‹ Histoire de ducs de GuiseChapitre 12 sur 23 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

CUDW» PREMIEa DUC DE GUISE; lEAN» CARDINAL DE LORKAINE.

Le zèle et les talents déployés, quoique infructueusement, par le cardinal de Lorraine dans ses négociations, rappelaient pourtant sur sa famille la faveur du roi que lui-même possédait à un degré incomparable. Ses services ne la lui avaient peut-être pas seuls assurée, et elle devait s'êlre fécondée par des complaisances, par une communauté de goûts et de plaisirs souvent reprochées à Jean de Lorraine ^ Elle lui attirait actuellement la pénible mission d'apprendre à François V la mort du dauphin survenue dans la ville de Tournon, au moment où il allait rejoindre son père à Valence. La parole manqua au cardinal dès qu'il fut en présence du roi, instruit aussitôt, à son aspect, de l'imminence de quelque grand malheur. Poussé par

(1) L'historien de Thou dit : • Il se chargea de dresser toutes les filles

• d'honneur que l'on plaçoit près de la reine et des princesses. G'étoit

• l'emploi dont il s'acquittoit le mieux ; > et Brantôme développe ainsi cette assertion : « J'ai ouï conter que quand il arrivoit à la cour quelque « fille ou dame nouvelle qui fût belle, il la venoit aussitost accoster, et, « la raisonnant, il lui disoit qu'il la vouloit dresser de sa main, quel dres- « seur 1 Je croy que la peine n'y estoit pas si grande comme à dresser « quelque poulain sauvage ; aussi pour lors disoit-on qu'il n'y avoit guè- « res de dames ou filles résidentes à la cour qui ne fussent desbouchées

• ou attrapées par la largesse du dit monsieur le cardinal ; et peu ou nulles « sont-elles sorties de ceste cour femmes ou filles de bien, »

HÏSTOIKE DES DUCS DE GUISK. ill

im pressentiment secret, François I" rompit le silence pour demander d*abord des nouvelles de son fils ; et le cardinal, de plus en plus troublé, répondit d'une voix tremblante c que la < maladie du jeune dauphin avoit empiré et qu'il estoit en la € main de Dieu tout-puissant. — Je vous comprends, interrom- € pit le roi, vous n'osez tout dire; il est mort ! » A quoi le cardinal, pour réponse, joignit les mains, inclina la tète et baissa tristement ses yeux baignés de larmes.

Le père était frappé profondément, mais le monarque ne se sentait pas affaibli. Il avait à soutenir la lutte contre Tempereur. Une nouvelle levée de lansquenets allait lui arriver et se grossir d'un renfort de huit mille Suisses; ses frontières du nord étaient protégées par des généraux dévoués et habiles, le duc de Vendôme, le duc de Guise. En recevant les adieux de ce dernier, François lui avait, peu de temps auparavant, assuré qu'il n'était pas inquiet, quant à ce qui se passerait de soncôté, parce qu'il le savait «heureux et généreux; » et Guise, en témoignage de zèle, ayant amené avec lui son fils aine le comte d'Aumale, à peine âgé de dix-neuf ans, c vestu d'un gaff lant habit de guerre avec l'espée au côté, » le roi, vivement touché, embrassant les deux princes, prévoyant la gloire future de François de Lorraine, avait gracieusement exhorté «elui-ci à suivre avec assiduité les traces de son père. Ainsi multipliait cette maison et ainsi annonçai t*elle devoir se continuer de manière à servir, à captiver le monarque et la nation comme à imposer h ses propres ennemis.

Après la prise de la ville et du château de Guise, les impériaux, ayant renoncé à opérer contre Saint-Quentin, trop fortement défendu, étaient allés avec mystère (IS août 1536} mettre le siège devant Péronne où le maréchal de la Marck (Fleuranges) pénétra cependant à temps, sans être aperçu, avec sa compagnie dç cent hommes d'armes. L'allaque était des

ut HISTOIRE

plus vives; le comte de Nassau faisait agir saos relâche soixante et douze pièces de canon contre les remparts, c Mais à c beau jeu» beau retour. » L'assaut donné à deux brèches, par huit mille hommes d'infanterie soutenus de sept cents chevaux, fut repoussé vaillamment. Une nouvelle tentative ne réussit pas mieux (âS août); et le maréchal de la Marck, in^ formé que Tennemi pratiquait une mine, était parvenu à détruire cet ouvrage. La disette de poudre et de vivres allait toutefois bientôt le mettre hors d'état de continuer son héroïque défense. Par le moyen d'un soldat intelligent, descendu de nuit le long d'une corde dans le marais et assez heureux pour tromper la vigilance des assiégeants, il put donner avis du danger de sa position au duc de Guise qui, de Champagne, attentif à prévenir la chute de Péronne, était venu à Ham oà il rassemblait ses forces.

En celles-ci consistaient l'espoir de la ville attaquée et l'unique rempart, comme par conséquent l'objet de tous les vœux des habitants de la capitale, où la consternation la plus pro* fonde s'était répandue à l'approche des impériaux. Dès les premiers signes d'effroi, le duc de Guise avait volé au milieu des Parisiens pour les raffermir, et, afin d'augmenter leur sécurité, il leur avait laissé en dépôt son épouse et ses enfants.

« Capitaine intrépide à qui rien ne sembloit difficile dans c l'exécution S i Guise s'était donc chargé d'assurer le salut de Péronne en y faisant pénétrer, pendant la nuit, les secours demandés par Fleuranges; et, général habile, il ne dédaignait pas de se transformer en hardi partisan lorsqu'il fallait, pour rendre un grand service, harceler les ennemis, intercepter leurs convois, enlever leurs fourrageurs. Dans la circonstance actuelle, il choisit quatre cents arquebusiers, tous gens de ré-

(1) Relation du siégelmémorabl^ de Péronne,

&ËS DUCS DE 6tI|IS£. m

Solution, munit chacun <i!efux d'un sac contenant dix livres de poudre, et partit de Ham» à six heures du soir, avec le comte d'Aumale , auquel il faisait faire son coup d'essai et c à qui « bientôt, écrivait-il au roi, il voulait céder son épée comme « capable de rendre plus de services entre ces jeunes mains c qu'entre les siennes^ > Deux cents chevaux lui servent d'escorte jusqu'au bord des marais de Péronne, vers lesquels il se dirige du côté des quartiers du comte de Bœux. Guise a eu l'ingénieuse idée^ de mener, en outre, à sa suite un grand nombre de tambours et de trompettes qu'en arrivant, à mi«nuit, près du camp, il distribue sur différents points, avec ordre de battre et de sonner simultanément la charge, tandis que lui-même va tourner autour des impériaux pour attirer leur attention à l'opposé de la ville. Ce stratagème réussit complètement. L'alarme se répand aussitôt, et les généraux, surpris de se voir attaqués la nuit, de toutes parts à la fois, par une arnoiée qu'au bruit ils jugent nombreuse et formée par la réunion des ducs de Vendôme et de Guise, prennent en hâte leurs dispositions pour le combat. Pendant ce temps et a leur insu, les arquebusiers, guidés par le soldat émissaire de Fleuranges, traversent les marais à la faveur d'une quantité de petits ponts et de petites chaussées que les ennemis avaient faits eux-mêmes, avec des arbres entrelacés, pour pouvoir communiquer depuis Flamicourt jusqu'à la porte de Paris', et ils parviennent au fossé d'où, par le moyen de cordes et d'échelles, on les hisse dans l'intérieur.

A )a pointe du jour seulement, le comte de Nassau aperçut

(1) Histoire manusc. de la maison de Gûise, par Fomier, vol. I.

(2) Comparée par le P. Fenier, minime, auteur de la relation du siège de Péronne, • au stratagème dont s'étoit servi Gédéon contre les Madia- • nites. »

(3) Kda\%(m du siège mémorabk de Péronne,

les derniers d*entre eux au moment où ils y pénétraient, et il voulut alors, mais trop tard, détacher un corps de cavalerie a la poursuite du duc de Guise qui s'éloignait avec ses tambours et ses trompettes, et dont la retraite fut assez régulière et assez ferme pour déconcerter toute tentation d'attaque.

Grèce à cet opportun secours et à la confiance enthousiaste des assiégés dans le duc de Guise qui veillait sur eux, ceux-ci redoublèrent d'énergie, déjouèrent tous les assauts et contraignirent les ennemis, rebutés par la perte de leurs meilleures troupes, à décamper enfin, dans la nuit du 10 septembre, pour se retirer sur le territoire espagnol.

L'heureuse nouvelle de la levée de ce siège *, qui, transmise au roi par les dépêches des ducs de Vendôme et de Guise, lui c avoit esté plaisir, aise et contentement ^, » répandit la joie dans le royaume entier et particulièrement dans Paris. On reconnut bien à quelle audace elle était due, et la gratitude publique fit grandir encore l'estime et l'affection commandées déjà par tant d'autres services. Deux fois la capitale avait été préservée par le duc do Guise ; il était donc juste que sa renommée, sa personne, sa famille même y devinssent de plus en plus chéries et populaires.

La campagne de 4536 fut ainsi l'une des plus glorieuses pour la France, tant dans l'attaque que dans la défense. Les hostilités continuèrent ensuite en Picardie et en Piémont, malgré l'hiver et malgré l'absence des deux monarques, mais sans produire d'événements considérables. François P, après ses succès dans le Midi , était retourné d'abord à Lyon, puis à Pa-

(1) Depuis lequel Péronne a pris pour devise les mots : Urbs nesda vind, dont le sens est aussi rendu par une épithète française communément jointe au uom de cette ville,

(2) Lettre de François I»"^ à M. de la Roohepot, Mss. Béthune, v. 8533, loi. 118, 162.

ris, où il vifit tenir un lit de justice le V^ janvier 1537. Là siégèrent à sa gauche, à deux places de distance, sous Fimage du Christ, le cardinal de Lorraine et, sur le degré en avant du trône, le duc de Guise comme grand chambellan. Le roi y déclara que, l'empereur ayant violé le traité de Cambrai, les cessions qui en étaient résultées se trouvaient annulées, et que Charles d'Autriche, atteint de rébellion et de félonie, était dépouillé des comtés d'Artois, de Flandre, de Gharolais et des autres domaines qu'il possédait en mouvance de la couronne de France. Un héraut d'armes alla proclamer cet inutile arrêt sur la frontière espagnole, et la guerre dut en assurer l'exé * cution.

Tous les préparatifs se faisaient rapidement. Le duc de Guise « donnoit ordre à la seureté et conservation de la lizière « de son gouvernement du costé de Mézières, de Mouzon et «autres.» L'argent lui manquait cependant pour payer les hommes d'armes et pour « faire remettre en nature la muraille « de Mézières * » partiellement écroulée.

Le roi entra lui-même, vers la fin de mars i537, dans le comté d'Artois, avec plus de vingt mille hommes de pied et quelque cavalerie. Il fut bientôt, grâce à l'actif et vaillant concours de Claude de Lorraine, maître du château d'Auchi, ainsi que des villes d'Hesdin et de Saint-Pol. Pendant que l'on s'occupait de mettre cette dernière place en état de défense et que l'armée était campée à Pernes pour faire tête à l'ennemi, le duc de Guise profita d'un moment d'inaction, et alla, avec le maréchal de Montmorency, visiter les points environnants. Tous deux poussèrent une reconnaissance jusqu'à Lillers qu'ils trouvèrent abandonné, et où ils établirent un poste respectable commandé par Martin du Bellay. Saint-Venant fut ensuite

(1) Lettre du doc de Guise, Mss. Béthvine, v. S600, fol. 63.

pris d'assaut ; mais comme les fortifications de Saiot-Pôl n'étaient pas achevées, on crut pouvoir y suppléer par la force de la garnison qu'on y plaça, et à laquelle on employa une partie considérable de l'armée dont le reste fut dirigé vers le Piémont. François F'" étant retourné trop précipitamment à Paris, les impériaux parvinrent à s'emparer peu après de Saint- Pol, et leur général, le comte de Bure, résolut d'attaquer ensuite Thérouenne.

Écrivant à ce sujet au duc de Guise, le roi lui exprime l'opinion que la ville est assez bien pourvue pour que « les ennemys « y pensent six fois devant que l'assiéger. » 11 le loue en même temps de sa diligence à faire marcher en Picardie la gendarmerie et les légionnaires de ses provinces, l'engageant à poursuivre ses utiles dispositions et lui promettant des fonds pour la solde des troupes. Il le prie aussi de « vouloir essayer de tirer par « forme d'emprunt des villes de son gouvernement quelque « bonne somme de deniers pour lui subvenir en son affaire, « et, ajoute le roi, vous ne me ferez pas petit plaisir*. »

François I" comptait beaucoup, pour décourager l'ennemi dans ses projets, sur la prochaine jonction du duc de Guise, à la tête des troupes de Champagne, avec le dauphin et le maréchal de Montmorency. Ces derniers, en effet, ayant amené une armée de vingt-cinq mille fantassins, tant Allemands que Français , de deux mille hommes de cavalerie légère et de seize cents hommes d'armes, pour dégager la ville et livrer bataille, une trêve de dix mois fut convenue (le 30 juillet 4 S37) à regard des frontières de Picardie et des Pays-Bas. La levée du siège de Thérouenne en résultait immédiatement; la guerre se trouvait donc dès lors concentrée dans le Piémont où François P*" résolut de se rendre après avoir pourvu à la sûreté du

(1) Mss. Béthune, y. 8586, fol. 11.

royaume» laissant en particulier le due de Guise pour commander en Bourgogne et en Champagne.

Constamment prêt à payer de sa personne avec zèle et résolution, pourvu que ce fût pour son propre compte, le prince lorrain ne se montrait pas toujours, il est vrai, aussi disposé à prêter un concours désintéressé aux autres généraux, et ne voulait d'ailleurs obéir, en ce cas, qu'aux ordres directement émanés du roi. Cette répugnance, si conforme au caractère et aux prétentions sans cesse éveillées de sa famille, s'était laissée clairement apercevoir dans la campagne précédente. On peut en reconnaître la trace, non moins qu'un témoignage de prudence pour la garde des provinces qui lui étaient confiées, dans la lettre que François P*" lui avait écrite de Fontainebleau, le 25 juin. «Mon cousin, lui mandait-il, j'ay tout à ceste heure a reçue vostre lettre de Troyes du 25* de ce moys par laquelle « j'ay sceu comme l'on avoit envoyé quérir audit Troyes le « nombre de dix-huit grosses pièces d'artillerie lesquelles vous « n'avez pas voulu laisser partir sans avoir premièrement sceu « mon vouloir là dessus, et, pour vous respondre à cela, je « vous prie, mon cousin, que par le commissaire qui est or- « donné pour cest effect de commission ou charge de mon fils « ou de mon cousin le grant maistre pour mener et conduire « en mon pays de Picardie ladicte artillerie, que incontinant « vous la luy laissiez amener, car comme vous le sçavez ils au- « ront faict estât sçeur de cela et ne leur faut pas rompre ce « dessainct. Mais entendez qu'il n'y aura point de faulte que « je ne la vous face incontinant rendre et restituer*. »

Ainsi que cette réponse du roi, la « petite lettre » qui venait de la motiver avait été envoyée à Montmorency, afin qu'il fut au courant de l'affaire, mais avec accompagnement des expres-

(1) Ms9. Béthune, v. 8â40, foi. 100.

sions de la confiance accordée à TacUvité du duc de Guûe pour « pourveoir et donner ordre à tout*. »

Guise savait, au surplus, dans l'opportunité rechercher soi-* gneusement Tappui des autres personnages considérables de l'État et leur rendre le sien désirable. L'amiral Chabot, par exemple, engageait (de Dijon le 29 juin 1537) le grand-maitre. Montmorency, à faire «avoir lettres du roi pour un procès que « le duc de Guise avoit à Rouen, et à quoy il le prioit de lui « aider lui-même pour ce qu'il luy estoit d'importance et pour « que sy possible estoit lediet seigneur roy y envoyastung gen- « tilhomme expressément, et à eeste cause, écrivaitramiral, et « que vous et moy ne povons avoir trop d'amys je vous requiers « aider à son affaire et à ses dictes gens que se adresseront à a vous*. »

La tendance du duc de Guise à s'arroger une sorte d'indépendance dans l'exercice de son gouvernement se manifestait d'ailleurs par des symptômes multipliés. Déjà le parlement de Paris avait eu lieu de blâmer ce caractère des actes administratifs de Claude de Lorraine. Entre autres preuves, on retrouve un arrêt, rendu le 18 mai 1S32^, par lequel c lediet duc ^t est adjoumé en la cour pour répondre au procureur généc rai > au sujet d'une permission accordée aux chanoines du chapitre de Notre-Dame de Reims, en contravention formelle avec les ordonnances du roi. Il parait même que la méfiance que François P' témoigna presque toujours dans la suite au duc de Guise, tout en utilisant ses services, tenait à des causes encore plus sérieuses. Ce monarque, en effet, ayant été informé que, sans son assentiment, le prince lorrain avait introduit dans le pays de Gueldres des troupes, levées sous prétexte de

(1) Mss. Béthune, v. 8580, fol. 29.

(2) Id.y V. 8557, fol. 49.

(3) Mss. Diipuy, V. 85.

faire la guerre aux Yaudoid, mais réellement destinées à soutenir le duc de Lorraine, fut extrêmement blessé de cette démarche, et ne la pardonna au duc de Guise qu'en considéra* tion de son frère, le cardinal Jean, auquel François V^ accor* dait tout ce qu'il demandait^.

Le cours des avantages bientôt obtenus par l'armée française en Italie s'arrêta tout à coup devant Theureuse issue des négociations entamées en Espagne, et dont le résultat étendait au Piémont (27 novembre 1557) la trêve conclue pour la Picardie et les Pays-Bas. Celle-ci devait durer trois mois, pendant lesquels on conserverait respectivement les places précédemment occupées.

Au moment où ses affaires prenaient une tournure également favorable sur des frontières opposées, François P^ donnait donc une preuve non équivoque de son désir de la paix en saisissant l'initiative des efforts pour l'obtenir et en envoyant le cardinal de Lorraine et le maréchal de Montmorency è Leucate, bourg limitrophe du Languedoc et du Roussillon, où allait se former un congrès. Granvelle^, le marquis d'Aguilar, don Francisco de los Ërbos devaient s'y rendre de la part de l'empereur, les comtes de Chalant et de Mazin y traiter pour le duc de Savoie.

Le résumé des instructions des plénipotentiaires français (datées de Montpellier et rédigées par le secrétaire Bochetel) comprenait le devoir d'insister autant que possible pour conserver Hesdin, la faculté de restituer au duc de Savoie tout son territoire, à condition que la France aurait le duché de Milan, ainsi que le comté d'Àsti, dont l'administration resterait entre les mains du roi, sa vie durant, et garderait provisoirement,

(1) Marlot, Histoire eeclésiaslique de Reims.

(2) Franc-Comtois d'une naissance obscure, père du célèbre cardinal Granvalle.

jusqu'à la liii du débat, la ville de Bourg. En outre, Tempereut* ne devrait donner aucun secours au duc de Savoie pour fortifier ses places dont une clause spéciale stipulerait la démoli* tion. Entin la défense des droits du roi de Navarre était aussi l'objet d'une recommandation formelle.

Un prévôt, douze archers, deux trompettes du roi, un héraut d'armes, deux chirurgiens, faisaient partie delà suite des deux négociateurs, et un approvisionnement extraordinaire avait été préparé pour leur séjour.

La mort du dauphin laissait plus de facilité pour la conclusion de l'affaire de l'investiture du Milanais, puisque rien ne semblait s'opposer k ce qu'elle fût accordée au second fils du roi, actuellement duc d'Orléans, avec la main de la fille du roi des Romains, nièce de l'empereur; mais au fond, Charles- Quint se proposait de conserver le duché pour lui-même. L'accord paraissait donc assez difficile à établir, car l'empereur prétendait donner la loi et le roi ne voulait pas la subir.

Pendant que se discutaient ces objets principaux et quelques autres points encore, on convint de prolonger la trêve jusqu'au i^^ juin i538, la marche du congrès n'ayant pas permis que tant d'importants articles fussent réglés dans un aussi court délai: A défaut d'une conclusion immédiate de la paix, François P** désirait que la durée de la trêve fût fixée à dix années, pendant lesquelles on aviserait aux moyens de se concilier. En cas que ses envoyés ne pussent rien obtenir, le roi les rappelait auprès de lui, et ceux-ci durent bientôt, en conséquence, venir à Moulins rendre compte de leurs infructueuses négociations.

Pénétré du désir de terminer la querelle entre les deux plus grands princes de la chrétienté, le pape cependant proposait une entrevue qui fut acceptée de part et d'autre plutôt par déférence pour 1^ chef de l'Église qu'avec un empressement

DES DUCS DE GDISÈ. I2i

spontané. François V"" se rendit donc (le 3i mai 1538) au château de Villeneuve, près de Nice. Les deux monarques ne se réunirent pas néanmoins personnellement cette fois, soit qu'ils fussent encore trop animés Fun contre l'autre, soit qu'ils ne voulussent se voir que comme amis et qu'après que tous leurs différends auraient été aplanis. Le pape et la reine de France, Éléonore, servaient d'intermédiaires, le cardinal de Lorraine et le connétable négociaient avec les ministres de Charles- Quint, et leurs efforts eurent pour résultat la conclusion d'une trêve de dix ans entre les deux beaux-frères.

Voulant payer un tribut d'éloges aux c conciliateurs de cest c accord tant louable, > un auteur contemporain ^ s'est écrié avec enthousiasme : t Tu seras le premier, 6 révérendissime c cardinal de Lorraine, qui scais tant bien entretenir le natu • € rel du roy ! »

De Villefranche où il s'était arrêté, l'empereur s'embarqua ensuite pour Barcelone, le pape retourna à Rome, et François P, de son côté, rentrait dans le royaume lorsqu'il reçut de Charles-Quint l'invitation de se rendre à une entrevue réelle avec lui à Aiguesmortes. Les deux souverains s'y traitèrent réciproquement (juillet 4558) avec, une grande cordialité apparente; mais leurs conférences demeurèrent enveloppées d'obscurité et sans résultats connus. Elles eurent lieu en présence de « la reine, du cardinal de Lorraine, du con- « nétable, de M. de Granvelle, de M. le grand commandeur, « que l'on appelle Couver, qui ne font que sept personnes en « tout*. »

Les Guises et le connétable, en ce temps, siégeaient dans les

(1) Estienne Dolet, les Gestes de François de Valois. Dolet fut brûlé à Paris, le 3 août 1546 ; il passait pour être bâtard de François I".

(2) Mémoire d^Archambaud de la Rvvoire, sieur de Lègues, habitant d'Aiguesmortes.

m HISTOIRE

mêmes conseils, participaient de concert aux mêmes affaires ; les rapports d'amitié n'étaient pas encore ostensiblement altérés entre eux; ils en échangeaient des témoignages, et même François de Lorraine, alors comte d'Aumale, écrivait à Montmorency : < Vous pouvez disposer de ma perswne, estant aut tant en vostre commandement que l'un de vos propres enf- « fans^» Mais la rivalité d'influence ne devait pas tarder à rompre le bon accord. Dans les deux années suivantes, le cardinal allait être accusé près du connétable, par le proto*notaire Montlue, d'entraver, au moyen de trois de ses agents, les démarches des envoyés du roi ; et des lettres écrites de Rome en i 540 démontrent que ce prélat travaillait secrètement à la disgrâce de Montmorency^.

La révolte de Gand et le passage de l'empereur par la France sont les deux événements les plus remarquables de l'année i539 et se lient l'un à l'autre. Rien ne fut plus magnifique que l'entrée de Charles-Quint à Paris. Le roi, qui, h peine rétabli d'une maladie, avait été à la rencontre de son beau-frère jusqu'à Ghàtellerault, «alla ce jour-là disner au logis

• de Montmorency, en la rue Saint-Antoine, où il veit l'ordre « du triomphe, estant accompaigné de la royne et de monsei-

• gncur le cardinal de Lorraine'. • Le cortège était composé de tous les ordres religieux, du corps de l'université, des archers, officiers, prévôt des marchands et échevins de la ville, des corporations de métiers, du parlement, du chancelier, des grands officiers de la couronne. «Adextre estoit « monsieur le duc de Guyse, grand chambellan de France^,

(l)'Mss. Béthune,v. S499.

(2) Laoourt, Histoire de la maison de Lorraine^ t. IIL

(3) Mémoires de du BeUay^ pièces justificatives.

(4) Que probablement il représentait à la cérémonie, car îl.ne fut jamais titulaire de cette charge.

DES DUCS DE GUISE. m

t ayant le grand ordre du roy* » Au souper, François I*^ se plaça à la gauche de Tempereur; et au-dessous de lui étaient assis, à la même table, le dauphin, le due d'Orléans, le roi de Navarre , le duc et le cardinal de Lorraine, les ducs de Yendôme et de Guise. Toutes les grandes charges étaient remplies par les seigneurs les plus considérables, et le comte d'Aumale faisait office de pannetier. Les jours suivants se pas* sèrent au château du Louvre en joutes et tournois ouverts par ce jeune prince, par le duc de Vendôme et clos par le marquis du Ponts fils &iné du duc de Lorraine >.

Malgré Féclat de cette réception, Gharles-Quint, par différents motifs , était pressé de quitter Paris, d'où il partit au bout d'une semaine, pour aller réduire les habitants de Gand^ Pendant son séjour, il avait usé de perfides insinuations pour préparer les moyens de brouiller François I" avec Soliman et^ ce qui pouvait devenir plus grave, avec Henri VIII, auquel la trêve de Nice, l'entrevue des deux monarques à Aiguesmortes et leur concert avec le pape avaient déjà causé beaucoup d'ombrage. Plusieurs causes excitaient d'ailleurs le mécontentement du roi d'Angleterre contre François, entre autres le zèle manifesté par ce dernier prince pour les intérêts du jeune roi d'Ecosse, Jacques (Stuart) V, qui avait épousé (à Paris, le 9 mai 1558) Marie de Lorraine, fille du duc de Guise, mariée elle-même, en premières noces, à Louis II d'Orléans, duc de Longuçville. Un ressentiment personnel s'ajoutait, sur ce point, à l'irritation politique. Henri VIII, d'après la renommée de . beauté et de mérite de Marie de Lorraine, avait demandé sa main, en faisant de cette union le gage d'une prétendue alliance perpétuelle avec la France. Mais quelque éblouissante que fût

(1) Pont- à-Mousson.

(2) Mémoires de du Bellay ^ pièces justificatives.

m HISTOIRE

la recherche du roi d'Angleterre, ses actes anti-catholiques» ainsi que sa conduite comme époux, heurtaient trop directement les principes religieux des Guises et alarmaient trop leurs affections pour qu'ils ne l'éludassent pas; et François l^' se prêta à leurs vœux en alléguant, comme justification de leur refus, une promesse faite à Jacques V antérieurement au veuvage de Henri YIIP. En faisant intervenir ainsi sa protection, le roi avait obéi au mouvement de son cœur plus qu'à la raison d'État. En outre, dit-on, le duc de Guise, pressé par les soUicitations de son gendre, s'était décidé à l'accompagner a son retour en Ecosse et à y passer quelques moments, pour assister au couronnement de la jeune reine, avec son autre fille Louise, dont les attraits furent tellement remarqués aux fêtes célébrées à cette occasion que le roi d'Angleterre la demanda avec des instances et ;des promesses encore plus positives : démarche nouvelle qui amena un nouveau refus dicté en particulier, suivant les mêmes versions, par la vague espérance de voir le duc d'Orléans répudier Catherine de Médicis, suspecte alors de stérilité, et céder à une tendre inclination en épousant Louise de Lorraine *. Quelles que fussent au surplus les rajsons mises en avant, la rancune ne s'en était pas. moins positivement accrue dans l'âme violente de Henri YIII. L'attitude loyale et désintéressée de François I" pendant la révolte des Flamands, le boQ accueil qu'il avait fait à l'empereur, la délicatesse qu'il avait prouvée en ne profitant pas de la présence de ce dernier en France pour lui extorquer la promesse écrite et formelle de restituer le Milanais, n'avaient pu toucher le cœur de Charles-Quint qui n'eut pas honte de désa-

(1) Histoire manuscrite de la maison de Lorraine, par Fornier, vol. I; idem, par Oudin, liv. I, chap. 17; les Arts au moyen âge^ par Dusommerard, tomeï, p. 195.

(2) Histoire manuscrite de la maison de Guise, par Fornier, vol. 1,

DES J)UCS DE GUISË. 126

vouer piibliquemefit sa parole, lorsque après la soumissioii des Gantois il fut invité à la tenir par Tévèque de Lavaur, ambassadeur français.

Le ressentiment de François l^^ restait néanmoins enchatné par les traités ; la trêve subsistait toujours, mais un crime odieux acheva de rompre le seul lien capable d'empêcher la guerre. Le roi n'avait pas tardé à sentir le tort que pouvai^t lui causer les artifices et les intrigues de son rival ; pour en neutraliser Teffet, en faisant éclater aux yeux de l'Europe et particulièrement dés Vénitiens la réalité de ce qui s'était passé entre Charles-Quint et lui, il résolut d'envoyer à Venise (avril 1541) César Frégose, chevalier de son ordre, et Antoine Rin* con, gentilhomme ordinaire de sa chambre* Ces ambassadeurs s'étant embarqués sur le Pô furent attaqués par des soldats de la garnison de Pavie et tués tous les deux d'après les ordres du marquis du Guast, général de l'armée impériale en Italie. Un tel acte mit le comble à la colère du roi que malheureusement diverses menées de cour entraînaient à se priver (1541), au moment de reprendre les armes, du bras ou des conseils de ses plus utiles serviteurs. Le connétable de Montmorency se voyait exilé, sans retour sous ce règne, par des motifs aux- . quels se mêlait la jalousie conjugale du monarque; l'amiral Chabot, temporairement emprisonné, subissait un jugement, réformé, il est vrai, l'année suivante ; le chancelier Poyet était frappé d'une condamnation qui décida sa ruine politique ; enfin la disgrâce atteignait le cardinal de Lorraine si favorisé jusque-là.

La bienveillance royale, variée même dans ses formes extérieures, ne s'était point non plus encore ostensiblement retirée du duc de Guise. Celui-ci venait de recevoir le don considérable d'une somme de trente mille livres, payable en trois années et accordée par François F^ au prince lorrain, f en

m HISTOIRE

« faveur des services qu'il luy avoit parcidevant faictz tant « près et alentour de sa personne au faict de ses guerres qu'au- « trement, pour Vayder à supporter les frais et despenses qu'il « lui avoit convenu faire à ceste occasion, ooltre et pardessus « tous autres dons, gaiges et pensions ^ » Le cardinal, en dernier lieu, s'était vu (depuis 4538) employé dans diverses ambassades en Allemagne pour les affaires de religion et avait assisté particulièrement aux assemblées tenues à ce sujet à Worms et à Eslingen. Il avait accompagné (1" janvier i543), dans le voyage de La Rochelle, François I®' qui se rendait en cette ville pour châtier une rébellion des habitants. Mais la hauteur dont il usait envers les plus considérables personnages lui suscitait de nombreux ennemis, jaloux d'ailleurs de l'accumulation exorbitante des grâces qu'il tenait du roi. On a prétendu^ de plus que, non content des bienfaits si multipliés de son souverain, il obtint de l'empereur six mille écus de pension sur l'archevêché de Sarragosse, et que de là naquit le prétexte, peut-être même la cause de sa chute qui s'expliquerait ainsi comme punition d'un acte de déloyale cupidité non incontestablement prouvé toutefois.

En examinant les deux premiers motifs auxquels plus vraisemblablement il fut redevable de sa disgrâce, on est amené à reconnaître que la réunion, réellement surprenante aux yeux

(1) Quittance de Claude de Lorraine, archives nationales, cartons des rois, 87.

Le duc de Guise touchait effectivement, comme gouverneur de Bourgogne, seize mille livres de pension ; comme capitaine de cent hommes d'armes, deux mille huit cents ; comme grand veneur, trois mille.

Probablement il participa aussi, la môme année 1541, à une gracieuse distribution de sacres, espèce de faucons, que François I®' avait achetés au nombre de quatre-vingUquatre, « tant pour ses plaisirs que pour donner « en présents à différents princes et seigneurs. »

(2) Gaillard, Histoire de François /«'', liv. 6.

DBS DUCS DE GUISJE. 137

de la postérité, de tant d'évéchés et de bénâlces sur une même tête était en quelque sorte autorisée, si ce n'est légitimée, par les exemples multipliés d'abus analogues admis en ce temps au profit des grands seigneurs. On trouve entre autres que Montluc, ce guerrier si hardi et si énergiquement spirituel, était titulaire d'une abbaye à Sens*; qu'indépendamment de son immense fortune personnelle, de la possession des beaux domaines d'Écouen et de Chantilly, le connétable de Montmorency, rival des Guises en faveur, jouissait d'un revenu, très considérable alors, de cinquante six mille livres sur l'État, pour traitements de six ou sept charges et pour pensions ou gratifications à titres divers*.

Quant à la fierté justement reprochée non*seulement au cardinal, mais aux princes lorrains en général, il n'est pas inutile de remarquer que, si elle était naturelle à leur sang, l'ambition, non moins innée en eux, savait parfois la mitiger, la primer même. Effectivement, à l'époque où le roi promit l'archevêché de Reims à l'un des fils de Claude de Lorraine, le duc d'Albanie s'étant porté concurrent, sous la protection de Madame, Guise écrivit au connétable, pour lui recommander cet objet et afin d'obtenir la préférence, dans des termes affectueux où la hauteur du caractère et l'orgueil de la naissance s^effacent sensiblement devant le désir du succès : « Je suis très aise, lui « mandait-il, qu'avez trouvé vostre tiercelet bon ; aussy mon « secrétaire m'a appris comme il vous plaist prendre à cœur âmes affaires... Afin que vostre tiercelet ne faille à trouver « la perdrix, je vous envoyé ung jeune braque pour l'y aider. « Il n'est pas beau, mais je crois que le trouvères bon 3. »

(1) Mss. Gaignières, v, 436, foi. 117.

(2) Portefeuilles de Fontanieu, v. 267.

(3) Mss. Béthune, v. 8546, fol, 66.

15fe HÏSTOltlE

NéanmoiAô, à de telles exceptions près motivées j[)ar iin intérêt immédiat, on est foodé à faire un tort grave au duc de Guise et à son frère du ton de supériorité qu'ils affectaient d'ordinaire envers tous les grands du royaume et particulièrement en s'adressant, verbalement ou par écrit, à ce même connétable ^

La tendance de Claude de Lorraine à cet égard prenait sa source dans des prétentions qu'il ne perdait jamais de vue comme membre d'une famille souveraine. Car, tandis qu'il se créait en France une existence glorieuse et considéraUe, il ne négligeait pas dans son propre pays les chances que pouvait lui procurer le droit de sa naissance. Ainsi le duc Antmne en mariant sa fille Anne ayant stipulé au contrat qu'elle serait € rappelée à sa succession, à défaut d'hoirs mâles, » Guise jugea opportun de se rendre à Bar-le-Duc et d'y faire, le 19 août 1540, en présence de deux notaires, une protestation réelle et publique pour empêcher que cette clause ne pût préjudicier en rien aux effets de la loi salique établie par son père. S' étant donc placé sur le passage du duc Antoine au moment où il sortait de son appartement pour aller à l'église du chAteau : « Monsieur , avait articulé solennellement le duc de « Guise en présence de la cour de Lorraine, on me dict que par « le traité de mariage que vous faictes de mademoiselle Anne « vostre fille vous la rappelez à vostre succession en déffadt « d'hoirs masles, ce que faire ne pouvez, pour ce que au dict « cas vous scavez que les titres des royaumes de Sicile, Arra- « gon, duché d'Anjou et les duchéz de Lorraine et de Bar, « comté de Provence et aultres terres ne peuvent retourner « ny escheoir à la dicte Anne ou à ses hoirs, mais bien à moy

(1) « Le connestable de Montmorency écrit à M. de Guise : serviteur ; et • il y a des lettres de Guise au connestable où il met : amy, » Mss. V. C de Colbert, v. 139, première feuille détachée.

<( OU à mes hoirs masles, le tout ainsy que le testament do feu « roy nosifê père^ que Dieu absolve, le porte et le contient^ de* « puis confirmé, accordé et ratifié par vous, monsieur, et a moy ; à ceste cause je vous déclaire que je ne consens en rien « audict traité de mariage et proteste qu'il ne me préjudicie « à moy ni à mesdicts hoirs auxquels peut estre acquis lediet « droit, lediet cas advenant, en disant, monsieur, vous oyez « ce que je vous dictz ; » et le duc de Lorraine, portant ses regards sur les notaires, leur faisant un signe de tète, avait répondu : € Oy dis, je vous entendz bien ; » puis les deux frères étaient entrés ensemble dans l'église pour y assister à la messe*.

Cette démarche du duc de Guise ne formait, au surplus, qu'une sorte Je complément à l'accord de partage conclu avec son frère en 1550, et s'y rattachait même positivement^.

Le cardinal Jean de Lorraine, qui dans ses négociations avait déployé jin caractère et un esprit remarquables, était en réalité « un prince fort lettré, » splendide protecteur des sa* vants qu'il traitait en amis, aux travaux desquels il s'associait même. Un écrivain nbmmé Bertrand de Vaux étant venu lui présenter et lui lire un ouvrage de critique, qui renfermait de basses personnalités, s'attendait néanmoins à recevoïb la ré- . compense que le cardinal accordait toujours aux auteurs dont il était satisfait. Ce prélat lui remettant, en effet, un étui d'or : « Tenez, ami Bertrand, dit-il, cestui don est pour payer la fa* « tigue et le salaire du liseur, ains faut un homme qui ait plus « de méchantise que moi pour payer l'auteur. »

Le cardinal s'était intéressé vivement à l'établissement d'Érasme en France, et avait lui-même sollicité du roi un pas-

. (l)Mss.Béthune,v. 122.

(2) Mss. de la Bibl. nat,, suppl. français, 2725, cartulaire de Joinville. I, 9

Ita HISTOIRE

8e|K>rt pour ee célèbre docteur lorêqu*!! désira se rendre en Bourgogne. Clément Marot n'avait pas vainement invoqué sa . protoetion et rédamé* le droit de pouvoir louer le cardinal

« De Tavoir fait de néant quelque chose, » lui disant :

c( Plaise vous donc, noble fleuron royal, »

par allusion aux prétentions de la maison de Lorraine sur le royaume de Jérusalem et sans doute sur d'autres encore. Rabelais, curé de Meudon, était aussi en rapports familiers avec Jean de Lorraine qui, ainsi que successivement son neveu le cardinal Charles, parait avoir servi de modèle pour la figure dePatturge*.

Jean de Lorraine possédait aussi un goût sans limites pour les arts ; autour de ce Mécène se groupaient tous les hommes de talent attirés d'Italie en France par François P""; il accordait une bienveillance particulière au fameux Benvenuto Cellini qui lui fit hommage de quelqu'une de ses œuvres et qui reçut de lui des dons généreux*. Dans l'éclat de sa fortune et de son crédit, il avait fait bâtir et décorer, avec une aveugle somptuosité, sur les dessins du Primatice, par les mains des élèves de ce grand artiste, le superbe château de Meudon, dans le parc duquel fut, entre autres ornements dispendieux, construite une grotte • excellemment belle et plaisante pour se « sauver d'estre mouillé de tous costéz. »

Le cardinal entretenait des musiciens^ à son service; il eut

(1) Èpttre 27, de l'année 15Î9, au révérendissime cardinal de Lorraine.

(2) Dusommerard, les Arts au moyen âge, 1. 1, p. 203, 228. (S) Idem, p. 218.

(4) « Dans une occasion où le cardinal ne poijvoit ouyr nouvelles de

DES DUCS DE GUISE. m

pour maUre de Ql^p^lfe ArcadeltS comt)08itettr distingué de oe temps.

Grâce à ses goûts presque autant qu*à ses services^ le eardi- Dal « était si bien venu de François I" que ce monarque ne lui ( refusait jamais rien,» et l'avait même recommandé au choi^ du conclave qui ne voulut point se donner un chef aussi puissant et d'un esprit aussi dominateur*. Le roi se plaisait à vivre sur un pied habituel de familiarité avec Jean de Lorraine. Un jour, à la messe du château, le prélat ne s'apercevait pas qu'un voleur, qui s'y était introduit, avait porté, la main à sa poche. Le filou, remarquant que le roi fixait les yeux sur lui, fit preuve de sang^froid et d'audace, et plaça le doigt sur sa bouche en regardant François P*' qui se tint pour averti, et contribua volontiers, par son silence, à ce qu'il croyait n'être qu'une

«Michel Huet, Parisieni son joueur de flustes, » Clément Marot lui adressa ce « chant pastoral :

« N'y pense plus, prince, n'y pense raye « Du jeu de flusle en portera le prix.

« Si de Michel n'es ores visité, « Pan (en effect) eut la face blesmye,

« Carie dieu Pan et Syringue s'amye « Et sgr Michel se monstra despité :

« Ce mois d'avril ont un prix suscité : « Si douterois que de peur d'infamie

« Et ont donné sur un des monts d'Arcade « Du haut du mont ne l'eust précipité,

« Au mieux disant de la fluste une aubade « Car un haut dieu de dueil trop est malade,

«( La fluste d'or neuf pertuis contenant. « Quand un mortel le surmonte et dégrade. ,

«« Tytire y court, Mopsus s'y va traînant ; « Mais Pan qui l'aime, est assez souvenant '

M Et Corydon a le chemin apris : « Qu'un tel ouvrier est propre et advenant

« Cliacun y va pour voir qui maintenant « A toy, qui es recueil des bons esprits :

« Du jeu de flirte emportera le prix. « Donc reviendra, et en s'en revenant

« Lors ton Michel n'a eu teste endormye « Du jeu de flustç emportera le prix. « Ains est couru voir la solennité,

u Et a sonné à flustei et chalemye « ENVOY.

<c Tout èi ton los, honneur et dignité.

« locontioant que toute la brigade « Prince lorrain, par vertu consonant

« Son armonie ouyt sous la feuiliade, w A bons sujects, ton Michel bien sonnant

« Pan se teut coi, merveilles se donnant : u plus pour l'honneur ,,qui est en toy compris,

« Dont chacun va sa fluste abandonnant, « Que pour monstrer qu'il n'est j>oint apre-

« Et sous la sienne à danser se sont pris, «< Du jeu de fluste emportera le prix. » [nant « Disant entr'eux^ ce François résonnant (Chant xiv.)

(1) Dont il reste encore des morceaux estimés.

(2) Lacourt, Histoire manuscrite de la maison de Lorraine^ y. 3.

n% ^HISTOIRE

adroite plaisanterie. Après roffice cependant il adressa an cardinal quelques propos qui l'engagèrent à fouiller son vêtement dans lequel celui-ci ne trouva plus rien. Lorsque le roi se fut bien amusé de sa surprise, il commanda qu'on lui rendit ce qui avait été dérobé ; mais le voleur, très réel, s'était échappé^ et la gaieté du monarque, pris ainsi pour dupe, ne fit que s'en augmenter : « Foi de gentilhomme, dit-il, ce larron m'a fait «son complice*. »

Pendant sa disgrâce manifeste, le cardinal n'allait pourtant pas renoncer au désir et aux moyens de se ménager un retour de crédit à la cour et sur l'esprit du roi; il allait conserver, au contraire, soigneusement des relations avec la duchesse d'Ëtampes chez laquelle il jouait encore parfois au flux^.

Au surplus, de nobles qualités ne signalaient pas moins la nature de son caractère que la portée de son esprit; sa constante libéralité était sans bornes ; de nombreux enfants, appartenant à des familles pauvres, lui devaient les avantages d'une éducation reçue à ses frais dans les collèges de Paris, et sa bonhomie ajoutait encore au mérite de sa bienfaisance. Le fermier de son abbaye de Fécamp, par exemple, avait fait, en trois comptes consécutifs, admettre une quittance comme signée du cardinal ; mais, les receveurs refusant de la laisser passer à la quatrième fois, il devint nécessaire d'en référer au prélat lui-même qui, ayant considéré et reconnu sa signature: c( Puisque Jean y est, Jean en sera cru, » dit-il ; et il recommanda qu'elle fût définitivement admise. Il faisait toujours Faumone avec largesse, « portant ordinairement une grande « gibecière que son valet de chambre, qui luy manioit son ar- « gent des menus-plaisirs, ne failloit de remplir tous les ma-

(1) Gaillard, Histoire de François /«% liv. IX.

(2) Jeu de cartes assez semblable à celui qu'on appelle la prime.

« tins de trois ou quatre cens escus : et tant de pauvres qu'il « rencontroit il mettoit la main à la gibecière, et ce qu'il en « tiroit, sans considération, le donnoit sans y rien triera » La réputation de charité du cardinal à la grande gibecière était même tellement établie qu'un pauvre aveugle l'ayant imploré, dans les rues de Rome, s'écria en recevant de Iiii une poignée d'or : aOtu sei Christo^ o veramente il cardinal di Lorrena. »

Les mœurs de Jean de Lorraine n'étaient pas, il est vrai, louables en tous points également pour leur facilité. Elles paraissent avoir manqué de la rései*ve commandée non seulement par son état et ses dignités ecclésiastiques, mais même parles bieiiséances. A la légèreté *, le cardinal joignait, sous ce rapport, une audace dont Brantôme offre le témoignage lorsqu'il raconte de lui que a passant une fois par le Piémont, « allant à Rome pour le service du roy son maistre, visita le « duc et la duchesse de Savoye : après avoir assez enti^etenu « M. le duc, il s'en alla trouver madame la duchesse (Béatrix « de Portugal) en sa chambre pour la saluer, et, s'approchant

< d'elle, elle, qui estoit la mesme arrogance du monde, lui « présenta la main pour la baiser. M. le cardinal, impatient € de cet affront, s'approcha pour la baiser à la bouche, et elle

< de se reculer. Luy, perdant patience et s'approchant de plus « près encore d'elle, la prend par la teste et la baisa deux ou € trois fois, et quoiqu'elle fît ses cris et exclamations à la € portugaise et espagnole, si fallut-il qu'elle passât par là... »

(1) Brantôme.

(2) Dans une chanson intitulée le Ciel^ composée, en 1541 , sur les clames de la cour de François FS le couplet suivant fait allusion au cardinal de Lorraine :

u Le téraphifi voile cuidaiit «< C'cbt par heur el par accideni

« Par l'Orient et l'Occident, v< S'il fait quelque oonqucblu. »

u Et jamais ne s'arreste; {Cotletlimi MaurepaSy v. I.]

Page 1