HisTOin:: de douzz ans
l'objectif préféré de ses attaques. Le pauvre ministre avait payé lui-même les verges pour se faire fouetter.
M. Pinard était un des ministres dont la position était le plus difficile. Il était arrivé au pouvoir dans des conditions qui devaient inévitablement Ae mettre en conflit avec la plupart de ses collègues e|(|n particulier aVec M. Rouher. A ce moment, l'Empereur ne se repentait pas positivement des promesses contenues dans la lettre du 19 janvier ; mais on lui avait signalé les conséquences extrêmes auxquelles elles pouvaient conduire, et la pensée lui était venue de tenir strictement ce qu'il avait promis, sans aller au-delà, sans faire un pas de plus. Pour réaliser ce programme, il avait songé à confier le ministère de l'Intérieur à un nouveau venu, à un homme n'ayant point d'antécédents politiques, qui se renfermerait dans ce rôle étroit de dégager la parole de l'Empereur, M. Pinard, qui s'était distingué au Conseil d'État, lui avait paru propre à remplir ce rôle.
» J'avais assumé, me disait un jour M. Pinard, une » tâche impossible. Mo|i ministère se résumait ainsi : » Des réformes libérales faites par un ministre autmy> taire. C'était là une illusion. Je devais mécontenter » la Droite en sacrifiant les décrets de 1852, et je » m'attirais les critiques de la Gauche, parce qu'à ses » yeux, je ne tirais pas toutes les conséquences des » promesses qui avaient été faites. »
L'opinion n'était pas moins dévoyée que le gouvernement. Dans la presse et dans les réunions publiques, on se livrait à une véritable débauche d'idées folles et d'opinions bouflfonnes. On eût dit d'une échappée
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d*écoliers. On procédait à la démolition du régime de 1852, sans en avoir la conscience bien nette. On s'arrachait les numéros de la Lanterne, Rochefort avait acquis en quelques semaines une popularité immense. Les hautes classes, tenues jusque-là à Técart, en raffolaient. « La grosse bourgeoisie, me disait un de mes » collègues de la majorité, boit à petites gorgées la » haine de l'Empire. » Les pamphlets sur le 2 Décembre donnèrent une direction à cette agitation confuse. M. A. Ranc a dit un mot très vrai sur le Pans en décembre 4851 de M. Ténot : « L'ouvrage de )) M. Ténot est plus qu'un livre, c'est un acte poli- » tique, et c'est aussi pour le pays le point de départ » d'une situation nouvelle. Aux uns, il a rappelé le » passé ; aux autres, il l'a appris. »
A cette débandade générale du dedans venaient s'ajouter les excitations du dehors. On se souvient qu'à la fin de l'année précédente, un certain nombre de personnages avaient reçu sous enveloppe un manifeste républicain émanant d'une association qui s'intitulait : Commune révolutionnaire de Paris. Dans cette pièce qui avait cté affichée un moment dans le faubourg Saint- Antoine, on provoquait à l'assassinat de l'Empereur et au renversement de l'Empire. Plus tard on avait appris que cette proclamation avait été lue par F. Pyat dans un meeting à Londres, et une correspondance, échangée entre cet écrivain révolutionnaire et le journal le Nord, avait démontré que, si F. Pyat n'était pas l'auteur du placard, il en était du moins le collaborateur pour la plus forte part.
Un second manifeste du même genre et paraissant avoir la même origine, fut publié vers la fin d'octobre
1868. Ces sortes de pièces servent trop bien les intérêts de la réaction pour que les hommes de résistance ne s'en fassent pas un argument contre les hommes de progrès. Le Pays publia celle-ci en ejntier comme il avait fait de la première. Le n* 2 était du reste du même type que le n** 1. F. Pjat prétendait encore une fois qu'il n'avait fait que mettre au net les idées d'une association ayant son siège à Paris.
Proudhon m'avait mis autrefois en rapport avec un ancien représentant à la Législative qui avait du chercher un refuge en Belgique, à la suite des affaires du 13 juin, et que les circonstances avaient rapproché de F. Pyat. Le lendemain du jour où le manifeste avait paru dans le Pays, je rencontrai mon ex-montagnard, sous les galeries de la rue de Rivoli. Il m'entraîna au Café de la Régence. A notre entrée dans la salle, quatre consommateurs qui se trouvaient à une table à côté de la porte d'entrée se mirent à causer avec une certaine animation. Ils nous désignaient presque du doigt et se tournaient à chaque instant de notre côté. Évidemment notre présence les préoccupait, et nous étions l'objet principal de leur conversation. J'en fis l'observation à mon compagnon : « Ces gens-là vous connaissent bien, me dit-il, et ils » sont surpris de me voir en votre société. L'un » d'eux est un M. Landeck, d'origine polonaise ou » hongroise, je n'en suis pas bien sûr, ancien prési- » dent et orateur d'une loge maçonnique. Ce Lan- » deck est l'ami et le correspondant de F. Pyat; » c'est lui qui est l'auteur du manifeste pubUé au » nom de la. Commune révolutionnaire ; il imite dans la » perfection le style de Pyat qui du reste ne laisse
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» rien passer sans l'avoir revu et corrigé. » — «C'est » donc vrai, dis-je à l'ancien représentant; il y a à » Paris une association dont Pyat révise les mani- » f estes? » — « Sans doute, me répondit-il, et vous » l'avez tout entière devant vous. Elle se compose de » Land'eck et des trois avaleurs de chopes qui sont )) attablés avec lui. » On sait que ce Landeck est devenu un des membres les plus actifs de la Commune de 1871.
J'eus dès lors le sentiment clair et net de la situation périlleuse où se trouvait l'Empire, attaqué avec audace par des hommes dont la proscription du 2 Décembre avait fait des ennemis implacables, et, d'un autre côté, mal défendu par des conservateurs hésitants et divisés. Aussi quand, en réponse à la note d'une feuille officieuse qui .avait cru devoir annoncer que le 2 novembre les cimetières seraient fermés par ordre de l'autorité, je lus dans le Réveil l'annonce suivante qui ressemblait à une invitation, je vis tout de suite que le gouvernement allait se trouver en présence d'un énorme embarras : « On ne » peut, disait le journal de M. Delescluze, empêcher » un peuple de s'honorer lui-même en honorant la )) mémoire de ceux qui, comme Godefroi Cavaignac, » ont usé leur vie aux luttes de la liberté, de ceux » qui, comme Baudin, sont tombés martyrs endéfen- » dant la loi. »
Je ne retracerai pas ici le tableau des scènes qui se passèrent le 2 novembre 1868 au cimetière Montmartre sur la tombe retrouvée du représentant Baudin. Malgré les discours et la mise en scène, cette visite solennfillo à une tombe délaissée depiii*? dix-sept ans
fut un pur enfantillage. Ce qui lui donna un caractère tout particulier de gravité, ce fut la souscription ouverte par les journaux pour Térection d'un monument commémoratif. Il no s'agissait plus d'un simple acte d'opposition, c'était une véritable insurrection morale qu'on cherchait à organiser contre l'Empire. L'entraînement fut rapide. Entamée par les jourhaux radicaux, la souscription fut bien vite poursuivie par les journaux qui affichaient un libéralisme modéré. Aucun journal indépendant de Paris ou des départements ne crut pouvoir se dispenser d'ouvrir ses colonnes aux listes de souscripteurs.
Il serait assez intéressant de parcourir aujourd'hui ces listes sur lesquelles s'inscrivirent à l'envie tous ceux qui trouvaient que l'Empire ne faisait pas une part assez lafge aux idées libérales, et qui, cinq ans plus tard, débordés par le mouvement qu'ils avaient eux-mêmes provoqué, poussèrent la réaction beaucoup plus loin que l'Empire n'aurait osé le faire. « Nous avons été bien coupables, me disait un » jour un écrivain d'un grand talent et d'un grand bon » sens qui avait poussé plus que les autres à la sous- » cription Baudin. Les concessions que l'Empire » nous avait faites étaient énormes. Le parti que les » Cinq ont su tirer du décret du 24 novembre aurait » dû nous éclairer. Mais nous autres, les jeunes, qui » ne connaissions le 2 Décembre que par les récits » qu'on nous en faisait, nous nous étions mis à la » remorque d'hommes qui avaient des rancunes à sa- » tisfaire. Leur grande réputation nous entraînait » vers eux, et, sans que nous eussions jamais reçu » d'offense, ils trouvèrent le moyen de nous asso-
» cier à leurs vengeances. Quand nous nous sommes » aperçus du sot rôle qu'on nous faisait jouer, il était » trop tard ; le mal était fait. »
Tous les députés de la gauche s'inscrivirent sur les listes. Berryer mourant envoya sa souscription avec une lettre qui produisit un grand eflfet sur l'opinion; c'était une sorte de malédiction que l'illustre vieillard adressait à l'Empire, une parole suprême de revendication en faveur du droit. Les journaux firent la remarque que, seuls de tous les députés de Paris, Ollivier et moi, nous nous étions abstenus de souscrire. Pour mon compte, je n'avais pas voulu m'associer à une manifestation dont on ne déguisait plus le sens révolutionnaire, et cependant j'avais souflFert des événements de Décembre. Appelé le 30 novembre 1851 à Aix pour un procès de presse où j'avais failli laisser ma liberté, j'avais été traqué par la police pendant trois semaines et, pour rentrer à Paris, il avait fallu me cacher sous la bâche d'une diligence. Pendant plusieurs années, mes amis et moi, nous avions vainement sollicité l'autorisation de publier un journal. Nos livres et nos brochures étaient impitoyablement refusés par les libraires. Un éditeur me demanda un volume SUT V Histoire de France au dix-neuvième siècle; il y avait naturellement un chapitre sur la République de 1848 et sur le coup d'Etat ; ce chapitre fut trouvé dangereux ; on le supprima et on le remplaça par une chronologie toute sèche des événements ; le volume parut, mais sans mon nom , bien que ce nom fût alors bien obscur: on le jugeait trop compromettant. J'aurais été obligé de renoncer à une carrière pour laquelle j'avais, jusque-là, fait de grands sacrifices, si je n'avais
pas rencontré sur ma route M. de Girardin, qui m'ouvrit généreusement les colonnes de la Presse et qui me permit de reprendre mon rang dans le nombre, alors bien réduit, des journalistes militants.
M. Thiers refusa, lui aussi, de s'associer à une manifestation qu'il considérait comme stérile. « A quoi » bon, disait-il, tout ce tapage? Est-ce que vous » espérez récolter sept millions de signatures? Vous » voulez montrer qu'il y a des mécontents? Le gouver- » nement le sait bien. Il se rassurera et s'entêtera » dans le statu qito, quand il verra à quel petit nombre )) ces mécontents se réduisent. »
La souscription Baudin surprenait le cabinet en pleine crise. Les éléments qui le composaient se désagrégeaient de plus en plus, et un événement aussi gros de tempêtes n'était pas fait pour lui rendre de la cohésion et de la solidité. Quand il s'agit de savoir quel parti il y avait à prendre, les divisions recommencèrent. Les uns étaient d'avis qu'il fallait laisser faire; ceux-là étaient des hommes de résistance; ils espéraient que les choses prendraient une tournure telle que les classes élevées s'effraieraient et qu'elles réclameraient elles-mêmes le retour à un régime de compression. Les autres voulaient qu'on îît usage des armes que la législation mettait entre les mains du gouvernement, et qu'on exerçât des poursuites contre les journaux qui avaient pris l'initiative de la souscription ; la grande difficulté était de trouver un texte qui permît d'ouvrir une action judiciaire; on découvrit, dans la loi de sûreté générale, un article qui punissait les manœuvres à l'intérieur, et on proposa d'en faire l'application. Mais cet expédient parut au premier
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abord tellement périlleux qu'on hésita longtemps avant de l'employer.
Au ministère de l'Intérieur, on était complètement affolé. Chaque jour amenait des découvertes qui produisaientun véritable effet d'ahurissement. Un jour on apprenait que les écoles étaient très travaillées ; le lendemain, on venait annoncer que l'agitation gagnait les ateliers. On commençait à se douter que les réfugiés rentrés en France étaient à la tête du mouvement. Mais aucun de ces gens-là ne savait quelles mesures prendre ni à quelle politique ils devaient s'arrêter. Tous apercevaient le danger qui allait en grandissant, et Us répétaient sans cesse : « Que faire ? mon Dieu ! » Que faire? »
Cependant la crise ministérielle allait son train. On a nié son existence. Elle était bien réelle cependant. Il s'était formé une véritable union gouvernementale pour battre en brèche M. Rouher. Dans le conseil des ministres, elle comptait plusieurs adeptes, parmi lesquels le maréchal Niel et M. Magne. Je n'ai jamais bien su si M. Pinard en faisait partie. Mais il y avait d'autres ministres qui n'attendaient qu'une occasion pour se déclarer. La ligue comprenait plusieurs personnages qui occupait des positions importantes dans l'entourage de TEmpereur.
On avait mis en avant le nom de M. Drouyn de Luys. Comme il s'agissait de remplacer M. de Moustier, qui avait donné des preuves nombreuses d'insuffisance, il était tout naturel que le nom de M. Drouyn de Luys fût prononcé. Mais je ne crois pas qu'il ait été jamais sérieusement question de sa rentrée au ministère des affaires étrangères. La seule chose certaine, c'est qu'il
eut avec l'Empereur un entretien où les façons 'd'agir de M. Rouher vis-à-vis de ses collègues ne furent pas ménagées. M. Drouyn de Luys déclara que, pour son compte, il n'aurait jamais souffert 'que ses actes fussent démentis par le ministre d'État, le jour où il aurait plu à celui-ci d'obtenir par ce désaveu un succès de tribune. L'Empereur défenditM. Rouher avec beaucoup de chaleur ; il mit en avant son profond dévouement à l'Empire et il laissa entrevoir qu'il n'abandonnerait l'homme, qui lui avait rendu de si grands services, qu'à la dernière extrémité.
C'est au milieu de tous ces misérables tiraillements que fut prise enfin une résolution sur les poursuites à intenter contre les auteurs de la souscription Baudin. MM. Rouher et Baroche s'y étaient opposés de toutes leurs forces; mais ils durent s'incliner devant la volonté formelle de l'Empereur.
On faisait commettre là à l'Empereur une^ grosse faute. Je ne sais qui a dit : « Le gouvernement avait » bien mieux à faire que de poursuivre la souscrip- » tion ; il pouvait lui imprimer un grand caractère de » conciliation et d'apaisement en s'y associant. » C'était demander trop ; ce n'est pas par des sentiments chevaleresques que se laissent guider les chefs d'État. L'attaque était trop directe pour que l'Empereur n'en éprouvât pas quelque impatience. Il y avait là du reste une profonde injustice des partis. Non seulement la nation avait paru absoudre le coup d'Etat; mais Napoléon lU avait cherché aie faire oublier en donnant à la France une grandeur et une prospérité sans exemple. Cette protestation, s'élevant au lendemain de concessions libérales, était un anachronisme outra-
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géant. Mais précisément parce que l'attaque s'adressait à la personne de TEmpereur, on aurait dû se borner à y répondre par le mépris.
On s'était contenté de déférer aux tribunaux le Rmil, V Avenir national et la Tribune; mais il était facile de voir que les autres journaux se piqueraient d'honneur, qu'ils ouvriraient les uns après les autres leurs colonnes à la souscription, et qu'on serait amené à procéder contre toute la presse opposante. L'application de la loi de sûreté générale qu'on considérait comme tombée en désuétude, produisit un déplorable effet sur l'opinion publique. Le caractère exceptionnel de la loi rejaillissait sur les poursuites qui furent dès lors considérées comme inspirées par la raison d'Etat, et non par le désir de maintenir la paix publique.
Le procès intenté aux journaux eut un résultat, ce fut de mettre en lumière un jeune avocat qui, jusque-là, n'était connu que dans un petit cercle d'hommes politiques et de donner un chef à ce qu'on a appelé depuis le parti des irréconciliables. Le 12 novembre, personne ne connaissait M. Gambetta; le 14 au soir, ce nom était dans toutes les bouches. La plaidoirie qu'il avait prononcée en faveur de Delescluze devint le manifeste du nouveau parti, manifeste ardent, passionné, qui ne fut pas lu seulement dans les ateliers et dans les mansardes, mais qui fut accueilli et commenté dans les salons où l'on trouvait de bon goût d'encourager toutes les entreprises contre le gouvernement impérial.
Quand on relit aujourd'hui cette plaidoirie on est étonné d'y trouver si peu d'arguments. Ce n'est qu'une
belle pièce de rhétorique. Le Gambetta vide, creux et redondant est là déjà tout entier. La phrase est encore nette et claire, probablement parce que le discours avait été très travaillé et que Torateur avait eu du temps pour se préparer. Mais le raisonnement est tout aussi empâté que dans les harangues de 1880 et 1881. On avait beaucoup admiré cette apostrophe :
« Ah ! cinq millions de suffrages ne vous suffisent » pas ! Au bout de dix-sept ans de règne, vous vous » apercevez qu'il serait bon d'interdire la discussion » sur les faits à l'aide d'une rectification posthume » émanée d'un tribunal correctionnel! Non, il n'en » sera pas ainsi ; non, vous ne donnerez pas, vous » ne pouvez pas donner cette satisfaction ; car pour » ce procès , il n'existe pas de tribunal en dernier » ressort; il a été jugé hier; il le sera demain, » après-demain , toujours , sans trêve ni relâche » jusqu'à ce que la justice ait reçu la suprême satis- » faction. Ce procès du 2 Décembre demeurera, quoi » qu'on fasse, survivant et ineffaçable, à Paris, àLon- » dres, à Berlin, à New- York, dans le. monde entier, » et partout la conscience universelle portera le même » verdict. »
Un journal qui passait pour recevoir des communications officieuses, le Gaulois, s'avisa de publier une note conçue en termes voilés où l'on dénonçait une conspiration étendue employant tous les moyenspour combattre l'Empire, a II ne s'agirait plus seulement, » disait cette note, d'une souscription publique, pré- » texte et mot d'ordre, mais d'un véritable complot » dont les principaux chefs seraient connus, les com-
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plices dévoilés, les manœuvres mises à jour. La loi » de sûreté générale ne tarderait pas à être appliquée » dans toute sa rigueur ».
On avait, en eflFet, discuté en conseil des ministres, les moyens d'en finir avec une agitation qui menaçait de prendre des proportions inquiétantes. Mais Tindiscret qui avait écouté aux portés avait pris pour des réalités de simples appréciations individuelles, et par ses révélations intempestives, il gênait bien plus qu'il servait le gouvernement. Le Gaulois fut obligé d'atténuer ce que sa note renfermait d'imprudent, et comme rémotion produite ne s'apaisait pas, la Gazette des Tribunaux annonça qu'une instruction avait été requise contre ce journal^ sous l'inculpation de fausses nouvelles de nature à trQubler la paix publique, et le Moniteur, quelques jours après, confirma les poursuites. Elles n'ont jamais eu de résultat.
Il n'y avait pas de complot, mais il y avait un parti pris de pousser à bout le gouvernement et de l'amener à prendre des mesures qui lui feraient perdre le bénéfice de ses concessions libérales. Les listes de souscription avaient été fermées à Paris; mais tous les organes indépendants de la province en avaient ouvert de nouvelles. De là des procès qui se terminaient par des condamnations plus ou moins sévères. Un seul journal, V Indépendant du Centre, fut acquitté par le tribunal de Clermont-Ferrand. Cet acquittement causa un étonnement voisin de la stupéfaction. Il y avait à craindre, en eflFet, que la débandade se mît dans la magistrature de province, si timide et si tremblante devant les coteries locales.
Le jugement du tribunal de Clermont-Ferrand était
très fortement motivé et les considérants très propres à donner à réfléchir à des magistrats irrésolus. On établissait en termes très nets que le fait d'avoir publié une liste de souscription pour le monument Baudin ne constituait pas la manœuvre à l'intérieur. On invoquait à l'appui un arrêt de la Cour de cassation du 11 décembre 1858 qui avait décidé que la manœuvre à Tintérieur supposait un ensemble de faits et d'actes spécifiés par le but coupable auquel ils tendent. Si cette doctrine était admise par les tribunaux, le jugement du tribunal correctionnel de Paris qui avait prononcé dans un sens contraire se trouvait infirmé. Que deviendraient dès lors les poursuites en présence déjuges concluant à l'acquittement et de la Gourde cassation mise en demeure d'avoir à appliquer ses propres arrêts ? Heureusement, la cour de Riom vint au secours du gouvernement en détresse ; le jugement du tribunal de Clermont-Ferrand ne fut pas confirmé; V Indépendant du Centre fut, comme tous ses confrères, condamné à une forte amende.
Néanmoins la crainte de voir la magistrature leur échapper avait porté au comble l'affoUement de ce^ tains membres du cabinet. On ne parlait rien moins que de toucher aux lois sur la presse et sur le droit de réunion. La question fut portée devant le conseil des ministres, où elle donna lieu à des discussions très vives. M. Rouher s'opposa à toute modification ; il était impolitique, suivant lui, de revenir sur des lois qui avaient à peine six mois d'existence. C'est à grand' peine que le ministre d'Etat obtint l'ajournement des mesures qui étaient proposées^
La vraie tactique à suivre, suivant certains hommes
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politiques, c'était délaisser aller les choses jusqu'au, point où, le danger devenant visible, les classes conservatrices s'apercevraient qu'il n'y avait de salut que dans le gouvernement impérial. C'était un faux calcul. Les conservateurs s'étaient depuis longtemps détachés de l'Empire. « Cherchez donc, s'écriait avec désespoir un » défenseur acharné de la politique de résistance, les » jeunes gens ambitieux qui se lancent dans la voie » conservatrice, et nommez-les nous ! Vous n'en trou- » verez pas! L'opposition prend tout, ramasse tout, » réunit tout! » Rien de plus vrai. Il suffisait de parcourir les listes de souscription au monument Baudin pour être éclairé- sur les vrais sentiments de cette Bourgeoisie qu'on comptait reconquérir. C'était la fleur de sa jeunesse qui figurait en tête de ces listes; c'étaient ses journaux qui les propageaient ; c'étaient ses écrivains qui encourageaient les souscriptions.
n y eut certainement à cette date une véritable défaillance du pouvoir. T^out le monde le sentait. Ceux qui approchaient le plus des membres du cabinet en gémissaient. Le 24 novembre, je fis la rencontre, au foyer de l'Opéra, d'un ancien préfet qui était depuis longtemps en disponibilité, mais qui avait encore accès dans le cabinet de certains ministres. Il était littéralement consterné. « Je suis frappé, me dit-il, » de la rapidité avec laquelle les populations marchent « vers la désafiection. Pour moi, je ne crois plus ni » à la durée ni à la solidité de l'Empire. »
Le lendemain, j'étais allé au ministère d'État entretenir M. Rouher de l'importante question des usiniers de l'ancienne banlieue. Le ministre étant occupé, je pénétrai dans le bureau de M. Sailard, le futur
héros du Bourget, qui était attaché au cabinet en qualité de représentant des affaires étrangères. Je trouvai M. Saillard encore plus effrayé que. mon préfet de la veille et tenant à peu près le même langage : « J'ai rarement été témoin, me dit-il, d'une situation w aussi détestable. L'opposition systématique gagne » du terrain tous les jours. L'Empire est très sérieu- » sèment menacé, et non seulement il ne fait rien » pour se défendre; mais on lui fait entasseï: mala- » dresses sur maladresses. Les ministres vivent dans » une quiétude dangereuse. On leur fait croire que » l'agitation n'est qu'à la surface, mais que le fond » du pays est resté bon. Ceux quf voient les choses » telles qu'elles sont n'osent pas avertir l'Empereur, » de peur de l'effrayer. Cependant les symptômes de » désaffection se multiplient tous les jours. L'exis- » tence de l'Empire est à la merci du moindre in- » cident. L'Empereur semble s'être complètement » désintéressé des affaires publiques ; il est malade, » et d'ailleurs il est arrivé à un âge où l'on se » fatigue de lutter; il laisse la direction du gou- » vernement à ses ministres. Au lieu de réunir leurs 3> efforts pour la défense de l'Empire, les ministres » se chamaillent entre eux. Ils ne voient plus les » événements au point de vue de l'intérêt général; » ils sont absorbés par leurs intérêts personnels. »
C'est sans doute au décousu qui régnait dans les régions gouvernementales qu'il faut attribuer le luxe de précautions militaires qui furent prises le 3 décembre contre une démonstration que tous les journaux radicaux avaient décommandée la veille. L'envoi de troupes aux environs du cimetière Montmartre fut une
provocation inutile. On ne renouvelle pas à un mois de distance des manifestations comme celle, qui avait eu lieu le 3 novembre sur la tombe de Baudin. Si le gouvernement s'était bien rendu compte de Tétat de l'opinion, il se serait aperçu qu'une sorte de réaction se manifestait, même parmi les radicaux, contre les démonstrations extra-légales. M. Peyrat avait dit dans ï Avenir National : « Tous, amis et adversaires, » nous avons un rendez-vous commun; il n'est pas » pour le mois de décembre, mais pour le mois de » mai ou de juin 1869; il n'est pas au cimetière, il » est aux élections! » M. Jules Favre, dans un discours prononcé à Troyes, disait de son côté : « Oublions » nos haines et nos rancunes; poursuivons pacifique- » ment par le suffrage universel la réalisation du » meilleur gouvernement. » Et M. deGirardin, toujours à l'affût des courants de l'opinion, s'était empressé de dénoncer l'existence d'un parti nouveau, qu'il appelait le parti des suffragistes ,
La manifestation des argousins (c'est le nom qu'on donna aux mesures préventives prises le 3 décembre) eut uniquement pour résultat de déconsidérer le pouvoir qu'on accusa d'avoir fait de la provocation en pure perte. Quand, après la mort de Berryer, on apprit que les électeurs de Marseille avaient offert la candidature à Gambetta et que celui-ci avait accepté, il fut démontré que, depuis un mois, on suivait une ligne politique absurde. On avait eu affaire jusque-là à l'opposition systématique ; on allait se trouver en présence des irréconciliables. On avait, de gaieté de cœur, compromis d'avance le succès des élections de 1869.
:itë ' HISTOIRE DE DOUZE A>S
Le moment était venu où la crise qui était en permanence devait se dénouer. On ne pouvait sortir d'embarras qu'en éliminant les éléments de dissolution que renfermait le ministère et en lui donnant l'homogénéité qui lui manquait. Justement M. Pinard avait demandé à être relevé de ses fonctions. Les tiraillements qui n'avaient cessé d'exister entre lui et M. Rouher s'étaient transformés en une véritable lutte d'influence. M. Pinard, qui avait fait toute sa carrière au parquet, apportait dans les affaires cette raideur qui est parfois une qualité chez un magistrat, mais qui devient un défaut chez un administrateur obligé souvent de céder devant certaines exigences. C'était un esprit charmant dans un salon; mais, dans son cabinet ministériel, il laissait trop percer l'oreille de l'ancien procureur-général; il était toujours disposé à lancer des réquisitoires.
M. Pinard sentait bien que, depuis longtemps, on avait conjuré sa perte ; mais il ne savait trop comment s'y prendre pour se retirer. Il paraît que la publication par les journaux de la lettre de Berryer au comte de Chambord lui fournit le prétexte qu'il cherchait depuis longtemps. M. Rouher voulait qu'on poursuivît les journaux qui avaient publié cette lettre, et l'Empereur avait donné son assentiment à cette mesure. M. Baroche résistait. Tout cela se passait à l'insu de M. Pinard; il se considéra comme amoindri par ces démarches et il alla porter sa démission à l'Empereur. Elle île fut acceptée qu'au bout de quelques jours.
En annonçant à M. Pinard qu'il avait accepté sa démission, l'Empereur lui écrivit qu'il le nommait
séDateur. M. Pinard refusa la dignité qui lui était offerte. Il fit savoir à l'Empereur qu'il préférait un siège de jîéputé, et qu'il se présenterait aux prochaines élections législatives. En attendant, il se fit inscrire au barreau comme simple avocat. Il y avait dans cette résolution la preuve d'un grand sens politique. M. Pinard avait compris qu'on ne s'improvise pas homme d'Etat, et que pour le devenir, il faut se frotter longtemps aux hommes et aux choses, et, de plus, entrer en contact direct avec les masses électorales.
M. Forcade La Roquette remplaça M. Pinard au ministère de l'intérieur. On profita de l'occasion pour se débarrasser de M. de Moustier que son état de santé éloignait de plus en plus des affaires et qui avait fait preuve d'insuffisance dans le conflit gréco-turc. La question d'Orient se trouvait de nouveau soulevée et pouvait amener une conflagration générale. M. de Moustier n'avait aucune idée sur les mesures qu'il y avait à prendre pour l'écarter. C'était un esprit timide et peureux qui se figurait qu'on parvient à résoudre les difficultés au moyen de bonnes circulaires diplomatiques. On le remplaça par M. le marquis de La Valette. Le choix était bon. M. de La Valette avait été employé dans des missions difficiles dont il s'était tiré à son avantage. Ce n'était pas peut-être un homme d'Etat supérieur; c'était du moins un homme de ressources. Il était de l'école de M. de Morny, c'est-àdire qu'il n'apportait dans les affaires ni idées préconçues ni parti pris. Il avait une tâche difficile à remplir : il s'agissait de faire face aux questions courantes sans en soulever de nouvelles, à vivre en quelquel? sorte sur les faits accomplis, à en développer les
conséquences heureuses, à en écarter et à en restremdre les résultats défavorables. Il s'employa à résoudre ce problème, et il y parvint : « Les instructions, me » disait-il, que j'ai données à mes agents se résument » en cette seule phrase : Ne me faites pas d'affaires. » Si tous les fonctionnaires se pénétraient de cette » maxime, le rôle du gouvernement se trouverait sin- » gulièrement simplifié. »
M. Forcade la Roquette fut remplacé au ministère des travaux publics par M. Grossier, député de la Somme. Cette nomination était des plus imprévues, et on s'est souvent demandé les motifs qui avaient inspiré le choix de l'Empereur. Voici ce qui s'était
M. Gressier avait été le rapporteur de la loi militaire, et à ce titre, il avait partagé l'impopularité qui s'était attaché à cette loi. Il avait, dans sa circonscription, des concurrents redoutables qui faisaient contre lui une propagande active, et qui répandaient dans | les moindres hameaux la brochure : Il ny a plus de \ bons numéros. M. Gressier s'était peu à peu habitué à se considérer comme s'étant sacrifié à une besogne ingrate, et il se répandait en plaintes amères sur l'ingratitude du gouvernement qui ne faisait rien pour lui, et qui ne lui donnait aucune compensation pour sa situation compromise. Au moment où la crise ministérielle était arrivée à son point culminant, il désespérait de voir le gouvernement faire quelque chose en sa faveur. Il ne portait pas ses visées bien haut; il se serait contenté d'un siège au Conseil d'Etat. En rentrant chez lui le 17 décembre, il fut arrêté au passage par son concierge qui lui remit un pli ministériel
LA MANIFESTATION BAIDIN 351
qu'un planton avait apporté, il y avait une heure à peine : c'était sa nomination au ministère de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics. M. Grossier, esprit vif et ouvert, bien qu'un peu paradoxal, était aussi propre qu'un autre à remplir cette place. C'était d'ailleurs le chemin qui conduisait au Sénat. Il y avait là de quoi guérir les blessures de l'amour-propre le plus susceptible.
Les remaniements dont le ministère venait d'être l'objet mirent fin à la crise qui durait depuis trop longtemps ; ils produisirent une sorte de détente dans l'opinion. Du resté, au point où étaient venues les choses, il était impossible que la situation se prolongeât ; on était, sans s'en douter, en route pour une révolution. Pour un temps, l'homogénéité existait de nouveau dans le gouvernement. Mais l'ébranlement causé par les mesures intempestives prises contre la manifestation Baudin avait produit son effet. On en vit les conséquences quand, quelques mois plus tard, s'ouvrit la période électorale. Les hommes politiques qui en 4857 et en 4863 étaient parvenus à faire triompher l'idée essentiellement libérale et conservatrice d'une opposition légale et constitutionnelle n'étaient même plus compris du public. Pour réussir auprès des électeurs, l'opposition systématique était à peine un titre suffisant. Il n'y avait plus de place que pour les victimes et les persécutés du 2 décembre.