protester la signature de l'Empereur.
La discussion s'ouvrit sur l'article l°^ C'est là, comme on Ta vu, que devait se livrer la grande bataille. L'article 1®% c'était en effet toute la loi. Les Arcadiens suivirent, à la lettre le plan qu'ils s'étaient tracé. C'est M. de Benoist qui ouvrit le feu. Quand il déclara qu'il parlait au nom de la majorité, de nombreuses réclamations se firent entendre. M. Segris se leva et formula de vives protestations, M. de Benoist ne fit que reproduire en les affaiblissant les arguments que M. Granier de Cassagnac avait exposés dans la séance du 1®' février. Ce député, qu'on écoutait habituellement avec faveur, fut constamment interrompu; la gauche l'accablait d'invectives. Il était évident qu'oïl
LA RÉSISTANCE AUX RÉFORMES' ZiS
s'attendait à un grave incident. Tout ce qui pouvait le retarder impatientait la Chambre.
On vit tout à coup M. Rouher se lever de sa place et se diriger lentement vers la tribune. Il avait les traits fatigués et bouleversés. Il déclara que le gouvernement maintenait le projet de loi, malgré les périls que présentait son application. Il supplia la majorité d'accepter la solidarité de Texpérience qui allait être tentée. La péroraison du discours de M. Rouher fut une des plus belles dont ait retenti la tribune française : a Nous ne sommes plus au » temps, s'écria-t-il avec une émotion visible, où les » périls de la patrie créaient l'Empire. De nouvelles » générations se sont élevées. Sur ces 8 millions et » demi d'électeurs qui, d'un mouvement unanime, )) ont constitué l'Empire, 4 millions sont couchés )) aujourd'hui dans la tombe; 4 millions d'hommes )) nouveaux sont inscrits depuis 1852. sur les listes » électorales. Ceux-là n'ont pas nos souvenirs et » notre expérience ; ils arrivent avec une ardeur » nouvelle ; ils demandent une liberté plus étendue. ]>
D'un seul mot, M. Rouher venait de caractériser la situation difficile où se trouvait le second Empire, placé entre une génération nouvelle et des hommes d'État vieillis qu'il ne pouvait pas se résoudre à mettre à l'écart.
Le succès de M. Rouher fut d'autant plus grand que les Arcadiens ne trouvaient à lui opposer qu'un député obscur, M. Creuzet, qui vint balbutier à la tribune quelques mots en faveur du renvoi de l'article l®"* à la commission. On lui laissa débiter sa harangue au milieu du bruit des conversations. Puis
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on passa an rote* Le résiiltat da scratin était tris signiâcatif : 215 voix se prononcèrent pour le maintien de l'article l*' ; il n'y eut que 7 voix ^contre. Les sept sages de la Grèce! s*écria M. Granier de Gassagnac. Le mot est devenu historique. Quant aux Ârcadiens, ils s'étaient abstenus au nombre d'ane cinquantaine.
Ce qui avait entraîné la majorité, c'est un incident dont les députés siégeant dans le voisinage du banc des ministres furent seuls témoins. Pendant que M. Creuzet était à la tribune, un ami de M. Rouber s*approcha de lui et lui dit : a Beaucoup de députés » croient que, dans votre déclaration, vous avez » embrassé tout le programme du 49 janvier. Cela )> les gêne. Ils sont disposés i voter la loi de la » presse ; mais ils répugnent à admettre le droit de » réunion. » M* Rouher répondit : « Je ne crois pas » avoir rien dit qui engage la question ; je n*ai voulu » parler que' de la loi de la presse; cependant il est » possible que Texpression ait trahi ma pensée. Yojez » mon secrétaire ; dites-lui d'examiner avec soin mes » feuillets et de faire disparaître mes paroles, si u elles s'y trouvent. »
Le bruit se répandit immédiatement, dans toutes les parties de la salle des séances, que le gouvernement était disposé à abandonner le droit de réunion ; les hésitants se décidèrent alors à voter le maintien de l'article 1*^ de la loi sur la presse.
La discussion de cette loi s'acheva sans donner lieu à aucun incident notable. S'il y eut quelques tiraillements, ils durèrent peu. La majorité se sentait vaincue et elle acceptait sa défaite en silence. Elle
LA RÉSISTAMCE AUX lUSF(HUfES 318
espérait toujours qu'on lui concéderait, en récompense de sa résignation, le retrait de la loi sur le droit de réunion qui était pour elle un véritable épouYantail.
Quant aux Arcadiens, ils usèrent d'une nouvelle tactique, qui jeta pendant quelques jours le trouble dans le gouvernement. Ils répandirent d'abord le bruit que des changements ministériels se préparaient. Puis ils parlèrent mystérieusement d'un progrès prochain dont l'Empereur étudiait les éléments. Vers le milieu de février, ces bruits avaient pris une grande consistance. On s'en était ému à la Chambre, à tel point qu'un jour un grand nombre de députés avaient entouré M. Rouher et l'avaient prié dé s'expliquer. M. Rouher avait répondu qu'il ne savait absolument rien. Mais des personnes attachées à son cabinet avaient été moins discrètes.
* L'un de ces attachés, sans rien affirmer de positif, avait laissé entrevoir qu'on avait mis diverses questions à l'étude et notamment la responsabilité ministérielle. — « n faudra bien y venir, » dît-il à un député qui se montrait incrédule.
En prenant pour programme le rétablissement de la responsabilité ministérielle, les Arcadiens poursuivaient un double but : ils voulaient d'abord mettre l'Empereur à l'abri Ses attaques des journaux et des orateurs des réunions publiques et dégager sa responsabilité des actes dus à l'initiative des ministres; ils espéraient en outre former avec le Tiers-Parti une alliance qui embrasserait une grande portion de la majorité et qui leur permettrait de renverser M. Rouher. Ils s'étaient parfaitement rendu compte que
M. Rouher avait beaucoup perdu de son .prestige, depuis qu'il avait en quelque sorte violenté la majorité.
Eq cette circonstance^ les Arcadiens faisaient pour la première fois preuve d'un véritable esprit politique. Aussi le progrès prochain qu'ils annonçaient parut si vraisemblable à la gauche que M. J. Favre crut devoir y faire allusion dans un de ses discours. La réponse de M. Rouher ne fut pas très péremptoire. Il se contenta de dire que si, à la suite d'une interpellation, une question était renvoyée à l'examen du gouvernement, il serait bien difficile au ministre compétent de conserver son portefeuille et que, par conséquent, la responsabilité ministérielle était complète.
M. Rouher passait évidemment à côté de la question. La vérité, c'est qu'il n'était pas plus instruit que ceux qui l'interrogeaient. Il se i^ouait en ce moment autour de l'Empereur tant d'intrigues que le ministre d'État ignorait si un faiseur de projets'n'avait pas pénétra jusqu'auprès du souverain et ne lui avait pas fait adopter ridée de rétablir la responsabilité ministérielle. Voici une note que je trouve à la date du 18 février 1868 :
(( On prétend que M. Rouher, fatigué des bruits qui » circulent, aurait été trouver l'Empereur et lui aurait » tenu ce langage : « Sire, le ministère désire savoir » à quoi s'en tenir sur les projets de Votre Majesté. » On parle de changements dans la Constitution » et de modifications ministérielles. Si ces projets » sont sérieux, il faut que les ministres le sachent; » car leur position serait des plus fausses, s'ils » restaient plus longtemps dans l'ignorance. » L'Em- » pereur aurait répondu que tous les bruits qu'on
» faisait courir ne reposaient sur aucun fondement, » qu'il ne projetait rien, et qu'il autorisait M. Rouher » à le déclarer. » •
Le lendemain, les démentis des journaux officieux avaient mis à néant le programme des Ârcadiens. Us ne se découragèrent pas et eurent recours à de nouyelles manœuvres.
Ce qui paraissait avoir le plus de chances de réussir, c'était de profiter des répugnances de la majorité pour faire rejeter la loi sur le droit de réunion. A une réception des Tuileries, je me trouvai par hasard mêlé à une conversation qui avait lieu entre l'Empereur et M. Mathieu (de la Corrèze), et je pus aussi me rendre compte de la preiision qu'on cherchait à exercer sur le souverain. — L'Empereur, à bout d'arguments, dit à M, Mathieu qui l'avait vivement pressé de retirer le projet : « C'est une tentative qu'il faut faire ; si elle » ne réussit pas, eh bien ! alors on rapporterait la loi. » — Mieux vaut en ce cas ne pas essayer, répondit » M. Mathieu. Le projet donne d'ailleurs au gouver- » nement le vilain rôle, puisqu'il peut à tout moment » empêcher une réunion. La position que lui fait la » législation actuelle est bien meilleure : quand il au- » torise une réunion, il fait acte de libéralisme, puisque » les réunions ne sont pas permises ; quand elles seront » permises, il fera acte d'arbitraire toutes les fois qu'il » en empêchera une. » L'Empereur ne répondit rien, et passa à un autre groupe de députés.
M. Rouher sentait bien que l'intrigue continuait et qu'elle le visait plus particulièrement. Il fit cette fois appel à la presse. Il y comptait des amis très dévoués. La seule façon d'avoir raison des Arcadiens, c'était de
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prendre contre eux la défense énergique du programme libéral et de montrer à la majorité le danger qu'elle courait en persistant à s'assôcier aux hommes de résistance. Il y eut dans cette campagne, très brillamment menée par des hommes d'un incontestable talent, MM. Jules Richard et Granier, des morts et des blessés. La majorité, avant de céder, voulut manger du journaliste. Elle réclama des poursuites. Mais, devenue craintive et couarde, elle demanda le comité secret. Nous fîmes de vains efforts pour que la discussion eût lieu en séance publique, et subsidiairement pour que la demande fut repoussée. Les poursuites furent accordées, et Ton eut cet étrange spectacle de deux écrivains traînés devant le pdlice correctionnelle et condamnés à la prison et à l'amende pour avoir défendu, contre le mauvais vouloir de la Chambre, le programme libéral de l'Empereur.
La majorité avait épuisé son énergie dans ce dernier effort. La loi sur le droit de réunion fut votée au
-bout de trois jours de discussion. Mais les Arcadiens démasquèrent une autre batterie ; ils réclamèrent la dissolution immédiate. Ils faisaient observer au gouvernement que, si les élections générales avaient lieu après la mise i exécution des lois sur la presse et sur le droit de réunion, la réélection d'un grand nombre de membres de la Droite pourrait se trouver compromise ; ils demandaient donc que les électeurs fussent
' convoqués avant que de nouveaux journaux pussent être créés dans les départements, et avant qu'ils eussent acquis, par la promulgation de la loi nouvelle, le droit de se réunir et de se concerter.
Ottte fois, lês partisans de la dissolution avaient im
hk RÉSISTANCE AUX IIÉPORMES M9
prétexte à mettre en avant. On venait de publier une brochure: Les Titres delà Dynastie napoléonienne qu'on attribuait à une plume auguste. Cette brochure avait produit une grande sensation, et Ton prétendait qu'elle perdrait toute signification si elle ne servait pas de préface à un grand acte politique. La dissolution apparaissait comme ëtant la conclusion naturelle d'un écrit qui rappelait les marques d'attachement et de confiance que le peuple français n'avait cessé d'accorder aux Napoléons.
Il y. eut à ce sujet un conseil extrardinaire des ministres et des membres du Conseil privé. La question fut envisagée sous toutes ses faces ; mais aucune réso* lution définitive ne fut prise. Le gouvernement se réserva de l'examiner ultérieurement. La grande raison qui fut donnée en faveur d'un ajournement, c'est que le public ne comprendrait pas une dissolution survenant en plein accord entre le souverain et la Chambre. La Droite extrême n'eut pas de peine à montrer combien cet argument manquait de solidité ; on savait en efi'et par quels moyens cet accord avait été obtenu. Aussi la question de dissolution resta-t-elle en suspens jusqu'à la fin de la session.
Les hommes de résistance avaient du reste une dernière ressource, c'était d'agir sur le Sénat. Ce n'était pas pour qu'il n'en fit pas usage qu'on avait accordé au Sénat le droit de renvoyer une loi à un nouvel examen du Corps législatif. On espérait que les sénateurs seraient plus soucieux de l'avenir de l'Empire que ne l'avaient été les députés', et qu'ils feraient une vive opposition aux lois sur la presse et sur le droit de réunion.
Cet espoir fut déçu. A la vérité, M. Devienne fit sur
3â0 HISTOIRE DE DOUZE ANS
la loi de la presse un rapport où Ton avait rassemblé tous les motifs en faveur d'un rejet. Pour mieux marquer leurs sentiments sur le droit de réunion, les sénateurs avaient nommé pour rapporteur M. de Maupas qu'on savait opposé aux réformes libérales. Mais cette belle ardeur s'était éteinte tout à coup. M. Devienne avait prétexté une indisposition pour ne pas prendre part aux débats sur la loi de la presse, et au bout de trois jours, M. de Maupas avait donné sa démission de rapporteur ; il avait cédé la place à M. Hubert-Delisle. Les deux lois réunirent contre elles au. Sénat des minorités assez fortes, mais elles furent votées. Le promulgation ne tarda pas à suivre.
Restait la question de la dissolution, qui était toujours restée pendante. Dans la séance du 8 juin 1868, M. Rouher la trancha de sa propre autorité. Il lui avait échappé, en parlant du renouvellement de la Législature, de dire qu'il aurait lieu dans un temps prochain, Interrogé par M. Gamier-Pagès sur le sens qu'il fallait attacher à ses paroles, il répondit : « Un des membres » de l'opposition paraissant interpréter cette expression » comme l'annonce d'une dissolution, ce qui est abso- » lument contraire à ma pensée, j'ai fait substituer » dans la sténographie aux mots : dans un temps pro- » chain, ceux-ci : l année prochaine. »
Cependant, à quelques jours de là, à propos d'une discussion sur les candidatures officielles, M. Picard, ayant fait allusion au bruit d'une dissolution immédiate, M. Rouher fit un signe de tête négatif. M. Pelletan le mit en demeure de s'expliquer. Cette fois M. Rouher fit une réponse évasive ; il se borna à déclarer qu'il n'y avait pas de projet actuel de dissolution. — C'est
LA RÉSISTANCE AUX RÉFORMES^ S2i
toujours rincertitude , s'écria un membre de la Gauche.
C'était rincertitude en effet. Mais l'incertitude avait envahi le gouvernement. Après tous les efforts qui venaient d'être faits pour assurer le vote des lois libérales, oh ne songeait qu'aux moyens d'assurer la répression. La loi de la presse était promulguée le l®*" juillet et le 3 juillet le premier numéro du Réveil était l'objet d'une saisie ; le 14 juillet le rédacteur en chef était condamné à 3 mois de prison et 5,000 francs d'amendes. Le 8 juillet, MM. Jules Ferry et André Pasquet étaient condamnés chacun à 5,000 francs d'amende.
Ces procédés rigoureux causèrent naturellement un grand étonnement. Les partis, convaincus qu'on voulait les prendre par surprise, se tinrent prêts à toute aventure. Ajissi la période électorale pouvait être considérée comme ouverte ; les candidatures se posaient partout. Le décret de dissolution, s'il avait paru, n'aurait surpris personne ; il aurait trouvé tout le monde préparé.
En droit, la période électorale n'a été ouverte que le 12 juin 1869. En fait, elle a existé à partir du mois de juillet 1868.
LA MANIFESTATION BAUOIN
En 1865, pendant le voyage de l'Empereur en Algérie, rimpératrice qui avait été investie de la Régence, se plaisait à réunir, dans des dîners intimes, les députés qui faisaient partie des commissions ; elle s'entretenait avec eux des projets de lois qui étaient en cours de discussion ; elle leur demandait leur avis sur les améliorations à introduire dans Tadministration ou dans le gouvernement; elle cherchait àfaire> en un mot^ le mieux qu'elle pouvait, son apprentissage de souveraine. Un jour qu'elle avait invité un des membres de Topposition elle lui posa à brûle-pourpoint la question suivante :
« Quello est la réforme qui est en cé moment le 1 plus vivement réclamée par l'opinion publique ? »
La réponse fut aussi nette et aussi précise qu9 )a question :
<x Madame, c^est la liberté de la presse ! »
L'Impératrice ne put dissimuler un mouvement de
surprise et presque de mauvaise humeur. Son interlocuteur reprit :
« Il faudra bien que vous y veniez. La France ne » peut supporter plus longtemps d'être privée d'une » liberté dont jouissent toutes les nations civilisées. » Après avoir rendu la parole aux députés, il est im- » possible d'interdire aux écrivains le droit d'exprimer » librement leur opinion....
— « Mais, monsieur, y songez-vous? dit Tlmpéra- » trice. Si on laisse aux journaux le droit de tout dire » et si on supprime l'autorisation préalable, le gouver- » nement sera en butte aux injures et ''aux calomnies. » On remontera dans le passé. On reprochera tous les » jours à l'Empereur le coup d'Etat du 2 décembre. -
— » C'est très probable ; mais je ne vois qu'un moyen » d'échapper à ces reproches, c'est de prouver qu'on » veut sincèrement la Uberté. Le coup d'État n'est de- » venu un grief que parce qu'on l'a prolongé trop long- » temps. Il dure encore ; les mesures exceptionnelles 1 qui l'ont accompagné subsistent. Parmi elles, se trouve » le décret du 17 février 1852 qui est la loi de sûreté » générale appliqué à la presse. Qu'il disparaisse, et » les attaques contre l'Empire à propos de son origine » deviendront un non-sens. »
L'Impératrice réfléchit pendant quelques instants ; puis elle jeta à la tête de son auditeur étonné ces paroles qui mirent fin à l'entretien : « C'est très logique, n ce que vous dites là, mais ce n'est pas poUtique. Il » faut que la presse soit contenue jusqu'à ce que le » 2 décembre soit oublié. »
Cette conversation à laquelle j'avais assisté me revint en mémoire le jour où j'appris qu'à la suite de la
LA MANIFESTATION BALDIN Sio
manifestation qui avait eu lieu sur la tombe du représentant Baudin, le gouvernement avait résolu de poursuivre les journaux qui avaient ouvert une souscription pour élever un monument à la mémoire de cette victime du coup d'État. « Evidemment, me dis-je, Tlmpéra- )) trice doit, à Theure qu'il est, s'applaudir d'avoir pré- » vu ce qui arrive aujourd'hui, et si elle revoit jamais » son interlocuteur de 1865, elle lui démontrera qu'elle » a été plus perspicace que lui. »
L'Impératrice ne se trompait pas en disant que si on rendait la liberté à la presse, les journaux opposants ne manqueraient pas de parler du 2 Décembre. Mais TEmpire avait-il fait tout ce qu'il fallait pour repousser, dans l'ombre de l'histoire,, cette date néfaste?
Jusqu'en 1860, l'Empire avait laissé subsister le régime^ de contrainte inauguré le lendemain du coup d'État ; d'une dictature qui ne devait avoir qu'un caractère temporaire il avait fait un système de gouvernement ; il l'avait encore aggravée en provoquant cette loi de sûreté générale qui était une sorte de continuation du 2 Décembre. A la vérité, dès 1859, il proclamait l'amnistie la plus large et la plus étendue qu'ait jamais donnée un gouvernement ; le 24 novembre suivant, l'Empereur appelait les députés et les sénateurs à prendre une part plus grande aux aflFaires du pays. Mais on ne relâchait aucun des liens qui enchaînaient les libertés publiques : la presse continuait à être soumise à l'autorité administrative ; les citoyens n'avaient pas le droit de se réunir ; les associations étaient interdites ; les électeurs avaient toujours à subir les candidatures officielles ; le droit d'Adresse accordé aux Chambres avait bien vite dégénéré en un simple
tournoi de paroles brillantes sans portée et sans sanction.
Quand en 1867, sous le coup d'événements où notre influence à Textérieur avait failli sombrer, TEmpire s'était décidé à entrer enfin dans la voie des réformes libérales, il avait montré tant d'hésitation dans sa conduite qu'on s'était demandé s'il ne se réservait pas de reprendre plus tard ce qu'il avait eu tant de peine à concéder. Les tiraillements qui avaient accompagné le vote des lois sur la presse et sur le droit de réunion avaient fait perdre au gouvernement le bénéfice de son initiative. On avait du reste entouré de tant de restrictions l'exercice des deux droits reconnus et proclamés que la législation nouvelle paraissait un piège. Elle n'ofi'rait, dans tous les cas, aucune sécurité à ceux qui tenteraient d'en faire usagé. C'était, sous un vernis libéral, la continuation de l'arbitraire, a Toutes )f les concessions faites à l'opposition depuis le 19 jan- ))' vier ont eu plutôt pour efi'et de délier sa langue que )> de détruire ses griefs, » disait, avec non moins d'esprit que de justesse, M. Prévost-Paradol. Le régime du 2 Décembre n'était point complètement abandonné.
C'est le livre bien plus que le journal qui a contribué à faire la légende du coup d'Etat. Il y a eu d'abord les apologistes, les Granier de Cassagnac, les Louis Véron, les Beaumont-Vassy, etc., qui, en révélant les faits dans leurs moindres détails, ont rapetissé les événements et les ont réduits aux proportions d'une conspiration d'intrigants et de déclassés.
Le pamphlet de Victor Hugo, Napoléon le Petit, avait du moins le mérite de laisser aux journées de Décembre leur valeur tragique. On y flétrissait l*appel
à la force, mais les malédictions du poète relevaient le rôle des acteurs de ce grand drame historique. Ce livre de Napoléon le Petit eut d'abord, malgré tous les obstacles, un débit énorme. On le répandit à des milliers d'exemplaires sur toute la surface du territoire. On en copiait des chapitres qu'on lisait à la veillée dans les ateliers. Il suffit de quelques années tranquillité et de prospérité pour arrêter cet immense succès. Dès 1856, un libraire de Bruxelles me confessait qu'il en vendait à peine une centaine d'exemplaires p^r an.
Chose étrange! ce fut l'amnistie du 16 août 1859 qui eut surtout pour effet de réveiller les colères contre le coup d'Etat. Dans le dispositif du décret, on avait commis une faute grave : on avait confondu deux ordres de mesures qui étaient cependant très distinctes : les condamnations et les simples mesures administratives. L'amnistie aurait dû s'appliquer uniquement aux premières ; quant aux secondes, il suffisait de les rapporter. Cette confusion dans les faits amena une série de protestations plus violentes les unes que les autres. Afin qu'elles produisissent plus d'efiet, on eut soin de les échelonner sur un long espace de temps. « Nous ne pourrons jamais oublier le )^ 2 Décembre, » écrivait M. Schœlcher. — « Le •> crime, disait M. F. Pyat au nom de la Commune ') révolutionnaire^ n'a pas le droit d'absoudre les vic- » times. Il n'a pas plus le droit de gracier que le droit » de proscrire. s>
On ne voit pas que ces protestations aient eu un grand retentissement dans la suite. Les préoccupations publiques étaient ailleurs, et quand, en 1863,
M. Eugène Ténot publia son étude historique, La Province en décembre 4851^ de l'aveu de ses propres amis, ce livre fut accueilli avec indifférence.
Dans les discussions parlementaires, les orateurs de l'opposition s'étaient gardés de faire allusion au coup d'Etat. Cependant, au mois de mars 1865, un. chambellan de l'Empereur, M. le marquis d'Havrincourt, ayant esquissé une apologie du 2 Décembre, M. E. Picard s'était écrié : « Ne parlez pas du 2 Décembre. > Puis, excité par le langage de M. Rouher, il avait laissé échappé ces mots : « Le 2 Décembre, est m » crime! » Mais le bruit avait étouffé sa voix, et, après des explications échangées entre le député de Topposition et le Président, il avait été convenu que cette parole serait considérée comme ayant été retirée.
Pour retrouver un incident analogue, il faut aller jusqu'au 18 mars 1867. Ce jour-là, M. Rouher avait invoqué le souvenir des acclamations dont le 2 Décembre avait été suivi. M. J. Favre ne put se contenir : « Ne parlez pas du 2 Décembre, » s'écria-t-il à son tour. Et, M. Thiers, avec émotion : « Qu'on ne » parle pas du 2 Décembre devant ceux qu'il a prosy> crits. » Il s'ensuivit un tumulte indicible que le Président eut beaucoup de peine à calmer.
Ce sont là, à notre connaissance, les seuls incidents parlementaires auxquels donnèrent lieu les souvenirs du coup d'Etat.
Après la promulgation de la loi de la presse, c'est encore le livre qui appela l'attention publique sur les événements de Décembre 1851. Au commencement d'août 1868, parut un nouvel ouvrage de M. E. Ténot:
Paris en Décembre 4851. Ce livre, écrit sans passion et empruntant les faits aux récits apologétiques, donna le signal du mouvement qui allait se produire ; un adversaire du second Empire ' en a fait l'aveu : « Les » mitraillades du boulevard Montmartre, depuis si » longtemps oubliées, remplirent les cœurs de pitié, » de colère et de dégoût. On s'extasia sur l'héroïsme » du représentant Baudin , dont la mort glorieuse » et tragique avait si peu remué les esprits en son » temps. »
Les origines de l'Empire redevenaient ce qu'on appelle, en style de presse, une actualité. Aussi, vit-on sortir successivement des portefeuilles, où ils gisaient depuis longtemps, le Voyage d'un transporté, par Delescluze; Un Chapitre inédit du 2 Décembre, par Jules Vallès; les Trois Passions, par Auguste Barbier; les Mémoires d'exil, par M"'^ Edgard Quinet. Le Figaro lui-même se crut obligé de sacrifier à l'opinion courante, en réveillant le souvenir de la lugubre légende de Martin Bidauré.
Cette fois, l'élan était donné. Il y avait longtemps que les exilés du 2 Décembre cherchaient une occasion de rentrer en scène. Us saisirent celle qui leur était ofierte avec une décision et une hardiesse qui entraînèrent à leur suite tous les partis d'opposition. Mais on comprendrait difficilement ce réveil subit de rancunes et de passions, qu'on aurait cru depuis longtemps éteintes, si Ton ne tenait pas compte des circonstances au milieu desquelles on se trouvait.
Depuis deux ans, l'Empire semblait manquer de direction, ou plutôt être livré à deux volontés contraires» qui se paralysaient réciproquement, sans que l'un^
pût triompher de l'autre. A l'extérieur , on ne savait quel parti prendre en face de la Prusse triomphante; on proclamait la paix, et on se préparait à la guerre, mollement, il est vrai, et comme des gens qui répugnaient à la faire. A l'intérieur, on s'était résigaé à donner les réformes libérales; mais, au pouvoir discrétionnaire qu'on avait abandonné, on avait substitué le pouvoir judiciaire. On avait confié aux magistrats le soin de protéger le gouvernement devenu impuissant à se protéger lui-même.
L'Empire flottait à l'aventure. Après avoir abuse de la force dans les premières années de son existence, il en était réduit à se mettre sur la défensive. C'est là, pour un gouvernement, la pire des situations, parce qu'elle donne confiance à ses adversaires et qu'elle les provoque à redoubler leurs attaques.
Il était arrivé, du reste, ce qui arrive toujours, quand le pouvoir s'aflFaiblit : la division s'était glissée dans les conseils. C'était un fait avéré que des rivalités existaient entre tels ou tels personnages. On signalait des divergences do vues complètement inconciliables. Comme ces révélations coïncidaient avec des actes qui trahissaient des hésitations et des incertitudes, on représentait le gouvernement comme livré à des tiraillements perpétuels. Les angoisses de l'opinion augmentaient, quand on voyait tel organe de la presse faire l'éloge d'un ministre et combattre celui qu'on regardait comme son rival. Il résultait de ces luttes, vraies ou supposées, une déconsidération qui atteignait tout le monde et qui enlevait aux hauts fonctionnaires de l'administration une grande partie de leur prestige et de leur autorité. Ce n'était un se-
cret pour personne que tel écrivain ét^it à la solde d'un ministre, qui se servait de sa plume pour battre en brèche tous les hommes politiques qui lui portaient ombrage.
Je pourrais citer des faits à l'appui de ce que j'avance; mais je craindrais de révmller des passions qui ont depuis longtemps disparu. Je ne puis cependant résister au désir de rappeler une anecdote assez piquante.
Un ministre qui occupait dans le cabinet une situation prépondérante se présenta un jour dans le cabinet de son collègue de Tlntérieur : « J'aurais besoin, lui » dit-il, d'une douzaine de mille francs pris sur les » fonds secrets pour récompenser les services d'un » écrivain de talent que j'emploie à la défense de nos » institutions. » — « Vous allez les avoir tout de » suite, mon cher collègue, » dit le ministre de l'Intérieur, et il sonna pour faire venir le chef des fonds secrets. — « A quel nom, dit le scrupuleux employé, » faut-il mandater cette somme de douze mille francs ? » — Mais si je vous disais le nom, les fonds ne se- » raient plus secrets, dit le spirituel ministre ; cepen- » dant si la règle l'exige, mandatez à mon nom. » Un quart d'heure après, le ministre de l'Intérieur déposait entre les mains de son collègue les douze billets de mille francs. Or, tout le monde savait une chose qu'on ignorait probablement au ministère de l'Intérieur, c'est que l'écrivain auquel ces fonds étaient destinés appartenait à l'opposition et qu'il avait pour rôle unique de défendre son patron contre tous ses adversaires, les ministres compris. L'administration de Tintérieur était l'objet principal, et je pourrais dire,