HISTOIRE DE DOU^E A
ticipé aux élections, devaient participer aussi aux travaux dii Corps législatif et conditionner leur serment par leur opposition. Il n*y avait là ni parjure ni restriction mentale; c'était s'accorder avec soi-même et affirmer la République. Mais la subjectivité nous aveugle tous : dans nos opinions, nous ne voyons que des hommes; dans nos contradicteurs, que des hommes; dans les événements qui nous pressent, que des hommes ; et toujours des hommes. Louis-Napoléon, Henri V et le comte de Paris ne sont pas les seuls qui régnent sur la France. Quant à la République, à la patrie, au pays, termes honnêtes sous lesquels chaque chef de parti déguise son autorité, chaque parti sa servilité. »
Depuis, Proudhon est revenu sur cette déclaration si nette et si précise; il a prétendu que c'était là une opinion du moment empruntant toute sa valeur aux circonstances. Il se trompait sur ses propres intentions, quand il voulait déchirer cette page d'un livre qu'on ne relit pas^ssez aujourd'hui. Proudhon, il l'avait sans doute oublié en 1857 et en 1863, a failli devenir en 1852 député au Corps législatif, et cela, tout à fait dans les mêmes conditions que nous, cinq ans plus tard. Le fait est peu connu; il a passé inaperçu au milieu des événements qui ont marqué la fin de Tannée 1852; on me permettra donc d'entrer, à ce sujet, dans quelques détails.
MM. Carnot et Cavaignac, nommés députés par les électeurs de Paris, avaient été déclarés démissionnaires pour refus de serment. Il s'agissait de les remplacer. Le parti républicain semblait vouloir suivre la même tactique qu'aux précédentes élections : on devait substituer aux noms de Carnot et de Cavaignac les noms d'autres hommes de 1848; ceux-ci, s'ils étaientélusrefuseraient,àleurtour,leserment; on continuerait ainsi jusqu'à ce qu'on eût épuisé la liste des
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personnages marquants de la Révolution du 24 février. Par une protestafion incessante contre le coup d'État du 2 décembre, on espérait réveiller les esprits et ameuter l'opinion contre le gouvernement de Louis- Napoléon. L'un des candidats proposés était M. Goudchaux, ancien ministre du gouvernement provisoire de 1848. Cette candidature avait un caractère d'autant plus manifestement hostile à l'Elysée que M. Goudchaux avait été choisi pour être le banquier des proscrits du 2 décembre; c'était entre ses naains que se concentraient toutes les sommes qui étaient envoyées à ces malheureux à titre de secours.
A ce moment, Proudhon qui venait de sortir de Sainte-Pélagie, à l'expiration des trois années de prison auxquelles il avait été condamné en 1849, était parti pour Ja Franche-Comté et pour 1q Lyonnais. Je reçus un matin la visite de notre ami Beslay. Il venait m'apprendre qu'il s'entenjait avec plusieurs personnes, parmi lesquelles se trouvaient MM. Furet et Briosne, anciens compagnons de captivité de Proudhon, pour préparer à celui-ci une candidature à Paris. Proudhon, suivant Beslay, devait être très fortement appuyé par le journal la Presse, et il n'était pas impossible que M.vde Girardin se mit, lui aussi, sur les rangs. On adopterait la ligne de conduite qui avait été tracée dans le livre : La Mévolution sociale démontrée par le coup dÉtat du 2 décembre; on romprait avec le parti jacobin ; Proudhon, s'il était nomméj prêterait le ser-. ment ; il profiterait de son mandat pour commencer, vis-à-vis de TÉlysée, une politique de mise en demeure en faveur des aspirations du Prolétariat.
Bien que cette tactique me parût en parfaite confor-
mité avec la politique que nous avions constamment suivie, je n'accueillis les ouvertures de Beslay qu'avec une certaine défiance. Beslay, bien qu'il ait été étrangement mêlé aux choses de la Commune, était au fond un brave homme ; il a toujours été animé d'excellentes intentions, mais la manie qui le possédait de vouloir jouer un rôle l'a livré toute sa vie aux intrigants. M. Furet n'a jamais été qu'un aventurier politique ; en ce moment il était l'homme de M. de Girardin; il s'était attaché à sa fortune politique, depuis que la Presse avait révélé les ignobles traitements qu'on lui avait fait subir en prison. Je connaissais peu M. Briosne qui n'avait pas encore la notoriété qu'il s'est faite en 1868 par ses discours dans les réunions publiques ; mais je .savais qu'il était mis en suspicion par ses camarades, qui l'accusaient, peut-être à tort,^ de se montrer peu scrupuleux sur les moyens d'arriver à s;ès fins.
Dans ces projets, je ne voyais qu'une chose qui me parût claire, c'est que M. de Girardin ;brûlait d'envie de redevenir député, et que; pour étayer sa candidature, il cherchait un appui dans le parti socialiste. Proudhon semblait avoir rompu pour toujours avec les républicains formalistes ; ses idées mettaient à l'aise la conscience de M. de Girardin qui attachait peu d'importance à la forme du gouvernement. De là sans doute les avances qu'il faisait faire à Proudhon et l'offre qu'il lui adressait de le soutenir dans la Presse^ s'il acceptait une candidature.
C'était à M. Goudchaux que ces messieurs se proposaient d'opposer Proudhon. Cette combinaison accentuait plus fortement le sens de la manifestation
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projetée. M. Goudchaux avait toujours professé pour les doctrines socialistes le plus grand éloignement. Quoi de plus rationnel que de lui susciter pour adversaire une des personnalités les plus brillantes du parti socialiste !
M. Furet écrivit à Proudhon ; je lui écrivis de mon côté, et je reçus à la date du 13 septembre 1852, la réponse suivante :
«J'ai répondu à Furet, et, afin qu'il pût répondre pertinemment à qui de droit de mes intentions, je lui ai écrit que la question d'opportunité mise à part (c'est aux électeurs qu'il appartient d'en juger) j'accepterais la candidature aux conditions suivantes :
» i^ Que mon nom ne serait point pris pour protester contre celui de Goudchaux ou tout autre, et mettre la division dans le parti républicain, et comme je persiste après tout dans mes idées de ralliement, que j'aimerais mieux m'eflFacer que de mécontenter la classe moyenne;
» ^ Que ma candidature aurait pour signification la pensée développée dans mon dernier livre;
» 3° Que j'entendais rester libre sur la question de serment.
» Hors de là, néant.
» Je vous suppose assez de pénétration pour voir que, dans ces termes, l'affaire est excellente, de même que vous avez parfaitement jugé que, prise pour machine de guerre contre l'Elysée, ma candidature était un péril et un non-sens. »
Ce n'était pas très net; Proudhon, visiblement tiraillé entre des influences contraires, évitait de s'expliquer. On retrouve des traces de la lutte qui avait lieu autour de lui dans le 5® volume de sa correspondance. Il est bien difficile, même après avoir lu les lettres qu'il adressait à M. Furet et à Beslay, de dire, qu'il eût accepté la candidature daus les termes où elle lui avait été proposée par ces messieurs. Plus on le pressait, plus il semblait hésiter;
HtSTOIRE DE DOUZE ANS
û'osant pas refuser, il mettait à son acceptation des conditions qu'il croyait devoir rendre sa candidature impossible. Mais le point sur lequel il insistait le plus, c'était sur le germent :
« Je n'entends point, écrivait-il de Lyon à M. Furet, désapprouver les citoyens qui ont refusé ou refuseront le serment à Louis-Napoléon. Quiconque obéit à sa conscience me paraît souverainement estimable, même lorsqu'il se trompe. Mais pour ce qui me concerne, je persiste à dire qu'autre chose est le serment féodal qu'on prêtait aux anciens rois, et autre chose le serment civique institué par la première révolution. Toute la société moderne peut se ramènera cette dernière espèce de serment... »
La perspective de voir Proudhon devenir ce que plus tard il a appelé un démocrate assermenté effrayait beaucoup nos amis. On était trop près du coup d'État pour que l'ébranlement moral causé par les événements du 2 décembre permît de les juger avec calme. Même parmi les hommes de son entourage, le livre que Proudhon venait de publier sur le coup d'État n'avait été accueilli qu'avec réserve. On ne lui avait pardonné sa semi-adhésion aux faits accomplis que parce qu'on y avait vu un moyen détourné de faire accepter le programme de la Révolution sociale. Aussi, tandis que MM. Beslay et f Furet redoublaient leurs instances pour obtenir de Proudhon une acceptation définitive, d'autres, amis s'efi'orçaient de lui arracher un refus. Placé loin d.u théâtre de la lutte, ne sachant auquel entendre, Proudhon finit par prendre ce dernier parti; mais si l'on en juge par la lettre de désistement qu'il adressa à Beslay, il ne le fit qu'à regret. Il est probable que s'il avait été libre, c'est une toute autre marche qu'il eût .adoptée.
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Le passage suivant de la lettre écrite à Beslay est empreinte d'une certaine amertume : « Je viens vous » déclarer, monsieur et ancien collègue, qu'après » nouvelle réflexion, je me désiste de toute candidar » ture. Je vous prie en conséquence de le faire con- » naître au besoin par la voie des journaux. Que la » démocratie vote en masse pour M. Goudchaux, je » serais désolé qu'un seul sufi'rage se perdît sur mon » nom devenu suspect et mis à l'index. C'est aux » honnêtes, je le reconnais, à nous conduire jusqu'à » nouvel ordre: pour le moment, la Révolution règne- » et ne gouverne pas. »
Je reçus de mon côté une lettre que j'étais chargé de porter à M. Goudchaux et même au besoin de communiquer aux journaux, >après en avoir pris copie. Dans cette lettre, datée du 21 septembre 1852, Proudhon expliquait comment il avait été amené d'abord à accepter la candidature contre l'ancien ministre de la République et ensuite à la retirer. Il persistait dans sa théorie du serment.
« Vous n'approuvez pas, disait-il, ma théorie dxiserment civique que j'oppose au serment féodal. Je suis convaincu que cette théorie renferme toute la Révolution. Vous êtes si frappé des dangers que présente, sous ce rapport, mon dernier livre, que vous voudriez qu'il se vendît cinquante francs. D'autres personnes voudraient' qu'il se vendît cinquante centimes, et ces gens-là ne sont certes pas des gens de réaction. »
Proudhon tenait beaucoup à la publication de cette lettre : ù Le sens de l'élection, m'écrivait-il, serait « ainsi fixé ! Ce serait un beau coup, w Mais Proudhon, avec une malice visible, avait décerné à M. Goudchaux un certificat de bonne conduite socialiste, dont celui-ci
ne tenait pas du tout à se parer devant les électeurs. La lettre resta dans son portefeuille, et, malgré tous mes efforts, je ne pus obtenir de lui l'autorisation de faire usage de la copie que j'avais été autorisé à eu tirer.
Le 22 septembre, le Siècle publiait un entre-fllet qui, ne tenant aucun compte du désistement de Proudhon, repoussait en termes presque injurieux sa candidature :
a La Patrie f disait le journal de M. Havin, sait fort bien que nous n'avons cessé de combattre les idées de M. Proudhon et qu'il ne peut être notre candidat. Le doute qu'il émet est une gentillesse de mauvais goût envers des adversaires qui n'ont pas la liberté de discuter et d'exprimer leur pensée. »
Cet entre-fllet me fut communiqué par M. Briosne qui m'écrivait en même temps le billet suivant :
c 22 septembre 1852.
» Monsieur,
» Je ne reviendrai pas sur ce qui a été dit, fait ou écrit, mais je crois que vous ferez bien de méditer ceci avant de vous déterminer à une insertion qui ne serait plus qu^une reculade aux yeux de tous les hommes résolus.
» Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération.
» Alfred Briosne, »
C'était un dernier effort pour le maintien de la candidature de Proudhon. L'article du Siècle était une de ces petitesses politiques auxquelles se livrait trop souvent ce journal. Le directeur du Siècle devait certainement à cette date avoir connaissance du désistement de Proudhon, mais il tenait sans doute à faire croire que ce désistement était le résultat du refus que les républicains de sa nuance avaient exprimé
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iTappuyer cette candidature. On eut un moment l'idée parmi nous d'écrire à Proudhon pour le faire revenir sur sa décision ; mais le temps manquait, la nouvelle de son désistement s'était répandue parmi les masses électorales. Nous eûmes peur d'être accusés d'avoir voulu au dernier moment provoquer une scission. Noos laissâmes donc les choses suivre leur cours.
Ainsi échoua la première tentative qui ait été faite de former, sous le régime de la constitution de 1852, une opposition légale et constitutionnelle.
C'est dans les premiers mois de l'année l8o7 que ces tentatives furent renouvelées.
Cette fois il s'agissait de rompre ouvertement avec le parti de l'abstention, de prendre une part active aux élections, et d'imposer aux députés républicains, qui seraient nommés, l'obligation de siéger et de prêter le serment.
Je fus invité à un dîner politique chez un haut personnage. Parmi les convives figuraient MM. Proudhon, de Girardin, Gervais, (de Caen) Ducoux, Texier (du Siècle), Neflftzer, et, si je ne me trompe, M. L. Havin. Après le dîner, la conversation s'engagea sur ce que ferait l'opposition lors du prochain renouvellement du Corps législatif. Il ne se manifesta aucune dissidence ; toutes les personnes présentes tombèrent d'accord que l'abstention avait fait son temps, que le refus de serment était une manifestation puérile, et que Topposition démocratique se devait à elle-même de ne plus rester étrangère à Faction politique.
Proudhon se prononça énergiquement en faveur de cette ligne de conduite. On exprima le désir qu'une brochure fût faite pour combattre l'abstention et pour
montrer les avantages d'une opposition s'appuyant sur la légalité. Spontanément Proudhon s'offrit pour rédiger cette brochure.
Si la réunion s'était renouvelée à quelques jours de distance, nul doute que Proudhon ne se fût exécuté. Malheureusement ce fut là une conversation toute fortuite, et qui ne devait point avoir de suite. Néanmoins, à la date du 20 mai 1857, je trouve un billet de M, Proudhon qui prouve qu'il n'avait* point abandonné son projet :
' « 20 mai 18S7.
« Mon cher Darimon,
« Je vais m'occuper d'un écrit sur les élections.
« Ma tête est au-dessous du médiocre; mais comme, j'ai ralenti mon impression, je pourrai, je crois, m'occuper de cette bluette, qui me^ semble avoir son importance.
a J'aurais besoin auparavant de juger l'état des esprits. Sont-ils dans l'attente ou dans l'indifférence? En pareille affaire, vous savez que le grand point est de répondre à un vœu secret de l'opinion. .
(( Du reste, nous sommes au 20 mai, la chose ne brûle pas, et je suis bien aise de voir un peu venir.
« A vous de cœur,
P.-J. Proudhon. »
Depuis^mon entrée à la Presse, j'avais évité de me mêler aux luttes de la politique, et je m'étais renfermé dans l'étude et la discussion des questions économiques et sociales. Ce n'est pas que la politique
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me laissât indifférent, mais je croyais remplir un rôle plus utile en donnant le premier rang à la solution des problèmes sociaux. A la suite du coup d'État, un prodigieux mouvement économique s'était manifesté; les esprits spéculatifs s'étaient donné carrière ; la féodalité financière, profitant de la réaction contre le socialisme, cherchait à se constituer sur des bases régulières; le gouvernement lui venait en aide en multipliant les concessions et les monopoles ; on endormait le Prolétariat au moyen d'institutions philanthropiques, qu'on lui vantait comme les seules propres à améliorer son sort.
Il fallait qu'une voix se fît entendre pour dénoncer le piège et pour montrer ce qu'il y avait de faux, de contraire au droit et à la science dans ces institutions et dans ces entreprises dont la spéculation financière et le machiavélisme gouvernemental environnaient la société française. C'était la tâche que je m'étais donnée, et je puis me rendre cette justice que, pendant plusieurs années, je l'ai remplie avec conscience ; il n'y a pas une seule question à l'ordre du jour que je n'aie envisagée sous toutes ses faces; je tenais à prouver que, parmi les socialistes, il s'en trouvait qui n'étaient point étrangers aux affaires; je ne sais point si j'ai réussi, mais les encouragements qui me sont venus de tous les côtés montrent que j'étais dans la bonne voie et que mes efforts n'étaient point complètement stériles.
Un matin, M. Nefftzer me donna un mémoire de M. Duboy, avocat à la Cour de cassation, en me priant de consacrer un ou deux articles à la question qui y était traitée. Au point de vue des élections générales
qui allaient avoir lieu, cette question était d'une importance capitale : les tribunaux avaient soulevé la prétention d'assimiler le bulletin dévote à un écrit et de le soumettre aux prescriptions de la loi sur le colportage; c'était interdire toute candidature autre que celles qui auraient l'agrément de l'autorité. Appel de cette décision avait été fait devant la Cour de cassation, et c'était pour appuyer l'appel que M. Duboy avait rédigé un mémoire concluant et substantiel, qui avait reçu les adhésions des principaux membres du barreau.
Je rédigeai à l'appui de la thèse de M. Duboy deux articles, que je considère comme les meilleurs que j'aie jamais écrits; le second surtout présentait la question à un point de vue que M. Duboy et ses corllègues du barreau avaient négligé. Ces messieurs s'étaient contentés de démontrer que les arrêts des cours et des tribunaux étaient en contradiction avec les textes de la loi électorale ; j'allais plus loin\ je prouvais queda loi électorale était la base de la Constitution ,de 1852, et que, si les prétentions des juges du premier degré étaient admises, la Constitution de 1852 n'existerait plus. Je fis, à ce propos, un exposé de la Constitution de 1852, qui dut faire réfléchir plus d'un homme politique; pour la première fois peut-être, ou s'aperçut du parti que pouvait en tirer une opposition qui consentirait à se renfermer dans les limites d'une stricte légalité. Au reste, voici la conclusion de mon article ;
« lien est des constitutions comme des contrats; tous les articles qui les composent s'interprètent les uns par les autres, en donnant à chacun le sens qui
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résulte de l'acte tout entier. Il est bien vrai que, < Taveu du législateur, la Constitution de 1852 a é faite pour renforcer le pouvoir exécutif et pourdonn» aux corps électifs une allure moins indépendant Mais, il n'est pas un article qui prouve que, pour a river à ce résultat, on ait éprouvé le besoin de metti des entraves à la liberté des électeu^rs.
» On a renoncé complètement au système élect( rai de la Constitution de l'an VIII, qui mettait 1( élections entre les mains du pouvoir exécutif. On maintenu le suffrage universel et direct, tel qu' avait été établi par le gouvernement de la Répi blique ; les modifications qui ont été introduites soi de pure forme et n'en ont point changé l'essence. C a voulu, comme on l'a dit, en finir avec le régin parlementaire; on a conservé le système représeï tatif. — Nbus ne dirons pas seulement, avec M. Di boy et ses confrères, qu'il est impossible d'assimiler i bulletin de vote à un écrit sans détruire la liber des élections ; nous dirons de plus qu'eux : l'interpr tation qu'on veut donner de la loi sur le colporta^ et l'extension qu'on veut en faire à la distributic des bulletins de vote est contraire au droit publ établi ; il faut, ou bien y renoncer, ou bien déclara que la Constitution de 1852 est modifiée en ce sens.
Les questions électorales ont/ surtout dans les pr mières années de l'Empire, tenu une grande plai dans les préoccupations de l'opinion. Les candid tures officielles forçaient le gouvernement à reche cher tous les moyens d'entraver les élections. Aus était-ce un sûr moyen de conquérir la popularité q de combattre les manœuvres auxquelles l'administr
tion avait recours. J'étais un des premiers qui eût osé rappeler le gouvernement impérial au respect et à la pratique de sa propre Constitution., Mon article fut considéré comme un acte d'audace, et m'attira la considération de tous les partis opposants.
La Cour de cassation se prononça dans le sens des conclusions de M. Duboy; le bulletin de vote, cessa d'être assimilé à un écrit; la seule formalité à laquelle il fut soumis fut celle du dépôt préalable ; on put le distribuer sans avoir besoin d'autorisation ; les candidatures purent se produire librement. Ce fut un pas important fait en avant. On me sut gré, dans l'opposition et surtout parmi les gens qui voulaient' fonder une opposition constitutionnelle, d'avoir contribué, pour ma faible part, à amener ce résultat ; à la veille des élections générales, il était capital.
Cependant la période électorale était ouverte, et Ifes partis, au contraire de ce qui s'était passé en 1852, se préparaient à Paris à soutenir la lutte. Dans les départements, les candidatures libres et opposantes paraissaient devoir être très clairsemées. La pression était si forte que nul ne se souciait de courir de gaîté de cœur au-devant d'un échec. D'ailleurs, la confiance des populations dans le gouvernement impérial était encore entière ; il pouvait y avoir des mécontentements locaux ; il n'y avait point d'opposition. Pour se hasarder contre un candidat officiel, il fallait avoir une situation très forte, et bien se garder de se présenter comme ir^ candidat hostile ; c'est tout au plus si Ton pouvait risquer le titre de candidat indépendant.
Je n'avais jamais songé à me porter soit à Paris,
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soit ailleurs, quand, dans les premiers jours de juin, en arrivant à la rédaction de la Presse, je trouvai dans le cabinet de M. NefiFtzer, MM. Havin, directeur du Siècle, et Benazet, ancien maire du P' arrondissement de Paris. A peine étais-je entré et sans me laisser le temps de me reconnaître, ces messieurs rae déclarèrent qu'un comité s'était formé pour les élections du département de la Seine et que j'avais été désigné comme candidat de la septième circonscription. Je me défendis et longtemps, en donnant toutes les raisons qu'on peut donnet en pareille circonstance ; ce fut en vain ; M. Nefftzer vint joindre ses instances à celles de MM. Havin et Benazet ; il me dit que dans la situation présente àeldi Presse, le choix qu'on faisait de ma personne pour une candidature à Paris devait relever l'importance politique du journal ; moitié de gré, moitié de force, je cédai.
Je ne tardai pas à m'apercevoir que le fameux comité dont MM. Havin et Benazet s'étaient fait les organes, n'existait pas, ou que du moins il ne se composait que de gens appartenant au journal le Siècle, De plus, il n'y avait point de liste arrêtée. Le véritable^ comité électoral de Paris se composait d'anciens républicains, ayant tous occupé, sous le régime de 1848, des positions importantes. On y comptait MM. Arnaud (de l'Ariège), Bastide, Bethmont, Bûchez, Carnot, Cavaignac, Charton, Corbon, Degousée^ H. DuboY, Garnier-Pagès, Goudchaux, Guilbert, Hérold, Laurent Pichat, F. Morin, E. Pelletan, Jean Raynaud. Sain, Jules Simon, Vacherot. J'ai acquis la' certitude que jamais ce comité n'avait pensé à m'offrir une candidature, et que, comme disciple de Prou-
dhon et comme collaborateur de M. de Girardin, j'inspirais à la majorité de ses membres le plus invincible éloignement. Que signifiait donc la démarche faite auprès de moi par le directeur du Siècle? Je ne tardai pas à avoir la clé de Ténigme.
• M. Havin était guidé par un double sentiment, il voulait entraver l'action du comité républicain qui avait refusé de se soumettre aux exigences de la rédaction du Siècle; il prétendait se séparer nettement des hommes qui, ne sachant pas se résigner à l'abstention, ne recherchaient la candidature que pour avoir l'occasion de refuser le serment. Il paraît que M. Havin avait d'abord consenti à figurer sur la liste du comité, mais à condition qu'on lui donnerait la quatrième circonscription, où, disait-il, le Siècle comptait un grand nombre d'abonnés; cette circonscription ayant été réservée au général Cavaignac, qui s'était déjà présenté et qui y avait été élu en 1852, on n'avait pas pu donner satisfaction à M. Havin.
Diverses combinaisons avaient été tentées; elles avaient toutes échoué. De là une grande irritation chez le directeur du Siècle, qui, ainsi que l'a dit spirituellement M. Prévost-Paradol, s'est toujours considéré comme un des grands rouages de l'Etat. A côté de ces questions de personnes, il y avait d'autres motifs de dissidence entre le Siècle et le comité : le comité voulait renouvelée la manifestation qui avait, été faite en 1852, par MM. Cavaignac, Carnot et Goudchaux, il s'agissait pour lui de choisir des candidats qui s'engageraient à refuser le serment au cas où ils seraient élus ; le Siècle, au contraire, voulait que les candidats élus entrassent à la Chambre et prêtassent
l'élection des cinq 10
le serment. Sur ce terrain, il n'y avait pas de conciliation possible, et la séparation devint tout de suite très tranchée entre ceux que M. Havin appelait les sermentistes^ et les non-sermentistes.
Dans le but, disait-il, de montrer son désintéressement, mais en réalité pour ne pas s'exposer à une lutte inégale contre le général Cavaignac, M. Havin renonça à toute candidature. La liste du Siècle et de la Presse se composa de noms empruntés à la liste du comité et de noms nouveaux. Pour la 3* circonscription, personne n*avait été désigné. Quelqu'un mit en avant le nom de M. Emile OUivier. On fit diflfércmtes objections, mais cette candidature fut soutenue avec chaleur par un jeune avocat qui avait assisté à plusieurs de nos pourparlers, et qui s'était rangé du premier coup parmi les plus acharnés sermentistes ; c'était M. Ernest Picard. M. Nefftzer appuya ce choix de son côté, et le nom de M. Emile OUivier fut inscrit sur la liste. M. Ernest Picard et moi nous fûmes chargés d'aller voir M. Emile OUivier et d'obtenir son adhésion. Nous ne le trouvâmes pas chez lui, rue Saint- Guillaume; ce fut sur l'escalier de son médecin, rue Saint- Arnaud, que nous le mîmes en demeure d'accepter ou de refuser la candidature qui lui était offerte. Ses hésitations ne furent pas bien longues ; au bout de cinq minutes, aous emportâmes son consentement.
M. Picard était de longue date l'ami de M. OUivier. Quoi qu'il ne fût pas le promoteur de sa candidature, U mit le plus grand zèle à la faire triompher. Un moment même, il espéra la faire admettre par le terrible comité. Des scrupules étaient venus à M. 01-
livier; il répugnait à se séparer de gens avec lesquels il avait toujours marché d'accord et qu'il avait jusque-là considérés comme ses amis ; surtout, il n'avait pas vu du premier coup d'œil où pouvait le mener l'acceptation d'une candidature dans les termes où elle se présentait ; l'idée de fonder une opposition légale et constitutionnelle ne lui apparaissait que vaguement dans l'esprit.
M. Picard et moi, nous fîmes des démarches pour arriver à une conciliation; elles échouèrent. Nous nous résignâmes dès lors à une lutte que, dès le premier jour, j'avais considérée comme inévitable. M. 01livier et moi, nous trouvâmes dans M. Picard l'appui le plus solide ; il se multipliait pour faire admettre nos deux noms par les journaux qui montraient de l'hésitation et de la répugnance. C'est- à son intervention que nous dûmes de figurer sur la liste du Journal des Débats. Il est vrai que nous avions fait de notre côté une conce sion au journal de la rue des Prêtres en acceptant lé om de M. Edouard Laboulaye, un de ses rédacteurs.
M. OUivier fit une profession de foi; je crus devoir m'abstenir d'en présenter une. Ces sortes de morceaux m'ont toujours paru aussi humiliants pour le candidat qyi les rédige que pour les électeurs qui les exigent. A moins qu'il n'y ait lieu de se prononcer sur des questions précises, une profession de foi ne peut se composer que de phrases vagues et élastiques, qui ne constituent point un engagement sérieux. D'ailleurs comment prévoir dans une profession de foi toutes les circonstances qui peuvent se présenter et toutes les solutions aux difficultés qui doivent surgir ?
l'élkction Des cinq M
Pour qu'uQ programme eût le caractère d'un contrat entre le député et ses électeurs, il faudrait que les uns et les autres eussent le don de prophétie. Quelque précision qu'on donne à cette sorte de préface électorale, il y aura toujours quelqu'un qui trouvera que le député va en-deçà et au-delà de ses promesses. Pour la dignité des uns et des autres, il vaudrait mieux qu'on y renonçât dans la plupart des cas, et qu'un homme, connu par ses antécédents ou par ses écrits, fût déchargé de cette obligation équivoque.
Dans le tourbillon où j'étais entraîné depuis que j'avais accepté la candidature, j'avais négligé de voir Proudhon. J'étais convaincu qu'il était resté dans les mêmes idées et qu'il approuvait la ligne de conduite que j'avais adoptée. MM. Havin et Neflftzer me pressaient beaucoup pour obtenir de lui une lettre recommandant ma candidature. Je répugnais à ce patronage, qui ne pouvait que m'amoindrir aux yeux de mes électeurs et me mettre vis-à-vis de Proudhon dans une situation de dépendance gênante.
Quelle était à ce moment l'opinion de Proudhon sur la question du serment ? Il est fort difficile de s'en rendre compte. Au moment où commence la lutte électorale, il écrit à un de ses amis :
« On me mande que ces messieurs (Cavaignac, Gôudchaux et Carnot) sont décidés à prêter sermeût, si l'opinion l'exige. Ils feraient la chose purement et simplement, ce qui me paraît bien pauvre. Quoi qu'il en soit, si Nefftzer tient à favoriser l'élection du général, il pourrait annoncer la chose comme un on dit : cela déciderait nombre de braves bourgeois. » On peut voir, si l'on veut, dans cette citation, une
22 HISTOIUE DE DOLZE ANS
approbatiou implicite du serment. A la date du 29 juin, au plus fort de la mêlée, Proudhon m'écrit:
« 29 juin i857.
« Mon cher Darimox,
» En 1848, j'exprimais l'innovation; vous exprimez É^ujourd'hui la transition. J'ai rencontré l'antagonisme, soulevé la protestation et la colère ; vous recueillez la méfiance, le dénigrement, la jalousie. Il y a progrès, en mieux, ou, si vous voulez, en moins mal.
» Pourquoi vous tourme'nter de ces misères ? L'humanité ne marche pas encore dans la liberté ; elle suit ses intérêts. Aussi sa déraison est plus logique que ne le serait son rationalisme.
» Ce qui doit arriver arrive. Vous êtes, malgré les anciens, le candidat de l'opposition, vous resterez candidat, à moins que vous ne fassiez quelque sottise. Ne dites rien, ne parlez pas; attendez votre élection en patience, et ne vous étonnez pas si, après Télection, les mauvais propos redoublent. Cela doit être et cela sera.
» Quant à vous, devenu le signe de l'opposition démocratique, agissez selon les inclinations de cette opposition, non en esclave qui cherche son mot d'ordre, mais en esprit libre qui le devine et s'y soumet.
» C'est ainsi que vous dominerez les autres et vous ferez respecter.
» J'userai de vos renseignements en bon ami, croyez-le, mais je suis peu ému en ce moment de ce qui vous vexe. Fata volunt. Ou vou«, ou personne. C'est dans la logique de la situation.
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» Voulez-vous donc faire tomber les cancans ? Ne vous écartez jamais de cette règle : Un représentant doit se placer toujours au point de vœ de son parti, dire sa pensée, donner son avis, et si cet avis ne prévaut pas, suivre le sentiment commun.
» A ce sacrifice de votre jugement personnel, on reconnaîtra en vous l'homme probe et loyal.
» Bonjour et espoir.
» P. J. Proudhon. »
Le sentiment commun, dans 1^ parti, c'était le refus du serment. Pour qui savait lire entre les lignes, Proudhon aurait voulu, si j'étais nommé, que je suivisse l'exemple de MM. Carnot etGoudchaux. Ainsi, à quelques semaines de distance, le grand publiciste avait émis les avis les plus contradictoires. Evidemment, il ne pouvait plus être pour moi un guide. Je pris la résolution de me soumettre non au parti, mais aux électeurs, ce que je considérais comme le plus probe et le plus loyal.
La 7® circonscription, dans laquelle j'étais porté comme candidat, se composait des quartiers de l'Observatoire, Saint-Marcel, la Sorbonne, Saint- Jacques, Jardin des Plantes, Ile Saint-Louis, les Arcis, l'Hôtel-de-Ville, l'Arsenal. Elle s'étendait sur les deux rives de la Seine et comprenait des populations qui n'avaient ni les mêmes idées ni les mêmes intérêts.
Le candidat du gouvernement était M. Lanquetin, gros négociant en vins, membre du conseil municipal, et député sortant. Les non-sermentistes m'opposaient M. Bastide, ancien ministre des affaires étrangères en 1848, un des hommes les plus honnêtes du parti répu-
ii HISTOIRE DE DOUZE ANS
blicain. Sur i^es affiches, M. Bastide prit le titre de candidat de V opposition démocratique ; je me contentai de celui de candidat de Vopposition.
La lutte fut vive entre le Siècle et VEstafette, qui était l'organe des partisans de la liste des non-sermentistes; mais, comme il y avait plus de dépit que de colère, elle ne dépassa pas les bornes des convenances. Il n'en fut pas de même du côté de l'administration où l'on essaya de toutes les armes, même de la calomnie pour avoir raison de M. OUivier et de moi.
L'attitude que tous les deux nous avions prise inquiétait très fort le gouvernement. M. OUivier avait rédigé une profession de foi d'une modération extrême, Je m'étais renfermé dans un silence complet, laissant à mes opinions bien connues le soin de plaider ma cause. M. Nefftzer mefl^ du reste la campagne électorale avec une prudence et une habileté consommées : aux ancienSy comme les appelait Proudhon, il disait qu'il fallait des hommes nouveaux; à la presse officieuse, il déclarait qu'il s'agissait de constituer non point une opposition systématique, mais ce qu'au-de là du détroit, on appelait Vopposition de V Empereur.
On retrouve des traces des préoccupations gouvernementales dans la circulaire adressée aux préfets le 19 juin 1857 par M. Billault, ministre de l'intérieur.
« La plupart, y était-il dit, des candidats que Ton » a fait surgir, professaient autrefois les idées répu- » blicaines ou socialistes, et certes aucun d'eux né » déclarerait aujourd'hui qu'il les a répudiées. Que » veulent-ils donc ? Présenter de nouveau la question » de la République au suffrage universel, que la France » a trois fois solennellement condamnée ? Cela n'est
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» pas sérieux. Prêter serment à TEmpire, et, se sou- )) mettant à la Constitution, remplir loyalement le » mandat de député? Personne ne le croira. Dès lors, » que reste-t-il? Essayer de semer le trouble et l'agita- » tion, d'embarrasser l'action de l'Empereur. »
C'était là un singulier procédé de polémique ; rien ni dans nos paroles ni dans nos démarches ne laissait suspecter nos intentions ; nous nous gardâmes de protester, cette malencontreuse circulaire ne pouvant avoir d'autre effet que de nous ramener l'opinion.
Le scrutin S'ouvrit les 21 et 22 juin.
Comme aucun des candidate n'avait obtenu la majorité, il y avait liejj à un scrutin de ballottage, qui fut renvoyé aux 5 et 6 juillet.
Dans l'intervalle, les journaux officieux redoublèrent de violence. Je ne fus pas mieux traité par lEstafette. Quant au comité non-sermentiste, il ne me ménagea pas les marques de malveillance; au premier tour de scrutin, il m'avait impitoyablement écarté de sa liste ; au second tour, il me fit une autre vilenie ; tandis que M. Garnier-Pagès se retirait devant M. Ollivier, qui avait obtenu la majorité relative, on discuta fort sérieusement si M. Bastide ne devait pas maintenir sa candidature en face de la mienne ; cela était tellement contraire à tous les usages reçus, qu'on dut renoncer à ce beau projet ; seulement il fut décidé que M. Bastide garderait le silence et ne ferait pas connaître son désistement.
J'éprouvai, de ce procédé, un grand chagrin ; un instant; il me vint à l'esprit de me retirer et de laisser le champ libre aux intolérants; ce fut pour me détourner de cette résolution que Proudhon
m'écrivit la lettre que j'ai citée plus haut. Je me résignai donc, et bien m'en prit, car, au bout de quelques jours, toutes les dissidences disparurent devant le désir du succès. Les partisans de M. Bastide semirent d'eux-mêmes à ma disposition. Aussi au ballottage, je l'emportai sur M. Lanquetin. Il était temps que ^a lutte cessât ; j'étais à bout de force et ide patience.
M. Ollivier a raconté dans son livre: Le 49 janvier^ qu'au lendemain de son élection, il avait pris tout de suite la résolution de prêter le serment. J'avais pris de mon côté la même résolution. Je ne comprenais pas, en effet, qu'après nous être séparés dans l'élection des anciens du parti démocratique, et cela de la façon la plus éclatante, nous nous unissions à eux dans un acte de protestation révolutionnaire contre l'Empire. A nous conduire ainsi, nous nous exposions à être traités comme des politiques sans cervelle, et à être accusés d'avoir trompé nos électeurs.
Ce n'était pas, en effet, une lutte puérile de personnalités qui avait eu lieu le 21 juin et le 6 juillet ; c'était bien véritablement un changement d'attitude dans la masse électorale. Les électeurs de Paris voulaient évidemment en finir avec Tagitation stérile et confier le mandat de député à des hommes disposés, non à renverser le gouvernement, mais à le pousser en avant. Cela résultait non seulement du langage tenu dans les petites réunions préparatoires, auxquelles nous avions été invités à assister, mais encore des mises en demeure qui nous furent adressées au lendemain de l'élection.
Je reçus à ce sujet une masse de lettres qui ne permettaient aucune échappatoire. Les ouvriers surtout
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se montraient les plus ardents à nous conseiller de prêter le serment : a Si les députés démocrates no prêtaient pas le serment, m'écrivait Tun d'eux, les masses à qui on a recommandé de ne point s'abstenir dans les élections diraient: — Autant s'abstenir, puisque nos candidats n'acceptent pas. Et alors il s'ensuivrait une indifférence générale à la vie publique. » Refuser le serment, c'était donc décourager les électeurs et rejeter les masses dans l'abstention.
Après la lutte électorale, les candidats nommés ne s'étaient point revus. J'avais repris mes travaux à la PressSy M. Ollivier était parti pour l'Italie. Quant à MM. Cavaignac, Carnet et Goudchaux, je n'avais ni à les voir ni à les consulter, puisque leurs sentiments m'étaient connus. Nous n'eûmes donc point d'occasion de mettre en discussion la ligne de conduite à suivre. M. Ollivier et moi, nous nous décidâmes chacun de notre côté, et sans prendre l'avis de personne.
M. Ollivier a donné publiquement les motifs de sa résolution. Je ne suivrai pas son exemple. Les faits que je viens d'exposer suffisent pour rendre compte de la ligne de conduite que j'ai cru devoir adopter.
Pour rester fidèle à la Constitution qui voulait, qu'en cas de dissolution du Corps législatif, un nouveau Corps législatif fût réuni dans un délai de six mois, le gouvernement convoqua les députés pour le 28 novembre 1857, à l'effet de procéder à la vérification des pouvoirs. Il y eut, à la veille de l'ouverture de cette session, une réunion chez M. Carnot, où ni M. Ollivier ni moi nous ne fûmes appelés. Il s'agissait en apparence de discuter l'éternelle question du serment, en réalité d'empêcher M. Hénon, qui avait été nommé
à Lyon, de venir se joindre à nous; il était d'autant plus important pour ces messieurs d'avoir M. Hénon de leur côté, qu'en 1852, élu député par le département du Rhône, M. Hénon, comme MM. Cavaignac et Goudchaux, s'était associé à leur refus de serment. M. Hénon ne céda point aux obsessions dont il fut l'objet; en arrivant à la Chambre, nous le trouvâmes assis sur un banc, tout au haut de l'extrême gauche, où, d'office, des places nous avaient été réservées. A la réunion Carnot avait été également convoqué M. Curé, député de Bordeaux. M. Curé, ancien maire de Bordeaux en 1848, avait été à la vérité élu par l'opposition; mais comme on ne lui avait imposé aucune condition, et qu'il était conservateur par tempérament, il reconnut dès le premier jour, qu'il s'était fourvoyé en venant s'asseoir à nos côtés. Nous entretînmes avec hii de bonnes relations ; mais ce fut tout : il ne vota jamais qu'accidentellement avec nous.
En ouvrant la première séance,, M. de Morny prononça un discours dans lequel je relève le passage suivant: « Restez fidèles aux' principes qui ont diiigé » la précédente Législature; nenous laisons pas écarter » de cette politique qui avait pour programme que la » véritable indépendance nest ni dans une approbation » aveugle ni dans une opposition constante,,, » Plus tard, en 1863, M. Ollivier a dit dans sa profession de foi : « Admirer toujours est servile ; blâmer quand même » est injuste ; je ne veux ni l'approbation systénaatique, » ni l'opposition systématique. » C'est mieux dit, mais c'est la même idée.
On procéda à l'appel nominal^ et chaque député dut prêter le serment exigé par la Constitution. M. OUi-
jr;^
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vier et moi nous répondîmes à l'appel de notre nom par un : Je le jure, nettement accentué. — MM. Carnot et*' Goudchaux avaient écrit au président qu'ils refusaient le serment ; il fut donné lecture de leurs lettres. Quant à M. Hénon, pour éviter de prononcer le juro obligatoire, il s'était avisé d'un singulier expédient ; il avait adressé au président une lettre dans laquelle il expliquait, en termes fort confus, pourquoi, après avoir refusé de prêter serment en 4852, il se résignait à le prêter en 1857 ; la lettre se terminait ainsi : « Ep con- » séquence, j'ai l'honneur de vous envoyer mon adhé^ » sion à la formule prescrite par l'art. 14 de la Consti- » tution du 14 janvier 1852, modifiée par l'art. 16 du », sénatus-consulte du 25 décembre 1852. » M. Hénon n'avait pas dû trouver cela tout seul ; il avait trop de franchise pour se retrancher derrière de pareils échappatoires; c'était là une [dernière tentative de réunion Carnot. M. de Morny fit observer qu'une déclaration entout*ée de pareilles réserves ne pouvait suffire ; M. Hénon s'exécuta immédiatement ; il prêta le serment pur et simple.
Notre entrée au Corps législatif causa une vive irritation dans la majorité et dans l'entourage de l'Empereur. Évidemment on avait espéré que nous n'oserions pas rompre ainsi avec les sentiments et les rancunes du parti démocratique. On nous fit un accueil qui frisait de près la grossièreté. Les huissiers reçurent l'ordre de nous parquer sur les derniers bancs, à l'extrémité de la gauche ; il n'y avait personne autour de nous; nous étions complètement isolés. Dans les couloirs, à la bibliothèque, à la salle des conférences, on affectait de ne pas nous adresser la parole, et on pas-
sait à côté de nous sans nous donner la moindre mar* que de politesse.
Danâ les bureaux, c'était à qui éviterait de s'asseoir à côté de nous. Quand vint le travail de la vérification des pouvoirs et qu'il fallut répartir les dossiers, comme nous étions présents, M. Hénon et moi, on ne put se dispenser de nous donner notre part de la tâche à remplir. Je fus chargé de rapporter Télection de M. de Veauce, député de TAllier ; je me rappellerai toujours le désespoir comique de cet excellent homme en apprenant que c'était sous mon patronage qu'il allait faire son entrée dans la nouvelle Législature. M. Ollivier s'était dérobé à ces ennuis en s'abstenant de paraître dans les bureaux.
Il y avait sur les bancs de la Chambre des hommes avec qui j'avais entretenu autrefois des relations ; ceux-là me saluaient quand ils me rencontraient seul dans un couloir, mais pour peu qu'ils fusseutexpcsés à être vus, ils feignaient de ne pas me connaître. Ce n'étaient pas seulement les membres de la majorité qui se conduisaient ainsi, c'étaient des députés indépendants : mes deux compatriotes et amis, MM. Pierre Legrand et Jules Brame, me recevaient volontiers chez eux, mais à la Chambre j'étais pour eux un inconnu; s'ils me serraient la main, c'était en cachette ; ils ne me disaient bonjour que de loin. Un jour, M. Ollivier crut pouvoir aborder M. le comte de Chambrun, qui avait été son camarade à l'école de Droit et à la conférence Mole; M. le comte de Chambrun, avec une franchise qui l'honore, lui déclara nettement que désormais il ne lui adresserait plu« la parole, et qu'il désirait que M. Ollivier en fît autant de son côté.