CHAPITRE II
CLAUDE DE LORRAINE, COMTE, PlilS PREMIER DUC DE GUISE; JEAN DE LORRAINE, CARDINAL, SON FRÈRE,
L'année 1S23 s'annonçait sous de sombres auspices pour le royaume. L'Europe presque entière était liguée contre lui : privilège honorable sans doute, mais parfois funeste, de cette nation que ses ennemis n'osent jamais attaquer que sous garantie de la supériorité du nombre et qu'avec la force multiple d'une coalition. La France se trouvait exposée alors aux hostilités de l'empereur avec toute l'Allemagne, du pape avec toute l'Italie, y compris même les Vénitiens, enfin du roi d'Angleterre. Ses faibles ressources extérieures consistaient en alliances avec l'Ecosse, capable de se rendre utile par quelques diversions seulement, avec les Suisses, pour lesquels il fallait tenir l'argent toujours prêt, et avec le duc de Savoie qui, du moins, pouvait faciliter le passage à ti'avers les xUpes.
Loin de se sentir intimidé par cette situation périlleuse, ou d'y puiser la sage résolution de se maintenir dans une défensive imposante, François !•** semblait n'en recevoir qu'un élan plus vif et n'y reconnaître qu'une nouvelle source de gloire.
Malheureusement, alors qu'il allait avoir besoin de tant de vaillantes épées, la disposition altière et vindicative du caractère de sa mère, excitée par le dépit d'une passion dédaignée, le privait des servicob du counétabie de Bourbon irrité, perse-
cuté, puis ruiné par un injuste ou rigoureux procès. Charles- Quint, attentif à la marche de cette affaire, n'avait pas méconnu le parti qu'il en pourrait tirer. Il sut plaindre, exaspérer, séduire le connétable qui eut le tort inexcusable de l'écouter. Pour prévenir l'accomplissement des projets coupables de Bourbon, François P"" a donné l'ordre de l'arrêter. Le connétable, prévenu, s'échappe, et à travers mille difficultés parvient en Franche-Comté. Fugitif, il n'est plus, à la vérité, pour l'empereur qu'un simple sujet, au lieu de l'allié qui devait lui pi'ocurer l'entrée de la France et lui fournir des renforts de cavalerie, mais c'est toujours du moins un capitaine précieux, et Charles-Quint le charge du conunandement de ses troupes dans le Milanais.
La conduite du connétable avait attiré une sorte de proscription sur les princes du sang de la maison de Bourbon (il uen existait plus de celle de Valois), et, dans cette disposition de la cour, le crédit et l'importance du comte de Guise sem- J)laient devoir s'augmenter encore. François V^ l'avait jusquelà comblé de faveurs ; il venait de lui confier le gouvernement do ]a Champagne et de la Bourgogne, provinces exposées aux attaques probables de l'empereur; il venait de l'adjoindre même, comme conseil, à sa mère pendant son absence (1523). Ce n'était pourtant pas là ce que Guise ambitionnait, c J'entends € que le voyaige d'Italye se dresse, avait-il écrit au comte de « Saint-Pol, dès le 8 juin; pour y aller en brief, je vous prie « que m'en veuillez mander des nouvelles, et vous me ferez < très grant plaisir sy vous cognoissez que je soys du nombre « de ceulx qui y vont. Je vous prie porter la parole au roy et à « monsieur l'admirai pour moy, que ma compaigaie vienne « avecques moy, car je le désire bien^ »
(I) Mss. Gaignières, vol. 349, fol. 251.
Mais les circonstances qui paraissaient devoir le plus favoriser ses vœux semaient en réalité de nouveaux obstacles sur sa route. Le roi, devenu ombrageux depuis la défection du connétable, commençait à considérer avec quelque Inquiétude la position acquise par le comte de Guise et vraisemblablement sacrifiait à ce sentiment en s'abstenant d'investir le prince lorrain de la direction de la guerre en Italie.
Suivant le projet arrêté entre les souverains coalisés, le roi d'Angleterre devait, dès que Tarméc française aurait franchi les Alpes, tenter une nouvelle expédition en Picardie. Ce fut ce moment que choisirent aussi les comtes Guillaume et Félix de Furstemberg, généraux de l'empereur, guidés par La Mothe Desnoyers, secrétaire du connétable, pour faire irruption en Bourgogne (septembre), à la tête de douze mille lansquenets. Leurs troupes se composaient uniquement d'infanterie. Ils pénétrèrent bientôt dans le Bassigny, ravagèrent les environs de Langres, prirent la petite ville de Coiffy, près de la source de la Meuse, puis, longeant le cours de ce fleuve, ils le traversèrent à Neufchâteau, et s'emparèrent du fort de Montéclair. Ainsi postés entre la Marne et la Meuse, ils menaçaient précisément les deux provinces que le roi avait chargé le comte de Guise de préserver. Si la faveur et la méfiance combinées l'avaient emporté sur les droits du véritable mérite en faisant écarter ce prince du commandement de Tarmée d'Italie, fatalement exercé par Bonnivet, sa gloire n'allait rien y perdre. Ayant rassemblé la noblesse de Bourgogne et rallié à lui les deux compagnies des ducs d' Alençon et de Vendôme, il s'était immédiatement jeté dans Chaumont. Avec ses forces, unies à celles de Dorval, commandant particulier en Champagne, et jOGLontant à neuf cents hommes d'armes, il se crut judicieusement en mesure de tenir la campagne contre les douze mille lansquenets des comtes de Furstemberg. Par un singulier
contraste, il se trouvait, de son côté, complètement dépourvu de fantassins; mais cette fois, comme toujours, les ressources de son génie et de son activité suppléèrent aux moyens qui lui faisaient défaut. 11 divisa ses gendarmes par pelotons qui erraient continuellement en tous sens, harcelaient sans relèche les ennemis, donnaient partout la chasse aux fourrageut*s et interceptaient tous leurs approvisionnements. Il les c res- « serra de si prèz que, vaincus par la famine,» les impériaux, réduits à quitter leur camp, voulurent repasser la Meuse , en abandonnant les deux places qu'ils avaient conquises, et se dirigèrent vers Neufchâteau, Guise, pénétrant leur intention^ se disposa à les attaquer, à la fois, en tète et en queue, et les fit devancer, dans ce but, par deux ou trois cents gendarmes qui devaient leur faire face, au moment du passage, pendant que lui-même, avec le reste de ses cavaliers, fondrait sur . leurs derrières. Il avait compté, pour le succès complet de cette manœuvre, sur la facilité de mettre en déroute, dans leur retraite, des troupes embarrassées d'un lourd butin. Malheureusement la marche du premier détachement fut retardée par une querelle survenue en route entre deux dfis officiers; mais la partie du projet dont Guise s'était réservé l'exécution réussit entièrement. Il tailla en pièces l'arrièregarde ennemie, et la déroute fut décisive. Par un sentiment de galanterie chevaleresque il avait voulu procurer à la duchesse, sa belle-sœur, à Antoinette de Bourbon et à toutes les dames de la cour de Lorraine, réunies en ce moment à Neufchâteau, la jouissance de ce spectacle nouveau pour elles. En. sorte que, prévenues par lui, placées aux fenêtres, à l'abri de tout danger , € regardant sur la plaine , elles en eurent le passec temps, » et purent récompenser, de leurs applaudissements et de leurs cris de joio, le courage des troupes animées par leur présenois
DES DtJCS DE GUISE. 7t
Ainsi, presque sans armée, ce héros venait encore de sauver desprovinces où, après cette dernière action, toutse trouva aussi tranquille que si l'ennemi n'y eût point paru.
A peine le comte de Guise était-il revenu d'en porter la nouvelle à Lyon, à François F, près d'entrer en Italie, à peine avait-il reçu les témoignages de satisfaction du monarque , que son attention et son zèle se dirigeaient déjà sur un autre point.
La Picardie était alors inondée d'Anglais et de Flamands, auxquels les efforts de la Trémoille et de Pontdormy semblaient insuffisants pour résister. Les ennemis avaient brûlé Roye, pris Montdidier, ravageaient tout le pays, s'étendaient sur les bords de l'Oise et s'étaient avancés jusqu'à onze lieues de Paris ; mais appréhendant les effets de la jonction de la Trémoille et du duc de Vendôme, qui arrivaient avec de nouvelles troupes de cavalerie, ils se retirèrent, et leurs armées se séparèrent encore pour rentrer chacune dans son pays.
La terreur avait été grande dans la capitale; beaucoup d'habitants croyaient ne pouvoir se mettre en sûreté qu'en fuyant vers le Midi ; ceyx qui restaient ne savaient à quelles mesures de défense avoir recours. Le roi avait bien envoyé sur-lechamp son chambellan Chabot-Brion pour les rassurer, pour leur annoncer les renforts du duc de Vendôme ; mais l'apparition subite du comte de Guise qui, venant de garantir la Bourgogne, était accouru à Paris pour y périr aussi, disait-il, ou le sauver, avait, plus que tout, relevé les esprits et « achevé « de lui gagner les cœurs des bourgeois. »
Après la désastreuse retraite de Bonnivet, les ennemis de la France ne se contentaient plus de se défendre, mais commençaient à l'attaquer elle-même du côté de l'Italie. Le connétable de Bourbon, entré en Provence (juillet), bientôt maitre de plusieurs des principales villes, avait mis le siège devant celle
de Marseille (19 aoAt), sans réussir cependant à la prendre avant de se voir contraint à «ne prompte retraite.
Si, plus que Tindignation et la témérité, les conseils de la prudence eussent dirigé François !•', après la délivrance ainsi complétée de ses frontières, il aurait conclu la paix. La gloire de conquérir le duché de Milan lui tenait trop au cœur ; et, se trouvant à la tète d'une brillante armée, il résolut de porter encore la guerre au delà des Alpes. La régente elle-même fut effrayée d'un pareil projet, sans pouvoir parvenir à en dissuader son flls ; son instinct semblait lui présager cette déplorable journée de Pavie (24 février 1523), où le monarque, combattant comme le plus vaillant soldat, blessé deux fois, vaincu, fait prisonnier par un sujet rebelle, devait voir autour de lui le champ de bataille jonché des glorieux restes de ses meilleurs généraux et du corps adolescent d'un frère du comte de Guise, de François de Lorraine, comte de Lambesc et d'Orgon, jeune prince plein de valeur et d'espérances, percé de coups et tombé, dès les premières charges, à l'âge de dix-huit ans, en protégeant la personne royale.
Après cette funeste campagne, le destin de la France lui laissait bien «encore quelques grands hommes tels que GuiseS» mais une consternation générale se manifestait : le souverain était captif, l'armée entièrement défaite, les ressources matérielles étaient nulles, les diverses frontières menacées par l'empereur et par le roi d'Angleterre. La régente en ce moment à Lyon, au comble des embarras, appela près d'elle les hommes les plus capables de l'aider à y faire face. Ainsi que le duc de Vendôme et le maréchal de Lautrec, le comte de Guise dut donc la rejoindre après avoir pourvu à la défense de la Champagne le mieux possible « et sans y rien oublier. »
(1) Gaillard, Histoire de François /",
De ces trois personnages, il était sans comparaison celui dont Louise de Savoie faisait le plus de cas ; aussi lui confia-telle les soupçons que lui inspirait Vendôme pressé, par les principaux membres du parlement et par des habitants considérables de Paris, partisans de la maison de Bourbon, de s'emparer de la régence comme premier prince du sang. Guise fit, en conséquence, parvenir de sages observations au duc qui, sacrifiant loyalement son ambition à ses devoirs, se soumit avec une entière obéissance à l'autorité de la mère du roi, dont il reçut le titre de chef du conseil. Claude de Lorraine exerça dès lors une salutaire influence sur toutes les affaires ; la solidité de ses avis en déterminait généralement l'adoption ; et il ouvrit entre autres, avec succès, celui de racheter les prisonniers faits par l'ennemi à la bataille de Pavie, mesure aussi utile que généreuse, car, tout en paraissant imposer des sacrifices à l'État, eUe devait lui rendre des défenseurs aguerris que de nouvelles levées ne pouvaient suppléer au milieu de dangers pressants.
Tandis que la régente négociait avec Henri VIII dans l'espoir de le détacher de l'empereur, dont les ambitieux desseins commençaient à devenir suspects au monarque anglais luimême, une horde considérable de luthériens allemands, partisans fanatiques de l'égalité absolue, de l'abolition violente dé toute supériorité humaine, affectant de ne se laisser guider que par les révélations, avait pris les armes, voulait franchir les Vosges et se ruer sur la France^ pour y piller les villes, les châteaux, les abbayes, t brusler églises, faire sacrilèges et tuer < prestres. »
Après avoir incendié et ensanglanté la Souabe, le Wurtemberg, la Franconie, ils se flattaient de ravager le duebé de Lorraine, la Bourgogne, la Champagne, et comptaient, pour la réussite de leurs violences, sur le dénûment de troupes dans
M ttlStOlIlK
lequel se trouvaient toutes les provinces. Us proclamaient que la Providence avait fixé ce moment et enlevé ainsi tout obsta-* cle à lu complète réformation, au nouveau règne de justice qu'ils prétendaient travaiUer à établir. L'empereur encourageait et faisait soutenir en secret ces malfaiteurs, dont le nombre avait été en s' élevant progressivement jusqu'à près de quarante mille. Strasbourg, ville la plus forte et la plus puissante d'Alsace, assez avide d'innovations, favorisait aussi sous main, disait-on *, ces farouches schismatiques, en leur facilitnnt le passage du Rhin.
Averti par son frère Antoine, le comte de Guise juge urgent, pour garantir la sécurité de la Bourgogne et de la Champagne, de marcher immédiatement contre eux et de leur disputer, même avec la petite quantité de troupes dont il peut disposer, l'importante position des Vosges. Sans s'arrêter aux objections par lesquelles le conseil cherche à empêcher son départ, i^ quitte donc subitement la régente, se réunit à ses frères, le duc de Lorraine, le comte de Yaudémont, à Ludovic de Belgiojoso, qui commande deux mille Italiens ; il obtient de son oncle, le duc de Gueldres, un secours de trois mille hommes, et, employant son crédit auprès de la noblesse et des gens de guerre, n'épargnant ni dépenses ni promesses, il vient péniblement à bout de se trouver à la tête d'un corps de quatre mille chevaux et de six mille fantassins t portant double croix pour en- € seigne*. »
L'ennemi avait établi son point d'appui à Saverne, ancien magasin et arsenal des Romains contre l'Allemagne, place assez bien fortifiée, d'où il devait se lancer en avant et envahitla Lorraine entière en dix jours.
(1) Conjonction des lettres et armes des deux très Ulustrps princes \orrainsn etc., Boucher, traduit par Tigeou.
(2; Oraison funèbre de Claude, duc de Gui^e.
Lëd pîiiicôâ passent pât- Pont-à'-Mougâotl, s'y retomtnâûdôtit aux prières de letir mère qui leur donne sa bénédiction en le» exhortant à aller combattre c sans tarder, sans fléchir, pour la t gloire de Dieu *, » portent ensuite le siège devant Saverne et enjoignent vainement au chef, Érasme Gerber de Molsheim, de rendre la ville. Pour toute réponse, leur héraut est mis à mort par les luthériens. La tranchée s'ouvre alors ; Fartillerie s'approche au moment où Guise, informé que les révoltés vont recevoir d'importants secours, tant en cavalerie qu'en infanterie , part subitement, pour couper ceux-ci, avec trois mille hommes^ et les atteint à deux lieues de là (16 mai 1525). Les Allemands retranchés à la hâte, au bourg de Lupstein , près de la route de Saverne à Haguenau, avaient fait une sortie à sa rencontre. Us l'attaquent avec violence; la mêlée devient terrible ; le comte de Vaudémont, la pique en main, prodigue les efforts de son courage; les ennemis reculent et sont forcés de rentrer dans Lupstein. Claude de Lorraine les somme d'abord, mais sans succès, de mettre bas les armes, en leur permettant de se retirer sains et saufs; le combat s'engage alors de nouveau dans les haies, dans les buissons, à travers les barricades formées de chariots, de gabions et de tonneaux, qui défendent l'entrée du village. Irrité de cette opiniâtre résistance, inquiet pour ses troupes désavantageusement exposées à tous les dangers, Guise ordonne enfin, comme moyen extrême, de mettre le feu aux maisons; mais à peine l'incendie a-t-il commencé ses ravages, qu'ému de compassion, le comte s'élance à bas de cheval, pour contribuer à l'éteindre, en s' exposant à des accidents, à de graves brûlures, et parvient ainsi à sauver la vie à plus de quatre mille personnes de tout âge. Il avait néanmoins péri un nombre presque double d'ennemis.
(1) Histoire manuscrite delà maison de Guise, par Oudin, liv. I, ch. 13. L 6
Le brait de la défaite se répand bientôt a Saverne, et les autres paysans qui y étaient postés, au lieu d'accepter loyalement la capitulation offerte par Guise , sous condition qu'ils rentreraient dans le sein de TÉ^lise catholique, veulent encore tenter la résistance. Mais bientôt défaits, forcés de fuirS cherchant de tous côtés un abri dans les montagnes, ils éprouvent, de la part delà gendarmerie française, une nouvelle perte de huit à dix mille hommes.
Les soldats du comte de Guise, dit-on, crurent, pendant l'action, voir apparaître dans les airs Timage du Sauveur attachée à la croix, et considérèrent ce phénomène conmie un présage certain de la victoire* : tradition qui a donné lieu à d'anciens écrivains de qualifier, avec enthousiasme, celle-ci degtMsi'divine.
c Claude de Lorraine, est-il également raconté, fit trois € actes signalés après ladicte victoire : le premier , que liiy « ayant été apportée une jeune fille de trois ans , à Lubslio,
< il la mit dans sa manche, la fit apporter à sa femme, qui la c nourrit, et la pourveut par mariage ; l'autre, qu'à l'exemple c d'Alexandre le Grand vers la femme et la fille de Darius, et c de Scipion à l'esgard de la belle femme d'Indibilis, prince
< d'Espagne, il ne voulut voire une jeune fille à luy ammenée
< pour en abuser s'il eust voulu, ains la fit soigneusement gar- € der et payer la rançon de son père prisonnier ; le troisième, c qu'il se trouva un débat de soldats, touchant une demoiselle, c laquelle il leur enleva des mains et la rendit entière à sa « mère, le requérant avec larmes et prières'. »
(1) • Leur chef, Erasme Gerber, paysan qui ne savait pas lire et qu « s'était vu à la tète de près de cent mille hommes, fut pris et pendu. »
( H. Etienne, Résumé de Vhistoire de Lorraine.)
(2) Vita Claudii Lothareni, Papyrio Massone auctore.
(3) Mss, de là Bibl. nat., suppl. franc. l054, Histoire d«? JoinviU».
DES DOCS DE GUISE. 8â
Cette guerre n'avait pourtant pas été complètement éteinte d'an seul coup. D'autres bandes luthériennes, ramas d'Allemands et de Suisses, se retranchaient en même temps dans un village nomjné Chenouville, aux environs de Schélestadt. Guise les fait d'abord reconnaître, et, informé qu'elles viennent de s'établir dans la vallée voisine à laquelle une ceinture de montagnes, de marais, de haies et de buissons sert de défense, il n'hésite pas à marcher contre elles (18 mai). S'emparant de vive force, à l'approche de la nuit , du village qu'elles avaient d'abord occupé, il l'incendie, fait passer au fil de l'épée ceux qui étaient demeurés à la garde des bagages et pousse droit »iu eamp protégé par quelque artillerie. Celle-ci, mal pointée, ouvre un feu plus nourri que nuisible. Ses boulets passent audessus de la tête des soldats de Guise, qui fond aussitôt sur les pièces, enveloppe les bataillons ennemis et leur fait essuyer une déroute nouvelle et définitive. Près de quinze mille de ces paysans avaient encore péri , tant à Chenouville que dans la vallée ^
Le jeune comte de Vaudémont s'était glorieusement signalé dans ces journées. Reçu chevalier par son frère avant le combat, il avait eu son casque brisé à coups de hallebarde ; et ayant échangé son épée contre une pique, avec cette arme plus meurtrière, il avait produit un terrible carnage autour de lui.
Guise venait encore une fois de rendre le plus important service au royaume; il venait surtout de prendre une position particulière et marquante, de fixer un point de départ décisif pour lui et pour sa race, en frappant de son chef, sans instruction du gouvernement, les premiers coups que le protestantisme devait recevoir en France; circonstance souvent rappelée,
•(1) La conjonction des lettres et armes j etc., p. 51.
avec plus ou moins d'éxâltatioa, par les paif^ymles de cMe l'dmille et qui valut dès lors à Claude de Lorraine le sumolia de Grand^Boucher ' de la part des hérétiques, exaspérés par la perte de près de quarante mille hommes que ses armes leur avaient causée dans une aussi funeste expédition.
Le cardinal Jean de Lorraine avait, en cette courte campagne, accompagné aussi son frère, « avec le commissaire aposc lolique et plusieurs gens d'église qui tendoient les mains au < ciel pendant que les autres les estendoient sur ces troupes « protestantes, et tous, au retour, passèrent à Saint-Nicolas « pour rendre grâces à Dieu *. »
Le parlement de Paris, pénétré d'estime et de reconnaissance pour le comte de Guise, lui écrivit officiellement, à la suite d'une solennelle délibération, pour le féliciter sur cette victoire qui lui assurait une renommée immortelle. De son côté, le pape Clément YII adressa (21 juin) des lettres analogues à Guise et à Yaudémont. Mais le conseil de régence reprochait à Claude de Lorraine d'avoir témérairement exposé la totalité du petit nombre de troupes réglées alors disponibles dans le royaume, et seules capables de résister a une invasion possible, assez invraisemblable au surplus, du côté de la Provence.
Quoi qu'il en fût des ombrageux motifs de ce blâme, le péril le plus imminent venait d'être ainsi néanmoins écarté et de laisser plus de latitude à Louise de Savoie pour travailler à dissoudre la coalition, pour négocier la liberté de son fils; et lorsque Charles-Quint eut consenti à relâcher le roi, le comte de Guise, en raison de sa haute réputation, fut particulièrement désigné comme l'un des douze principaux personnages
(1) Hist. manusc. de la maison de Guise, par Fornier, t. L
(2) Hist. manusc. de la maison de Guise^ par Oudin, liv. L chap. i^.
qui devaient servir d'otages à la place du duc d'Orléans, second fils de François P*", en garantie du fatal traité de Madrid* (14 janvier 1526).
Le roi lui-même appréciait plus équitablement la récente conduite du comte de Guise ; il le lui témoigna lors de sa délivrance, et par l'accueil qu'illuifit^i Saint-Jean-de-Luz(mars), et par les honneurs qu'il lui décerna l'année suivante. A l'arrivée du monarque enfin affranchi, Guise s' étant prosterné pour témoigner sa joie, François P*", en l'assurant réciproquement de son amitié, lui répondit qu'il « ne le revoyoit jamais
< que pour le remercier de quelque nouveau service rendu à
< ses états, et qu'il espéroit que son pouvoir de le récompenser « dignement ne resteroit pas au-dessous de sa reconnois- « sance. »
Effectivement, à la suite des États-Généraux tenus (1526) pour aviser aux moyens d'éluder le traité de Madrid, et durant lesquels Claude de Lorraine donna des preuves de haute sagacité dans tous les avis qu'il exprimait, le roi érigea le comté de Guise en duché-pairie *. t Comme il soit très décent
< et convenable, portoient les lettres patentes, de promouvoir € et exalter les bons, vertueulx et ceulx qui longuement ont € mérité et fidèlement servi la couronne et chose publique de « nostre royaulme, mesmement ceulx de nostre sang, en con- € sidération des très grandes, louables et recommandables ver-
« S'il n'y a de l'or en France u Et à mon cousiii de Guise
« Qu'on en prenne à Saint-Denis, « Qu'il vienne icy me requery.
M Que le dauphin on amène M Et mon petit-fils Henry. » Et à mon cousin de Gttise
« Qu'il vienne icy me requery.
« Que le dauphin on amène « Pas plus tost dibt la parole
<t Et mon petit-fils Henry, « Que monsieur de Guise arrivv . »
(Chanson du temps; collection Maiirepaï», t. 1.)
(2) A Sainl-Germain-en-Laye, en janvier 15ï7.
c tus que de bien longue expérience avons veueB et scènes c de la personne de nostre très cher et amé cousin Claude de c Lorraine, comte de Guise et Aumale... et pour la grande € bonté, foy et loyauté dont nostre dict cousin a tousjours esté c envers nous et la chose publique de nostre royaulme^ aussy c pour la proximité en lignage dont il nous attient, afiin de plus t décorer, eslever et exalter luy et sa dicte maison, comté et « seigneurie de Guise qui est belle, de bon et grand revenu et c en bonne fortification et déffense sur les marches limitrophes « de nostre royaulme, avons iceluy comté de Guise eslevé, f érigé et décoré en dignité, titi'e, nom, autorité, prérogatives, c proéminences et exemptions de duché et pairie de noslre t royaulme, comme Bourgongne, Normandye, Guyenne, Thot lose, Flandres et Champaigne, pour en jouyr et iceluy tenir c par nostre dict cousin, ses hoirs ou ayant-cause» soit filz ou € filles, en quelque degré que ce soit, à tousjours et perpétuel-
c lement soubz une seule foy et hommage de nostre cou-
€ ronne et soubz le ressort immédiat de nostre court de parle- € ment*. >
Claude de Lorraine avait reçu déjà, le 10 juillet 152S, le don de la terre et seigneurie de Saint-Dizier en Perthois; cette fois, au comté de Guise étaient incorporées les baronnies, terres et seigneuries d'Aubenton, de Rumigny, de Martigues, de Wustefal, d'Avy, de Condé, de Hérisson, de Nouvion, « apt partenances et dépendances voisines dudit comté pour qu'il € peust mieux durer es noms et dignité de duché ; » et, afin de compléter ses faveurs, le roi donnait à Claude, pour être consolidé avec la propriété, l'usufruit de la terre de Guise, retiré au comte de Rohan, en échange de la vicomte d'Orbec.
(l) Des lettres patentes de Henri II, datées de Saint-Germain, février 1553, iirent plus tard passer le duché de Guise, à cause de la pairie, du ressort de Laon dans celui du parlement de Paris.
Jusque-là, ces sortes d'érection n'avaient presque exclusivement eu lieu quen faveur des princes du sang^ Aux remontrances du parlement sur une telle innovation et, en particulier, sur l'exorbitante irrégularité de l'aliénation , ainsi consommée après dix années de jouissance, d'une portion du domaine de la couronne, le roi, pour déterminer l'enregistrement, répondit par plusieurs lettres de jussion qui attestaient son contentement des services du comte de Guise. Ne pouvant plus refuser sa vérification ^, mais persistant dans une opinion contraire à la légalité de l'érection et de l'aliénation, le parlement réserva du moins au procureur général * les actions à t jamais sur la terre de Guise, appartenances et dépendances € pour le cas qu'il se trouveroit que cette terre et ses dépenf dances eussent été du domaine et dussent estre réunies à la t couronne. >
t II semblait, remarque à ce sujet le président Hénault, que € le parlement prévit combien cet honneur, acquis à l'impor- € tance et à la fidélité des services du comte de Guise, devait « être fatal à la France par le mérite et l'ambition de ses en- « fants. »
Le roi lui-même d'ailleurs n'allait pas tarder à regretter d'avoir accordé une si haute marque de faveur à Claude de Lorraine qu'il voyait, avec ombrage déjà, recueillir de tous côtés égards et confiance et s'efforcer d'acquérir de la popularité en se constituant, à chaque occasion, le principal champion de la foi et l'ennemi le plus déclaré des hérétiques; sys-
(1 ) Le comte de Guise était alors capitaine de soixante hommes d'armes; il n'existait pas à celte époque de compagnies plus nombreuses Celle du comte de Vaudémont n'en avait que quarante-deux.
(2) L'enregistrement eut lieu au parlement, le 12 août 1528, et le 5 septembre suivant, en la chambre des comptes, « à la charge qu'à défaut u d'hoirs mâles la pairie demeurerait ét«inie. •
tènie, suivi do longue main, qui valut à Guise et s ses frères rhonneur d'être comparés aux Maehabées par les historiens contemporains.
La jalousie, les inimitiés prenaient de leur coté une rapide consistance. Lo 18 juillet 1526, une information judiciaire avait été entamée pour approfondir la valeur de propos tenus k Soubzlanies, petite ville de Champagne, par • un barbier ou < arracheur de dents nommé Jehan Denyault, » accusé d'avoir dit, ce qu'il nia ensuite en partie : « Que monseigneur de « Guise, grant gojiverneur de Champagne et Brye, s'en estoit « enfouyt de Joinville et de sa maison pour aller en Lorraine, € et emportoit tous ses biens et emmenoit plusieurs mulletz, « chevaulx ou chariots chargez de ses biens et de hastes de fer t au grant déshonneur dudit seigneur. Et que ne se oseit)it t trouver en la court du roy, car on luy feroit ung maulvais « partir et peult-estre ung chapperon rouge *. »
En effet, la méfiance contre les princes lorrains s'était graduellement enracinée dans l'esprit du roi. Ceux-ci cependant, soit pour se ménager des partisans, soit pour faire parade de crédit, continuaient de se poser en protecteurs, du moins en médiateurs officieux; et le grand-maître de France, Montmorency, ayant eu déjà pour sa part sujet d'appréhender une disgrâce, c'était le cardinal de Lorraine qui l'avait rassuré et qui lui avait mandé : t Aiez tousjours ceste seureté que vous avez t et debvez avoir du roy, et ne vous souciés de rien, car il vous t est tel que vous pensez et ma commandé le vous escripre*. » Le duc de Guise était d'ailleurs, à la vérité, loin de se voïr privé dès lors des témoignages variés et manifestes de la fa-
(1) Ms6. Gaignières, vol. 319, fol. 293.
(2) Portefeuilles de Fontanieu, vol. 207.
veur de François P*", car il en reçut encore, à la lin de février 1529, le don du greffe de Toulouse *.
Les honteuses conditions du traité de Madrid ne s*étaient pas exécutées. Le roi, maintenant allié de Henri YIII, avait déclaré la guerre à Charles-Quint. Des victoires seules semblaient pouvoir délivrer le dauphin et le duc d'Orléans d'une captivité oii, d'après les rapports de voyageurs venant d'Espagne, ils étaient assez mal traités*. Pour en obtenir, Lautrec avait passé les Alpes (fin de juillet 15S7), emmenant dans son armée six mille lansquenets commandés par le comte de Vaudémont; tandis que Guise, occupé dans son gouvernement de la levée et de l'arrivée de renforts des mêmes troupes, écrivait de Joinville au roi (15 septembre) pour lui rendre compte de l'exécution de ses ordres à ce sujet et pour le prier de pourvoir promptement à la solde, faute de laquelle les capitaines déclaraient devoir « estre forcés de prendre le party de l'em- « pereur ou d'autres princes d'AUemaigne desquels ils estoient « grandement requis '. »
Après la rapide conquête d'Alexandrie, de Pavie, et après l'affranchissement dit pape dans Rome (décembre), Lautrec avait pris ses quartiers d'hiver aux environs de Bologne, puis, au printemps (mai 1528), porté le siège devant Naples. Un détachement de la compagnie du comte de Yaudémont s'était emparé de Vico et de son château ; Yaudémont lui-même était entré dans Castellamare, où se trouvait une garnison de six cents hommes, indépendamment des habitants en état de se défendre. « Le sac de la ville a voit esté fort bon ; » un approvisionnement de gi*ains et de vivres pouvait y offrir à l'armée des subsistances pour trois mois. Plusieurs autres places s'é-
(1) Portefeuilles de Fontanieu, vol. 223.
(2) Papiers de Simancas, carton B 1, pièce 53 (archives nationales).
(3) Portefeuilles de Fontanieu. vol. 205.
taieat rendues, à l'exemple de celle-ci; Vaudémont était < en « bonne force, faisant grant chère et ayant bonne espérance «d'entrer dedans Naples; les ennemis avoient eu une assez < bonne bastonade de leur armée du tout défaicte et rompue, c par la nostre. > Louis de Lorraine ne les c avoit point vus si « gentils compaignons et heureux qu*ils eussent trouvé guères 4 grant adv^tage sur nous en toutes leurs entreprises ' ; » mais pendant la longue durée de Tinfructueux siège de Naples, ce prince, âgé de vingt-huit ans seulement, succomba (i6 août iââ8), ainsi que Lautrec ensuite et un grand nombre d'autres seigneurs, à la peste qui s'était introduite parmi les Français et qui en avait moissonné les deux tiers.
Doué d'une beauté remarquable, illustré, dès ses premières années, à la retraite de Rebec, où Bayard perdit la vie, Vaudémont laissait de vifs regrets dans l'armée dont il«possédait la confiance et qu'il aurait peut-être sauvée, après la mort de Lautrec, s'il eût survécu à ce général.
On l'enterra à Sainte-Claire, couvent de religieuses fondé par les princes français, et son cœur fut transporté à la communauté du même ordre, à Pont-à-Mousson. « Sa sépulture, c dit Brantôme, estoit haut eslevée, dedans un coffre, à la «c mode d'Italie, couverte de velours noir avec les armoiries « et croix de Lorraine *. *
Vaudémont, pendant cette expédition, avait, dit-on, projeté de se servir des troupes françaises pour conquérir à son profit le royaume de Naples et pour s'en placer la couronne sur la tête. L'année précédente, le pape l'avait encouragé à soutenir, avec une armée levée à Rome, les droits qu'il prétendait y
(1) Lettres de Vaudémont au roi et au grand-maître, 5 mai 1528. Mss. Béthune, v. 8535 et 8540, fol. 38.
(2) C'est-à-dire de Jérusalem, car les véritables armoiries de Lorraine sont : d'or, à la bande de gueules chargée de trois alérions d'argent.
avoir comme issu de la maison d* Anjou. François V^ qui lui avait d'abord prêté des galères pour s'y rendre, informé de son nouveau dessein, le considéra comme une sorte d'attentat inspiré par l'ambition de la maison de Lorraine contre laquelle une fierté trop peu contenue, de la part du duc de Guise, irritait déjà tous les grands de la cour. Ces derniers ne firent donc qu'exciter la disposition pmbrageuse du roi et préparer des disgrâces pour la famille dont l'orgueil les offusquait.
Les membres, devenus français, de celle-ci, eurent par conséquent à se garantir avec précaution, depuis ce moment, contre les efforts de leurs ennemis et des princes du sang en particulier, aux intérêts desquels l'alliance même d'Antoinette de Bourbon n'avait pu assimiler ceux de Claude trop différents dans leur origine. François V^ se montrait indulgent pour la résistance contre leur influence, contre leurs prétentions surtout, qui s'organisait parmi les courtisans. Une fois, entre autres, le duc de Guise, gouverneur de Bourgogne, ayant voulu pénétrer dans le château d'Auxonne, dont le gouvernement formait une charge à part de celui de la province, le titulaire^ Rouvray, gentilhomme français, lui en refusa l'entrée, ce qu'il n'aurait osé faire si Guise eût été reconnu prince. Sur les plaintes portées par ce dernier contre un tel procédé, le monarque ravi, tout en utilisant ses services, de voir sa fierté et son ambition contrecarrées, ne donna que des éloges à la conduite de Rouvray, et se railla du personnage qui avait voulu faire le prince du sang royal.
De cet antagonisme entre la noblesse et lui, le duc de Guise cherchait à se dédommager à force de popularité, traçant ainsi la route à ses descendants. Occupé avec soin, dans la mesure permise par Tagitalion des temps, du bien-être des provinces confiées à sa garde, i\ son administration, il évitait avec habi- . leté la rigueur, adoptait, faisait valoirles intérêts des sujets, se
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montrait toujours empressé d'atténuer leurs charges. Cest ainsi qu'en 1525, Troyes ayant été cruellement puni de son attachement au roi par un incendie, œuvre de boutefeux allemands au service de Charles-Quint et qui consuma près de la moitié de la ville, le prince lorrain avait écrit de Doulevant, le 6 mai, au grand-maitre : t Les habitants de Troyes m'ont présente- « ment démonstrer et fait entendre comme ils ont esté quot- < tizés à la somme de quatre mil livres tournois pour leur part « de quelques emprunts tjue le roy a mis sur les villes franches « de son royaume. Vous sçavez bien Tinfortune du feu qui est a advenu en leur ville depuis trois ans en çà et les gros frais a que par ce moyen il leur convient porter... Pourquoy m'ont € prier vous escrire ce mot, vous priant de très bon cueur « vouloir remonstrer aii roy de leur pauvreté et tant faire pour « eux que son bon plaisir soit les en^vouloir exempter et or- « donner ne leur en estre faicte aulcune contrainte... En ce « faisant, eulx et moi vous obligerez envers vous*. »
Toutes les puissances épuisées désiraient alors presque également la paix; elle fut conclue à Cambrai (3 août 1529), et prit son nom des dames qui l'avaient négociée, Louise de Savoie et Marguerite d'Autriche. Pour recouvrer ses enfants, François P renonçait à l'Italie, déjà perdue de fait, et à toute souveraineté sur la Flandre et l'Artois ; il ne conservait que la Bourgogne, et il achevait de sceller la réconciliation par son propre mariage avec la sœur ainée de Charles-Quint, Éléonore, reine douairière de Portugal. De Bayonne à Saint-Germainen-Laye, accompagnée des enfants de France, cette princesse allait (juin 1530) faire un voyage véritablement triomphal, sous l'escorte du duc de Guise et des personnages les plus considé-
(1) Mss. Béthune, v. 8609, fol. 87,
l'ailles* A son coUl'oittièmeilt célébré k Sdint^DeUts (S mar« 1531), Guise allait porter encore la main de justice, au banquet royal remplir cette fois les fonctions de grand-échanson ; et^ dans ces courts moments de calme et d'espérances, il recevait aussi, honneur plus personnel et moins précaire, le tribut de la muse d'un des pères de la poésie française^ :
« Va tost épistre, il est venu, il passe, ' « Et part demain des princes l'outrepasse :
I « Il te le faut saluer humblement
1 « Et dire ainsi : Yostre humble serf Clément
i ' « (Prince de pris) lui mesmes fut venu,
« Mais maladie au lict Ta retenu « Si longuement qu'oncques ne fut si mince, ff Pasle et défiaict. Vray est, illustre prince, « Qu'en ce corps maigre est Tesprit demeuré « Qui autrefois a pour vous labouré, « Non bien sçachant combien il y doit estre : « Parquoi tandis qu'il vit en ce^bas-estre, ?■ « Servez vous ea. Ainsi diras, épistre,
î « A cil qui es digne de royal titre. »
A la suite du grand désastre des affaires politiques, François P*", se tournant du côté des lettres et des arts, y avait cherché une consolation et la gloire nouvelle d'en devenir le protecteur. La cour s'était embellie, les mœurs se poliçaient, et les succès de l'esprit rendaient à la France une partie de l'éclat enlevé parle sort des armes, par la rigueur des traités. Mais l'amertume fermentait continuellement au fond du cœur du roi attentif à épier tous les moyens de saisir quelques dédommagements. Privé par la mort de sa mère (22 septembre 1o5i) de conseils parfois dangereux, plus souvent expérimen-
(!) Marot, épître 33.
tés, partagé entre les soins de Tadministration intérieure et la poursuite d'intrigues au dehors, il avait habilement ménagé la réunion du duché de Bretagne à la couronne et s'était appliqué à contracter une alliance avec Henri VIII. De là ces solennelles et cordiales conférences (octobre iâ33) de Marquise, petite ville voisine de Calais et de Boulogne, où le roi, accompagné par le duc de Guise, ainsi que par les autrei gros seigneurs de France, logeait dans les bâtiments de Fabbaye avec son frère d'Angleterre, assistait à la même messe quelquefois célébrée par le cardinal de Lorraine dans l'oratoire particulier de Henri \ et où se conclut un traité cimenté par la haine commune contre l'empereur.
François P^ profitait aussi des années de paix (i533, 1554) pour se mettre en état de soutenir, avec plus de chances de succès, une guerreque la situation générale lui laissait prévoir, que ses ressentimentspersonnels lui faisaient désirer. L'organisation nouvelle d'une milice nationale lui procurait les moyens d'avoir sur pied, en peu de jours, au besoin, quarante mille hommes d'infanterie toute française, régulière et disciplinée.
La révolte de Luther contre l'Église catholique avait fait de graves et rapides progrès à la faveur de ces hostilités, opiniâtrement soutenues entre le roi de France et Charles-Quint, 'par lesquelles l'Europe s'était trouvée presque exclusivement absorbée. De puissants protecteurs avaient voué leur appui à la cause de la réforme, et, pour la maintenir contre l'empereur uni aux souverains d'Italie, la ligue de Smalkalde s'était formée entre les princes allemands luthériens et les villes qui reconnaissaient la même doctrine. Cette confédération réclamait instamment l'assistance que François P** hésitait à accorder, maigre ses nombreux griefs contre Charles-Quint, retenu qu'il
(l) Mémoires de du Bellay y pièces justificatives.
était paf Tappréhensioa d'une nouveauté aussi dangereuse.
D'une autre part, le duc de Guise à portée, par sa résidence dans son gouvernement, de recevoir et de transmettre des nouvelles d'Allemagne, ne négligeait pas d'observer l'état des affaires de la religion catholique en ce pays et d'indiquer activement les voies à adopter pour la protéger.
L'alliance, ou du moins la neutralité du roi, était en ce moment aussi sollicitée par l'empereur pour le temps de la duré'e de la guerre qu'il allait entreprendre dans le but de repousser une invasion des Turcs en Hongrie. François parut approuver cette expédition et laissa espérer même qu'il y concourrait , ne promettant toutefois subtilement que de t couvrir ritalje « avec cinquante mille hommes» contre les attaques éventuelles du sultan.
Soliman H, de son côté, s'était efforcé d'entrer avec le roi de France dans des négociations au résultat desquelles Guise opposait ses observations dictées par une ferveur de préjugés plus chrétiens peut-être que politiques. Mais, autrement inspiré, François I" avait, sur ces entrefaites, décidément conclu un accord défensif avec les princes d'Allemagne.
L'empereur, méfiant et mécontent, s'empressa à son tour de s'accommoder avec la ligue luthérienpe et en obtint de puissants renforts dont Soliman n'attendit pas l'approche pour retourner à Gonstantinople. Dégagé de cet embarras, Charles- Quint était revenu promptement à Bologne dans l'intention de traiter avec le pape au sujet d'une nouvelle ligue italienne calculée principalement contre François V% qui ne manquait pas, en retour, de combattre ces efforts vis-à-vis de Clément VIL L'offre brillante de faire épouser Catherine de Mé^ dicis à Henri, duc d'Orléans, détermina complètement le chef de l'Église qui, au mois d'août 1535, conduisit lui-même sa
niëae à Mat^eillé où le rod lé re^f avec i^ prt^venéaces ii il» foifi leâ plus magnifiques et les plus intitncfs^
Sur les premiers degrés du trône s'asseyait ainsi une priO' cesse de quatorze ans, belle, douée d'une taiUe majestueuse, d'un maintien rempli de dignité, d'une physionomie tour à tour affable et imposante. Au nombre de ses agréments on pouvait plus particulièrement remarquer la pénétration et l'expression du regard, Fintelligence et la finesse du sourire, la perfection de la main. Orpheline presqiie en naissant, élevée d'abord dans un couvent, puis à Rome, sous la double influence des intrigues auxquelles donnait lieu l'incertitude de la succession au trône de Toscane et des troubles causés par les invasions françaises en Italie, elle s'était habituée à subordonner son sort aux convenances de la politique ; elle allait, en se développant, avoir à souffrir successivement dans son amour-propre d'épouse et de mère, dans la conscience de sa force d'âme et de ses facultés ; elle était appelée à traverser de longues luttes, à n'obtenir l'autorité que par de laborieux calculs, qu'au prix de continuelles méfiances, qu'en la disputant, en la dérobant aux partis; et, malgré tout, cette existence, qu'eussent pu embellir des dons innés, la résignation, la facilité du caractère, le goût éclairé des lettres et des beaux-arts, devait, par l'effet des circonstances, peser d'un poids considérable dans la balance où s'agitèrent pendant plus de vingt ans les destinées de la France.
La mort inopinée de Clément VII était venue détruire l'espoir conçu par François P"" de conquérir, à la faveur de ce mariage et de cette entrevue, le Milanais et plusieurs autres domaines en Italie. Pour ce monarque, les sujets de mécontentement s'amoncelaient de jour en jour. Des agressions indirectes de Charles - Quint (1534-), son refus d'admettre la
valeur des droite de François à la succession du duc Sforce, mort sans postérité, avaient occasionjoé, pendant l'hiver de 1535 à 1556, l'ouverture d'oiseuses négociations, sous lesquelles se voilaient les secrets préparatifs de l'empereur et couvait sourdement la guerre. Cbarles-Quint feignait de ne vouloir conclure qu'avec un personnage plus considérable que Yelly, ambassadeur ordinaire, et le roi, pour manifester ses bonnes intentions, pour tâcher de faire avancer les affaires, se décida à envoyer en Italie un des plus grands seigneurs qu'il y eût en France par la naissance, par la fortune et par le crédit, ie cardinal de Lorraine, frère du duc de Guise.
Né à Bar le 9 avril 1498, Jean de Lorraine, dès l'âge de trois ans, avait été nommé coadjuteur de Metz, créé en 1518 cardinal du titre de Saint-Onuphre, sous lequel on le désigne quelquefois, investi, en qualité de titulaire ou d'administrateur, d'une douzaine d'archevêchés ou évéchés, entre autres de ceux de Narbonne, Lnçon, Verdun, Valence, Alby, Nantes et Lyon, dont il ne retint toutefois que les trois plus riches (Toul, Narbonne et Alby), puis pourvu des importantes abbayes de Fécamp, de Marmouiier, de GlunyS de Gorze, et de plusieurs autres. Il avait accepté, en 1553, le diocèse de Reims, plutôt pour le conserver à son neveu Charles qui, dans sa dixième année seulement, s'^en trouvait déjà titulaire, que pour y résider et en exei'cer lui-même la charge. Il en fut pourtant ainsi de fait le premier archevêque, d'après le concordat conclu entre François V et Léon X dans l'entrevue de Bologne. Au
(1) Dans ses séjours habituels à Paris, il occupa, ainsi que les trois neveux qui lui succédèrent comme abbés, l'hôtel de Cluny, situé rue des Mathurins-Saint- Jacques, embelli, décoré, meublé somptueusement, grâce à son aveugle prodigalité, à son goût pour les arts, à ses relations avec les plus célèbres artistes, et où son existence était )oin à tous égards, dit-on, d'offrir un mpdèle de mœurs pieuses et réguUjères.
mois de janvier 1521, il avait voulu, pour remercier le pape de la pourpre qu'il venait d'en recevoir» faii*ett Rome un pre* mîer voyage, et pourtant, hors d'état d'en payer les frais, il s^était vu forcé d'emprunter Targent nécessaire au duc Antoine de Lorraine en engageant à celui-<:i, comme garantie, les villes de Rambervitlers, Moyenvic et Baccarat, dépendantes du domaine de Tévéque de Metz «. Sa capacité reconnue, la faveur dont il jouissait à lu cour de Rome, son zèle pour le service du roi c aux affaires duquel |1 s*estoit monstre ung corn- « paignon de cœur % »> lui avaient valu la mission qu'il allait remplir d'une manière non ostensible et sous prétexte de porter au pape le tribut et l'assistance de ses conseils.
La guerre cependant avait été précédemment déclarée, et l'amiral Cbabot-Brion était déjà maître de la Savoie, lorsque arrivé a son camp, le 18 avril 1556, Jean de Lorraine Ini apporta Tordre de se fortifier sur la défensive et de ne riea entreprendre tant qu'il subsisterait quelque espoir d'obtenir un résultat pacifique.
Ayant informé de sa présence Antoine de Lève et réclamé une escorte pour pouvoir se rendre en sûreté auprès de Tempereur, le cardinal fut reçu avec la plus grande distinction par le général espagnol qui s'engagea à ne point passer la Sesia tandis que l'armée française, de son côté, prendrait po« sition en arrière de la Doire. Après avoir ainsi, par un accord, épargné aux troupes de son souverain l'apparence d'une retraite, il poursuivit sa route et rencontra à Sienne l'empereur qu'il n'avait pas cru devoir être aussitôt parti de Rome. Le cardinal se présenta sans retard devant ce monarque pour lui offrir ses respects, et se proposant de lui remettre sa créance
(1) Marlot» Histoire ecclésiastique de Reims.
(2) Lettre de Chabot, Mss. Béthune» y. 8592, fol. 68.
dam une seconde visite, il se bornait à l'entretenir en termes généraux » lorsque Charles -Quint, à la suite des témoignages de l'accueil le plus flatteur, se montra de lui-même impatient de connaître les dispositions définitives du roi. Le cardinal s'expliquant alors c bien au long i assura l'empereur que François P' était ^rèt à faire de grands sacrifices à l'établissement d'une paix soGde, et que, pour en donner la preuve manifeste, il avait commalaidé à son armée non-seulement de discontinuer ses conquêtes, miïis encore de rétrograder. Il ajouta que se plaisant à prévenir sa majesté impériale dans tout ce qui pourrait l'obliger, le roi lui enverrait , ainsi qu'elle en avait fait la demande, pour l'accompagner dans son expédition projetée contre Alger, le duc d'Orléans avec un secours et un • équipage» proportionnés à la qualité d'un fils de France; qu'en second lieu , afin de dissiper tout doute sur la bonne intelligence qui devrait régner entre les deux puissances, le roi demandait à être investi du duché de Milan, ne fût-ce que pour un moment, à la condition de renoncer immédiatement après à l'usufruit de cet État et de le remettre au duc d'Orléans.
Le cardinal eut soin d'accompagner habilement cet exposé de toutes les assurances de pacifiques intentions propres à le faire agréer.
L'empereur, dans sa réponse, reproduisit d'abord une série de prétendus griefs contre François P^, et, révélant nettement sa volonté de ne jamais donner au duc d'Orléans l'investiture du Milanais, énonça la proposition de céder ce pays au duc d'Angoulème, troisième fils du roi, en lui faisant épouser une de ses propres nièces et en fixant des conditions ultérieures pour la sûreté de Tltalie ; il déclara enfin qu'il ne saurait souffrir que le roi pût jouir de cet état, même indirectement.
Le cardinal vit bien que l'empereur désirait la guerre; il lui fi t néanmoins observer dans sa réplique que c'était de la part du
m HISTOIRE)
roi, et non deâ eitfants de France, qii*il devait rechercher des sûretés et attendre des secours ainsi que l'exécution des articles promis ; que François P*" ayant été dépouillé du Milanais, il semblait juste de laisser du moins à son choix la désignation de celui de ses fils qui en obtiendrait la restitution, puisqu'elle ne devait pas avoir lieu à son propre bénéfice. Charles-Quint l'interrompant lui dit vivement que le duché de Milan n'appartenait qu'à lui seul et que nul autre n'y avait droit. Le cardinal, en reprenant, chercha à développer les titres que les enfants de France tenaient de la reine Claude leur mère à la possession du Milanais que cependant, « pour le bien de la « paix, » ils consentaient à accepter comme un don et conformément aux promesses faites à Velly. L'empereur niait qu'il eût jamais pris aucun engagement vis-à-vis de ce dernier, et le cardinal, pour éviter une rupture définitive, se retira au bout de peu d'instants, en annonçant qu'il conférerait à ce sujet avec l'ambassadeur. Trop judicieux pour ne pas apercevoir clairement les desseins hostiles de Charles-Quint et trop vigilant pour ne pas informer aussitôt le roi du résultat de cette première négociation, si peu concluante en faveur du maintien de la paix, il eut soin de charger aussi le courrier, porteur de sa dépêche pour François P% d'en remettre chemin faisant à Chabot une autre par laquelle il lui recommandait de se tenir sur ses gardes, afin de ne pas être bientôt inopinément accablé.
Le cardinal, revenu le lendemain matin auprès de l'empereur, lui dit que Velly l'assurait avoir reçu la promesse du Milanais pour le duc d'Orléans, quoiqu'à la vérité sa majesté se fût rétractée depuis et se fût décidée en faveur du duc d' Angoulème; quant à lui-même, le prélat ajouta qu'autorisé à traiter dans l'intérêt du premier de ces princes seulement, il ne lui restait, dans le cas où l'empereur persisterait, qu'à
prendre ôongé et à partir pour Rome, afin d'instruire le pape des réponses faites aux offres du roi.
Charles-Quint ne se montra pas contrarié de ce départ, et, après avoir répété les motifs de son refus, pressé par les instances de Velly, il avoua que ses ministres avaient effectivement promis, en son nom, l'investiture non acceptée alors par François V qui venait d'enfreindre le dernier traité, en faisant passer une armée en Piémont, et qui ne pourrait donner les sûretés nécessaires. Vainement le cardinal demanda-t-il en quoi consistaient ces sûretés, garantissant que, pour peu qu'elles ne fussent point déraisonnables, le roi, dans son désir de la paix, les accorderait sans doute. L'empereur évita de s'expliquer davantage et finit en eiprimant de nouveau que, dans la supposition qu'il cédât le Milanais à Tun des enfants de France, ce ne serait jamais comme un héritage qui leur appartînt, mais comme un fief dévolu à l'empire et dont il pouvait disposer selon son propre gré *.
Charles quitta Sienne ce même jour, et témoigna au cardinal, qui l'accompagnait jusqu'aux portes de la ville, l'intention de reprendre ces conférences avec lui à son retour de Rome. Aussi Jean de Lorraine, dans le rapport de sa courte et inefficace négociation qu'il adressa à François V^j l'engageait-il à répondre aux allégations blessantes de l'empereur avec une modération qui ne.détruisît pas toutes chances de traité.
Le roi persistait effectivement dans la volonté de ne pas conunencer les hostilités ; il avait même ordonné à l'amiral de placer quatorze ou quinze mille hommes en garnison dans Carmagnole, Fossano, Coni, et de se préparer à faire rentrer le reste de son armée en France. Par un second avis cependant, il lui enjoignait de n'agir ainsi que dans le cas où Antoine
(t) Mémoires de du Bellay, liv. VI,
m HISTOIRE
de Lève lie tenterait pas de franchir la Sesia, an mépris de sa parole donnée au cardinal de Lorraine ; car alors il était permis à Chabot de livrer bataille après avoir protesté contre un tel manque de foi.
Yelly avait fait connaître ces ordres à Tempereur qui, ne voulant rien écouter tant que les troupes françaises n'auraient pas complètement évacué les États du duc de Savoie, prescrivit néanmoins à son général de se porter en avant. Le passage de la rivière par les impériaux eut donc lieu le 8 mai 4536, sans que l'amiral, qui n'avait pas encore reçu le dernier ordre du roi, pût s'y opposer.
Dès que le cardinal apprit la nouvelle de ce mouvement agressif, il se rendit à Rome avec l'intention de presser Paul III d'intervenir pour la conservation de la paix ; et, dans l'audience qui lui fut accordée par le saint-père, il rappela habilement les torts publics de Charles-Quint envers le roi, la ré* tractation de la promesse faite au nom de l'empereur touchant l'investiture du Milanais, ainsi que les. réponses constanmient hostiles opposées à toutes les offres pacifiques de François I**. Il représenta au souverain pontife que la France n'était pas tellement affaiblie ni le sort des armes toujours si certain que Charles pût agir avec une entière prudence en cherchant à retenir un État dont la conquête, après avoir épuisé ses troupes, l'entraînerait à d'énormes dépenses, ^t que, quelque considérable que fût le duché de Milan, sa possession serait achetée bien chèrement par l'effusion de tant de sang chrétien, c Quant € au roi de France, dit-il, dépouillé d'un bien qui lui apparte- « noit légitimement, il se trouvoit justifié de prendre les armes € pour le recouvrer et pour conserver entier à ses enfants leur € patrimoine dont il étoit dépositaire. Pourquoi l'empereur, « animé du désir d'une véritable gloire, n'étoit-il pas sensible € à celle de réunir les titres de conquérant et de prince gêné
• reux et magnanime ? J'ai porté jusqu'ici la parole, poùrsni-
< vit le cardinal, comme ambassadeur du roi et pénétré des « véritables sentiments d'un prince chrétien ; qu'il me soit ( permis maintenant d'exprimer, en qualité de membre du sa- « cré collège, la crainte que cette guerre ne relève les espé- « rances de F ennemi commun de notre foi, et que les corps « des chrétiens tués dans les combats ne servent de pont aux « infidèles pour venir nous attaquer dans nos foyers. Que le € Dieu tout-puissant daigne éloigner de nous ces fléaux, et t vous, très saint père, vous n'oublierez pas que la divine Proc vidence vous a établi pour veiller au repos et à la sûreté de c la chrétienté. Fasse le ciel que vous vous couvriez d'une
• gloire immortelle par les soins que vous prendrez de rétat blir la paix utile même à vos propres intérêts, à votre répu- « tation; car, si j'ose déclarer librement ma pensée, je dirai
< que l'on parle, que l'on murmure du changement qui s'est t fait dans les dispositions de l'empereur. Il étoit venu ici avec « quelque envie de se prêter à une réconciliation sincère ; il en c est parti dans des sentiments bien contraires à la paix. La c malignité» toujours à redouter dans ses censures, demande c à qui l'on doit attribuer la cause de ce changement'. >
En réponse à cette éloquente et noble harangue, le pape exprima un profond chagrin de l'état des affaires, avoua que les bruits répandus dans Rome étaient parvenus à sa connaissance et laissa paraître les effets de l'influence que les discours hautains et présomptueux de l'empereur avaient exercée sur son esprit. Tout ce qu'il voulut accorder fut d'envoyer les cardinaux de Carpi et de Trivulce comme légats auprès de Charles-Quint et de François V' pour travailler à la paix.
Après avoir pris congé du souverain pontife, qui lui tint
(1) Mémoires de du Bellay^ liv. VI.
cependant des propos « telz et si bons » que le roi devait s* en contenter, selon lui, Jean de Lorraine partit pour Venise d*où il rejoignit Tempereur à Petra-Santa. Les dispositions de ce monarque se révélant d'une manière de moins en moins équivoque, le cardinal eut la fermeté de lui faire entendre sur sa conduite un langage digne et sage à la fois. < Les armes sont «journalières, lui dit-il, et plus vous avez eu de bons succès « par le passé, plus vous devez craindre de perdre le fruit de « vos avantages. Un revers serait regardé comme Teffet de « votre opiniâtreté et de votre imprudence, et vos victoires « passées seraient attiibuées au hasard. Quant au roi votre « beau-frère, vous le trouverez toujours bien éloigné de vouc loir rentrer en hostilité avec vous ; mais si vous Tattaques tt dans ses États, ainsi que vos serviteurs en font courir le « bruit, je connais son courage, sa persévérance, je connais <« Topinion unanime 'et les forces du royaume, et j'ose vous « annoncer qu'un tardif repentir serait Tunique fruit que vous tt retireriez de cette imprudente invasion. Prenez bien garde» « sire, que, en mal entreprenant, vous ne rendiez célèbre à « la postérité quelque endroit peu connu de la France où vos « armes auront échoué. Mais je me permets d'espérer que, « persuadé par mes remontrances, vous préférerez la paix au « hasard d'une entreprise dont l'issue peut causer la ruine de « votre armée et votre repentir *. »
Quelque libres que fussent ces paroles, Charles -Quint, il faut le reconnaître, par un sentiment naturel aux hommes supérieurs près desquels tout ce qui est élevé obtient presque toujours accès, loin de s'en offenser, parut frappé de quelquesunes des remontrances du cardinal, et se plut à rendre justice à son zèle, à son éloquence, aux grâces même qu'il avait dé-
(i) Mémoms de du Bellay ^ liv. VI.
DES bUGS DE GUISE. 106
ployées dans son discours. «Je prie Dieu, répoûdit-il avec « quelque émotion, qu'il détourne de moi raccomplissement « de vos prophéties et que la paix puisse le prévenir. »
L'empereur devait cependant, un jour, avoir lieu d'avouer au cardinal que celui-ci n'avait été que trop véridique oracle *, puisque les prédictions faites à Petra-^anta se réalisèrent plus tard de point en point.
A la suite de ces entrevues, Jean de Lorraine était immédiatement retourné auprès du roi qu'il rejoignit, le 17 mai 1556, à Saint-Rambert en Forez. 11 ne lui dissimula pas qu'aucun accommodement n'était à espérer de la part de Charles- Quint décidé à entrer au plus tôt dans le royaume et dont les courtisans disaient hautement qu'il avait mis si bon ordre à ses affaires en Allemagne et en Suisse, soit chez les cantons catholiques, soit chez les protestants, que la France n'en pourrait tirer nul secours.
François P' lui avait effectivement fait assez beau jeu auprès de ces derniers, ainsi qu'auprès des princes allemands de la même religion, en excitant leur irritation par les rigueurs, condamnables à tous égards et politiquement imprudentes, exercées l'année d'avant contre quelques luthériens dont le fanatisme insensé aurait été suffisamment puni par un emprisonnement.
Évidemment porté à Tindulgence pour l'erreur, le roi ne voulait pas tolérer la profanation, et, depuis l'époque où les luthériens s'abandonnèrent à la fureur de faire des offenses publiques aux objets du respect des catholiques, il avait usé de sévérité et concouru par les supplices à multiplier, comme il arrive toujours, le nombre des réformés. Ceux-ci pénétraient jusqu'au sein de l'université, et François V\ tout en étant blessé et alarmé de leurs entreprises, sentait néanmoins avec
(1) Histoire manusc. de la maison de Guise, par Oudin, liv. i, ch 15 .
regret la disproportion existante entre les ehAtiments qu'on leur faisait subir et les torts dont ils se rendaient coupables* Mais ses conseillers lui représentaient comme an devoir la nécessité de sévir et d'extirper Thérésie du royaume par remploi des moyens les plus énergiques. Les réformés eux-mêmes, aussi fanatiques que leurs persécuteurs, appelaient constamment le scandale et Toutrage à leur secours et s'aliénaient ainsi définitivement les dispositions d'abord modérées du roi. Son zèle rigoureux s'exerça d'une manière funeste, surtout contre les sectateurs de Calvin dont la doctrine plus nouvelle, remplaçant bientôt le luthéranisme, s'introduisait d'un pays tout voisin dans la plupart des villes de France.
La nécessité de se réunir pour opposer une digue efficace aux envahissements de la réforme dans presque toute l'Europe devait amener bientôt l'ouverture du concile de Trente, et la France allait y faire entendre ses doléances et ses vœux par la voix des ambassadeurs du roi.
Le conseil de ee prince ne songeait maintenant (i536) qu*à arrêter le plan de la guerre. François I*', tout en observant une extrême modération pendant qu'il faisait négocier avec l'empereur, n'en avait pas moins activement préparé les moyens de résistance et étendu partout ses soins prévoyants. L'indiscipline des troupes fournissait cependant matière aux plaintes du duc de Guise. Les lansquenets d'une part et les Gascons de l'autre jetaient, par leur cupidité, le trouble dai|6 son gouvernement. On ne pouvait les contenir qu'en les menant contre l'ennemi, et alors ils pillaient et brûlaient les villes; aussi Guise éprouvait-il « la crainte que le pouvre peuc pie du pays ne portast la pénitence » du défaut de paiement qui mettait la gendarmerie même < toute espandue dans le cas c de tenir les champs ^ »
(1) Uss. Bélbime, v. 8595, foi. 98.
En demeurant maître des places du Piémont, le roi jugeait que la défensive était lattitude la plus avantageuse à adopter. D'ailleurs, attaqué sur ses proi)re8 frontières, il rendrait l'agression de l'empereur manifeste et sa déroute probable.
La perfide défection du marquis de Saluées, successeur de Tamiral Chabot dans le commandement au delà des monts, avait, il est vrai, fait passer entre les mains d'Antoine de LèVe les villes de Goni et de Fossano; Turin, du moins, tenait toujours, et les armes françaises s'étendirent bientôt de nouveau dans le Piémont\
François P**, prévoyant que la Provence serait le but des efforts de l'empereur, y avait rassemblé sa principale armée, aux ordres du maréchal de Montmorency, et lui avait fait prendre position sous Avignon, couverte par le Rhône et la Durance. Elle avait dit auparavant avoir recours à la cruelle précaution de dévaster, depuis les Alpes jusqu'à Marseille et depuis la mer jusqu'au Dauphiné, tout le pays, même les villes, qui s'y prêtèrent avec un généreux patriotisme, afin de priver complètement de ressources les troupes de l'empereur, fortes de soixante mille hommes. Charles-Quint pénétra, en effet, sur le territoire français le 25 juillet 4S56, jour de la fête de Saint- Jacques le majeur, patron de l'Espagne, et anniversaire, choisi à dessein, du débarquement de ce prince en Afrique pour son expédition de Tunis. Plein de confiance, il s'avançait vers Grasse et Antibes, le long des cotes de la Méditerranée, t Alors, outré contre François P*", il le descoupoit de toutes « les sortes d'opprobres et de conviées qu'il est possible; au c contraire parlbit de soy magnifiquement'. Desja ses gens
' (1) Les compagnies du duc de Guisp et de son fils te comte d'Aumale envoyées en Piémont étaient fortes alors, la première de eent hommes d'armes et la seconde de cinquante.
(2) Récit historique de la harangue de Charles^Quini à «on urtitée.
loâ HISTOIRE
t partidsoiellt entre eulx les terres, les chasteaux et les sei« « gnearies de France ainsi que bon leur sembloit K » Pourtant cette inconcevable présomption devait n'aboutir qu'à se présenter devant Arles et Marseille pour en tenter inutilement le siège, et à se retirer honteusement, peu après, en Italie, avec une armée diminuée de moitié par les souffrances, les maladies, les petits combats, privée de son plus habile chef, Antoine de Lève, mort sur cette terre dont la conquête ne lui avait pas un instant semblé douteuse, et tout cela sans avoir pu même livrer bataille : le maréchal de Montmorency, fidèle à son système de sage observation, s'étant borné à détacher quelques partis pour harceler et fatiguer Fennemi.
La marche rétrograde des impériaux vers les Alpes ne fut pas moins inquiétée par les embuscades des paysans euxmêmes que par les attaques de la cavalerie légère française et coûta encore près de deux mille hommes à Charles-Quint. A ces pertes s'en ajouta une autre, assez considérable, lors du passage des montagnes ; et l'empereur arriva en Piémont avec une contenance toute différente de celle qu'il avait montrée en partant.
Pour la seconde fois^ il avait fui en personne devant François 1er; mais actuellement à l'humiliation de l'échec se joignaient tous les malheurs de la déroute la plus complète.
Le roi se préparait à le poursuivre pour le combattre et pour passer ensuite en Italie lorsque d'inquiétantes nouvelles le portèrent à changer de dessein et à faire retourner vers Lyon la principale partie de sa gendarmerie ainsi que dix mille fantassins; car, tandis que la France se trouvait prudemment
{!) Du glorieux retour de Vempereur de Provence^ par ung double de lettres escriples de Bouloigne à Rome à l'abbé de Gaprare. t (2) Ce qui lui était arrivé déjà en premier lieu au passage de TEscaut, à Valenciennes, en 15!J1»
Des ducs de GutSE. io»
défendue et sauvée avec bonheur du côté de la Provenée, elle ti*était pas moins dangereusement attaquée sur sa frontière du nord. Le duc de Vendôme, gouverneur de Picardie» à la tête de siï mille hommes d'infanterie et de trois cents gendarmes seulement, combinant ses mouvements avec ceux du duc de Guise dont il attendait impatiemment la cavalerie, avait été assailli par les impériaux sous le comte de Nassau et sous Adrien de Croy, comte de Rœux, prompts à occuper par surprise et a piller la ville de Guise.