‹ Histoire de douze ans (1857-1860): notes et souvenirsChapitre 36 sur 39 · L'INTERPELLATION DES · texte numérisé non relu

L'INTERPELLATION DES

On prétend qu'en voyant le résultat des élections du 14 mai et du 7 juin 4869, M. Rouher aurait laissé échapper ces paroles : « C'est mauvais ; il faut amuser » TEmpereur. »

Il est peu probable que M. Rouher ait tenu un langage aussi impolitique ; mais il se conduisit absolument comme s'il l'avait tenu. En engageant la politique de l'Empereur dans la voie des hésitations et des atermoiements, il précipita le mouvement qu'il voulait enrayer, et il mit l'Empire à deux doigts d'une formidable révolution parlementaire.

Il était impossible de se méprendre sur les véritables sentiments du pays. La déroute de l'opposition constitutionnelle à Paris et le triomphe électoral des irréconciliables prouvaient que la désaffection avait entamé les masses. Le groupe du Tiers-Parti avait fait de nombreuses recrues nouvelles. Beaucoup de membres de l'ancienne majorité n'avaient pu se faire réé-

lire qu'en déclinant tout appui officiel. « Surtout, y) n'intervenez pas, disait lun d'eux à son préfet, dont » il connaissait le zèle intempérant, vous me feriez » battre par mon adversaire. » Parmi ceux qui avaient accepté la candidature officielle, il y en avait un certain nombre qui avaient fait des professions de foi très libérales, parce qu'ils avaient reconnu que le régime du gouvernement personnel avait fait son temps.

Une pareille situation n'avait pu échapper à Tceil perspicace de M. Rouher. En n'envisageant les choses qu'au point de vue de son maintien au pouvoir, il est certain que les élections étaient mauvaises ; car elles étaient la condamnation du système politique que le ministre d'État s'était constamment efi*orcé de faire prévaloir. Tout le monde le sentait, et lui-même, sans doute, plus qu'un autre. Mais il espérait que certains incidents de la lutte électorale constitueraient un prétexte suffisant pour ajourner les réformes que le pays réclamait. Il y avait eu, à Paris et sur certains points du territoire, des émeutes qui ressemblaient fort à des tentatives d'insurrection. M. Rouher se figurait que ces troubles avaient singulièrement refroidi Vardeur libérale des populations, et que ce qu'elles Taient voulu le jour de l'élection, elles étaient disposées à l'abandonner le lendemain.

Si M. Rouher, au lieu de vivre isolé dans son cabinet et de ne se mettre en rapport avec le monde extérieur que par l'intermédiaire de ses chefs de service, s'était un peu mêlé aux foules, il aurait bientôt reconnu le peu de justesse de ses appréciations. L'indifférence de la population en face de l'émeute était un grave indice. Cela prouvait que c'était bien en connaissance

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de cause que Paris, le 24 mai et le 7 juin, avait voté pour des candidats irréconciliables. « Paris, me disait » un homme politique, n'est pas encore prêt pour une » révolution; mais il est complètement désillusionné. » Ce n'est pas une leçon qu'il a voulu donner au gou- » vernement, c'est un soufflet. »

Ce qui contribuait à accroître les illusions de M. Royher, c'est que les nouveaux élus semblaient ne pouvoir se réunir sur un programme commun. Il y avait le programme-Olliviar, le programme-Duvernois, le programme-Girardin, le programme-Persigny, et même le programme-Granier de Cassagnac, sans compter les petits programmes que leurs auteurs tenaient en poche, attendant l'occasion de les mettre au jour. Il régnait dans les cercles politiques une certaine incertitude sur la ligne de conduite à suivre, qui pouvait faire croire à un défaut d'entente. On espérait, dans le monde officiel, que cet éparpillement irait en s'augmentant , et que l'effervescence des premiers jours tomberait bientôt.

Gagner du temps, tel est le plan qui fut adopté par M. Rouher et ses collègues du cabinet.

Dans l'exécution, ce plan amena un résultat tout opposé ; il assura le triomphe des partisans de la politique libérale.

Le gouvernement avait six mois devant lui pour réunir le Corps législatif. On avait toujours mis entre les élections et la vérification des pouvoirs le délai admis par la Constitution. Le cabinet crut qu'on créerait une diversion utile, si on convoquait le Corps législatif immédiatement en session extraordinaire, afin de procéder à la validation des opérations

électoraleis. L'ouverture de la nouvelle législature était fixée au 28 juin.

C'était là une mesure impolitique au premier chef; elle avait rencontré une certaine opposition dans le sein du cabinet. Les partisans de ce qu'on appelait la petite session avaient beau faire valoir l'avantage qu'il y aurait à détourner les esprits des grandes discussions politiques en reportant leur attention sur les élections contestées, tous les ministres n'étaient pas convaincus que l'opposition consentirait à se renfermer dans cette espèce d'ordre du jour obligatoire.

— «La petite session, dit l'un d'eux, n'est pas seule- )) ment inutile, elle est nuisible. Elle ne servira à rien » qu'à agiter et à montrer que le gouvernement n'est » préparé à aucune solution. Il arrivera un moment, où, » le nombre de§ élections vérifiées étant suffisant, le » Corps législatif demandera à se constituer, et alors » comment vous y prendrez-vous pour l'empêcher de » dépasser le programme que vous lui aurez tracé et Il de se livrer à des discussions politiques? Avez-vous » donc oublié que le Corps législatif est en possession » du droit d'interpellation ? »

Ces sages conseils n'avaient pu prévaloir. Le ministre de l'Intérieur, M. Forcade La Roquette, qui était un esprit libéral, avait hâte de sortir de la fausse situation que les élections lui avaient faite, et, sans partager les espérances de M. Rouher, il avait appuyé fortement la convocation du Corps législatif à bref délai.

M. Rouher se trompait, quand il pensait que les choses se passeraient comme au 19 janvier et qu'il pourrait encore remplir le rôle de modérateur du mou-

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vement. Il n'inspirait plus confiance à personne, et il barrait le chemin à tout le monde. « Il est mort, » disaient brutalement les irréconciliables. Dans les régions officielles, on ne se gênait pas pour proclamer tout haut qu'il était fini. Vers le 42 juin, je rencontrai deux conseillers d'État, MM. Genteur et Migneret ; ils étaient d'habitude fort réservés, mais cette fois, ils ne purent s'empêcher d'exprimer leur étonnement de voir M. Rouher s'obstiner à rester au pouvoir : « L'es élec- » tiens lui ont donné tort, me disaient-ils, et on ne » comprend pas comment il n'a pas déposé son por- » tefeuille après un échec aussi évident. »

Dès le lendemain des élections, un certain nombre d'hommes politiques étaient entrés en rapport les uns avec les autres, afin de s'entendre sur les mesures à prendre. M. Emile Ollivier avait écrit à M. de Persigny pour savoir de lui s'il était vrai que, depuis les élections, il s'était prononcé en faveur d'une politique de réaction. M. de Persigny avait répondu par une lettre qui avait été rendue publique et qui ne laissait aucun doute sur ses sentiments : « L'Empereur, y » disait-il, n'a qu'à persévérer résolument dans les » voies libérales qu'il a ouvertes, mais en appelant à » lui toute une nouvelle génération jeune, forte, in- » telligente et surtout courageuse et convaincue. »

Il y avait ailleurs des conciliabules où l'on discutait des plans sérieux de réformes et où les questions de personnes tenaient une grande place. Il ne s'agissait rien moins que de supprimer le ministère d'État avant l'ouverture de la petite session, et de remplacer MM. Rouher, Baroche et La Valette par des hommes d'une nuance intermédiaire et à tendances libérales.

Puis on attendrait, pour formuler un programme complet, l'ouverture et les débats de la grande session. Mais au moment où Ton croyait pouvoir aboutir, un haut personnage qui était mêlé à ces pourparlers vint dire à ses amis « qu'il était battu et qu'il n'y avait rien » à espérer pour le présent. » Il ajoutait cependant qu'il croyait l'Empereur « décidé à faire quelque » chose. » Les entrevues continuèrent néanmoins.

J'eus occasion de rendre visite vers ce temps-là à M. de La Valette, ministre des affaires étrangères. Je lui fis part des bruits qui couraient et je lui dis qu'à mon sens, M. Rouher avait cette fois affaire à trop forte partie pour qu'il pût résister bien longtemps. Le marquis m'avoua qu'on avait tenté des démarches auprès de lui pour le détacher de M. Rouher ; mais qu'il avait repoussé les offres qui lui étaient faites, a Je suis, » me dit-il, déterminé à m'en aller si M. Rouher s'en » va. A sa place je n'hésiterais pas à mettre le marché » à la main de l'Empereur. » Peu à peu il s'était monté la tête. Tout à coup il se jeta sur un cordon de sonnette : « Ma voiture ! » dit-il à l'huissier qui se présentait; puis continuant :« Je vais voir l'Empereur ; » je vais aller lui dire que les choses ne peuvent pas » marcher de cette façon. Nous ne pouvons pas vivre » dans l'incertitude, en proie à des attaques conti- » nuelles. »

M. de La Valette entra alors dans des confidences qu'il est difficile de répéter. Les misères des hommes haut placés m'apparurent dans toute leur réalité. Aucun des ministres n'était sûr du lendemain. Tous se considéraient comme étant à la merci d'un caprice. Les subalternes étaient ceux qu'ils redoutaient le plus,

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et surtout les subalternes qu'ils supposaient avoir Toreille du maître. Ainsi on craignait beaucoup M. Conti, chef du cabinet de TEmpereur, parce que les devoirs de sa charge lui permettaient de pénétrer à chaque instant dans les appartements privés du souverain, et qu'il lui était loisible d'introduire auprès de celui-ci tel personnage dont l'influence pouvait nuire.

Je ne sais si M. de La Valette alla réellement voir l'Empereur; j'en doute. Je crois qu'il ne vit que l'Impératrice ; car à quelques jours de là^ il me dit qu'il l'avait trouvée comme toujours fort aimable, ce qui l'avait complètement rassuré. Cependant certains faits me donnèrent lieu de penser que le ministère avait organisé une sorte de plan de défense. Les journaux annoncèrent le départ précipité du prince Napoléon pour Prangins. M. de Persigny fut blâmé pour avoir donné de la publicité à sa lettre à M. Emile OUivier, et il envoya humblement de Chamarande une dépêche où il exprimait ses regrets de cette publicité qui avait eu lieu, disait-il, contrairement à ses intentions. Mais la grosse pièce d'artillerie qui fut démasquée, ce fut la lettre de l'Empereur à M. le baron de Mackau.

M. le baron de Mackau était alors un député fort obscur, que rien n'avait recommandé jusquerlà à l'attention publique. On fut fort étonné de voir l'Empereur le choisir, dans des circonstances aussi graves, pour le confident de ses plus secrètes pensées. Dans cette lettre. Napoléon III semblait donner raison à ceux qui renvoyaient les réformes à l'époque éloignée où se serait produit l'apaisement des esprits. Le Peuple français qui avait eu la primeur de cette pièce avait omis la date ; mais à son contexte, il était facile de voir

qu'elle remontait à trois semaines au moins. Comme il était impossible qu'elle eût été publiée sans autorisation, on en concluait qu'il y avait là un indice que les partisans du statu quo remportaient.

Tous les commentaires auxquels donna lieu la publication de la lettre à M. de Mackau seraient tombés immédiatement, si on avait su que l'épître impériale était arrivée aux mains du directeur du Peu/pie français par suite d'une indiscrétion. C'était M. Conti qui avait fait cette communication à M. Clément Duvernois, et celui-ci n'avait pu résister au désir de profiter de l'occasion pour récolter des lecteurs à son journal. L'Empereur fut, dit-on, très mécontent de cette publicité donnée à une lettre où il avait cru mettre plus de politesse que de politique.

Il y eut aussi des tentatives pour enlever à M. Schneider le fauteuil de la présidence du Corps législatif. M. Schneider, fidèle aux traditions de M. de Morny et de M. "Walewski, poursuivait Taccroissement des prérogatives de la Chambre; il était l'allié naturel des députés libéraux. Â cause de cela, il était suspect. On craignait en outre qu'il se montrât trop doux et trop parlementaire en présence de M. Bancel et de M. Gambetta. On croyait qu'il était nécessaire qu'il y eût un président à poigne. M. J. David était désigné conune rhomme le plus propre à tenir tête aux irréconciliables. L'entreprise échoua. L'ancien bureau fut maintenu, avec M. Schneider à sa tête. M. J. David resta simple vice-président; mais, comme fiche de consolation, on lui donna la plaque de grand officier de la Légion d'Honneur.

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C'était, à le bien prendre, un échec pour M. Rouher. Mais, dans le camp des libéraux, on n'en jugea pas ainsi. La plaque de grand-officier' donnée à M. J. David parut une approbation de la politique qu*il était censé représenter. M. de Girardin, qui avait des relations fort intimes avec la famille de M. Schneider, se rendit Tinterprète de ces sentiments, dans un entrefilet retentissant, qui eut pour résultat d'éveiller les susceptibilités du président du Corps législatif. M. Schneider écrivit à l'Empereur a qu'il )) considérait comme un devoir de ne pas afiaiblir en » ses mains l'autorité morale si nécessaire au pré- )> sident d'un grand corps » et que la nomination de M. David lui paraissait avoir ce résultat. Il terminait en donnant sa démission.

L'Empereur, dans sa réponse à M. Schneider, descendit jusqu'aux plus humbles explications. Il protesta du reste contre l'interprétation que le président de la Chambre avait paru craindre : « Je ne » saurais, dit-il, admettre que cette nomination ait, » dans l'opinion publique, la signification que vous » paraissez redouter. La politique de mon gouver- » nement se montre assez clairement pour éviter » toute équivoque. Après comme avant les élections, » il continuera l'œuvre qu'il a entreprise : la conci- » liation d'un pouvoir fort avec des institutions sin- » cèrement libérales. «

Cette correspondance entre le souverain et le président d'un des grands corps de. l'Etat produisit une impression pénible. On voulut bien admettre les protestations de l'Empereur; maison apercevait, comme dans un miroir, les hésitations auxquelles il était en

proie et les tiraillements que lui faisait subir son entourage.

« La diversité des vœux, des oppositions de toutes

» couleurs, voilà le danger de la situation, me disait

» M. de Parieu, vice-président du conseil d'Etat,

» quelques jours avant l'ouverture de la petite ses-

» sion. On a si mal manœuvré qu'on a mis tout le

» monde contre soi. Tous les partis sont mécontents,

y) les bonapartistes peut-être plus que les républicains

» et les socialistes ; tous les intérêts sont hostiles, les

» conservateurs bien plus encore que les niveleurs.

» Aussi se fait-il de singulières alliances. On se

» divise sur le but, mais on se reùcontre sur le moyen,

» et ce moyen, c'est le retour au gouvernement du

» pays par le pay's, c'est-à-dire la fin de l'Empire de

» 1852. Les bonapartistes arrivent eux-mêmes à cette

» conclusion : « Puisque l'Empereur, disent-ils, ne

» sait plus ou ne veut plus gouverner, qu'il laisse

» faire la majorité ; elle sauvera la dynastie. » Raison-

» nement faux; car la dynastie, c'est le plébiscite de

» 1852, et si, après des élections aussi orageuses, on

» est forcé de faire un appel au peuple pour modifier

» ce plébiscite dans ses bases principales, qui sait ce

» que deviendra la dynastie? »

C'était là des conclusions poussées à l'extrême; mais elles étaient le reflet des préoccupations des hommes qui touchaient de près au gouvernement. Eu présence de ces indécisions et de ces incertitudes^ ou ne pouvait s'empêcher de répéter un mot. récent de M. Guizot : « Le gouvernement n'a rien à craindre de » la minorité ; il a tout à redouter de la sénilité. »

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Mot cruel, en ce qu'il faisait reposer l'avenir de TEmpire sur la force cérébrale de l'Empereur.

Les députés^^ arrivés de leurs départements, commençaient à se grouper et à prendre position. La gauche se trouvait fortifiée de quelques personnalités brillantes; il y avait là des éléments jeunes et ardents avec lesquels il faudrait compter, les Bancel, les J. Ferry, les Gaùibetta. Le groupe qui paraissait devoir êtrei le plus compact était le centre gauche ; il avait absorbé l'ancien Tiers-Parti ; il s'était assimilé un certain nombre de membres appartenant à la précédente majorité ; les élections lui avaient apporté de nouveaux renforts; mais, ce qui était important pour lui, c'est qu'il avait l'appui secret de M. Thiers, et que celui-ci paraissait disposé à lui obtenir, dans les grandes occasions, le concours de ses amis. Quant à la Droite, elle n'avait plus, pour ainsi dire, qu'une existence 'nominale-; laissée sans direction par le gouvernement, elle attendait qu'on voulût bien lui indiquer la voie à suivre et lui désigner ceux qu'elle devait adopter pour ses chefs. '

Jusqu'à la veille de l'ouverture de la petite session, il n'y avait eu que des pourparlers très sommaires entre certains hommes appartenant au centre gauche. Mais il leur avait suffi de quelques entrevues pour se mettre d'accord sur le programme des revendications à réclamer. Quant à la ligne de conduite à suivre, elle était subordonnée à l'attitude que prendrait le ministère. S'il se prononçait pour des réformes nettement définies, on en prendrait acte et on le mettrait en demeure de les réaliser à bref délai ; s'il restait dans le vague et s'il renvoyait les réformes à une date éloi-

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