‹ Histoire de douze ans (1857-1860): notes et souvenirsChapitre 5 sur 39 · TV · texte numérisé non relu

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l'élection des cinq 3i

Quant à M. Hénon, c'était la bête noire de la majorité; on avait répandu dans la Chambre le bruit qu'il avait été, en 1848, le chef des voraces lyonnais ; aussi inspirait- il une véritable horreur.

Parmi les gens du Château, on ne savait comment nous faire sentir que notre présence à la Chambre était pour le gouvernement une gêne et un ennui. On résolut de s'en prendre aux journaux qui avaient soutenu nos candidatures. Il fut question de supprimer le Siècle; une démarche de M. Havin auprès de l'Empereur para le coup. La Presse y le lendemain du jour où les députés de Topposition avaient prêté le serment, publia un article de M. Peyrat un peu violent dans la forme, mais au fond très modéré et dans tous les cas très constitutionnel; M. Peyrat attaquait en termes très vifs MM. Carnot et Goudchaux, qu'il accusait de s'être placés, par leur refus de serment, en dehors de l'opinion démocratique.

L'article avait reçu l'approbation de la Patrie y qui Tavait reproduit en grande partie.

Le 4 décembre, au milieu du concert d'éloges qui étaient adressé^ à M. Peyrat de tous les côtés, la Presse reçut la notification d'un décret signé BUlautt, qui suspendait le journal pour deux mois. Ce fut comme un coup de foudre dans un ciel serein; personne ne s'attendait à une pareille mesure; elle fit sur l'opinion publique le plus déplorable effet. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que l'Empereur était, dit-on, l'auteur des considérants du décret de suspension ; il n'avait pas cru que son ministre eût une compétence suffisante pour motiver une mesure aussi extraordinaire; il avait tenu la plume lui-même. Je ne rapporte

ce bruit que sous bénéfice d'inventaire. Il n'était ni dans les habitudes ni dans le caractère de Napoléon III de descendre dans de pareils détails.

Les considérants du décret passaient par dessus la Presse, pour atteindre directement les députés démocrates qui avaient prêté le serment. « Considérant, y » était-il dit, que, dans l'intérêt surtout de ces masses » laborieuses dont nul, jamais en France, ne s'est » plus activement et plus efiScacement préoccupé que » l'Empereur, le gouvernement a le droit et le devoir » de se montrer sévère contre les folies de ces pré- » tendus démocrates, dont l'influence^ s'ils en avaient » jamais une, ne saurait qu'être funeste au bien-être » et au progrès régulier de cette démocratie qu'heu- » reusement ils sont désormais impuissants à agi- » ter. »

On avait fait là une démarche bien impolitique ; de telles paroles ne pouvaient avoir qu'un résultat, c'était de grandir l'importance des députés qui venaient d'être élus, et c'est ce qui ne manqua pas d'arriver. ■

Ça a été la constante préoccupation des gens du Château, pendant toute la durée de l'Empire, de rapporter à l'Empereur seul l'initiative de ce qui se faisait de bon et d'utile en faveur des masses ;. les courtisans ne pouvaient souffrir qu'en dehors de l'Empereur, quelqu'un se proclamât Y ami du peuple. Cette prétention eût été excusable si elle n'avait pas été dictée par des sentiments étroits d'exclusivisme. Mais ce dont on avait peur surtout, dans l'entourage de l'Empereur, c'était qu'une personnalité puissante attirât l'attention du souverain, et que celui-ci fût amené à l'appeler dans ses conseils. La camai^illa^ car,

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SOUS le secoud Empire, il y a eu une camarilla comme sous Louis-Philippe, voyait de mauvais œil tout ce qui pouvait produire un changement de système, et par suite un changement de personnes. Ce n'est jamais la grandeur du règne qu'elle a eue en vue, mais uniquement la conservation de ses places, de ses honneurs et de ses dignités. En cela elle a agi comme toutes les camarillas; mais, comme elles aussi, elle a abouti à la chute du régime.

La suspension de la Presse m'atteignit directement. Je perdis pour un temps la position que j'avais dans ce journal. Je ne la retrouvai que quelques années après, lorsque la propriété de la Presse passa des mains de M. Millaud entre celles de M. F. Solar, l'associé du fameux M. Mirés.

M. Peyrat avait été maladroit dans la façon dont il avait exposé le caractère de la nouvelle opposition ; il n'y avait pas lieu de rajeunir en cette circonstance de vieilles formules révolutionnaires ; il fallait tracer nettement le rôle de l'opposition dans les limites de la Constitution impériale. Mais M. Peyrat n'a jamais été qu'un pur jacobin ; pour juger le présent, il a constamment fait appel aux souvenirs de 93 ; aussi, avec de véritables qualités d'écrivain, n'a-t-il jamais été qu'un piètre politique. Ce que M. Peyrat n'avait pas su faire, ce fut M. de Girardin qui le tenta. Avec cette sûreté de coup d'œil qui le distinguait, il dit tout de suite le mot de la situation nouvelle ; il réclama YEmpire avec la liberté. Ce mot a fait fortune ; il a servi de programme à toute une école ; il a abouti à la Constitution et au plébiscite de 4870 ; il importe donc de bien marquer sa date et son origine.

3i HISTOIRE DE DOUZE ANS

Le journal le Courrier de Paris venait de passer entre les mains de M. Clément Duvernois, avec M. Jules Ferry comme collaborateur. M. E. de Girardin qui, depuis sa sortie de la Presse, cherchait un journal qui consentît à lui prêter ses colonnes, fut accueilli à bras ouverts au Courrier de Paris. La Presse venait d'être suspendue, et l'espoir de racoler un grand nombre de ses lecteurs faisait de cette collaboration un excellent calcul, M. de Girardin chercha naturellement un thème qui pût frapper l'opinion, et il trouva celui de V Empire avec la liberté.

Le premier article parut le 6 décembre ; il posait très nettement la question sur son véritable terrain. Cet article était intitulé : lu Presse , constitutionnelle. « L'entrée de MM. Darimon, Hénon et Ollivier au » Corps législatif, disait M. de Girardin, est le point » de départ d'une politique nouvelle qui peut se ré- » sumer en ces termes : liberté par la Constitution, » liberté par les élections, liberté par le sufiFrage uni- » versel, liberté enfin par l'opposition constitution- » nelle. — Opposition constitutionnelle, presse con- » stitutionnelle, ces quatre mots sont le programme 2> de la politique nouvelle. Cette politique laisse en » arrière tous les vieux partis, toutes (les vieilles » passions, toutes les vieilles rancunes, pour ne » s'attacher qu'aux idées et aux préjugés. »

Les articles de M. de Girardin furent réunis en brochure sous ce titre : VEmpire avec la liberté. Je dois confesser qu'ils eurent peu de retentissement. Ils exprimaient une idée trop juste pour qu'elle fût comprise. Ce n'est pas au milieu des luttes civiles qu'il faut parler aux partis le langage du sens commun ;

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ils n'écoutent jamais que les clameui's des passions. M. de Girardin devançait l'opinion de cinq ou six ans. Il n'en a pas moins eu le mérite de dire le premier tout haut ce que beaucoup de gens pensaient tout bas.

Il ne nous vint ni aux uns ni £^ux autres la pensée de nous inscrire en faux contre le rôle que M. de Girardin assignait à l'opposition. Ce ne fut pourtant pas faute d'être sollicités. Des amis effarés auraient voulu nous voir répudier le programme de V Empire avec la liberté. La seule idée que l'Empire pût devenir libéral les mettait hors d'eux-mêmes. Nous eûmes, en cette circonstance, le pressentiment qu'un malentendu ne tarderait pas à s'établir entre nous et un certain nombre de nos amis : évidemment on ne se rendait pas compte des obligations morales que nous imposait le serment que nous avions prêté. Notre tort, ce fut de ne pas nous expliquer tout de suite. Nous y aurions perdu la i^ympathie de quelques personnalités plus bruyantes qu'utiles; nous y aurions gagné d'être plus libres dans nos allures et d'avoir plus de force pour «entraîner l'opinion. A coup sûr, nous eussions créé un courant que nous aurions été les maîtres de diriger à notre gré. Nos hésitations ne nous portèrent pas bonheur ; elles firent croire à du louche et à de l'équivoque dans notre conduite ; elles nous créèrent plus tard de véritables embarras.

Cependant il fallait songer au remplacement du général Cavaignac, qui était mort, et de MM. Carnot et Goudchaux, qui étaient démissionnaires pour refus de serment. Les collèges électoraux avaient été convoqués pour le 27 avril 1858.

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Cette fois, nous n'eûmes pas à lutter d'influence avec un comité démocratique.

. A l'ardeur de Tannée précédente avait succédé une indifférence absolue. 6i nous n'avions pas pris l'initiative, l'abstention eût été complète, et les candidats officiels n'auraient rencontré devant eux aucun concurrent. MM. Hénon, Ollivier et moi, nous nous constituâmes en comité électoral ; MM. Havin et Nefftzer nous prêtèrent encore une fois leur appui. M. Ollivier avait un secret penchant pour les hommes de 1848 ; sa préoccupation était de décider une des personnaUtés marquantes de cette époque d'entrer dans la Chambre ; il croyait par là clore la bouche à ses anciens amis, qui l'accusaient d'avoir, en prêtant serment à l'Empii'e, cédé à des visées ambitieuses. Il songea d'abord à M. Jules Favre et à M. Marie.

Le nom de M. Jules Favre s'imposait, en quelque sorte, de lui-même ; le grand orateur venait de remporter un immensa succès avec sa plaidoirie en faveur .d'Orsini.^M. Ollivier fit quelques démarches auprès de lui et parvint à le décider. Le choix de M. Marie était moins heureux ; les ouvriers parisiens avaient conservé le souvenir de la dureté qu'il avait montrée à la veille des journées de juin ; c'était pourtant un excellent homme, de relations douces et faciles, et enclin à la conciliation. M. Ollivier prétend qu'on songea à M. Peyrat pour le remplacer ; je n'ai jamais entendu parler de M. Peyrat à cette occasion ; il est probable que si son nom fut prononcé, il dut être écarté immédiatement. Au dernier moment, sur le refus de M. Marie, on inscrivit sur la liste le nom de M. Liouville, bâtonnier de Tordre des avocats. Il

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jouissait au Palais d'une considération méritée, mais il était peu connu de la foule ; il ne fit point de profession de foi, ce qui ne contribua pas peu à écarter de lui les électeurs.

Parmi les hommes qui avaient le plus contribué à décider Igi masse électorale à se départir de la politique d'abstention et à adopter la ligne de Topposition constitutionnelle, se trouvait un jeune avocat demeuré fort obscur jusque-là,

C'était M. Ernest Picard. Il était membre du conseil de surveillance du Siècle^ et, à part une plaidoirie en faveur de Degré, le fameux pompier du 15 mai, il n'avait joué aucun rôle politique. Comme on l'a vu plus haut, sa conduite pendant toute la période électorale avait été aussi nette que possible ; je l'avais accompagné plusieurs fois au sein du comité Carnot, et je lui avais toujours entendu proclamer qu'en dehors de l'opposition constitutionnelle, la seule raisonnable, la seule féconde, la seule utile, il n'y avait de place que pour deux alternatives qu'il 'repoussait, l'abstention et la révolution.

Depuis que nous avions été élus, il ne cessait de nous encourager à persister dans cette voie ; parfois, M. OUivier avait montré de l'hésitation ; M. Picard lui avait relevé le courage. Nous ne pouvions pas nous donner de meilleur coopérateur ; tout entre nous était commun, les idées, les tendances, la politique et, ce qui ne gâtait rien, les sympathies. On parla * de M. Picard à M. Ollivier ; il trouva qu'en effet c'était un excellent choix. Mais la difficulté, c'était de le faire agréer à M. Havin, qui n'avait pas renoncé complètement à toute prétention pour lui-même.

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Un révolutionnaire imbécile, qui toute sa vie a fait de Tagitation sans jamais arriver à se faire prendre au sérieux, M. Armand Lévy, s'était mis en tête de devenir candidat, et se remuait comme un diable pour arriver à ses fins.'

Nous avions en outre contre nous le conseil de surveillance du Siècle, qui était à la dévotion de M. Havin, et qui se montrait mal disposé pour M. Picard, bien que celui-ci en fît partie. Nous tînmes bon et nous parvînmes à l'emporter: le nom de M. Picard figura sur la liste comme candidat de la cinquième circonscription. Mais il s'ensuivit un refroidissement entre nous et M. Havin ; nous fûmes un instant menacés de perdre l'appui du Siècle.

La liste définitive fut donc ainsi composée : M. Liouville, candidat de la 3* circonscription ; M. Ernest Picard, candidat de la 5^ et M. Jules Favre, candidat de la 6^

M. Liouville échoua contre le général Perrot, qui avait commandé la garde nationale de la Seine, en 1848. M. Jules Favre fut élu au premier tour de scrutin. M. Picard dut subir un ballottage ; il fut nommé le 10 mai 1858.

Ainsi se trouva formé ce fameux groupe des Cinq qui eut l'insigne honneur d'être, pendant la législature de 1858-1863, l'organe de l'opinion publique. Nous ne nous étions cherchés ni les uns ni les autres , le hasard nous avait réunis, et, si chacun de nous était descendu au fond de sa conscience, il y aurait rencontré bien des causes de dissidence. Mais la nécessité d'abord, puis la sympathie créèrent entre nous un lien qu'on a bien souvent essayé de rompre sans pouvoir y réussir

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jamais. Nous sentions que nous avions une sorte de responsabilité commune, et que notre situation nous imposait comme un devoir impérieux le sacrifice de notre individualité. Cela se fit tout simplement, et sans qu'il y eût jamais entre nous un accord soit écrit, soit verbal.

Pourtant, dans notre union même, il y avait entro certains de nous des affinités plus intimes. MM. Ollivier et Picard étaient liés de longue date ; ils se rapprochaient volontiers l'un de l'autre ; M. Ollivier exerçait sur M. Picard une influence qui ressemblait à de la fascination ; M. Picard s'était placé tout de suite en sous-ordre ; il ne voyait que l'avenir de M. Ollivier ; il travaillait avec ardeur à accroître son influence ; il s'était fait littéralement son très humble serviteur. Je n'avais pas tardé à être admis en tiers dans cette amitié ; mais au second plan. Nous formâmes ainsi parmi les Cinq une sorte de triumvirat. On ne me disait pas tout; beaucoup de plans s'élaboraient entre MM. Picard et Ollivier, dont on ne me faisait qu'une communication discrète ; quand il s'agissait de dénouer nnft difficulté, c'était à moi qu'on avait recours. Je ne demandais pas mieux que dé jouer ce rôle efiacé. J'étais certain de reprendre mon influence dans les questions spéciales. C'est en efiet ce qui arriva. Toutes les fois qu'un projet de loi relatif à des mesures économiques ou financières était présenté, c'était à moi qu'on s'en remettait du soin de préparer la discussion et d'attacher, comme on dit, le grelot.

Quand il s'agissait d'une grave question à résoudre et d'amendements à formuler, c'était chez M. Jules Favre que nous nous réunissions pour nous entendre

sur la marche à suivre. Mais le plus souvent, nous avions adopté entre nous trois la ligne de conduite que nous avions jugé être la meilleure, nous avions rédigé . les amendements à l'avance. Au lieu de discuter, M. Jules Favre se perdait dans d'interminables causeries, où les souvenirs de sa vie politique tenaient la plus grande place ; l'heure venue de prendre une résolution, il se hasardait parfois* à faire une observation, elle portait plus sur la forme que sur le fond ; il résistait peu, et nous étions toujours disposés à lui donner satisfaction, de sorte que nous arrivions* vite à nous entendre.

M. Jules Favre a toujours été d'un caractère facile, cette àpreté qu'il apportait à la tribune disparaissait dans les rapports de la vie privée. Cet homme, qu'à sa dure et fière parole on aurait été tenté de prendre pour une barre de fer, était un roseau qui pliait au moindre souffle. Il n'avait ni volonté ni parti pris. Sa vie politique n'a été qu'une longue série d'entraînements, et si Ton en juge par certaines révélations, il en a été de même dans son existence intime. Pendant cinq ans, nous l'avons constamment dominé.

Plus tard, il nous a échappé, mais c'a été pour subir un autre joug, joug plus dur que le nôtre, puisque le malheureux orateur a été conduit, par des influences néfastes, à se faire le promoteur de la révolution du 4 septembre et à être ainsi l'instrument de la ruine de la patrie.

M. Hénon, lyonnais comme M. Jules Favre, était d'une autre trempe ; c'était un vieux révolutionnaire qui s'était trouvé mêlé aux troubles qui avaient suivi l'établissement de la monarchie de 1830. Il avait puisé,

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dans la fréquentation des bousingots de cette époque, certains sentiments de défiance qui le rendaient peu, commode dans les grandes occasions. C'était de lui que venaient le plus souvent les objections. Il est vrai qu'il ne les trouvait pas tout seul. M. Hénon avait conservé avec M. Carnot et ses amis des relations suivies. Il s'inspirait volontiers de leurs idées, et comme ces messieurs avaient gardé leurs rancunes, ils auraient été bien aises de nous créer des embarras.

Heureusement, M. Hénon avait une passion qui le détournait souvent de la politique; excellent botaniste, il s'était voué au culte des iris ; pour avoir un oignon, il aurait fait le tour du monde ; il avait loué à Vaugirard un jardin, dans lequel il avait planté des iris, et il passait des journées entières à les admirer.

M. Hénon arrivait à nos réunions le plus souvent sans bien savoir de quoi il s'agissait; il hasardait pourtant des observations, quand la solution proposée ue cadrait pas avec ses préjugés. Mais aussitôt qu'il voyait M. Jules Favre opiner dans notre sens, il finissait par se rendre. Le lendemain, il avait réfléchi, et il se montrait plus récalcitrant encore que la veille. Au moment du vote, il se laissait entraîner. Il lui est arrivé pourtant de ne pas céder et de manifester sa dissidence, en s' abstenant. A part ces occasions fort rares, M. Hénon ne nous a jamais causé d'embarras sérieux .

Quand il s'agissait de nous entendre sur les résolutions à prendre, c'était, comme je viens de le dire, chez M. Jules Favre que nous nous réunissions. Mais là n'était pas notre véritable centre d'action. C'était

dans le petit appartement de M. Ollivier, rue Saint- Guillaume que nous rassemblions nos amis. Ils étaient peu nombreux, mais tous paraissaient décidés à nous suivre dans la voie que nous avions ouverte. On comptait parmi eux MM. Jules Ferry, Herold, Floquet, Hérisson, Dféo, Delprat, RouUeaux, etc. Ils étaient jeunes, ardents, et semblaient avoir adopté M. Ollivier pour leur chef de file. C'était de lui qu'ils prenaient le mot d'ordre. Attachés complètement à sa fortune, ils se montraient empressés et dévoués.

Quand M. Ollivier devait prendre la parole, ils envahissaient la tribune. publique du Corps législatif et ils Tencourageaient du regard et du geste ; à l'issue de la séance, ils l'attendaient à la salle des Pas-Perdus et l'applaudissaient jusqu'à la porte de sortie. Il se constitua ainsi, à côté des Cinq, un groupe déjeunes gens tout prêts à les seconder et à les appuyer auprès du public. Comme ils étaient fort assidus aux séances de la Chambre, et qu'on ne voyait qu'eux dans la tribune publique, on les désigna dans les journaux sous le nom d!auditmrs au Corps législatif.

L'élection du 27 avril 1858, où figuraient les noms d'hommes de 1848, aurait dû ramener Proudhon aux idées qu'il avait exposées dans son livre : la Révolution sociale démontrée par le coup d'État. Elle produisit un effet tout contraire. Proudhon se rangea décidément du côté des abstentionnistes. Il est vrai qu'il n'avait pas à se louefdu gouvernement impérial; un ouvrage auquel il travaillait depuis plusieurs années (La Justice dans VÉglise et dans la Révolution) venait d'être saisi et déféré au parquet. Il perdait ainsi le fruit d'un long labeur et il était menacé dans sa liberté.

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Il eût fallu une véritable abnégation pour se rallier, en face d'un pareil désastre, à l'opposition constitutionnelle. Cette nouvelle persécution avait éveillé chez Proudlion des sentiments de colère. Aussi, je fus fort mal inspiré en lui adressant, à la date du 30 avril, la lettre de condoléance suivante :

» Paris, 30 avril 1838.

« Mon cher Proudhon,

» Permettez-moi de vous faire part du chagrin, mêlé de beaucoup d'autres sentiments, que j'ai éprouvé en lisant ce matin dans le Moniteur l'entrefilet annonçant la saisie de votre nouvel ouvrage. Absorbé par les travaux de la fin de la session, j'ai à peine eu le temps, quelque bonne envie que j'en eusse, de parcourir vos trois volumes. Mais le peu que j'en ai lu m'a prouvé que vous aviez mis là toute votre vie intellectuelle, quQ c'était votre testament politique que vous aviez écrit. Un livre pareil ne se refait pas. Je gémis pour notre pays, à qui il suffisait peut-être de la voix d'un honnête homme pour reprendre un peu d'élan moral, de la détermination à laquelle s'est arrêté le pouvoir. Comment n'a-t-il pas compris qu'il est plus facile de mener une nation chez laquelle le sentiment delà justice est profondément développé, qu'un pays auquel les ultramontains, coalisés avec les agioteurs, soufflent roubli de tous les principes conservateurs des sociétés humaines? S'il se trouvait trois juges qui

saisissent cette vérité si simple, votre cause serait triomphante.

» Mais se trouvera-t-il trois juges ?

» Votre ami tout dévoué bien que désavoué,

» Alfred Darimon. »

Ces derniers mots faisaient allusion à certains propos qui avaient été tenus par Proudhon, au milieu d'un cercle d'amis, sur mon entrée au Corps législatif. Comme d'usage, on n'avait pas manqué de me les rapporter. Il s'en était suivi entre nous un refroidissement, à la suite duquel nous avions cessé de nous voir. C'était un tort de ma part. Si j'avais pris le parti d'aller m'expliquer avec Proudhon, il est probable que nous nous serions entendus. Mais j'étais piqué au vif; je me considérais comme atteint dans ma dignité de représentant du peuple, et je me renfermais dans une bouderie obstinée. Proudhon comprit le sentiment qui m'avait dicté ma dernière phrase, car il me répondit :

« Mon cher Darimon,

» Je vous remercie de votre billet de ce matin ; il me prouve que toute espèce de lien n'est pas rompu entre nous.

» Je ne garde pour vous aucun ressentiment.

» Aucune pensée de mésestime n'est entrée en mon âme, et comme j'espère toujours vous rendre bon témoignage, mes bons offices, si, dans la position où

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je me trouve, il m'est permis de parler ainsi, ne vous feront jamais défaut.

)) Malheureusement je crois, pour des raisons toutes particulières, qu'il convient que. nous restions désormais séparés. J'ajouterai, pour être franc jusqu'au bout, que, si votre ligne politique, appuyée en dernier lieu par d'illustres exemples et par trente ou quarante mille électeurs, n'a rien de personnellement reprochable, si même vous avez pu croire que je vous avais fourni moi-même des raisons plausibles de suivre cette ligne, cependant je suis convaincu qu'on pouvait faire plus et mieux que ce qui a été fai^, et qu'à ce point de vue encore, il importe que notre insolidarité soit formellement accusée.

» C'est triste : les idées et les sentiments unissent les hommes; les circonstances et la diversité des points de vue qu'elles font naître les désunissent. Il faut en prendre notre parti, puisque sans cela nous ne serions pas libres.

» Adieu donc, et faites de votre côté contre l'ennemi commun ce que je ferai du mien.

» Votre tout dévoué,

» P.-J. Proudhon. »

Quoique la forme en fût très adoucie, il n'y avait pas à s'y tromper. C'était une rupture. J'en fus douloureusement afiFecté et pendant longtemps.

Proudhon n'était pas seulement un ami politique pour moi ; j'avais pour lui les sentiments qu'un fils a pour son père. Il n'y avait pas pour le moment de tentatives à faire pour le ramener à une résolution moins

sévère. Je le connaissais bien; je savais qu'il avait dû lui en coûter beaucoup pour se séparer de moi, et que précisément à cause de cela, la chose une fois faite, il ne reviendrait pas sur le parti qu'il avait cru devoir prendre. Je m'en remis au temps du soin d'opérer un rapprochement entre nous. Je ne me trompais pas ; au bout d'un an, il fut le premier à renouer nos relations d'autrefois. \

A la vérité, il continuait à se montrer fort réservé avec moi surle terrain politique, mais il était du moins plus disposé à m'encourager qu'à me blâmer. Dans ses brochures, toutes les fois qu'il avait occasion de parler de moi, il le faisait en termes qui, s'ils ne me donnaient pas satisfaction au point de vue politique, étaient du moins flatteurs pour mon amour-propre. Nous continuâmes ainsi à rester sinon alliés du moins unis jusqu'au bout. De mon côté, je me suis attaché à écarter tout ce qui de près ou de loin eût pu rappeler nos dissidences.

Proudhon n'a jamais parlé de moi qu'avec amitié; je me suis toujours exprimé sur lui avec déférence et respect. Il a pu, dans des circonstances où j'avais le droit de compter sur son adhésion, changer brusquement de ligne de conduite et par là me causer de grands froissements de cœur. J'ai dû m'incliner;mes sentiments sont restés les mêmes; Proudhon sera toujours pour moi un maître vénéré.

Sije me suis étendu sur cet incident, c'est qu'on a essayé plus tard de se faire de ma brouille avec Proudhon une arme contre nous. Dans les partis, les moindres commérages ont leur importance. Nos adversaires, jaloux de l'influence que nous exercions

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sur Topinioji, cherchaient tous les moyens de nous nuire et de nous diminuer. Proudhon s'aperçut bien vite du rôle qu'on voulait lui faire jouer, et avec un désintéressement qui l'honore, il agit de telle façon que les malveillants comprirent bien vite qu'il n'était pas disposé à s'y prêter.

Le 14 janvier 1858, il y avait fête au Pâlais-RoyaL Le prince Napoléon donnait une grande soirée dont le programme était des plus attrayants : on annonçait la charmante comédie d'Alfred de Musset, Quittes pour la peur y avec M"*® Arnould-Plessy dans le rôle de la marquise; Duprez, qui ne se faisait plus entendre en public depuis longtemps, avait consenti à chanter plusieurs chansons de Béranger, et entr'autres le Vieux sergent et le Dieu des bonnes gens. L'Empereur et l'Impératrice devaient se rendre dans les salons de leur cousin, au sortir de l'Opéra où avait lieu une représentation extraordinaire au bénéfice du chanteur Massol qui prenait sa retraite.

Suivant une habitude invariable, le prince Napoléon avait adressé des invitations à toutes les personnes qui l'approchaient sans faire de distinction de partis ou d'opinions. J'avais reçu une de ces invitations, et je m'acheminais vers le Palais-Royal, quand arrivé rue

Lafâtte, à la hauteur de la rue Rossini, je reçus dans mon âacre une doublé secousse : la première venait d'une explosion formidable qui ressemblait à un coup de canon, la seconde était produite par un mouvement de recul qu'avait subi la voiture. Le cocher avait en effet toutes les peines du monde à maîtriser son cheval que la détonation avait effrayé. Je mis la tête à la portière : « Que se passe-t-il? dis-je à mon auto- » médon. — Je ne sais pas, monsieur, ça vient de » rOpéra; sans doute une explosion de gaz ! » La voiture se remit en route, et bien que deux ou trois détonations se succédassent à peu de distance Tune de l'autre, j'étais loin de me douter qu'il venait de se produire un de ces événements destinés à exercer sur la politique impériale une malheureuse influence.

En entrant dans les salons du Palais-Royal, je remarquai tout de suite qu'il se passait quelque chose d'insolite. Les figures étaient renversées. Ce n'est qu'en balbutiant que l'huissier chargé d'annoncer les invités prononça mon nom. Je trouvai, groupées à côté de la porte> et comme des gens disposés à s'esquiver, un certain nombre de personnes appartenant à ce qu'on appelait alors l'opinion radicale. Comme je cherchais des yeux le prince Napoléon, afin de le saluer, un aide de camp s'avança vers moi et m'apprit que le prince avait dû partir précipitamment, appelé auprès de l'Empereur par un événement terrible : « On a, me » dit-il, tiré sur Sa Majesté à son arrivée à l'Opéra; » on parle de l'explosion d'une machine infernale. »

Il était évident qu'on n'avait au Palais-Royal que des notioiis vagues sur ce qui s'était passé. Je racontai ce qui m'était arrivé en traversant la rue Laffitte. Je

devins un moment le centre d'un groupe. Mais je ne tardai pas à m'apercevoir que j'étais entouré de gens disposés à me témoigner tout autre chose que de la bienveillance. Des propos désagréables étaient lancés à radresse des hommes d'opposition ; quelques-uns, avec cette suffisance qui caractérisait alors l'entourage impérial, laissaient échapper des insinuations, presque inconvenantes. Je fis ma retraite en bon ordre vers ceux de nos amis que j'avais trouvés auprès de la porte d'entrée.

« Mon cher Ducoux, dis-je à l'ancien préfet de police de 1848, qui vint au-devant de moi, ne trouvez-vous pas que nous ne sommes pas à notre place ici?

— « Oui, répondit M. Ducoux, on nous tient en quarantaine. Si je ne craignais de blesser le prince, je me serais déjà retiré. »

Nous fîmes un mouvement vers la porte, et en ce moment le prince entra. Comme notre groupe était le plus rapproché^ ce fut vers nous qu'il se dirigea, et c'est en s'adressant à nous qu'il donna les détails de répouvantable attentat dont l'Empereur et l'Impératrice avaient failli être les victimes : « Leurs Majestés, » dit-il, n'avaient pas été atteintes ; il n'y avait de » blessés que des passants et des cavaliers de Tescorte. » Les coupables étaient arrêtés; c'étaient des Italiens. » La salle entière de l'Opéra avait manifesté son » indignation contre cette odieuse tentative. »

Un quart d'heure après le retour du prince Napoléon, la fête commença, mais elle fut des plus froides. Chacun était visiblement sous le coup dé préoccupations pénibles. Beaucoup d'invités s'étaient retirés. On

ne prêta à la pièce de Musset qu'une attention distraite, bien qu'elle fût jouée avec beaucoup de finesse par un aide de camp du prince, M. Ferri-Pisani, et par M. de Valabrègue, un des chambellans de l'Empereur. On ne put s'empêcher de faire un rapprochement entre le titre de la comédie de Musset, Quittes pour la peur, et le péril auquel TEmpereur et l'Impératrice * avaient échappé si miraculeusement. Duprez chanta d'une voix éraillée deux ou trois chansons de Béranger. Mais à peine avait-il chevroté le dernier refrain qu'il se trouva devant des banquettes vides. Tout le monde s'était échappé. Les uns s'étaient rendus à rOpéra, afin d'acclamer l'Empereur et l'Impératrice à leur sortie ; les autres avaient couru aux Tuileries dont les salons étaient remplis d'une fouie de gens empressés de faire montre de leur dévouement.

Les impressions que j'avais recueillies au Palais- Royal m'avaient fait entrevoir dans quel sens on allait engager la politique de l'Empereur. Sans doute parmi ces hommes appartenant presque tous au monde officiel, le sentiment du péril qu'avait couru la personne du souverain avait produit une émotion immense. Mais ce qui paraissait les avoir le plus frappés, c'était la fragilité du régime auquel ils avaient rattaché leur fortune. A entendre leurs raisonnements, on eût dit que c'étaient surtout les hautes situations occupées par eux qu'avaient menacé leç terribles bombes d'Orsini. Un sénateur, qui passait au Luxembourg pour professer des opinions ultra-libérales, criait d'une voix flûtée aux applaudissements de tous : « Nous » n'aurons de repos et de sécurité que lorsqu'on aura » pris le parti de se débarrasser de tous ces co-

» quins. L'Empereur s'est montré jusqu'ici trop indul- » gent, il faut qu'il devienne impitoyable. »

L'opinion dominante, c'était que le gouvernement devait adresser aux États voisins et surtout à l'Angleterre une sommation énergique d'avoir à expulser tous les conspirateurs cosmopolites auxquels ils donnaient un asile trop complaisant. Là-dessus il n'y avait qu'un cri : on considérait comme contraire au droit des gens l'indififérence que le gouvernement anglais montrait en face de machinations semblables à celle qui avait failli avoir une issue si funeste.

Le surlendemain de l'attentat, le Corps législatif, le Sénat et le conseil d'Etat se rendirent en corps aux Tuileries pour présenter leurs félicitations à l'Empereur. M. de Momy se fit l'interprète des sentiments qui dominaient dans le monde officiel. Son langage se ressentait de l' affolement général. On peut juger de la situation d'esprit où se trouvait cet esprit habituellement si mesuré, quand on lit les étranges paroles qu'il laissa échapper : « Lorsque les populations voient » d'aussi abominables attentats se préparer au dehors, » elles se demandent comment des gouvernements voi- » sins et amis sont dans l'impuissance de détruire ces » laboratoires d'assassinat et comment les saintes » lois de l'hospitalité peuvent s'appliquer aUx bêtes » féroces. »

Tandis que la presse officieuse faisait appel à une répression inexorable, les quelques journaux indépendants qui existaient alors, le Siècle ^ Y Estafette et le Courrier de Paris se montraient aussi plats que possible. Menacés dans leur existence, ils avaient cru devoir prendre une attitude des plus humbles. Le

Jowmal des Débats seul montra quelque dignité ; il osa résister à l'entraînement général. Le Constitutionnel, par la plume de M. Granier de Cassagnac, s'oublia jusqu'à l'accuser de complicité dans l'attentat. Le Journal des Débats, en face de cette accusation aussi absurde que ridicule, garda un silence dédaigneux; c*était le meilleur parti qu'il y eût à prendre.

Le 18 janvier avait lieu l'ouverture de la session .législative. En cette circonstance, les membres de la famille impériale crurent de leur devoir de marquer leur intime solidarité avec l'Empereur. Napoléon III avait à ses côtés le prince Jérôme, le prince Napoléon, le prince Louis-Lucien Bonaparte, le prince Lucien Murât et le prince Joachim Mûrat. La princesse Mathilde accompagnait l'Impératrice.

Le discours de l'Empereur reflétait les impressions de son entourage. « Le danger, disait-il, n'est pas, » quoi qu'on dise, dans les prérogatives excessives du » pouvoir, mais plutôt dans l'absence de lois répres- » sives. » Plus loin le souverain invitait le Corps législatif à l'aider « à rechercher les moyens de réduire » au silence les oppositions extrêmes et factieuses. » Il y avait aussi un avertissement à l'adresse des députés d'opposition nouvellement élus : ce J'accueille avec » empressement, sans m'arrêter à leurs antécédents, » tous ceux qui reconnaissent la volonté nationale ; » quant aux provocateurs ou . organisateurs de com - » plots, qu'ils sachent bien que leur temps est

M. Hénon et M. €uré, qui s'étaient fait confectionner un uniforme de député, assistaient à la séance impériale. Us nous rapportèrent le lendemain qu'en pro-

nonçant ces paroles, TEmpereur s'était tourné du côté du Corps législatif et avait semblé chercher des yeux les députés opposants pour bien indiquer que ces paroles s'adressaient à eux. C'étaient des mots qui ne portaient pas, puisque tout dans notre attitude prouvait que nous étions décidés à ne pas nous écarter un seul moment du terrain de l'opposition légale et constitutionnelle.

L'Empereur, dans son discours, avait manifesté un profond dépit de ce « qu'on avait vu, disait-il, quel- » ques hommes qui, s' avouant hautement ennemis des » institutions nationales, avaient trompé les électeurs » par de fausses promesses et, après • avoir brigué » leurs suffrages, les avaient rejetés ensuite avec » dédain. » Le refus de serment de MM. Cavaignac, Goudchaux et Carnot n'avait pu être effacé par la soumission de MM. E. OUivier, Darimon et Hénon. Aussi une des premières mesures qui furent prises, pour éviter ce qu'on appelait « un scandale public » , ce fut d'envoyer au Sénat un projet de sénatus-consulte pour exiger des candidats à la députation le serment exigé par l'article 16 du sénatus-consulte du 25 décembre 1852. Cette formalité n'était pas nouvelle ; c'était un emprunt fait à la législation des plus mauvais jours de la Restauration.

Il se trouve toujours, dans ces moments de trouble moral, des esprits excessifs qui cherchent à faire prévaloir les idées les plus absurdes. Un d'eux exposa en conseil, qu'il y aurait peut-être avantage à imposer aux gérants, rédacteurs et propriétaires de journaux le serment politique. « On parviendrait ainsi, disait-il, » à se débarrasser des éléments hostiles ou dange-

» reux qui cherchaient dans la presse un moyen de » satisfaire leurs sentiments de haine. » Le moyen fut jugé impraticable ; mais il parut difficile d'exempter les journaux des mesures qui allaient être prises. On s'arrêta à l'idée de frapper de suppression deux journaux, la Revus de Paris^ qui représentait l'opinion républicaine, et le Spectateur, qui était l'organe du parti légitimo-orléaniste. Dans le long rapport qui précédait le décret de suppression et qui était signé Billault, il était impossible de trouver une raison qui pût résister à un examen sérieux. Il n'y avait qu'un mot qui révélât la pensée gouvernementale : « Ce sera, » disait le ministre de l'intérieur, un avertissement » pour d'autres. »

Mais ce n'était là que la menue monnaie du régime qui avait prévalu dans les conseils du gouvernement. Ce régime constituait pour l'Empire un véritable système défensif. Trois grandes mesures le caractérisaient : l'institution des grands commandements militaires, la création d'un Conseil privé pouvant devenir à un moment donné un Conseil de régence, et surtout une loi de sûreté générale destinée à peser comme une menace sur toutes les opinions hostiles.

La création d'une Régence entourée d'un conseil destiné à lui donner une plus grande force n'avait rien que de très légitime. Elle était en quelque sorte appelée par les circonstances. Elle répondait à une pensée de prévoyance en face d'éventualités redoutables. Le Sénatus-consulte du 17 juillet 1856 renfermait une lacune qu'il était urgent de combler. Un décre du i^^ février 1858 conféra à l'Impératrice le titre de Régente avec le droit d'en exercer les fonctions à

partir de l'avènement de son flls mineur. Le Conseil privé qui devait former, en cas de mort de l'Empereur, le Conseil de Régence, était à la vérité composé de personnages connus pour leurs opinions réactionnaires, mais leur influence était contrebalancée par celle des deux princes français que le décret leur adjoignait ; ces deiix^princes étaient le princQ. Jérôme et le prince Napoléon qu'on considérait comme acquis aux idées libérales. En Tabsence de l'Empereur, c'était au prince Jérôme qu'était dévolue la Présidence, ce qui donnait au Palais-Royal une situation prépondérante. ,

Mais si les décrets concernant la Régence pouvaient être considérés comme un acte de prudente conservation, on n'en pouvait pas dire autant du décret qui instituait les grands commandements militaires ni de la loi de sûreté générale.

Dans une note qui me fut demandée à la fin du mois de mars 1858 par le prince Napoléon pour être mise sous les yeux de l'Empereur, je m'expliquai en ces termes sur le décret concernant les grands commandements militaires :

a On ne se contente pas de frapper les auteurs et les complices de Tattentat, on met en suspicion le pays tout entier. La pensée qui a inspiré la création de cinq commandements militaires n'a échappé à personne. On a vu là une sorte de mise en état de siège de toute la France ou du moins rétablissement de ce régime militaire que, dans tous les temps, elle a détesté. Les grands commandements militaires répondentils, du moins, au but qui les a fait établir ? Pas le moins du monde. La France est un pays unitaire ; les mouvements qui s'y manifestent se produisent au centre; jamais l'impulsion ni vient des départements. Dans le cas où Paris se soulèverait contre FEmpire, les maréchaux ne pourraient rien faire pour

HH HISTOiftE DE DOUZE ANS

sa défense. Paralysés par Tadhésion que le mouvement recevrait des provinces, ils seraient eux-mêmes rapidement entraînés. Impuissants pour le bien, les commandements militaires ne seront pour le pays qu'un moyen d'inutile vexation. C'est une pure institution de luxe. »

L*opinion que j'exprimais dans cette même note sur la loi de sûreté générale n'était pas moins sévère :

«... Cest, disais-je, se placer à un point de vue bien étroit que de considérer uniquement les petits inconvénients d'une situation et d^en tirer prétexte pour ajourner les réformes légitimes. Si la liberté n'était pas possible" en France au lendemain du U janvier, c'est qu'elle ne le sera jamais ; il faut non pas seulement l'ajourner, il faut y renoncer pour toujours. Mais comment ne voit-on pas qu'au contraire le lendemain de l'attentat était le moment le plus propice pour établir la liberté? A prendre l'attentat comme une œuvre des partis hostiles, il est certain que c'était une tentative avortée. Or, rien ne détruit les partis comme les tentatives qui avortent. Le 15 janvier au matin, le gouvernement impérial était cent fois plus fort que le J20 décembre 1852 ; il pouvait tout ce qu'il voulait. Comment ne l'a-t-ilpas compris? Comment a-t-il pu se laisser aller à des terreurs puériles? Comment a-t-il pu se renfermer dans une pensée étroite de conservation, alors qu'il fallait arborer au grand soleil l'idée de la Révolution?

» Ce qui prouve coipbien peu on a eu l'intelligence de la situation, ce sont les mesures de sûreté générale qu'on a soumises au Corps législatif. Les hommes qui ont le culte du droit ont gémi en voyant l'oubli dans lequel on mettait le respect de la liberté individuelle ; les amis sérieux de la dynastie ont vu là quelque chose de plus, ils ont jugé cette mesure comme le coup le plus rude qu'on pût porter à son avenir. Par là en effet le gouvernement de l'Empereur a semblé condamner la politique qu'il a suivie depuis six ans. Cette politique était des plus sages : on avait travaillé à l'apaisement des esprits en multipliant les amnisties et les grâces ; beaucoup d'exilés avaient vu se rouvrir les portes de la France ; en dernier lieu, on avait déclaré que tous pouvaient rentrer sous la seule condition de promettre qu'ils s'abstiendraient de toute tentative contre l'Empire. En agissant ainsi, le gouvernement

LA LOI t)E SÛRETÉ GÉNÉRALE o9

de TEmpereur faisait preuve de force en même temps que de sagesse, il montrait qu'il n'avait pas besoin de mesures d'exception pour subsister, et qu'il n'avait plus rien à craindre de ses adversaires.

» Le lendemain de l'attentat, on déclare à l'Europe étonnée que l'Empire est miné dans sa base, que les complots l'environnent, qae les sociétés secrètes le menacent et que c'en est fait de lui, si l'on n'a pas recours à des mesures qui permettent au gouvernement de faire ce qu'il lui plaît d'une certaine catégorie de citoyens. En d'autres termes, on vient proclamer que sept ans d'une politique glorieuse n'ont servi dé rien, que tout est à recommencer, même le coup d'État. Les partis étaient morts ; on les ressuscite; ils venaient à l'Empire, on les repousse... »

Bien qu'on eût annoncé que l'Empereur avait fait de sa main des modifications au projet de loi et qu'il eût même retouché TExposé des motifs, le Corps législatif ne fit à la loi relative à des mesures de sûreté générale qu'un accueil très froid et très réservé. Le gouvernement avait déclaré à diverses reprises que l'attentat était uniquement l'œuvre de conspirateurs étrangers ; on ne comprenait pas comment on s'en prenait à des Français qu'on accusait sans preuves d'une sorte de complicité morale. Les députés montraient quelque humeur de se voir associés, sans ravoir désiré ni demandé, à des proscriptions que rien ne motivait et qui pouvaient attirer sur eux, à un moment donné, des haines et des vengeances.

Aussi la discussion dans les bureaux fut-elle vive et passionnée. Le projet de loi fut l'objet do nombreuses critiques. Beaucoup de députés, très dévoués à l'Empire, en réclamaient le rejet pur et simple. Mais le plus grand nombre, tout en regrettant qu'il eût été présenté, demandaient qu'on en limitât les effets pour une période très courte ; ils trouvaient qu'en mettant

pour trois ans entre les mains du gouvernement ces armes exceptionnelles, on lui accordait tout ce dont il prétendait avoir besoin pour se débarrasser des partis hostiles.

Nous nous étions rendus, dans nos bureaux respectifs, bien moins avec l'intention de prendre part à la discussion que de nous rendre compte des sentiments qui animaient la Chambre. Le débat avait été fort mouvementé dans mon bureau; j'avais pris des notes assez étendues sur les arguments qu'on avait fait valoir pour et contre le projet de loi.

A quelques jours de là je fis la rencontre de M. le baron de Janzé, mon ancien collaborateur du Peuple et de la Voix du Peuple. Il réunissait chez lui, tous les mercredis, un certain nombre d'amis; on jouait au whist, on faisait de la musique; j'étais depuis longtemps un habitué de ces petites réunions intimes.

— Savez-vous, me dit M. de Janzé, que vous ef- ' frayez beaucoup un de mes amis ! L'autre soir, il

m'a manifesté son étonnement- de ce que je vous recevais chez moi.

— Pourquoi cela?

— ; Il prétend que, lors de la discussion de la loi de sûreté générale dans les bureaux, il a remarqué que vous preniez des notes sur les discours des orateurs.

— C'est vrai, mais quel mal y a-t-il à cela?

— Votre collègue prétend que vous êtes en rapport avec le Comité révolutionnaire de Londres, et que vous n'avez pris des notes que pour les lui envoyer.

— C'est ridicule. J'ai pris des notes pour me guider dans la discussion delà loi, si l'occasion se présentait pour moi de prendre la parole. Quel est cet imbécile?

GoQgle

LA LOI DE SÛRETÉ GÉNÉRALE 6l

M. de Jânzé me donna un nom que je ne répéterai pas ici, attendu que cet excellent collègue à qui je causais tant de frayeur est devenu depuis mon ami et possède une des intelligences les plus fines que je connaisse. Mais on voit, par cet exemple, combien les esprits les, plus fermes trouvent difficilement leur assiette quand on les place dans une situation fausse ; la majorité était évidemment hantée par la peur du Comité révolutionnaire, et chaque député n'était pas loin de croire qu'on mettrait bientôt à ses trousses un des sicaires d'Orsini.

Je ne fis que rire de la terreur que je causais à mon spirituel collègue. J'avais tort. Quelques jours auparavant, j'avais reçu une lettre anonyme où l'on insinuait que je n'avais pénétré dans la Chambre que pour saisir l'occasion d'assassiner l'Empereur. Il est certain que les députés de la majorité nous soupçonnaient d'avoir des rapports avec les fauteurs de complots. On nous tenait dans un isolement absolu. On se taisait à notre approche. Quand, dans la salle des conférences, nous nous asseyions à la table où les députés rédigeaient leurs correspondances, nos voisins ramassaient précipitamment leurs papiers et allaient se placer plus loin. Quand nous demandions un journal, les garçons, feignant de n'avoir pas entendu le titre, nous apportaient le journal le plus avancé, conmie étant le seul dont la lecture pût nous intéresser. A la buvette, on nous regardait de travers. Les députés, avec qui nous avions des relations en dehors de la Chambre, n'osaient plus nous adresser la parole dans les couloirs ; ils attendaient, pour nous serrer la main, que nous fussions entre deux portes, loin des regards

62 HISTOIRE l>B fK>CZ£ ANS

indiscrets. Pendant plusieurs jours, le secrétariat général et la questure cessèrent de nous envoyer les convocations à domicile. On semblait vouloir nous pousser à bout à force de mauvais procédés.

Nous ne rencontrions pas, parmi nos amis du dehors, les encouragements sur lesquels nous avions le droit de compter. La présentation de la loi de sûreté générale les avait littéralement atterrés ; ils se voyaient tous sur le chemin de Cayenne ou de Lambessa. Il y avait eu, le 3 février, une soirée chez M. Havin, directeur du Siècle, et nous avions pu remarquer l'effet produit par la politique brutale du gouvernement. Le pauvre M. Havin faisait peine à voir; tous les jours on le menaçait de faire subir au Siècle le. même sort qu'à la Bévue de. Paris et au Spectateur. Placé sous le coup d'une suppression qui eût ruiné ses actionnaires et qui lui eût fait perdre une situation politique importante, M. Havin ne savait quelle attitude prendre. A la suite des élections de Paris,- le Siècle avait couru les plus grands périls ; à l'heure qu'il est, on conjurait sa perte dans les conseils du gouvernement. Aussi nous suppliait-on, dans l'entourage de M. Havin, de nous montrer très modérés dans nos attaques contre la loi de sûreté générale. On nous faisait entendre que les critiques viendraient des bancs de la majorité, et que, dans l'intérêt même de la cause que nous défendions, le meilleur parti qu'il y eût à prendre était de voter silencieusement contre la loi. Il était douteux, du reste, nous disaiton, que nous pussions prendre la parole; on avait résolu de nous arrêter au premier mot. *

M. Havin avait composé son salon de façon à écar-

ter les soupçons et à rassurer le gouvernement sur ses intentions pacifiques. Il avait une fille charmante, et il avait groupé autour d'elle un essaim de jeunes pensionnaires, auprès desquelles une foule de jeunes gens, étrangers au monde politique, montraient le plus grand empressement. On eût dit le salon de M. Foy, entrepreneur de mariages. Les conversations sérieuses avaient lieu dans les petits coins et entre gens d'une discrétion sûre.

La commission, chargée d'examiner le projet de loi relatif à des mesures de sûreté générale^ était composée de la façon suivante : MM. le comte de Morny, président et rapporteur; le vicomte Clary, secrétaire ; Roques-Salvaza, le baron Paul de Richement, Duboys d'Angers, Geoffroy de Villeneuve et Dusolier. Les dissidences qui s'étaient manifestées dans les bureaux s'étaient reproduites dans le sein de la commission. On insistait surtout sur la nécessité de donner à la loi une durée très limitée. L'Empereur, paraît-il, avait adopté cette opinion. M. de Morny s'était rendu compte des répugnances de la majorité ; il avait jugé qu'il fallait lui donner satisfaction dans une certaine mesure, et il avait conseillé à l'Empereur de modifier sur ce point le projet de loi. M. Billault trouva que limiter l'action de la loi, c'était l'énerver d'avance et se priver d'une arme dont on pouvait avoir besoin dans un moment décisif. Il ne parvint pas à faire triompher ses idées, et il déposa son portefeuille.

Cette démission avait mis à l'aise certaines personnes de l'entourage qui depuis longtemps caressaient le rêve de placer le ministère de l'Intérieur entre les mains d'un militaire. L*Empereur ne parta-

geait pas les illusions de ses conseillers intimes. Il reprochait aux militaires de manquer de courage civil. Il se laissa néanmoins entraîner, et M. le génér^^l Lespinasse fut nommé ministre de l'Intérieur, en remplacemeitt de M. Billault; à son titre, on ajouta celui de « ministre de la Sûreté générale ». C'était indiquer d'un mot le rôle qu'il avait à remplir.

Du reste, l'Empereur traça à son nouveau ministre, dans une lettre particulière, des instructions très précises : « Le corps social, disait-il, est rongé par une » vermine dont il faut coûte que coûte se débarrasser. » Il y a aussi des préfets dont il faut se débarrasser » malgré leurs protecteurs. Je compte pour cela sur » votre zèle. Ne cherchez pas par une modération hors » de saison à rassurer ceux qui vous ont vu venir au » ministère avec effroi. Il faut qu'on vous craigne, » sans cela votre nomination n'aurait pas de raison » d'être. »

L'observation de l'Empereur était juste : l'efiFet de la nomination du général Lespinasse avait causé un sentiment de terreur parmi les partis hostiles. On se rs^ppelait qu'en 1852, le général Lespinasse avait été envoyé, avec le général Canrobert et M. Quentin- Bauchard, dans un certain nombre de départements, pour remplir une mission de clémence, et que, dans un rapport adressé à l'Empereur, il s'était prononcé en faveur de la continuation des mesures de rigueur. On se répétait ces phrases qui avaient soulevé dans le temps une indignation générale : « La circulaire de » M. le ministre de l'Intérieur et les mises en liberté » qui en ont été la suite ont produit le plus mauvais » effet. Les grâces individuelles que vous avez déjà

» accordées, monseigneur, ont produit en général une » mauvaise impression dans le pays. »

L'opinion publique ne se trompaft pas; les idées politiques du général Lespinasse étaient celles d'un bon capitaine de gendarmerie. La répression, une répression permanente, lui paraissait pouvoir seule donner à l'Empire sa raison d'être. Le général Lespinasse a du reste consigné son programme gouvernemental dans une lettre à TEmpereur, qui est devenue célèbre :

« Si de i8l8 àl8M, disait-il, toutes les institutions sociales n'avaient pas couru un péril tel qu'elles n'en ont jamais couru de plus grand, vous ne seriez qu'un ambitieux vulgaire ayant exploité à son. profit quelques troubles passagers. Si le pays a vu et proclamé en vous son sauveur, c'est que ce péril a été immense et de la nature de ceux que six années sont bien insuffisantes à dissiper. La France le sait et la France veut aujourd'hui ce qu'elle a voulu en 1851. Supposer que la France a voulu renouer, en vous appelant au pouvoir, une tradition domestique interrompue depuis trente-trois ans, c'est lui faire honneur de sentiments politiques que, par malheur, elle n'avait pas. Sans doute, le nom de Napoléon avait dans le pays une immense popularité; mais il était populaire comme symbole de gloire militaire et surtout comme symbole d'ordre. C'est l'ordre que le peuple a cherché en acclamant votre nom ; c'est l'horreur de l'anarchie républicaine qui a été, pour la seconde fois, le sacre de la dynastie napoléonienne... Un cri général est monté vers vous, un cri qu'il n'est que juste de traduire par ces mots : Garantissez-nous encore une fois l'ordre dont nous vous avons fait le représentant et l'arbitre ; puisque le même péril nous menace, soyez ce que vous avez été déjà pour l'écarter de nos têtes ! »

La présentation de la loi de sûreté générale avait causé une grande tristesse au prince Napoléon. Un moment, il avait espéré que la majorité rejetterait cette loi impolitique, qu'il avait le premier baptisée

du nom de loi des suspects. La nomination des commissaires dans les bureaux lui avait enlevé cette illu sioa; mais il se rejetait sur un bruit fort répandu qu*un certain nombre de députes très dévouéà à l'Empire devaient attaquer vivement le projet. L'avènement du général Lespinasse causa au cousin de TËmpereur un véritable sentiment de consternation. C'était un retour à la politique du coup d'État, et le prince Napoléon sentait que c'était, pour un temps, la mise à l'écart, non seulement de sa personne, mais de tous ses amis. Il cherchait à se rassurer et en même temps à rassurer les autres en répétant : « Ce n'est que momentané. » Mais au fond, il comprenait qu'il était en disgrâce. On ne comptait plus avec lui : les princes étrangers envoyés par les cours de TEurope pour féliciter l'Empereur au sujet de l'attentat du 14 janvier, allaient chez son père et chez sa sœur; ils s'abstenaient de lui rendre visite.

Au Château, dans le monde officiel et parmi ces hommes de violence et de coups de main qui exercèrent, sous le second Empire, une si funeste influence, le choix d'un militaire comme ministre de l'intérieur fut considéré comme le plus heureux qu'on pût faire. Jamais ces gens-là n'ont pu se persuader qu'il n'y a que les gouvernements faibles qui cherchent à se soutenir par la répression. Un chambellan avait trouvé, pour désigner le nouveau ministre, une dénomination qui avait été accueillie tout de suite avec faveur, par tous les courtisans et tous les serviles : on l'appelait le général-ministre; on était fort mal vu, dans ce milieu puéril et frivole, quand on ne disait pas, en parlant du général Lespinasse, Son Excellence le général-

ministre. On voyait dans ces cinq mots tout un système de gouvernement.

Parmi les gens de banque et de finances, on s'était montré fort défiant. L'avènement du général-ministre avait été accueilli par une forte baisse. Il fallait, suivant eux, que le gouvernement se considérât comme sérieusement menacé, puisqu'il avait recours aux mesures extrêmes et qu'il mettait un homme 4'épée à la tête de Tadministration civile du pays. Les hommes d'affaires n'aiment pas les à-coups en matière de gouvernement, parce qu'ils apportent du trouble dans leurs opérations et qu'ils rendent les capitaux craintifs..

Aussi, au grand désespoir de ceux qui avaient applaudi à son arrivée au pouvoir, le général Lespinasse, qui flairait un commencement d'opposition à ses projets, crut-il d'une bonne politique d'amoindrir son rôle dans la circulaire qu'il adressa aux préfets : « Il n'est )) question; disait-il, ni de mesures discrétionnaires, » ni de rigueurs superflues; il est besoin d'une sur- » veillance active, incessante, empressée à prévenir, » prompte et ferme à réprimer. Calme toujours, comme » il convient à la force et au droit. »

Ces paroles étaient pour les badauds. A peine le général Lespinasse avait-il été mis en possession de son portefeuille, qu'il avait fait venir à Paris à tour de rôle tous les préfets de l'Empire. A chacun d'eux, il avait indiqué le nombre d'arrestations à eff'ectuer dans son département. Il y avait des préfets qui témoignaient de la répugnance à se livrer à une pareille besogne ; on les menaçait de destitution. D'autres, pris de scrupules, hasardaient timidement cette question ;

« Mais qui faut-il arrêter? — Peu importe; répondait » le ministre ; je vous ai indiqué le nombre, le reste » vous regarde. »

Quelques préfets essayèrent cependant de résister à ces efifroyables injonctions. L'un d'eux m'a raconté qu'on l'avait taxé à dix arrestations, et que, de retour dans son chef-lieu, il avait écrit au ministre : « Je ne puis trouver dix personnes à arrêter ; il n'y a que des honnêtes gens dans mon département. » Il reçut immédiatement une dépêche ministérielle contenant une liste de dix personnes considérées comme suspectes. Parmi elles, se trouvait le frère d'un magistrat faisant partie d'une des cours impériales, homme honorable entre tous ; le préfet, qui avait pour lui la plus grande estime et qui le consultait souvent, dut le faire incarcérer, et il eut le chagrin de le voir banni du territoire et obligé de prendre le chemin de l'exil.

Pour justifier ses actes arbitraires, le gouvernement, dans des Notes insérées au Moniteur, dans des circulaires adressées aux fonctionnaires de l'Empire, dans des articles publiés par les journaux officieux, avait adopté une «thèse qui lui paraissait répondre à toutes les objections : sans doute le crime du 14 janvier avait été conçu et exécuté par des étrangers; mais on avait constaté qu'en beaucoup d'endroits, il y avait des gens qui, sans connaître le projet d'attentat, avaient entendu dire que vers le milieu de janvier, il y aurait quelque chose à Paris, et que peutêtre une révolution éclaterait. Ces bruits circulaient, disait-on, surtout parmi les hommes hostiles à l'Empire, et ils paraissaient disposés à profiter de l'événe-

ment s'il venait à réussir. Le devoir du gouvernement était de faire tous ses efiForts pour conjurer le danger qui lui était révélé. On ne pouvait pas laisser impunis des hommes qui étaient constamment à l'affût d'une catastrophe *.

Cet argument triomphant n'eut d'autre effet que de faire donner à la loi de sûreté générale son véritable nom. On l'avait appelée jusque-là la loi des suspects; M. Emile Ollivier l'appela la loi des expectants. Le mot fit fortune, et c'est sous cette dénomination que cette loi malencontreuse fut désormais désignée dans le monde politique.

Jusqu'au 11 février, le gouvernement impérial, bien que les preuves fissent défaut, pouvait soupçonner les partis hostiles d'avoir encouragé l'attentat ; après cette date, il ne le pouvait plus. L'Empereur avait en effet reçu d'Orsini cette lettre qui produisit tant d'émotion quand elle fut connue du public, et qui faisait du crime du 14 janvier une sorte de tragédie patriotique.

En adressant à l'Empereur du fond de son cachot une touchante prière en faveur de l'indépendance de l'Italie, Orsini indiquait non seulement quel but il avait poursuivi, mais il caractérisait d'un mot toutes les tentatives d'asssassinat dirigées contre Napoléon III et qui avaient eu des Italiens pour instruments ; il lavait du même coup, de tout soupçon de connivence, les démocrates français qu'on voulait frapper comme ayant été des complices inconscients.

Après avoir reçu la lettre d'Orsini, l'Empereur

1. Voir le discours de M. Baroche daas la séance du Corps législatif du 18 février 1S58,

n'avait plus qu'une chose à faire; c'était de retirer la loi de sûreté générale. Cet appel d'un homme voué à réchafaud, Napoléon III l'avait entendu ; un an plus tard, il devait réaliser le vœu suprême de son assassin. Par la force des choses, il allait être amené à amnistier tous ceux qu'il voulait, en ce moment, condamner à la transportation et à l'exil. S'il avait eu un peu plus de clairvoyance, il eût arrêté dès le 12 février l'effet des mesures qu'il avait prises. On dit qu'il en eut un mondent la pensée. Mais les influences néfastes qui pesèrent sur lui durant tout son règne eurent bien vite raison de ces velléités de sagesse et de clémence. La loi de sûreté générale fut maintenue. Mais comme il était difficile après les déclarations si nettes d'Orsini, de la rattacher à l'attentat du 14 janvier, on envoya au Moniteur une note pour expliquer que les mesiires prises « pour défendre et consolider nos institutions » avaient été arrêtées bien longtemps avant cette date.

J'ai eu la curiosité de rechercher les indices de cette grande conspiration latente qu'on prétendait envelop- ])er toute la France. Je n'ai pas découvert grand'chose ; mais cette petite enquête montrera sur quelles bases légères on échafaudait cette forteresse d'iniquité qu'on considérait comme indispensable à la sûreté de l'Empire.

A Laon, un individu avait exprimé son mécontentement de, ce que l'attentat du 14 janvier n'avait pas réussi.

A Rennes, un homme et une femme avaient dit, le 14 janvier, «que du 15 au 20 il se passerait quelque

» chose d'assez grave pour qu'une révolution dût s'en- » suivre. »

A Toulouse, un nommé Izard avait annoncé au commencement de janvier qu'une révolution qui améliorerait le sort des ouvriers éclaterait avant la fin de l'année.

A Bourg, un nommé Michel Tenez avait dit en apprenant l'attentat du 14 janvier : « Oui ! oui ! c'est » bien dommage qu'on l'ait manqué ! je lui tirerais » moi-même dessus pour cent sous ! »

A Tourcoing, un pauvre cordonnier avait tenu les propos suivants devant un de ses amis : « Ils l'ont )) manqué ; ce n'est qu'un moment de rallonge ; il y » en a encore d'autres pour le tuer. — Mais vous ne » vous rappelez donc pas les misères de la Répu- » blique ; je m'en souviens et j'en souffre encore. — > Bah! en République, on vit bien tout de même! »

A Montpellier, un individu avait eu au cabaret la conversation suivante : a L'Empereur a dit à son gé- » néral : Je vais me rendre à la Chambre des députés ; » vous tirerez sur moi un coup de pistolet à poudre ; » on me croira mort et j'éprouverai ainsi les senti- » ments de la Chambre. Cela a été fait et la Chambre » a crié : Vive Henri V i C'est malheureux, car » l'Empereur n'a fait que le bien du peuple. »

A Valenciennes, un Belge avait dit : « C'est un mal- « heur que l'attentat n'ait pas réussi ; car la mort » de l'Empereur aurait amené une révolution en » Belgique. »

A Montpellier, un ouvrier avait annoncé que la République serait proclamée du 15 au 20 janvier, qu'il était sûr du fait, attendu qu'il tenait cette affirmation

fi HISTOIRE DE DOUZE AMS

d'un chef du parti républicain qui avait passé à Carcassonne à la fin de décembre 1857.

A Mâcon, un individu avait tenu les propos suivants : « Vous verrez qu*il arriva quelque chose à » l'Empereur. » Et plus tard : a On l'a manqué cette » fois, mais on ne le manquera pas toujours. L*Em- » pereur fait déjà ses préparatifs pour se retirer en » Angleterre ; mais moi, je veux l'arrêter. Au 20 mai » prochain, il y aura une révolution dans toute » l'Europe ; les chemins de fer seront coupés. Nous i» sommes 300,000 pour faire cette révolution. »

A Nantes, un pauvre diable avait proféré le cri de : Vive Henri V !

A Louviers, un facteur rural avait répandu le faux bruit de la proclamation de la République à Paris le lendemain du 14 janvier.

A Riom, un individu avait dit que 53 émissaires étaient chargés de faire réussir les projets avortés du 14 janvier.

A Epinal, un autre avait annoncé le 22 février, dans un cabaret, qu'un nouvel attentat venait d'être commis sur la personne de l'Empereur qui, étant en promenade et accompagné d'un officier du Palais, avait failli être atteint par l'explosion d'une boinbe.

Voilà tout ce que j'ai pu relever de plus caractéristique dans les condamnations judiciaires prononcées à la suite du 14- janvier. C'est sur ces propos grotesques et sur une trentaine de jugements atteignant les délits de fausses nouvelles, d'outrages à la personne de l'Empereur et du prince impérial, qu'on s'appuyait pour soumettre la France à un régime d'exception et d'arbitraire.

LA LOI DE StKETK GliNKHALE 73

Le mot de cette comédie a été dit par M. Barochc. Comme un de ses amis protestait devant lui contre toutes ces rigueurs intempestives, il laissa échapper une parole qui mérite d'être recueillie: «Nous savons •» bien que le parti républicain ne conspire pas ; mais ) il reprend de l'importance, et cela suffit pour que » nous nous croyions obligés de le frapper. »

Le rapport sur la loi de sûreté générale fut déposé par M. de Morny le 13 février. Le Corps législatif en exigea la lecture. M. de Morny avait, à ce qu'il paraît, insisté beaucoup pour être nommé membre de la commission et pour être chargé des fonctions de rapporteur. Esprit essentiellemeut conciliant, il essaya de l'aire de son rapport une sorte d'appel aux. légitimistes et aux orléanistes qu'il invitait à se grouper autour de l'Empire pour combattre « les ennemis implacables de la société », les socialistes. C'est contre ces derniers qu'il invitait « les honnêtes gens » à se coaliser. M. de Morny avait la connaissance parfaite «les éléments dont se composait la Chambre ; il savait que les anciens partis y comptaient un grand nombre d'adhérents secrets ; la discussion qui avait eu lieu dans les bureaux avait laissé entrevoir de grandes difficultés. Il avait cru pouvoir triompher des scrupules des uns et des répugnances des autres ; il n'avait réussi qu'à épaissir davantage les ténèbres qui paraissaient envelopper les intentions du gouvernement impérial.

La discussion révéla rexistence d'une opposition qui jusque-là ne s'était pas manifestée. Elle se composait d'hommes qui avaient été élus avec l'appui du gouvernement, ou bien qui, dans les élections, n'avaient

7i HISTOiaE DE DOUZE ANS '

manifesté aucune tendance hostile. Les critiques les plus vives dirigées contre la loi venaient de MM. d*Andelarre, Plichon, Legrand, de Pierres et Gareau. La déclaration de ce dernier produisit une profonde émotion dans la Chambre. M. Gareau siégeait sur les bancs de l'extrême droite ; au moment où on allait passer au vote, il se leva, et d'une voix où la tristesse s'alliait à la fermeté, il prononça ces paroles significatives :

ce Autant que personne je désire le maintien de )) l'Empire, et c'est précisément pour cela que je ne » puis accorder mes suffrages à une loi qualifiée de » douloureuse par ceux qui l'ont appuyée et de funeste » par ceux qui l'ont combattue. »

Malgré notre petit nombre, nous fîmes notre devoir en cette circonstance. M. Emile OUivier prononça au début de la discussion un discours qui produisit une grande impression. On s'attendait à des paroles violentes ; on fut étonné de voir un orateur qui savait se contenir, et qui, tout en flétrissant des mesures attentatoires à la liberté individuelle, se renfermait dans les limites de la modération et soumettait la loi proposée à la inesure inflexible de la justice et du droit. Le discours de M. OUivier épuisait la matière; les orateurs qui parlèrent après lui furent réduits à lui emprunter ses arguments. C'est avec raison que les Cinq ont pu dire dans le Compte-rendu à leurs électeurs, en parlant de la loi de sûreté générale : « Nous » avons eu l'insigne honneur de formuler les premiers » toutes les critiques qu'on a dirigées depuis contre )) cette loi d' exception. »

Au vote, il se trouva 24 bulletins bleus. Mais il est

LÀ LOI m 8LAËTÉ GÉiNËRÀLK

juste d'ajouter à ces 24 voix, les 14 membres qui s'étaient abstenus, ou comme on disait alors, qui étaient absents au moment du vote. De cœur, ces députés étaient avec les opposants. Si Ton ajoute à ces chiffres les députés qui avaient demandé des congés pour n'avoir pas à se prononcer ou pour invoquer un alibi à l'occasion, on trouvera que près de cinquante membres de la Chambre étaient contraires à la loi.

Au Sénat, la loi ne rencontra qu'uue voix d'opposition; mais celle-là en valait mille, c'était celle du général Mac-Mahon, le futur vainqueur de Magenta. Les séances du Sénat n'étant pas publiques, le discours du général Mac-Mahon ne fut connu que d'un nombre de personnes très restreint. Des journaux étrangers essayèrent de le faire pénétrer en France ; mais ils furent arrêtés à la frontière. Si ce discours avait reçu une grande publicité, il eût produit sur l'opinion publique un effet considérable. L'Empire se fût certainement arrêté sur la pente périlleuse où il était lancé.

Après le procès d'Orsini et de ses complices, surtout après leur exécution dont les journaux avaient fait connaître les moindres détails, il était impossible au gouvernement de persister dans cette invention odieuse d'une grande conspiration des expectants. Les arrestations qui avaient eu lieu sur tous les points du territoire avaient indigné tout le monde. On arrêtait partout, dans les rues, sur les places publiques, dans les ateliers. Toutes les classes de la société se trouvaient frappées. Dans la seule nuit du 23 au 24 février on avait arrêté plus de cinq cents personnes. On commençait à murmurer. Pour peu qu'il se dessinât un mou-

7(), HISTOIRE l)K DOUZE ANS

vement d'opposition, on allait être obligé de renoncer à exécuter la loi que les pouvoirs publics avaient votée.

Pour reconquérir Topinion, on eut recours à ces procédés vulgaires qu'emploient habituellement les gouvernements pressés de sévir. Le 8 mars, le Moniteur annonça à sa deuxième page qu'un soulèvement avait eu lieu à Chalon-sur-Saône aux cris de « Vive » la République ! la République est proclamée à Paris ! )) La république est partout ! Chalonnais aux armes ! » On fit grand tapage autour de cette affaire. Les habitants de Chalon signèrent une adresse pour protester de leur fidélité à l'Empereur et pour flétrir « les misé- (( râbles qui avaient levé Tétentard de la révolte. )> Quand, plusieurs mois après, le tribunal correctionnel de Dijon eut évoqué Tafifaire, on reconnut qu'il s'agissait là d'une échauffourée, dans laquelle des agents provocateurs avaient réussi à entraîner quelques pauvres diables. Il y eut une vingtaine de condamnations; les chefs avaient disparu, et il ne fut plus jamais question d'eux.

En cherchant bien on découvrit des sociétés secrètes, à Paris, à Lyon, à Bordeaux, et dans d'autres villes. C'était pour la plupart des groupes de disciples de Cabet qui se cotisaient entre eux pour envoyer des secours aux Icariens, qui essayaient de réaliser à Nauvoo dans l'Illinois les utopies du maître. Mais on ne parvint pas à donner le change au public. On était parfaitement convaincu que c'était là de pures inventions de la police.

C'est surtout dans les premiers jours du mois do mars, que les arrestations prirent un développement

considérable. Le maréchal Randon qui, comme gouverneur de l'Algérie, avait pu se rendre compte de la valeur des prisonniers envoyés à Lambessa, écrivait dans un rapport : « La majorité se compose d'hommes établis, » ayant une profession et des moyens d'existence, et )) dont quelques-uns appartiennent aux diverses classes » de la bourgeoisie. » Aussi l'opinion se prononçaitelle de plus en plus contre ces actes arbitraires. C'est en vain que le Moniteur multipliait les notes officielles pour signaler c< sur divers points de la France des » mouvements qui, sans offrir des dangers pour, le » maintien de l'ordre, suffisaient pour entretenir Tin- » quiétude dans les esprits ; » c'est en vain que dans d'autres notes, on cherchait à réduire à un petit nombre les arrestations effectuées : 50 à Paris, 11 à Lyon, 12 à Marseille et une moyenne de 4 pour quarante départements. Les gens paisibles trouvaient que c'était encore trop et que rien ne justifiait de pareilles rigueurs *.

Le procès d'Orsini avait jeté une vive lumière sur les causes de l'attentat. On avait remarqué qu'il s'agissait là uniquement d'une vieille querelle entre Napoléon III et les patriotes italiens. La lettre adressée à l'Empereur par Orsini avait été lue à l'audience par M. Jules Favre, son défenseur, et elle avait fait du criminel vulgaire un homme qui se sacrifie pour le,salut de son pays. Le bruit s'était répandu que cet acte de dévouement avait profondément ému l'Empereur, et qu'il était allé visiter dans son cachot celui qui avait tenté

de l'assassiner. C'était une fable ridicule; mais elle

1. Voir le livre cift'ieux de MM. E. Tenot et Antonin Dubost, ks Suspects en 4838. Paris, Armand Le Chevalier, 1869, in-8.

était l'expression d*un retour d'opinion bien inarqué vers les idées de clémence. Aussi y eut-il dans le conseil des ministres, auquel s'était joint le Conseil privé, une longue discussion sur la question de savoir si on laisserait ou non la justice suivre son cours. Napoléon m voulait faire grâce de la vie aux condamnés. Mais les ministres firent valoir qu'un grand nombre de personnes étaient tombées autour de l'Empereur, et qu'en faisant usage de son droit de grâce, il semblerait céder à des considérations personnelles et faire bon marché des victimes de l'attentat. L'Empereur céda. Il obtint cependant que la peine du jeune de Rudio fût commuée en celle de travaux forcés à perpétuité.

On connaît les détails de l'exécution d'Orsiai et de son complice, mais ce qui est moins connu, c'est la lettre qu'écrivit Orsini à l'Empereur, avant de monter sur réchafaud. En voici les principaux passages :

a Les sentiments de sympathies de Votre Majesté pour l'Italie ne sont pas pour moi un mince reconfort avant de mourir.

» Bientôt je ne serai plus. . . Que mes compatriotes, au lieu de compter sur ce moyen de l'assassinat, apprennent de la voix d'un patriote, prêt à mourir, que leur abnégation, leur dévouement, peuvent seuls assurer le salut du pays, le rendre libre et digne de la gloire de nos aïeux.

» Je vais mourir avec calme, et je veux qu'aucune tache ne souille ma mémoire. . . »

Après l'exécution d'Orsini, il eût été d'une sage politique, de suspendre l'application de la loi de sûreté générale. C'est l'opinion que j'exprimais dans la note dont j'ai donné plus haut des fragments. Je disais :

<' En mettant la politique suivie en regard de celle qu'on aurait dû suivre, on ne se fait pas illusion sur les difficultés qu'il

l.A LOI DE SlIRETË GENÉRÀMT 79

y aurait à sortir brusquement de la voie dans laquelle on s'est imprudemment engagé. Pourtant, enlisant dans le Jfontteur les notes nombreuses par lesquelles le gouvernement a cherché depuis deux mois à expliquer sa conduite aux yeux de la France et de rEurope,ont s'est demandé s'il ne valait pas mieux changer tout de suite de marche, que d'avoir sans cesse à se justifier ainsi. Nous faisons^ volontiers la part de cet amour-propro gouvernemental, qui veut qu'on ne revienne pas sur un ensemble de mesures en voie d'exécution. Mais pour le moment, on croit qu'il est indispensable de laisser sommeiller la loi de sûreté générale. Il va de soi que les individus arrêtés à Paris et dans les départements seront mis immédiatement en liberté. A la session prochaine, le gouvernement viendra demander à la Chambre, qui bien certainement le lui accordera. le retrait de cette loi malencontreuse. Les applaudissements que ne peut manquer de lui attirer cette initiative intelligente, lui rendront plus facile lyi changement de politique dovenue plus que jamais indispensable ».

Cet avis ne fut pas suivi. Le gouvernement s'enfonça plus avant dans son système de répression. Le général^ministre y qui vivait dans un milieu où Ton rêvait l'extermination complète des' hommes hostiles à l'Empire, ne comprenait rien aux oppositions qu'il rencontrait au dehors. Il s'irritait des résistances, et paraissait résolu à pousser jusqu'aux limites extrêmes le régime qu'il considérait comme pouvant seul assurer l'ordre et le respect de l'autorité.

Je n'ai pas à faire ici l'histoire de ce ministère qui fut pour l'Empire une expérience désastreuse. On peut se rendre compte de ce que serait devenue la France, si elle avait été livrée exclusivement à cette coterie qui ne voyait de salut pour la dynastie que dans la continuation de la politique du lendemain du coup-d'État. Nous descendions rapidement une pente qui nous conduisait tout droit à l'isolement en Europe et à l'aplatissement à l'intérieur. La France deve-

8<) HISTOIRE DK DOIZE \>S

nait peu à peu une sorte de royaume de Naples. Les mamelucks et les énergiques étaient en train de faire de Napoléon III, un diminutif du roi Bomba.

Les élections de Paris, qiii eurent lieu le 26 avril, portèrent un premier coup au généml-mmistre,, M.Jules Favre, l'avocat d'Orsini, fut élu député au premier tour dans la 6° circonscription. C'était une protestation contre la politique qui avait été adoptée depuis le 14 janvier. Afin de bien marquer son opposition, Paris accordait ses sufiFrages à Thomme que le procureurgénéral à la cour de Cassation avait essayé d'englober dans la proscription, en l'accusant d'avoir, dans sa plaidoirie en faveur d'Orsini, « en face de l'échafaud » qui se dressait pour 1^ vindicte publique, entrepris » d'élever une statue à la mémoire de celui qui devait » y monter. »

Mais peut-être le règne du général-ministre et des violents, qu'il traînait à sa suite, se fût-il perpétué, sans un incident, futile en apparence, qui prit tout de suite une grande importance dans l'entourage impérial. M» de* Persigny avait compris que nos afifaires se gâtaient en Angleterre ; la manifestation des colonels au lendemain du 14 janvier avait produit le plus déplorable effet; le langage qu'on tenait dans la presse française soulevait l'opinion au-delà du détroit ; la position d'un ambassadeur qui passait pour être l'ami particulier de l'Empereur, devenait de "plus en plus difficile. Aussi M. de Persigny avait-il cru devoir donner sa démission. Il avait été remplacé par le duc de Malakoff, le compagnon d'armes des généraux anglais dans l'expédition de Crimée, et qui jouissait à ce titre, d'une grande popularité en Angleterre.

Le bruit se répandit, vers le milieu du mois de mai, que le duc de MalakofiF avait rencontré le duc d'Aumalo dans Piccadilly, et qu'oubliant sa qualité d'ambassadeur, pour ne se souvenir que de son titre d'ancien général d'Afrique, il avait adressé au fils du roi Louis- Philippe, un salut, qui lui avait été rendu avec une certaine affectation.

Il n'en avait pas fallu davantage pour éveiller la susceptibilité de tous les membres de la famille impériale. On savait que les critiques les plus vives ' contre la loi de sûreté générale et contre les mesures qui en étaient la suite partaient des salons orléanistes. De là à croire qu'il pouvait sortir de cet incident insignifiant tin péril pour la . dynastie, il n'y avait qu'un pas. On n'était pas loin de considérer le duc de Malakoff comme disposé à se tourner vers les d'Orléans. On alla jusqu'à l'accuser d'avoir accepté une invitation à dîner chez le duc d'Aumale.

Ce qui semblait corroborer tous ces soupçons, c'est l'attitude du monde des affaires. Chaque mesure énergique prise par le général Espinasse était accueillie par une baisse. La prétention du gouvernement impérial de vouloir forcer les gouvernements étrangers à se plier à son système était considérée par la Finance et par la Banque comme une menace permanente de guerre. On marchait vers une crise, et comme les orléanistes étaient en majorité dans les conseils d'administration des grandes compagnies financières, on voyait dans la lourdeur des fonds et dans les difficultés des transactions, une de ces conspirations d'intérêts qu'il est d'autant plus difficile d'atteindre qu'elles échappent à toute répression.

Il y a tout lieu de croire que c'est du Palais-RoyaJ que partirent les premiers coups contre le général-ministre. Je sais que cette politique de casse-cou y avait été constamment désapprouvée. On y avait considéré la rencontre de Piccadilly comme un symptôme alarmant. Persister dans un système que Topinion avait condamné, c'était fournir au parti orléaniste le prétexte qu'il cherchait depuis longtemps. ^

Le général Espinasse qui avait eu vent des attaques dont il était l'objet, essaya pendant quelques jours de se défendre. Il se sentait appuyé par un parti qu'il croyait très fort, parce qu'il avait beaucoup de représentants à la Cour. Comme tous les militaires, il faisait peu de cas de l'opinion publique ; les appuis qu'il comptait dans l'entourage de l'Empereur étaient, à ses yeux, suffisants pour le maintenir au pouvoir envers et contre tous. Il avait rédigé une longue note qu'il avait adressée à l'Empereur et où il avait cherché à prouver qu'il était indispensable. Cette note, qui est fort longue, a été publiée*. Je n'en veux citer que ce passage :

<c De deux chose Tune, où Votre Majesté veut modifier son système, démentir ses antécédents, cesser, selon moi, de répondre aux vœux et aux besoins les plus impérieux du pays, et alors, je le reconnais, je ne suis ni ne puis être Thomme d'une pareille mission; ou bien Votre Majesté veut, avec raison, persévérer dans les. principes d'autorité vigilante qui sont et doivent rester les bases de son gouvernement, tout en relâchant, dans une juste mesure, ce qu'une situation exceptionnelle avait nécessairement trop tendu, et, dans ce cas, les rênes ne peuvent être relâchées convenablement que par un homme que l'on sait capable de les resserrer au besoin d'une manière vigoureuse. Ecarter cet homme, c'est jeter à l'inquiétude publique

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