LISTE
Une irrégularité commise dans le recensement des votes par les agents de l'administration amena l'annulation de l'élection de M. Pelletan dans la 8« circonscription. Les électeurs, convoqués le 16 décembre, confirmèrent l'élection du l«\juin, et ils prouvèrent ainsi que les élections de Paris n'avaient pas été une surprise, un entraînement de l'opinion publique, mais' bien un acte réfléchi de la volonté nationale.
Au moment où le vote du 15 décembre avait lieu, M. de Girardin se trouvait parmi les invités de Compiègne. Dès que le résultat lui fut connu, il se garda bien de manifester ses sentiments ; il avait eu précédemment plusieurs conversations avec l'Empereur, et comme il l'avait trouvé peu disposé à faire des concessions dans un sens libéral, il craignait de l'irriter. L'Impératrice l'ayant abordé, il ne souffla pas un mot des élections ; ce fut elle qui prit l'initiative : «Eh bien, » Monsieur de Girardin, dit-elle avec un dépit qu'elle » ne pouvait parvenir à dissimuler, votre ami M. Pel- » letan l'emporte ! » Elle laissa échapper quelques paroles amères ; puis, voyant que M. de Girardin ne semblait pas disposé à accepter la discussion, elle lui dit avec une certaine vivacité : « Mais défendez donc » M. Pelletan. » M. de Girardin répondit avec un grand- sang- froid : « Je n'ai pas à défeiidrci c^xtr. ^\
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ViBi^BW«a*i^
» triomphent. » Ce mot mit fin à la conversation. L'impératrice tourna brusquement le dos à réminent publiciste et s'éloigna.
Le lendemain de l'élection de M. Pelletan, Proudhon écrivait à un de ses amis : « L'opinion se prononce )) décidément contre le système.... Nous marchons à » VEmpire constitutionnel. Que fera, que dira l'oppo- » sition démocratique si le gouvernement assisté de » M. Thiers et autres s'avise de prendre l'initiative » de cette grande évolution?.... Déjà il est engagé ta » moitié ; la logique le pousse ; le pays ne comprend J )) pas autre chose... » 1
Proudhon, livré à ses seules inspirations, avait retrouvé sa sagacité habituelle. Ses prévisions étaient • fondées. On marchait en effet à grands pas vers TEm- ' pire libéral. Mais là où son appréciation manquait de • justesse, c'est quand il se figurait qu'il était au pouvoir de l'opposition de changer le courant de l'opinion. Le rôle du politique est de s'emparer de ce courant pour le faire tourner au profit de ses idées. L'opposition a fait plus tard la seule chose qu'il lui fût possible de faire, c'est de renfermer dans les plus étroites limites ce pouvoir personnel qui perdait lô pays et qui compromettait l'Empire lui-même.
J*aborde un sujet très délicat; je veux parler du iéchirement qui s'est produit, pendant la session de 1864, entre les hommes politiques qui, durant la législature précédente, avaient marché constamment d'accord et qui avaient eu l'insigne honneur de fonder sur des bases solides l'oppositioD légale et constitutionnelle.
J'aurais bien voulu passer sous silence ce triste épisode; mais la scission, cherchée et voulue par les hommes qui s'étaient posés constamment en adversaires des Cinq, a eu sur la politique générale une trop grande influence, pour que je n'en expose pas les causes intimes. Je vais essayer de faire le départ des responsabilités encourues. Je mettrai tous mes soins à laisser de côté les récriminations pour n'interroger que les faits.
Dès le lendemain des élections des 31 mai-1^'' juin 1863, il était bien facile de s'apercevoir qyji^ \^ ^\A.-
frage universel n'avait envoyé sur les bancs de l'opposition que des éléments disparates. Paris avait fait triompher tous ses candidats, mais ces neuf hommes différaient essentiellement et par leur origine et par leurs tendances.
Il y avait, en première ligne, les quatre députés t}ui avaient formé le noyau du groupe légendaire des Cinq. A ceux-là, la conduite était toute tracée; ils n'avaient qu'à continuer la politique qu'ils avaient suivie pendant six années; c'était leur devoir, puisque les électeurs venaient de. donner à cette politique l'adhésion la plus éclatante. M- Emile OUivier était bien inspiré, quami il disait à ses amis : « Ne nous » séparons jamais , et nous resterons le centre » autour duquel tous viendront se grouper. » La promesse fut faite. Je n'oserai pas dire qu'elle ne fut pas tenue; mais, à coup sûr, elle ne fut pas comprise.
MM. Havin et Guéroult s'étaient, au point de vu^ de la politique extérieure, rapprochés de l'Empire : l'un avait des rapports suivis avec le Palais-Royal • l'autre, fort lié avec M. Mocquart, chef du cabine de l'Empereur, faisait passer sous son couvert de^ notes qui étaient placées sous les yeux du souveraia et au moyen desquelles il cherchait à exercer une influence sur la politique impériale. On connaissait le^ rapports occultes du directeur du Siècle avec le palais des Tuileries, et on en plaisantait beaucoup dans la presse libérale. M. Pré vost-Paradol avait surnomma M. Havin « le ministre sanâ portefeuille au départe- » ment de l'opposition », et le mot avait fait fortune dans les salons du faubourg Saint-Germain. La place
(le MM. Havin et Guéroult était tout naturellement dans l'opposition constitutionnelle. Mais, bien longtemps avant les élections, ils avaient pris l'engagement de ne pas se séparer; ils formaient bande à part, tout en cherchant à user du Siècle et de rOpi^ nion nationale pour peser sur les décisions de la mi* norité.
MM. Pelletan et J. Simon étaient des ennemis déterminés de l'Empire. M. Pelletan s'était fait remarquer par des brochures d'une extrême virulence, |où souvent se rencontraient le mot heureux et l'expression juste. Quant à M. J. Simon, partisan de l'abstention jusqu'à la veille du scrutin, il ne s'était déterminé à la prestation du serment qu'à la dernière heure; il avait, en acceptant une candidature, mécontenté la plupart de ses amis; il n'y avait pour lui • qu'un moyen de recouvrer leurs bonnes grâces, c'était de se poser en adversaire intraitable et de se faire l'interprète de toutes les rancunes et l'écho de toutes les impatiences.
M. Thiers avait une personnalité trop puissante pour qu'il consentît à s'enrégimenter dans un groupe. Il côtoyait la gauche, sans jamais s'y mêler d'une façon absolue. Il indiquait les tactiques à suivre, il marquait le but qu'il fallait atteindre; mais sans jamais se poser comme un chef. En fait, il tenait à con-:. server son entière liberté d'action. Si ses tendances le poussaient quelque part, c'était vers le petit nombre d'hommes qui conservaient au fond du cœur un culte pour le régime parlementaire. M. Thiers ne prenait jamais conseil que de lui-même; mais il s'entretenait plus volontiers de ses projets avec "iliM., "ûxx^^X^^
Lambrecht, Plichon et J. Brame qu'avec MM. Marie et J. Favre.
On voit qu'avec des éléments aussi hétérogènes, il était bien difficile de former une minorité compacte. Il n'en est pas moins vrai que, si les Cinq étaient restés unis, ils auraient entraînés dans leur orbite la plupart des députés de l'opposition envoyés par les départements. Ceux-là arrivaient avec si peu de parti pris, qu'ils protestaient tout haut contre l'idée d'un renversement et qu'ils déclaraient vouloir rester sui le terrain de la légalité. Le prestige des Cinq étai1 assez grand pour rallier ces députés, pour qui l'opposition consistait uniquement à s'être fait nommei sans l'attache officielle.
Il se, produisit, dès la première réunion de la minorité, un incident futile qui montrait bien de quel espri étaient animés ces nouveaux venus. On posa très sérieusement cette série de questions : Les députés d( l'opposition se feront-ils faire un uniforme? Assiste ront-ils à la séance impériale? Accepteront-ils les in vitations qui leur seront adressées par l'Empereur e l'Impératrice? Assisteront-ils aux soirées officielles
Pendant toute la durée de la précédente législature les Cinq s'étaient tenus à l'écart du monde officiel on les avait invités une première fois à dîner au Tuileries, ils- avaient refusé. Cette invitation n'avai pas été renouvelée. Hénon, seul, s'était fait faire u uniforme; il le revêtait le jour de la séance d'ouvei ture, à laquelle il ne se croyait pas dispensé d'as sister, et il le remettait religieusement dans son ar moire.
Ces questions furent' débattues assez longuemeni
Plusieurs députés des départements déclarèrent qu'ils ne croyaient pas pouvoir pousser leur opposition jusqu'à refuser les invitations impériales et que leurs mandataires leur en voudraient de leur abstention. MM. Havin et Guéroult les mirent à Taise en disant que, pour leur compte, ils iraient aux Tuileries toutes les fois qu'ils y seraient appelés, et qu'ils ne négligeraient aucune occasion d'approcher l'Empereur.
Ce fut M. Thiers qui trancha la difficulté : « Per- » sonne, dit-il, n'aurait le droit d'en vouloir à un dé- »putéde l'opposition qui révêtirait l'uniforme obli-, » gatoire, et qui se rendrait, dans la tenue de rigueur, » dans les salons des Tuileries. J'ai pris moi-même » mesure d un uniforme, et je l'endosserai avec plai- » sir le jour où l'Empereur aura fait un pas vers la » liberté. » La satisfaction qu'amenèrent sur les visages les paroles de M. Thiers prouve bien que, dès le début, l'opposition systématique comptait peu de partisans dans les rangs de la minorité.
Malheureusement à l'ouverture de la session, la France se trouvait en face de menaces de guerre, et de plus il soufflait dans les régions officielles un vent de résistance à décourager les bons vouloirs les plus robustes. Il n'en fallut pas davantage pour mettre les dé-
V' pûtes nouvellement élus à la merci des esprits essentiellement hostiles.
Le gouvernement s'était engagé dans cette question polonaise qui devait lui aliéner pour longtemps les sympathies de la Russie et le priver, en cas de conflit avecla Prusse, d'un allié indispensable. On pouvait
f entrevoir le moment où il serait condamné à une honteuse reculade, une guerre avec la Russ\e ÔLe^axA. ^\si^-
ner une conflagration générale et personne n'étan disposé à le suivre dans une aventure sans issue. Lei élections de 1863 avaient montré quels progrès Toppo sition faisait dans les esprits. On redoutait que TEmpire ne cherchât dans une guerre une diversion à seî embarras intérieurs.
Le gouvernement impérial avait paru d'abord disposé à donner dans une certaine limite satisfaction s Topinion publique. On avait enlevé le ministère de Tintérieur à M. de Persigny, dont les circulaires maladroites avaient contribué à assurer le succès de l'opposition. On avait introduit une modification importante dans le mécanisme parlementaire. On avait supprimé les ministres sans portefeuille et on les avait remplacés par un ministre d'Etat, destiné à devenir l'intermédiaire entre l'empereur et les grands corps de l'Etat. C'était un pas en avant vers la responsabilité ministérielle. A la vérité, avant d'envoyer le ministre d'Etat devant les Chambres, on* avait pris soin, comme le fit remarquer -M. Thiers, de vider son portefeuille ; mais c'était déjà un ministre mis en présence des représentants du pays. A ce premier jalon, rien n'empêchait d'en ajouter d'autres. Le jour où les ministres viendraient s'asseoir à côté du ministre d'Etat, on pouvait dire que la responsabilité ministérielle existait en fait. Aucun texte constitutionnel ne pouvait aller à rencontre de la force naturelle des choses.
Le décret du 23 juin avait été légèrement modifia par le décret du 18 octobre suivant. Mais rien n'étais changé aux rouages du mécanisme nouveau. On l'avai' seulement ajusté de façon à le rendre plus commode
LA SCISSION DE LA GAUCHë ^Ol
pour M. Rouher, qui remplaçait M. Billauit, enlevé par une mort inattendue à la tribune française.
Le mouvement s'était arrêté là. On parlait bien de changements prochains au régime de la presse ; mais ce qui nous revenait des dispositions où l'on était à ce sujet dans l'entourage de l'Empereur prouvait qu'il s'agissait là de simples désirs et non d'espérances fondées. La cour était à Compiègne, et M. de Girardin qui figurait, comme je l'ai dit^ au nombre des invités m'écrivait à la date du 11 décembre :
« D'après les deux conversations que j'ai eues, il ne » doit y avoir rien de fondé dans tout ce que je lis sur )) les changements apportés à la législation sur la » presse. Il n'y aurait même aucune illusion à se faire » pour l'avenir. »
A son retour de Compiègne,' M. de Girardin fut plus précis. Il avait eu. avec l'Empereur plusieurs conversations et voici en quels termes il les résumait : '
« C'est une erreur de croire que l'Empereur penche » vers ceux de ses conseillers à qui on attribue des » sentiments libéraux. Si l'on veut savoir à quoi s'en » tenir sur ses dispositions, il faut s'en rapporter à » ce que disent MM. Rouher et Thuillier; ils tradui- » sent fidèlement sa pensée. J'ai essayé de balbutier » quelques mots en faveur de la liberté de la presse ; » l'Empereur m'a répondu avec une énergie qui ne » lui est pas habituelle : Jamais. A l'intérieur donC) » on ne fera rien* On serait plutôt disposé à reculer » en arrière. Morny est tenu pour suspect. On lui re- » proche de se montrer trop faible pour l'opposition. » Si l'on avait un moyen de suspendre la Constitution, » on l'emploierait bien volontiers. »
ÎOi HISTOIRE DE DOUZE ANS
Il faut faire dans ce langage de M, de Girardin part de la mauvaise humeur. Il avait recherché p invitation à Compiègne dans l'espoir d'y faire ent( dre quelques vérités et d'y plaider surtout la cause la liberté de la presse. Il avait été repoussé avecper et il exagérait un peu ce qu'il avait vu et entem Mais la suspension du Courrier du Dimanche pour article de Prévost-Paradol montrait qu'on était b loin des concessions libérales annoncées par des n vellistes complaisants. Beaucoup de personnes, s avoir été interroger à Compiègne le sphynx impér étaient parfaitement convaincues qu'on était er dans une ère de statu quo absolu.
Le premier projet présenté au Corps législatif aj la vérification des pouvoirs avait trait à un empr de 300 millions destiné à diminuer les découverts ( atténuer les charges de la Dette flottante qui a dépassé le chiffre d'un milliard. M. Thiers était i suadé que cet emprunt serait détourné de son but qu'on le ferait servir à préparer des armements vue d'une guerre prochaine. Il ne voyait qu'un mo de contre-carrer les projets qu'il attribuait au g vernement, c'était de restreindre dans les limites plus étroites les émissions de bons du Trésor, diminuant les ressources dont le gouvernement j vait disposer, il espérait le forcer à renoncer à entreprises et à maintenir la paix.
Il y eut à l'hôtel de la place Saint-Georges réunion à laquelle M. Thiers ne convia que les pi cipaux membres de la minorité. De la députation Paris, il n'avait convoqué que MM. Jules Fa^ E. OUivier, Jules Simon et E. Picard. Par contre
LA SCISSION DK J.A GAUCHE iO',)
appelé des députes appartenant à un groupe
commençait à appeler le Tiers-Parti. Le but de réunion était de rechercher les moyens de s'op-
îi toute intervention armée en faveur de la ne. On s'arrêta à l'idée de rédiger un amende au projet d'emprunt ayant pour objet de limiter \ millions l'émission des bons du Trésor pour îel864. '
raendement fut déposé et par les signatures dont t revêtu, on peut juger que ce n'était pas uni- 3nt sur la gauche que M. Thiers comptait re son appui. Les signataires étaient MM. A.
s, Marie, Lanjuinais, E. Picard, Glais-Bizoin, /al, Martel, J. Simon, Lambrecht, E. OUivier, rimon, Plichou, d'Andelarre, le duc de Mar- Piéron-Leroy, Malézieux. Il y avait là une sorte itative i'union libérale»
ind la discussion du projet d'emprunt vint en 3 publique, on vit mieux ce que M. A. Thiers idait faire. Il ne voulait rien moins qu'exclure pposition tout ce qui n'adhérait pas absolument
idées. Los dissidences qui s'accusèrent à ce nt ne laissèrent aucun doute à cet égard. C'était . Havin et Ouéroult qu'on s'attaquait, parce les supposait partisans de la politique belliqueuse uvernement.
[eus avons, s'écriait M. Picard^ des amis impa* ts qui croient qu'en votant contre l'emprunt, ils 3raient contre la Pologne. Cependant la majorité 3ra pour l'emprunt, et elle croit voter pour la c. Je signale à l'attention des amis impatienta t je parle la voie dans laquelle uow^ ^u\.tQW«» •.
tu HISTOIRE DE DOUZE ANS
» Temprunt est destiné à payer des dépenses di » guerre. »
M. E. OUivier s'exprimait en termes encore plui vifs: « Je voterai l'amendement, et je le voterai d'au- » tant plus volontiers qu'il a une signification paci- » fique. Je ne suis pas assurément de ceux qui veuleni » la paix à tout prix, mais je ne suis pas non pluj » de ceux qui veulent la guerre à tout prix, surtout » quand la guerre expose mon pays et ajourne les )) libertés intérieures. »
Les déclarations faites par MM. Guéroult et Havin donnaient du reste raison aux réserves de leurs collègues : c< Économie et liberté; oui, disait M. Guéroult, » mais quant à la paix, mes électeurs ne m'ont pas » donné un mandat aussi absolu. Dans ma pro fessier » de foi, je n'ai pas laissé ignorer à mes électeun » mes opinions sur l'affranchissement de la Pologne, » et ils m'ont nommé dans ces conditions. » M. Havic disait de son côté : ce Je ne sais pas si on fera ou si on » ne fera pas la guerre. Je ne suis pas dans le gou- » vernement, je ne connais pas ses secrets ; mais si » l'honneur de la France réclamait la guerre, je don* » nerais mon appui et mon concours le plus complel tt pour la délivrance de la Pologne. »
Il était impossible de trouver une cause de disseiv timent plus profonde. Cependant on ne voit pas quf ridée vînt à personne dans la gauche, de frappei d'exclusion MM. Havin et Guéroult. La pensée en vin un moment à M. Thiers, mais il n'y donna pas suite Content d'avoir écarté par une manifestation ultra pacifique toutes les velléités belliqueuses, il laissa 1
LÀ SClSSiOiN Dfe LA GAUOllE :20o
gauche ouvrir de nouveau ses rangs au directeur du Siècle et au rédacteur en chef de Y Opinion nationale.
C'est surtout quand il s'agit de rédiger les amendements au projet d'Adresse qu'on vit combien l'opposition de 1863 différait de l'opposition de 1857. Celle-ci s'était attachée à faire de ses amendements un véritable programme de gouvernement, écartant les questions de détail pour s'attacher exclusivement aux grands principes qui forment la base des libertés pubUques. Comme il était difficile d'établir un accord absolu, les amendements prirent un caractère per* sonnel, chacun s'attachant à son idée favorite et au sujet qui pouvait lui fournir les meilleurs développements oratoires. Ils ne réunirent pas tous l'ensemble des signatures de l'opposition ; il y eut des membres qui firent leurs réserves. M. Thiers ne signa aucun des amendements de la gauche.
Dans les réunions qui eurent lieu à l'occasion de la rédaction des amendements à l'Adresse, M. Thiers affectait la prétention, de faire adopter par tout le groupe de gauche ses idées de gouvernement parlementaire. Il insistait surtout sur la nécessité de pro»clamer l'irresponsabilité du chef de l'État. C'était s'attaquer aux bases mêmes de la Constitution impériale, qui avait fait de l'Empereur la source de toute autorité, et rendre par conséquent toutes les amélierations impossibles. Jamais un Napoléon ne consentirait à devenir ce que le premier Consul avait appelé «un pourceau à l'engrais. » Ily eut, à diverses reprises, sur ce point capital, des discussions très vives entre M. Thiers et M. E. Ollivier, celui-ci soutenant qu'il était parfaitement correct et dans tou^ \^^ c^'à "^m'^^
iOt) HISTOIRE DE IMILZE ANS
utile d'établir concurremment la responsabilité de ministres et celle de l'Empereur. « L'irresponsabilit » du souverain, disait-il avec raison, n'a jamais et » qu'une action ; elle n'a pas empêché Louis XVI d » porter sa tête sur l'échafaud, ni Charles X et Louis » Philippe d'être forcés de fuir après avoir signé leu » abdication. » Il y avait évidemment deux système en présence, ou plutôt en lutte. On le vit bien en 1870 quand M. Thiers ât opposition au plébiscite. Le plé biscite pour lui, c'était la reconnaissance du princip de la responsabilité du souverain, le renversement d sa fameuse maxime : « Le roi règne et ne gouvern pas. »
Malgré les divergences de vues, il n'y avait dan l'esprit de personne une arrière-pensée de rupture On se montrait très déférent vis-à-vis de M. Thiers A la suite de la discussion sur les élections de l'Isère où la personnalité de M. Casimir Périer avait été mis en jeu, l'éminent homme d'État avait voulu aborde la question des candidatures officielles. M. de Morn l'avait renvoyé à la discussion deTAdresse. Néanmoini 36 membres s'étaient prononcés en faveur de l'invî lidation. « Les Cinq sont devenus les Trente-Six ! s'était écrié M, OUivier en prenant acte du vote < en exprimant ainsi une pensée de conciliation.
Dans une autre circonstance, M. E. OUivier ava amené la gauche à renoncer à son amendement € faveur de la liberté de la presse pour se rallier un amendement signé par M. Martel et ses ami L' amendement-Martel avait un caractère essentie lement restrictif, mais M. Thiers avait jugé qu'en votant, la gauche ferait un acte de sagesse politiqu
LA SCISSION DE LA (lAUCHE
« Il ne faut point, disait-il, effaroucher les gens de la » majorité. » La gauche avait consenti à faire ce sacrifice, bien qu'il lui coûtât un peu.
Il est probable que Ton eût continué ainsi à se faire des concessions réciproques et que les occasions de scission définitive eussent été écartées au moins pour un temps, sans une circonstance qui força les membres du groupe de gauche à déclarer de quelle nature était leur opposition. 11 y a. avait lieu de remplacer à Paris M. J. Favre qui avait opté pour le Rhône, et M. Havin qui avait opté pour le Calvados. Les députés de Paris commirent la faute d'abandonner la ligne de conduite qui leur avait si bien réussi en 1863. La direction des élections complémentaires tomba aux mains de comités qui étaient en grande partie composés d'anciens abstentionnistes, et qui se placèrent tout de suite sur le terrain de l'opposition systématique. La gauche fut dès lors entraînée à les suivre, et le déchirement devînt imminent.
On essaya pour le choix des candidats d'user du même procédé qu'on avait employé aux élections de 1863. Les députés de Paris furent convoqués chez M. Jules Favre, le 27 février; ils s'étaient adjoint les rédacteurs de quatre grands journaux : le Siècle j Wpinion nationale, le Temps et h Presse,
On proposa pour la première circonscription en remplacement de M. Havin, M. Laboulaye qui avait mis aux élections précédentes le plus grand empressement à se retirer en présence de la candidature de M. Thiers. Mais cette candidature n'eut pas le don de plaire à MM. Havin et Guéroult. De plus, M. îxAfe's» Simon souleva une question subsidiaire ; \^^ ôAçMVfe^
de Paris avaient-ils bien le droit de se substituer à l'opposition tout entière et ne convenait-il pas d'appeler les députés des départements à donner leur avis? MM. Jules Favre et Pelletan se prononcèrent pour Taffirmative. La réunion se trouva donc partagée entre deux opinions contraires. Si la majorité qui comptait sept voix, eût tenu bon contre la minorité qui n'en réunissait que trois, la liste eût été arrêtée séance tenante, et elle eût été bien certainement libérale sans être hostile. Mais la majorité lâcha pied, et elle eut la faiblesse de consentir à ce qu'une autre réunion eût lieu à laquelle s'adjoindraient d'autres députés que ceux de Paris.
Agir ainsi, c'était prendre le contre«pied de ce qu'il eût fallu faire. Au lieu de se placer à la tête du mouvement, on se mettait à la suite; c'était aller en quelque sorte au-devant des dissidences et laisser le champ libre à toutes les prétentions. Il arriva, chose facile à prévoir, que la réunion de la gauche se trouva submergée par le flot des candidatures et qu'elle fut réduite à Timpuissance.
La réunion plénière de la gauche eut lieu che2 M. Marie, le S mars. La discussion fut des plus confuses. On passa successivement en revue tous les noms sans parvenir à se mettre d'accord sur les deux candidats qui seraient présentés aux électeurs. H était visible qu'on n'avait réclamé l'adjonction des députés des départements que pour rendre tout^ solution impossible. La réunion proclama elle-même son absence de résolution en votant Tordre du joui" suivant :
^ « Les députés de l'opposition se sont réunis che^
» M. Marie. Ils ont pensé que les électeurs, ayant » spontanément constitué dans les deux circonscrip- ') tions des comités électoraux et que des divisions ) de nature à compromettre l'élection n*étant pas à ) craindre, rien en ce moment ne motivait leur » intervention. »
Cet abandon, de la part de l'opposition, d'une initiative qui lui revenait de droit, produisit ses conséluences immédiates. Ce n'est pas à renforcer Toppoîition légale et constitutionnelle que s'occupèrent les comités, mais à transformer les élections de Paris m manifestation contre le gouvernement impérial. Pour mieux marquer les tendances nouvelles, on avait offert la candidature à M. Bancel, un des représentants expulsés au coup d'État, qui depuis ce temps habitait la Belgique. Le serment de M. Bancel, expédié de Bruxelles, arriva trop tard, et son nom dut être écarté. On se rabattit alors sur deux hommes qui avaient fait partie du gouvernement en 1848, sur M. Carnot et sur M. Garnier-Pagès. Mais même sur ces deux noms l'entente ne put s'établir : pendant que le Siècle inscrivait en tête de ses colonnes les candidatures de MM. Carnot et Garnier-Pagès, VOpinion nationale substituait à ce dernier nom celui de M. Théodore Bac, l'ancien membre de la Montagne; elle le choisissait surtout, disait-elle, comme ami de la Pologne, et parce que son nom signifiait : « Politique des nationalités à Veœtérieur. »
Pour les comités, il n'y avait de candidatures sérieuses que celles des deux membres du gouvernement provisoire, et c'est à les faire triompher qu'ils employèrent tous leurs efi'orts. Ils réussirent, grâce à
ilO HISTOntE DE DOUZE ANS
la maladresse du gouyernement qui ât faire une descente de police chez M. Garnier-Pagès où s'étaient réunis une centaine d'électeurs et qui engagea ce ridicule procès des Treize, où on ne savait qui était le , plus oflfensé du droit ou du bon sens.
Au point de vue de la politique générale, ces deux élections étaient infiniment regrettables; elles mettaient en péril la paix et la liberté. Elles renforçaient 1 le parti de la guerre qui s'agitait autour de l'Empe- j. reur et qui poussait à une lutte contre la Russie. « Ce . » n'est pas, disait avec raison la Presse, la guerre \ » déclarée, mais c'est la guerre mise aux voix et vo- » tée. » D'un autre côté, on pouvait craindre que le parti de la résistance qui était très fort dans les conseils impériaux ne poussât le souverain à faire appel à des mesures exceptionnelles, et, dans tous les cas, à mettre un temps d'arrêt aux réformes libérales.
Le danger de la guerre fut conjuré, grâce à l'attitude de l'Europe; mais la politique intérieure ressentit le contre- coup de la grosse faute commise par l'opposition. Les élections du 21 mars 1864 exercèrent sur l'esprit de l'Empereur une influence funeste; elles le rendirent rétif à toute idée de réformes; il fallut trois années pour faire disparaître toutes ses défiances. Encore n'est-il pas sûr que, sans l'ébranlement terrible causé dans l'opinion par les triomphes de la Prusse en 1866, Napoléon III eût jamais consenti à écrire la lettre du 19 janvier et à entrer dans la voie des concessions libérales.
Quant à l'opposition de 1863, elle descendit très rapidement la pente qui mène à l'opposition révolutionnaire, et elle se trouva conduite à expulser de soi^
Un ceux de ses membres qui voulaient rester fidèles la ligne politique qu'ils avaient suivie jusque-là. La loi des coalitions servit de prétexte. Mais il est L remarquer que c'est seulement au lendemain des élections du 21 mars que les divergences s'accentuèrent sur cette loi et que la lutte prit ce caractère d'aigreur qui devait aboutir à une rupture éclatante.
Au moment où, dans la discussion de l'Adresse, la question des coalitions se présentait devant le Corps législatif, un seul sentiment semblait animer l'opposition; on tenait à ce qu'une réforme aussi profitable aux ouvriers ne rencontrât d'obstacles ni dans le gouvernement ni dans les Chambres. MM. Jules Simon et Emile OUivier se trouvèrent d'accord pour demander que, dans l'amendement de la gauche, on substituât le mot modi/îcaf ton au mot abrogation qui avait éveillé les susceptibilités de la majorité.
Quand, à la fin du mois de février 1864, la discussion du projet de loi eut lieu dans les bureaux, l'accord continuait à subsister. Il s'en fallut de bien peu que la majorité de la commission fût composée de membres de la gauche. J'avais eu dans mon bureau la majorité au premier tour de scrutin, et il ne me manqua que trois voix, au ballottage, pour l'emporter sur mon concurrent. Dans son bureau, M. E. Picard aurait certainement été nommé, si |nos collègues de l'opposition s'étaient montrés plus assidus. MM. OUivier et Jules Simon l'emportèrent dans leurs bureaux sur leurs concurrents.
11 se produisit, à propos de la nomination de M. Jules Simon, un incident qui mérite d'être noté. M. Jules Simon avait pour adversaire M. 34TÎiT£v^\^^-
vid ; celui-ci soutenait cette fameuse théorie du droi commun, qui allait devenir bientôt le mot d'ordre d l'opposition; M. Jules Simon avait combattu avec un grande vivacité ce système, et ses arguments avaien paru si forts et si péremptoires qu'il avait entraîné d' son côté la majorité des suffrages.
Par une singulière interversion des rôles, à ce mo ment, c'était M. Jules Simon qui voulait maintenir à h législation sur les coalitions son caractère restricti et comminatoire, tandis que M. E. Ollivier et ino nous nous élevions contre le projet de loi équivoqui qui était sorti des élucubrations du Conseil d'Etat M. E. Ollivier a raconté l'entretien qu'il eut avei M. de'Morny lors de la présentation de la loi; il dé montra au président du Corps législatif qu'elle étai détestable, qu'elle n'était qu'un trompe-l'œil, quoi avait évidemment cherché à faire illusion à l'Empe reur, et il déclara que, quant à lui, il était décidé i dénoncer l'artifice et à démasquer la tromperie.
A la même date, j'avais reçu une première invitatioi à dîner aux Tuileries, et je m'y étais rendu ave» quelques-uns de mes collègues de l'opposition. Apre le dîner, l'Empereur m'aborda avec une brusquer! qui me déconcerta légèrement :*
— « J'espère, lui dis-je, que votre Majesté n'apa » pris en mauvaise part l'opposition que j'ai faite » son gouvernement.
— » Non, me dit-il, je n'en veux pas aux Cinq; il » avaient été nommés pour faire de l'opposition, ^ » ils ont rempli leur mandat; je n'en veuj^ qu'aux 9'1 » à ces députés qui avaient été nomnaiés pour souteni » l'Empire, qui ont contrecarré ma jpolitique à l'ext^
LA SCISSION dl; la gauche '^IÎ}
rieur et qui ont cherché à me nuire et à me décon- » sidérer. Les Cinq m'ont fourni parfois des indica- » tiens utiles. Ce sont eux qui m'ont amené à proposer » des modifications à la législation sur les coalitions... » La Chambre est saisie du projet de loi. L'avez-vous » lu? qu'en pensez- vous?
— » Je pense que toute la loi est à refaire; le Con- » seil d'Etat n'a rien compris aux intentions de Votre » Majesté.
— » Comment cela?
— » Votre Majesté a voulu que la coalition fût » libre; elle l'est, d'après le projet de loi. Le fait de » coalition est considéré comme un acte licite ; mais, » par une contradiction étrange, la provocation à la » coalition est considérée comme un acte coupable,
— » Mais c'est absurde !
— » C'est cependant là toute l'économie du projet » de loi.
— » Que faudrait-il faire à votre avis?
— » Il n'y a qu'un système acceptable , c'est » d'abroger les articles du Code pénal relatifs à la » coalition et à les remplacer par des dispositions » frappant les atteintes portées à la liberté du tra- » vail.
— » Eh bien ! me dit l'Empereur, cherchez à amé- » liorer la loi en ce sens; je crois, qu'en effet, vous » avez raison, et, qu'en matière économique, il est » impossible de biaiser et de s'arrêter à des termes » moyens; c'est là que la liberté est le meilleur re- » mède. »
En me plaçant au point de vue que j'avais laissé entrevoir à l'Empereur, j'entrepris, dana la Presse, ÔlM
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projet de loi rédigé par lé Conseil d'Etat, une critique qui exerça une grande influence sur les travaux de la commission. La loi fut modifiée dans le sens que j'avais indiqué.
L'opposition obéissait à d'autres préoccupations. Il
ne s'agissait plus pour elle d'améliorer une loi libérale
dont l'Empire avait eu l'initiative ; il s'agissait de
faire avorter la réforme, afin d'en enlever le profit ai
gouvernement. Le Siècle avait demandé que la ques
tion fût soumise à une enquête, où les ouvriers se
raient entendus. Mais un simple ajournement n
remplissait qu'imparfaitement le but de ceux qui voi
laient mettre l'Empire en échec. C'est alors qu'on ii
venta cet expédient absurde qui consistait à efifacf
du Code pénal les articles 414, 415 et 416 et à lei
substituer ce qu'on appelait le droit commun. On
attribué à M. E. Picard ces paroles significatives
tt En demandant le droit commun, je savais bien qi
» je demandais une bêtise ; mais c*était le seul moy(
» de faire échouer la réforme proposée par l'Emp
)) reur. Si la Chambre adoptait la loi telle que
» commission l'avait modifiée, nous mettions u
» arme puissante aux mains des ouvriers, et TEmpi
» voyait s'accroître sa popularité. » J'ignore si
spirituel député de Paris a jamais tenu ce langag
mais, vrai, au fond, il exprime en quelques me
la pensée secrète de ceux qui réclamaient le retour
droit commun.
M. E. OUivier se fit, dans le sein de la comm sion, l'adversaire le plus intraitable de ce systèi et» par une évolution dans les idées qui n'a jamais ( oxpliquéei il arriva que M. Jules Simon, qui avait (
)miné dans son bureau pour le combattre, s'en fit, 1 contraire, le plus chaleureux défenseur. M. E. 01vier fut nommé rapporteur de la loi. Ce fut le signal un formidable déchaînement. Avant même que le ipport fût connu, il était condamné. La gauche se rononça contre la loi, malgré les modifications pro- )ndes que la commission avait introduites dans le rojet primitif; il ne restait absolument rien de ce rojet ; la gauche n'en maintenait pas moins son amenlement prononçant l'abrogation pure et simple des irticles du Code pénal relatifs aux coalitions et Tap- )lication du droit commun. Dans une réunion tenue )hez M. Marie, et à laquelle nous n'avions été convo- [ués, ni M. OUivier ni moi, la minorité déclara qu'elle oterait en masse contre le projet de loi.
En vain M. E. OUivier essaya-t-il de conjurer l'oage, en soumettant son travail à MM. J. Favre et u Picard. M. J. Favre lui renvoya les épreuves a'on lui avait communiquées en les accompagnant de aroles dédaigneuses qui déguisaient mal une rupture rochaine. M. E. Picard se montra tout aussi intraiable. La facilité avec laquelle il se laissa entraîner ous causa une blessure cruelle .-jusqu'aux élections e 1863, M. E. Picard avait témoigné à M. OUivier ne confiance aveugle; il était vis-à-vis de lui plein e déférence; il usait de tous les moyens pour le lettre en relief, et il semblait avoir attaché sa foriine politique à la sienne. Comme je l'ai dit aUleurs, avais été admis en tiers dans les espérances d'avenir ue caressaient ces deux amis inséparables. J'étais Din de me douter que, du jour au lendemain, notre llié de la veille allait passer dans le cvxw^^ Ôl^ "Ck^^
ilO HISTOIRE DE DOIZE A>S
adversaires. A quelles coDsidérations M. E. Picard céda-t-il en cette circonstance ? Je ne l'ai jamais su, n'ayant jamais eu l'occasion de provoquer une explication. De rintimité la plus complète, nous passâmes sans transition à l'hostilité la plus absolue.
On sait en quels termes brutaux, M- J- Favre, dans la discussion de la loi sur les coalitions, dénonça la rupture. <c II faut, s'écria-t-il, qu'on nous dise com- » ment on a abandonné d'anciennes opinions en pro- » posant ce qui les contredit absolument. » M. de Morny protesta contre cette prétention de demander à un collègue compte de son opinion. M. E. OUivier déclara qu'il n'était pas de l'avis du Président : « Le » privilège de la vérité, dit-il, est de communiquer à )) ceux qui la défendent le calme qui est en elle. Aussi » quelqu'étonnement douloureux que m'aient causé » certaines paroles que vous venez d'entendre, je ré- » pondrai comme je l'ai fait jusqu'ici, c'e^t-à-dire en » prouvant que j'ai raison et que mes adversaires on< » tort. »
La scission était accomplie. Elle emprunta une couleur tragique aux circonstances qui l'accompagnèrent. A la suite de la discussion, M. J. Favre et M. E. Ollivier se rencontrèrent dans l'hémicycle; M. J. Favre tendit la main à l'ami qu'il venait de cribler d'épigrammes sanglantes et d'accuser publiquement d'avoir renié ses anciennes opinions. M. E. Ollivier repoussa la main qui lui était tendue : a Nous ne » sommes pas ici au Palais, » dit-il dédaigneusement. Puis, cédant au sentiment que lui inspirait une amitié ancienne, il courut vers M. J. Favre, avec l'espoir de le ramener à lui. Mais le grand orateur s'était éloigné,
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mportant de cette poignée de mains refusée une ancune à laquelle il n'obéit pas toujours, maisqu'asurément il n'oublia jamais.
L'effet de cette rupture fut, non point, comme on 'a dit, de nous rejeter vers le gouvernement, mais le 'nous raffermir davantage dans la politique que aous avions adoptée et qui consistait à pousser le gouvernement dans la voie des réformes, sauf à revenir à Topposition toutes les fois que nous nous trouverions en face de la résistance au progrès et à la liberté. A user de ce système, nous avons souvent prêté le flanc à ces critiques sans cervelle qui n'admettent pas que la politique de mise en demeure soit, après tout, la plus féconde et ia plus sûre ; mais nous avons obtenu des résultats que nous aurions certainement compromis par une hostilité systématique. Après la loi des coalitions, sont venues les lois sur les sociétés coopératives, sur les logements insalubres, sur renseignement secondaire spécial, sur l'enseignement technique, sur l'enseignement primaire, sur la suppression de la contrainte par corps, sur la liberté du courtage, sur l'abrogation de l'article 1781 du Code civil, sur la suppression des livrets, etc., etc., toutes lois inspirées par l'idée d'améliorer le sort des masses. Il est probable que isi l'opposition était parvenue à faire rejeter la loi des coalitions, le gouvernement impérial, qui avait beaucoup de peine à obtenir pour les réformes économiques l'adhésion de ses députés dévoués, se fût arrêté dans cette voie et que les progrès ac complis auraient subi un ajournement indéfini.
A partir de ce moment, on ne nous convoqua plus aux réunians de la gauche, et nos démaTcYv^«> \^^ ^xi^^è.
innocentes devinrent des actes de ralliement au gouvernement.
Napoléon III, pendant son séjour en Angleterre, avait été frappé des avantagés que le commerce et le crédit retiraient de l'usage des chèques et des ckarinf house, et il avait voulu doter la France de ce mode si économique de payement. Mais, comme toujours, le conseil d'Etat, se renfermant dans des considérations purement fiscales, n'avait traduit que d'une façon imparfaite la pensée impériale, et avait rédigé un projet de loi qui restreignait bien plus qu'il n'étendait les facilités du payement par chèques. J'avais, par ud amendement, essayé d'améliorer ce projet de loi s peu pratique. Au moment où je me levai pour développer mon amendement, M. de Morny, qui était ai fauteuil, me cria à demi-voix et en souriant: gfar< V échec ! Ce jeu de mots me déconcerta, et me fit perdre un instant toute contenance. Mais je me rassura bientôt, en voyant que la Chambre prêtait la pluî grande attention à mes explications. Quand j'eus terminé, je m'aperçus que M. de Morny avait dispart du fauteuil et qu'il était allé s'asseoir sur les bancs des députés. Il arrivait bien rarement à M. de Morny de prendre une part directe aux discussions des projets de lois. Cette fois, il s'y engagea à fond de train, e1 c'est bien certainement grâce à son intervention, que la Chambre se montra favorable à mon amendement. L'ajournement du projet de loi fut prononcé, et à quelques jours de là, le gouvernement le retira, en annonçant qu'il allait de nouveau mettre la question à l'étude.
Une commission fut formée, à l'effet, disait l'arrêté
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du ministre des finances, « d'étudier les dispositions » à insérer dans le projet de loi relatif au timbre des » chèques. » II était tout naturel, qu'on nommât,
I pour en faire partie, les membres du Corps législatif qui avaient trouvé insuffisant le 'projet du conseil d'Etat. C'est à ce titre que M. E. Ollivier et moi, nous fûmes désignés. Mais quoi ! M. de Morny était membre de la commission, et de plus M. Rouher, ministre d*Etat, en était le président ! Il n'en fallut pas davantage pour qu'on tirât de ces faits des conclusions à perte de vue : « L'accouplement, disait le Progrès de » Lyon^ des noms de MM. de Morny et Rouher dans » une commission non politique, est un symptôme » qu'on ne laissera point passer sans commentaire. » Cela dépassait les limites de l'absurde et de l'odieux. Il était de notoriété publique que certains membres de la gauche avaient avec le gouvernement des rapports plus ou moins suivis. M. Jules Simon entp'autres ne négligeait aucune occasion de conférer sur les questions dMnstruction publique avec M. Duruy, qui était son ami de longue date, et quand il s'agissait d'une institution économique qui pouvait rendre 'les plus grands services au commerce et au crédit, on nous déniait le droit d'apporter au gouvernement le tribut de nos conseils et de notre expérience !
Quand s'ouvrit la session de 1865, les choses étaient arrivées à l'état aigu. M. E. Ollivier avait parfaitement accepté la situation nouvelle qui lui était
. faite, et il était résolu à accentuer davantage la politiq,ue des Cinq, que la gauche avait décidément ^.\i^wdonnée.
*àîi.O HISTOIRE DE DOUZE ÂxNS
L*élection des secrétaires vint fournir la preuve du système d'exclusion que voulaient nous appliquer nos amis de la veille. M. de Morny avait eu, en 1864, ridée de rétablir Tusage, constant, dans toutes les assemblées délibérantes, d'appeler à faire partie du bureau un membre au moins de la minorité. Il en avait conféré avec des membres de la majorité, et il m'avait désigné à leurs suffrages pour un des postes de secrétaires. Mais la Chambre ne partageait pas toutes les tendances libérales de son président. J'avais obtenu un nombre de voix honorable ; ma candidature n'en avait pas moins échoué.
L'expérience fut renouvelée à l'ouverture de la session de 4865. Cette fois elle réussit. Je fus un des quatre secrétaires nommés au premier tour de scrutin. Ce fut le signal d'un déchaînement général de toute la presse opposante. Je fus traité comme 1ê dernier des transfuges. J'eus bientôt le secret de tous ces emportements ridicules. La gauche, dans le bd de faire échec à l'opposition constitutionnelle, avail présenté au choix de la majorité le nom de M. Magnin ; elle avait en même temps encouragé les prétentions de M. Planât, député de la Charente, qui s'était fait fort d'obtenir toutes les voix du Tiers-Parti. MM. Magnin et Planât n'avaient pas été nommés. J'étais dès lors devenu l'élu de la majorité, et ce n'était, disait-on, qu'avec sa connivence, que j'étais parvenu à faire partie du bureau.
Un entrefilet signé Havin, inséré dans le Siècle, amena une polémique qui fournit la note comique dans ce petit drame parlementaire. « La Presse, disait
e Siècle^ a tort d'avancer que MM. Ollivier et Dari-