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CHARLES, CARDINAL DE LORRAINE, SES FILS

Un nouveau règne commence. Les rênes de l'État se trouvent entre les mains d'un monarque jeune, ami des fêtes et des plaisirs, prodigue, t faible d'esprit, plus propre à être « conduit qu'à gouverner*. »

« Soubs ce règne qui dura treize ans, non toutefois acconit plis, et dès l'entrée d'iceluy, la graine de nos guerres civiles € fut semée par ceux qui tenoient les premiers lieux en Tad- « ministration publique, et print avec le temps si profonde « racine qu'elle a mené le plus beau et le plus florissant estât « du monde jusques au bord de sa ruine et précipitation, dont « il a esté préservé non par prudence humaine, mais par une € spéciale faveur etgrâce de Dieu*. »

Aussi le souverain va-t-îl bientôt se voir soumis à l'action des partis qui se disputeront l'influence et dont le plus entreprenant comme le plus redoutable sera celui des Guises.

Amis prévoyants et déclarés de Henri II avant son avènement au trône, ces princes avaient mis en œuvre toutes les ressources de leur supériorité pour accaparer sa confiance , et

(1) Mézerai, Histoire de France.

(2) Claude de^l'Aubespine, Histoire particulière de la court de Henri II,

l'archevêque de Reims, en particulier, ii*avait pas négligé, à cet égard, les avantages de la position de gouverneur du dauphin à laquelle sa réputation de talents et de savoir, moins encore cependant que le crédit de son oncle sur l'esprit de François!", Tavait, sous la tutelle du cardinalJean sans nui doute, fait associer dès sa sortie du collège de Navarre *. Les ennemis des Guises sont allés jusqu'à prétendre même, très invraisemblablement, que ces frères, pour capter la bienveillance du jeune monarque en flattant ses goûts voluptueux, auraient eu recours à l'emploi de moyens que l'excès de l'ambition suggérerait peut-être, mais contre lesquels, à défaut du sentiment conjugal, se révolte le plus simple amour-pi^opre. Les Guises du moins appuyaient en ce moment leur faveur auprès de Henri II sur des soins attentifs pour Diane de Poitiers, maîtresse toute-puissante, dont l'un d'eux, Claude, marquis de Mayenne, venait d'épouser ^ la fille ainée, Louise de Brézé, dame d' Anet s.

Cette union avait été habilement ménagée par le crédit de l'archevêque de Reims sur l'esprit de Diane, et l'ardeur de s'élever pouvait seule avoir inspiré aux Guises le désir d'une pareille alliance dont Chàtillon, depuis amiral deColigny, jusquelà compagnon inséparable du comte d'Aumale, chercha à les détourner en leur représentant qu'elle c n'étoit pas très hono- « rable pour eux et que mieux valoit avoir un pouce d'authorité

' (1) L'établissement le plus brillant de l'Université, à cette époque, et où Charles de Lorraine, comme la plupart des jeunes seigneurs de la cour, avait été élevé.

(2) En 1546. Berryat Saint-Prix, Observations sur plusieurs lettres de François et Henri^ ducs de Guise, Paris, 1822, p. 22 et suivantes.

(3) Son père, Louis de Brézé, comte de Maulévrier, grand sénéchal de Normandie, était de l'ancienne maison de Brézé, dont l'héritière porta le nom dans la seconde maison de Brézé, cadette de celle de Maillé.

f et de faveur avec honneur qu'une brassée sans honneur t. » François de Lorraine s'était montré mécontent de cette dissidence ; mais, quoiqu'il reprochât à Ghàtillon de l'avoir conseillé moins en ami qu'en envieux du bonheur qu'un tel mariage procurait à sa famille , un léger nuage, seul encore, s'éleva sur l'intimité de ces deux grands hommes.

• François, duc de Guise, et Charles, cardinal de Lorraine, « frères, s'estoyent fort approchez du dauphin et tenoient bien c en son endroict, non toutefois se ferme et appuyé qu'il n'eust c peu estre ébranlé. Pour du tout s'asseurer, ils se jetèrent du

< commencement au party de ceste femme (Diane de Poitiers), c spécialement le cardinal qui estoit des plus parfaits en l'art « de courtiser. Gomme tel il se gehenna tellement par l'espace f de près de deux ans que, ne tenant point de table pour sa c personne, il disnoit à la table de madame; ainsi estoit-elle

< appelée par la royne mesme^. >

Pour procurer plus d'extension au pouvoir de la duchesse, sur lequel il avait établi l'une des bases principales de la fortune de sa maison, Gharles de Lorraine conseillait à Diane de remplir toutes les hautes charges de personnes qui lui fussent entièrement dévouées. Goûtant de tels avis, elle les mettaitàexécution, non seulement en accaparant lesplaces vacantes,mais en substituant, par autorité ou par adresse, ses propres créatures aux titulaires des plus considérables emplois. C'est ainsi que plus tard, convoitant pour quelqu'un de ses partisans la place de premier président du parlement de Paris, occupée depuis longtemps par Pierre lizet, magistrat docte et intègre,elle profita d'un débat qui survint au conseil entre lui et le cardinal de Lorraine. Invité par le prélat à donner son opinion

(t) Brantôme, Vie de l'amiral de Chaatillon. (2) Histoire particulière de la court de Henri H.

selon les formes, Lizet, ancien protégé de sa maison et qui avait précédemment déjà empêché un avocat de donner, en plaidant, le titre de prince à l'un des Guises, ayant répondu qu'il ne voyait personne, en ce moment, dont la présence pût Fobliger à parler debout et découvert, le cardinal s'emporta en injures contre lui, et sa charge lui fut enlevée. Mais avec elle Lizet perdit une partie de la fierté de son caractère; privé de fortune, il implora honteusement la pitié de Charles de Lorraine, et obtint du roi l'abbaye de Saint-Victor où il acheva son existence.

La cour changea donc promptement d'aspect; trois jours après la mort de François P', Montmorency avait repria dans le conseil la place occupée, pendant sa disgrâce, par d'Annehaut, et le cardinal de Tournon venait d'être supplanté par le comte d'Aumale qui partageait avec son frère la confiance en^ tière de Henri IL Tous deux gouvernèrent dès lors l'État à leur gré. Dès lors, on les sollicitait à toute occasion ; on se recommandait à eux de toutes parts ; ils recevaient des rapports fréquents et détaillés sur la marche des affaires dans l'intérieur du royaume et au dehors. D'Essé et surtout la reine douairière, leur sœur, les informaient soigneusement de tous les mouvements du secours français envoyé en Ecosse, et par l'augmentation duquel on jugeait bien « qu'il (le comte d'Aumale) y « avoit mis la main. » On les avertissait, entre autres, des besoins des « pauvres gens qui estoient par deçà et n^ouroient de € faim. •

Toutefois, leur crédit échouait en ce moment même dans la tentative d'obtenir la charge de grand maître de la maison du roi * que Montmorency possédait et que d'Aumale ne put par-

(1) Il fut pourvu de celle de grand chambellan, en 1551, à la mort de François, duc de LongueviUe, dont la famille l'avait possédée pendant rentrvingt ans environ. Claude de Lorraine s'était conteBié d'être premier chambellan avant de recevoir le titre de grand veneur qu'obii&t ensuite >

i«B HISTOIRE

venir à loi enlever sous prétexte de rectifier les abus d'un ou« mul, alors trop eonunun, dont sa propre famille avait réellement plus à profiter qu'à se plaindre. Ces menées, connues du connétable, contribuèrent, du restera semer un premier germe de rivalité personnelle entre eux.

La duchesse d'Étampes cependant usait de la permission de jouir, dans la retraite, des biens considérables qu'elle avait reçus du feu roi, et la reine Éléonore d'Autriche passait en Flandre auprès de son frère qu'elle suivit plus tard en Espagne. Quant à Catherine de Médicis, jeune, belle, spirituelle, ambitieuse, elle ne préludait encore que par quelques intrigues de cour à la part qu'elle devait prendre, dans la suite, aux troubles résultant de la lutte des factions opposées.

Alors est institué un nouveau conseil c appelé les affaires c du maiin^. Le roi estant éveiUé, tous les grands et la plu-

par lettres du 4 juin 155<». son fils François, et dont celui-ci se démit eo faveur de son frère, le duc d'Aumale, conservant néanmoins la jouissance des appointements tout le reste de sa vie.

(1) « L'ordre du conseil faict par le roy Henry II, à Tavènement de son « règne, 3 avril 1547 : le roy de Navarre, le cardinal de Lorraine (Jean), « le duc de Vendosme, pair de France, l'archevesque de Reims (Charles « de Lorraine), le sieur de Montmorenci, connétable, le duc d^Aûmale,

• pair de France (François de Lorraine), messire François Olivier, chan-

• celier de France, le sieur de Sedan, maréchal de France, le sieur de

• Humières, chambellan du roy, le sieur de Saint-André, Taisné, aussy

• chambellan, messire Jean Bertrand, président au parlement de Paris, et « le sieur de Yilleroy.

« Auquel conseil assisteront :

• MM. Guillaume Bochetel, Claude Clausse, Claude de l'Aubespine et

• Jean du Thier» secrétaires des finances, le cardinal de Bourtxm, le car- « dinal de Ferrare, lé cardinal du Bellay, le cardinal de Chastillon, le duc « de Nevers, le duc de Guise (Claude de Lorraine), le duc d'Êtampes, « Tévesque de Soissons, Tévesque de Coutances, et messire Pierre Ray- « mood, premier président à Rouen, avec les secrétaires des finances > dessus nommés, les autres de cest estât qui s'y pourront trouver. • (Mss. Dupuy, vol. 86.)

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t part de la noblesse entre pour le saluer. Sa chemise prise, t qui luy est baillée par le premier et le plus grand des princes

< qui se trouve là et luy habillé, après s'estre prosterné à ge* ( noux devant un petit oratoire et autel qu'on luy dresse en « sa chambre, ses dévotions faites , luy relevé , chascun se c retire, et ne demeure que ceux des affaires ^ »

Le roi ne pouvait guère disposer d'aucune grâce, car c ils € estoient quatre qui le dévoroient comme ung lion sa proie, t Le duc Claude de Guise qui avoit six enfants qu'il fit très

< grands ; le connétable avec les siens; la duchesse de Valenc tinois avecques ses filles et gendres'; et le maréchal de « Saint- André qui estoit entouré de grand nombre de neveux

< et d'aultres parents tous pauvres et luy même qu'il falloit « agrandir. ^ »

L'ardeur d'obtenir était telle que, par exemple, Tabbaye de Saint-Thierry-lès-Reims fut sollicitée à la fois par le duc de Guise, comme susceptible d'être très commode à son fils Tarchevêque ; par le connétable, en apparence pour son neveu le cardinal de Chàtillon, mais réellement afin de jouir lui-même du beau vignoble dépendant de cette abbaye ; et enfin par Diane de Poitiers qui voulait procurer à l'un de ses neveux, Brézé, les douze mille livres de rente qu'on en retirait. Mais cette fois le roi leur opposa un refus général et absolu et donna de son propre mouvement l'abbaye à Vieilleville qui en fit présent à son fils Jean de Mas, grand doyen de Saint-Maurice d'Angers*.

Pour réduire le nombre, alors élevé jusqu'à douze, des car-

(1) Histoire particulière de la court de Henri IL

(2) Le second était le seigneur de Sedan, fils du maréchal de Fleuranges.

(3) Histoire particulière de la court de Henri IL (i) Mémoires du marévlMl de VieiHeville, liv. II.

m HISTOIRE

dinaux français en l'ésidence habituelle à Paris et capables, par leur présence, de causer des embarras aux nouveaux ministres, ces derniers imaginèrent d'en envoyer à Rome, sous un frivole prétexte, sept, parmi lesquels devait, nécessairement et par égard pour les convenances, ôtre compris Jean de Lorraine, frère du duc de Guise, t qui avoit tant gouverné le • feu roy. » Il se trouvait fort à plaindre de cette mesure, parce qu'il « estoit déjà sur l'aage, n'ayant accoutumé de faire si t longs voyages; et il y avoit lieu de penser que, quand on au- < roit acheminé les autres, on le feroit revenir, estant déjà t demi-mort des regrets et ennuis qu'il portoit de la mort du « feu roy*. »

Dès ce moment, le maréchal dQ Saint- André recevait un don considérable de terres vacantes; Montmorency se faisait payer cent mille écus comme arrérages des appointements de ses charges de connétable et de grand maître; l'archevêque de Reims, Charles de Lorraine, était investi des titres de chancelier de Tordre, de maître de la chapelle, enlevés au cardinal de Tourrion ; il était mis en possession de la superbe maison de Marchez, appartenant à Longueval, comte de Bossu, agent criminel des trahisons de la duchesse d'Estampes et dont l'archevêque avait, à ce prix *, sollicité et obtenu la grâce. Le même prélat s'appropriait encore, sur la dépouille du trésorier de l'épargne, Duval, « la terre de Dampierre et celle de Meu- « don, sur le cardinal Antoine de Sanguin ; desquelles et de la « petite ville de Chevreuse, qu'il recouvra aussi, sans bourse « délier, feit ériger un marquisat, devenu plus tard duché ,

(1) Mémoires du maréchal de VieiUeviUe, liv. 11.

(2) Le 14 juin 1557, un contrat fut passé entre le cardinal de Lorraine et le sieur de Bossu ou Bossut de Longuevai pour l'acquisition faite par le prélat à ce dernier de la terre de Mm'chèz ou Marchais.

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c duquel il a faict héritier le duc de Guise, sod Beveu*. * Le comte d*Aumale eut aussi part aux libéralités du bou* veau souverain qui, de même qu'au maréchal de Saint-André, lui abandonna de vastes terres vacantes; mais le jeune prince lorrain les partagea généreusement avec Jean de Bourbon , frère de l'infortuné comté d'Enghien ^.

< Ces cinq 3 furent choisis pour la conduite et direction des

< affaires. Le connétable, ayant charge absolue et puissance ( sur les armes, voulut laisser aux deux frères les mains

< plaines de vent, et une autorité conmie en idée. Ici est le € champ et le guéret où la graine de nos séditions et partialités «fut semée*. »

Après avoir magnifiquement célébré les funérailles de son père, le roi s'était occupé des préparatifs de son propre sacre, auquel les Guises allaient figurer d'une manière remarquable , et qu'il voulait entourer d'une splendeur prèsqu'inusitée. Cette cérémonie eut lieu» le 26 juillet, à Reims, par les mains de l'archevêque Charles de Lorraine^, que le pape nomtma cardinal^ cinq jours après, lei*'^ août: faveur signalée de la cour de Rome où Robert, cardinal deLénoncourt, chargé des affaires de la France, soignait aussi avec zèle et succès celles de la maison de Guise.

Henri II, informé que les habits royaux destinés à la solennité étaient hors d'état de servir encore convenablement cette

(1) Histoire particulière de la court de Henri //.

(2) Idem.

(3) Diane de Poitiers, les deux Guises, Montmorency et Saint-André.

(4) Histoire particulière de la court de Henri IL

(5) Le cardinal Jean s'était, en 1538, démis de ce siège en sa faveur; mais il en avait conservé l'administration, à cause de l'âge encore trop jeune de Charles que Paul III avait néanmoins consenti à désigner comme successeur do son oncle.

(6) D'abord du titre de Sainte-Cécile, el, plus tard, de Saint- Appollinaire.

m HISTOIRE

fois, et que les couleurs en étaient ternies, en fit faire de nenfs, beaucoup plus riches. A son exemple, les princes du sang, les grands officiers de là couronne, les chevaliers de Tordre, les ambassadeurs étrangers, les seigneurs lès plus considérables du royaume déployèrent Téclat d'un luxe extraordinaire. L'ancien comte de Champagne était représenté par François de Lorraine, et le duc d'Aquitaine par Claude, duc de Guise, son père, qui obtint le pas sur le duc de Montpensier, prince du sang, en vertu d*une ordonnance provisionnelle rendue le 25 juillet 1547 *, le comté de Guise ayant été érigé en duchépairie onze ans ^ plus tôt que la seigneurie de Montpensier. La vivacité avec laquelle le duc de Guise soutint son droit en cette occasion fut un tort de plus attribué à son ambition par les courtisans et surtout par le connétable lié avec les princes. Mais Guise, fort du crédit de ses fils, se préoccupait peu de ce mécontentement ^.

La querelle de rang devait se reproduire *, au surplus, entre le duc de Montpensier et François de Lorraine, quand ce dernier eut succédé au titre de son père. Montpensier s'opiniàtraità réclamer la préséance, qui ne lui appartenait pas, et s'en saisit même accidentellement en i551, lors d'une assemblée du parlement où s'étaient rendus le roi et les pairs. Mais Henri 11 adressa quelque temps après à cette compagnie des lettres patentes par lesquelles il déclarait c que cela ne debvoit € porter préjudice au rang et ancienneté qu'avoit ledict sieur

(1) Ordonnances de Henri II, vol. coté P, fol. 1S2.

(2) En 1527.

(3) Dauvigny, Vies des hommes illustres.

(4) Ce ne fut qu'en décembre 1576 qu'un édit de Henri III, rendu à Blois, décida que les princes du sang précéderaient les autres pairs de France. (Ordonnances des rois, deuxième , vol. de Henri III, roté J. J., fol. 254.)

DES DUCS DE<]tUISE. U8

< de Guise à cause de sa pairie par dessus ledict duc de Mont-

< pensier, celui-ci ne sçachant, ce que depuis il avoit entendu « pour certain, qui estoit que le duc de Guy se estoit faict et « créé premier pair que le duc de Montpensier.

t Par quoy, ajoutaient ces lettres, nous avons déclaré et dé- « darons par ces présentes, de nos certaine science, plaine « puissance et auctorité royalle, que ce que nostre dict cousin « le due de Guyse par inadvertance, à la dicte assiette et as-

< semblée des pairs qui nous ont assisté dernièrement que nous « avons tenu ledict parlement, se laissant précéder par nostre « dict cousin le duc de Montpensier, ne lui peut ni doibt aucu- « nement préjudicier à son rang et ancienneté par lesquels il « doibt estre premier que le dict duc de Montpensier assis, « inscript, nommé et appelé comme estant premièrement « créé, reçeu et institué pair de France *. >

Quelques jours avant celui de son sacre, Henri II, cédant à ses dangereux penchants pour les tournois et les joutes guerrières, avait permis que la cour assistât, le 10 juillet, à Saint- Germain, dans un camp dressé près du château, au sanglant spectacle d'un combat judiciaire * livré pour vider une ancienne querelle entre Guy Chabot de Jarnac, seigneur de Montlieu, et François de Vivonne, seigneur de la Châtaigneraie. François, comte d'Aumale, parrain d'armes de ce dernier, y attira l'attention générale par son air de grandeur et sa renommée déjà si brillante. Chargé de régler les conditions du combat ^ d'accord avec Boisy, grand écuyer de France, par- Ci) Mss. Dupuy, vol. 340.

(2) « Ce que beaucoup interprétèrent à sinistre présage : comme il «advint.» {UEstoiîe,)

(3) Quelques mois plus tard, le soin des préparatifs du tournoi que le roi voulait faire célébrer à Toccasion de son entrée à Paris fut encore confié au comte d'Aiimale qui mandait de Chantilly, le 3 avril 1548, à

tn HtSTOlRB

raîo de Jarnac, il < fournit pour oonfidens • à la diataigneraie les sieurs de Saussao^ de Montluc, d' Ancelle, de Frégouse et le comte BerliBger. Vers sqpt heures et demie du matin, d'Aumale annonça qu'il était temps d'apporter les armes. Les combattants parurent ^suite dans la lice, Vivonne conduit par d'Aumale ; ils saluèrent ainsi que leurs parrains, et, après que ceuï-ci eurent < pris congé d'eux et les eurent recomman- > dés à l'eipérience de leurs vertus, w le roi d'armes, Normandie, ayant crié par trois fois : lai$se% aller les bons cam" battants^ la lutte s'engagea avec adresse et fureur. Au bout de peu d'instants, d'un coup, devenu proverbial, porté et redoublé au jarret gauche, Vivonne fut abattu par son adversaire. Le comte d'Aumale se précipita aussitôt pour donner ses soins au vaincu et pour calmer la colère qui poussait celui-ci à déchirer ses propres blessures. Mais Vivonne ne survécut que trois jours, et, après sa mort, d'Aumale lui consacra un tombeau sur lequel il ordonna de graver cette inscription : « Un « grand prince lorrain et françois^ grandement triste et fâché « d'un tel événement inopiné, a dédié aux mânes de ce brave « chevalier poitevin*. ■ Dans ce peu de mots se révélait une prétention* constam-

M. de Marillac, que le roi • envoyoit Normandie son roy d'armes vers « l'emperenr luy demander congé et permission de publier en sa cour le «toumoy. > Il rengageait en même temps à donner an roi d^armes - toute l'adresse, aide et Taveur > possibles, faisant ainsi, à lui d'Aumale,

• plaisir bien grant, • et ajoutait qu'il avait « baillé de son argent cent « escus à ce porteur pour les trompettes qui l'accompagneroient à la pu-

• blication dudit toumoy. • (Mss. V. C. de Colbert, vol. 387, fol. «68.)

(1) Dauvigny, Vies des hommes illustres,

(2) • Par aucunes lettres, que Je puys avoir retirées de vosire mai-

• son depuis trante ou trante-cinq ans que il a pieu à feu monseigneur

• vQstre père, à madame et à vous me retenir en vosire service, vous

• pourrez veoir rostre origene de la nuiison du roy Jehan de France qui fut

• père de Louîïi d'Anjou dont vous estes descendu el d'une fille Marye de

DBS loties DE &UISË. 175

ment entretenue p«r la maison de Guise et qui parut dès lors surprenante, mais qui recevait une sorte de consécration de la silencieuse tolérance du roi.

La position honorifique d^$ Guises s'élargissait au suiplus de jour en jour. Diane de Poitiers usait de* son influence pour faire ériger, par lettres patentes données à Reims au mois de juillet, le comté d'Aumale en duché-*pairie, au profit* de Fran-

« Bretaigne et après d'une fille d'Ârragon qui fut femme de Loys II, duc «d'Anjou, par le moyen de laquelle feu vostre aieul René duc de -* Lorraine prist le tiltre de roy d'Arragon et qui vous feroyt droict. J'ay « tousjours oy dire et en sçay quelque dessente par laquelle il appert que « Yolende et sa dessente seroyent roys d'Arragon. » (Lettre de Jacques le Picard au duc de Guise, dernier janvier 1550-1551. Mss. Gaignières^ vol. 421, fol. 131*)

(1) « . . . Mis en considération que nostre très cher et amé cousin « François de Lorraine, chevalier de nostre ordre, gouverrieur et lieute- ■ nant-général en Daulphiné*, filz aisné de nostre très cher et amé cousin « le duc de Guise per de France, avoit ordinairement porté le nom et tiltre « de comte d Aumale et voulant l'exalter et décorer des tiltres, honneurs, «qualités qui puissent correspondre à ses louables vertus et mérites... « nous l'avons cogneu digne de nos faveur, grâce et bénévolence, nous « avons advisé de le faire servir, assister et appeler à noz sacre et couron- « nement au reng des six pers laiz en qualité de duc d' Aumale, • titre qui

• pour ne pas être et demeurer inutile et frustratoire, » doit écheoir, après la mort du duc de Guise, « à son aultre filz puisné, Claude, de présent

• appelé marquis de Mayenne, selon et ensuyvant le contrat de son ma-

• riage fait de nostre consentement avec nostre cousine Loyse de Brézé. » (Lettres patentes de Henri II, Reims, juillet 1547, enregistrées, le 5 janvier suivant, au parlement de Paris, puis ensuite à celui de Rouen.)

La juridiction, quant au duché d' Aumale, était réglée de telle sorte que les procès intéressant la personne du titulaire devaient, en raison de sa qualité de pair, ressortir au parlement de Paris, tandis que ceux qui surviendraient entre les sujets du duché-pairie, de partie à partie, continueraient à être jugés par le parlement de Rouen. (Mss. Gaignières, v. 430, fol. 97, 114.)

* Le 8 juin 1547, des lettres de Henri II ordonnaient au comte d' Aumale, gouverneur de Dauphiné, « de se trouver l'un des commissaires de par le roy en l'assemblée des gens des <( troys estats de Daulphiné et Vallentinoys, à Grenoble, le 30 juillet prochain, pour leùr

• renionstrer les affaires et requérir et demander la somme contenue en la commission. »

m HISTOIRE

çois, puis de Claude de Lorraine, et poifi* faire établir une transmission, en quelque sorte une communauté de titre, qui, par parenthèse, occasionne, chez la plupart des historiens, de fréquentes confusions entre ces deux frères, durant les dernières années de la vie de leur père.

Le roi croyait cependant n* avoir nen négligé pour assurer la bonne direction de l'État en la confiant aux soins du connétable de Montmorency, et surtout des princes lorrains dont les talents t^alaient la faveur, et en appelant ainsi au gouvernement les hommes les plus capables de faire face, dans les conseils comm(? sur le champ de bataille, à l'heureux et puissant Charles- Quint, vainqueur de la ligue de Smalkalde, et aux efforts de l'Angleterre contre l'Ecosse qu'elle voulait s'approprier pour la fondre en un seul royaume sous le nom de Grande-Bretagne.

En effet, le cardinal de Saint-André n'existait plus ; il avait péri, par un assassinat, victime de son antipathie pour une -partie des nobles, de sa hauteur vis-à-vis des autres, de sa sévérité envers les réformés, surtout de l'illégale exécution du ministre Georges Wishart; et, depuis sa mort, la reine douairière avait pris une part considérable aux affaires. Elle tenait du sang qui coulait dans ses veines un attachement sincère pour la France qu'elle s'efforçait de servir en toute occasion. L'Ecosse abattue tournait également les yeux vers cette puissance, la seule qui semblât pouvoir la relever; et Marie de Lorraine encourageait cette disposition des peuples, en leur représentant que, pour obtenir l'efficace protection de Henri II, il fallait chercher à le séduire par l'offre de précieux avantages. De telles insinuations se firent facilement accueillir, à la faveur du ressentiment national; et non-seulement la main de la jeune reine Marie, âgée de six ans, fut proposée pour le dauphin, mais encore on convint d'envoyer cette souveraineenfant à la cour de France où elle serait élevée.

DES OCCS DE GUlriË. m

En Italie, le pape Paal III se trouvait alors h la fois tive^ment irrité de Tassassinat de son ûls, Louis Farnèse, duc de Parme, de l'aliénation de Plaisance qui en résultait, etembar^ rassé par les affaires du compile réuni à Bologne. Le cardinal de Guise, ainsi désigné jusqu'à la mort de son oncle le cardinal Jean, après avoir accompagné Henri II à son entrée solennelle dans Paris, avait été envoyé comme ambassadeur pa^ C9 monarque, en apparence pour protester de son attachement e( présenter en son nom Fhommage d'obédience filiale* au saint siège, mais aussi pour rappeler avec éloquence les services que les rois de France avaient précédemment rendus à la cour de Rome, et offrir les secours du souverain actuel pour faire triompher l'Église des factions qui la menaçaient.

Arrivé à sa destination, le cardinal écrivit au roi le dernier jour d'octobre 1347 ; il lui rendait compte de son voyage, des honneurs avec lesquels le pape Tavait accueilli, lui avait r^emis dd sa main le drapeau, l'avait logé, ainsi que le marquis de ftiayenne, dans son palais, le plus près possible de sa chambre, le recevait en particulier au moment de son souper. Charles de Lorraine se louait de c n'avoir faute de compagnie, y ayant < trouvé une petite compagnie d'affectionnés François ; il se c félicitoit de ce que le peuple romain parloit maintenant auc tant françois qu'italien et scavoit du moins bien dire : Vive « France * ! »

Introduit dans le consistoire, le 45 décembre, le cardinal débute par l'éloge du feu roi, s'étend sur l'affection et le dévouement de son successeur pour l'Église et le pape 3, recom-

(1) Marlot, Metropolis remensis historia.

(2) Mss. de la ville de Reims, Lacourt, recueil de pièces, fol. 35.

(3) Dès le 16 novembre 1547, Henri II venait de confirmer la nominalion, faite par le feu roi, du frère Mathieu Ory, pour exercer la charge d'un des inquisiteurs de France, Plus tard, le 6 septembre 1555, il

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maiidiiiit en même temps au souverain pontife de s'opposer de bonne heure aux factions naissantes qui souvent, malgré leur faiblesse à l'origine, produisent des effets funestes, et lui indi quant) comme moyen le plus efficace à cet égard, le rétablissement d'une intime union avec le monarque très chrétien; car « vous n'ignorez pas, très saint père, disait l'habile cardinal, « dan^ quelles extrémités une trop grande sécurité réduisit an- « trefois les papes Jean XIII, Grégoire YII, Pascal II et Alexan- « dre III, jusqu'à ce que leurs successeurs eussent, avec l'aide « desL Français, recouvré leur ancienne autorité que les empe^ I reurs avaient usurpée. >

Ce dernier trait était destiné à ranimer la haine du souve^ rain pontife contre Charles-Quint, à faire tourner les débats que le concile soulevait journellement entre eux à l'avantage exclusif de la France et préparait l'accomplissement de la mission réelle, secrètement donnée au cardinal, d'entraîner le pape dans une ligue contre l'empereur.

Pendant son court séjour à Rome, Charles de Lorraine obtint de Paul III les autorisations nécessaires pour l'établissement d'une grande pénitencerie et d'une université ^ à Reims; il eut souvent occasion de voir Ignace de Loyola qui lui recommanda son ordre, alors naissant, et le pria d'en être le protecteur, demande qui fut agréée, dit-on, « avec une affec^

porta • aa double la pension de trois cents livres ordonnée par lui en

• faveur de Mathieu Ory, à raison de ses services en ladite fonction et «pour frayer aux dépenses des fréquents voyages exigés par ledit office « d'inquisiteur. • (Archives nationales, cartons des rois, 91.)

(1) La seconde de ces bulles ne fut enregistrée au parlement de Paris que le 30 janvier 1550, et ne put, par conséquent, avoir d'effet qu'à partir de cette époque. Par l'article premier de son arrêt, le parlement « a jugé

• que les sacrées personnes de nos rois n'ont jamais esté et ne sontsubjètes

• aux censures de la cour de Rome, contre l'opinion des auteurs de la

• nouvelle doctrine» •

DES DUCS DE ttUISE. m

« tion vraiment cof dîato > dont Id cardinal donna des preuves, à son retour^ en proposant au conseil Tadmission des jésuites dans le royaume et, plus tard (4575)^ en constituant lui-même une maison de cet ordre à Pont-à-Housson.

Sur ces entrefaites, les Napolitains, irrités par rétablissement du saint office et par l'excessive rigueur de leur vice*roi, Pierre de Tolède, s'étaient soulevés contre la domination impériale, et Paul III, envisageant dans cette révolte un moyen favorable de Se dédommager de la perte de Plaisance, n'épargnait rien pour engager Henri II à l'aider, par un secours de vingt mille hommes fournis pendant quatre mois, dans la conquête du royaume de Naples.

Le cardinal de Guise excitait de tout son pouvoir le roi à se prêter aux désirs du souverain pontife et exagérait, dans sa correspondance, la facilité probable du succès, t Quant à Na- « pies, écrivait-il le H novembre, le pape m'a dit que les por- € tes en étoient si ouvertes qu'elles dévoient donner envie d'y « faire entreprise. Mais il faudroit savoir si nous pourrions « faire venir le grand seigneur en querelle avecTempereur ou, « pour le moins, si, de lui ou du roi d'Alger, on pourroit « avoir quarante ou cinquante galères. Sire, il n'est pas croya- « ble la quantité de forusiens * qui est par deçà, tous ne de- « mandant qu'un aveu pour faire la guerre audit Naples, et a n'ai tous les jours autre offre sinon qu'ils vous supplient de « permettre qu'ils Vous fassent leur roi. Les autres me disent « que, si vous ne Voulez entendre à cette entreprise, que vous « m'advouiei ou Vun de fnes frères ; qu'ils me bailleront gens et a argent y et me mettront dans ledit royaume pour le bailler à un « de mes frères. »

On peut juger si de telles offres faisaient impression sur l'es-

(1) Mot emprunté de l'italien fucf^usoUi^ émigrés.

m HISTOIRE

prit du cardinal, et Ton voit déjà que, pour les réaliser, il n'hé*^ sitait pas à chercher les moyens d'établir une étrange alliance entre le saint siège et la Sublime Porte. Est-il besoin de remarquer à cette occasion que le zèle ardent des Guises pour la foi catholique était toujours disposé à se subordonner facilement aux intérêts de leur insatiable ambition?

De ce premier voyage à Rome, le cardinal de Guise sut tirer encore un avantage immédiat pour sa famille en négociant heureusement le mariage du duc d'Aumale avec la fille du duc de Ferrare. Il devait arriver chez ce prince dans les derniers jours de janvier 154f8 « pour vuyder l'affaire de son frère, » et il écrivait de Rome, au roi, le 26 novembre 1547 : t Croyez, c sire, que moy qui en ce lieu n'ay aultre bien que quant je f recoys de vos nouvelles, je ne suis sans grant peine voyant • celles que tant souvent il vous plaist m'escripre arriver ainsi « longtemps après qu'elles sont dépeschées, et encoires que t depuis que je sois icy je n'ay reçeu response de rien que je c vous aye mandé, ce que ordinairement j'attans avec une

< grande dévotion et s'il vous plaira point me commander de € m'en retourner, et si ma requeste très humble avoyt en cela c quelque puissance, je prendroys la hardiesse vous supplier

< le vouloir ainsy et, après avoir passé par Ferrare et y con- € dure ce que j'ay charge de vous au faict du mariage de « monsieur Daumalle, il me semble que pour l'envie que j'ay

€ vous reveoir je ne mettroye guères à vous retourner Ne

« pouvant vous celer que jamais roy n'eust plus grant réputa- « tion que vous avez en tout ce pays icy et mesmement en cesle € ville là où tousjours l'on s'étudie à le me faire cognoistre « l'affection que l'on porte à vostre service *.

Henri 11, de son côté, lui mandait, le 27 novembre 1S47,

(1) Mss. Béthune, v. 8645, fol 24.

au sujet de certains détails de sa négociation et de Fimportante démarche qu'elle préparait : « J'envoyerai par de la, € pour mon lieutenant général, mon cousin d'Aubmalle qui « est, ce me semble, la meilleure élection que je sçauray faire « pour exécuter le surplus de l'entreprise. »

Le grand âge de Paul III (il avait quatre-vingt-dix ans) rendait toutefois difficile la conclusion de la ligue désirée par le roi auquel le cardinal Farnèse, neveu du pape, faisait donner l'assurance d'une élection conforme à ses vœux, celle du cardinal de Lorraine par exemple, après la mort, présumée prochaine, du souverain pontife actuel. La réponse de Henri II sur ce point ne pouvait qu'être très agréable au cardinal de Guise, car « vostre oncle, lui écrivait le monarque, est un per- « sonnaige que j'aime et estime, comme vous sçavez, et ne « sçaurois avoir un plus grand plaisir que de voir la chose « disposée sortir son effect. A quoy vous persuaderez le cardi- «tnal Farnèse de s'emploier vivement*. »

Les vœux des Guises ne se restreignaient plus, on le voit, à la jouissance des honneurs, à l'exercice du gouvernement en France seulement : il leur fallait des souverainetés en propre, une couronne, la tiare.

Cependant occupé de prendre toutes les mesures possibles pour être à même de soutenir les hostilités devenues assez vraisemblables contre l'Angleterre et l'empereur, Henri II rendait divers édits relatifs à l'état des gens de guerre 2, visitait, faisait réparer et approvisionner les places de la frontière. Gonmie il était passé de Bourgogne en Savoie, et au moment où il allait entrer solennellement à Ghambéry, un différend

(1) Histoire manuscrite delà maison de Guise, par Oudin, liv. 1, ch. 22.

(2) Dans l'ordonnance réglant le service du ban et de l'arrière-ban, la signature du roi était suivie du contre-seing des princes du sang et des grands officiers, entre autres 4e celui des ducs de Guise et d'Aumale,

tn UiâTOiRS

assez vif s'éleva entre Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, premier prince du sang, depuis roi de Navarre, et François de Lorraine, duc d' Aumale. Vendôme, accoutumé à marcher tou*jours le premier après le dais du roi, et seul de son rang, fut surpris de voir le prince lorrain prendre place à sa main gauche. <K Mon compaignon, dit-il aussitôt, tenons-nous rang en « ce pays-ci? ^^ Oui, monsieur, répond d'Aumale, et plus « qu'en aultre pays de France : car estant cestuy-d de nouvelle « conquête dont je suis gouverneur et lieutenant-général pour « le roy, sa majesté veult monstrer à tous les Estats d'iceluy « en quel estime il a ceste province et m'a commandé de mar- « cher ainsi. — ^Je le dy, mon compaignon, réplique Vendôme, « parce que tout ce que pourroit faire le chef de vostre maison « seroit d'estre en ma main. — Je le peUse bien, monsieur, « reprend d'Aumale, mais hors du royaulme vous seriez après « lui, parce qu'il est souverain (duc. de Lorraine) et que vous « ne Testes pas, ains sujet et vassal de la couronne de France; « et monsieur de Lorraine ne tient son Estât que de Dieu et « de son espée. » Les ordres du roi intervinrent pour empêcher cette dispute d'aller plus loin, et le duc de Vendôme, quelque irrité qu'il fût, se vit forcé de souffrir François de Lorraine au même rang que lui.

Les rapports entre les princes du sang et les Guises n'étaient cependant pas constamment dépourvus de confiance et de familiarité. Le même roi de Navarre et le cardinal de Bourbon remerciaient le duc d'Aumale (7 et 14 mars 4548) c du bien, flc honneur et recueil et du tant bon office de parent et amy » qu'il avait faits au comte d'Enghien et au prince de la Rochesur- Yon, à leur retour à la cour^ ; le comte d'Enghien lui rendait grâces (29 juillet 1549) de ce qu'il était a cause que le roy

(1) M^. Gaignièreg, v. a50,lol. lil, UH.

( luy avoit faict don de nulle escuz * ; » le cardinal de Bourbon avait prié son neveu le duc d'Aumale de lui écrire une fois par semaine» pendant l'absence du cardinal de Lorraine qui avait cette habitude* ; la duchesse de Nemours reconunandait à François de Lorraine (4 avril 1548) les sujets de son fils en Genevois et en Faucigny pour qu'ils ne contribuassent pas avec ceux de Savoie c en toutes charges passées et advenir^. >

Les principaux seigneurs recouraient également à sa bienveillance, à son obligeant appui. Antoine de Luxembourg, comte de Brienne, le remerciait (4548) c de lui avoir faict cest « honneur que de parler de lui au roy^; » Gbabannes; baron de Gurton, lui écrivait (i7 juillet 4548) que < si force lui estoit « de prandre p^cience, il finiroit ses jours en la pauvreté oi^ t il estoit de laquelle il n'espéroit que prince de ce royaulme c le peust sortir sinon lui ^ ; > Glande de Gyé» dame de Bavay» lui mandait (26 février 1548) qu'elle plaçait en lui< l'espoir c de recouvrer sa fille que se meschamment et malheureuse- € ment luy avoit esté ravye par RoUe et ses complises®.» S'adressant à lui (22 février i 548), François de Rohan, seigneur de Gyé, disait : c Monsieur, je ne sache meilleur moyen pour c accomplir mon mariage (avec Renée de Rohan, fille de

< Louis y, seigneur de Guémené) que de gratifier monsieur de c Guémené de quelque belle hacquebutte pour le plaisir qu'il t en reçoit, et pour ce, monsieur, que vous enaymezle passe*

< temps et que vous en avez de belles et bonnes qu'on puisse c recouvrer, je vous supplieray bien humblement me vouloir

(1) Mss. Gaignières, v. 350, fol. 155.

(2) Idem, V. 420, fol. 8.

(3) Idem, fol. 27.

(4) Idem, V. 343, fol. 43.

(5) Idem, y. 350, fol. 59.

(6) Idem, fol. 135.

m HISTOIRE

« faire tant d'honneur que de m'en donner une pour en faire « présent à mondict sieur de Guémené/et en récompense je tt vous enverray du beurre de Bretaigne pour passer vostre c< caresme, ou vous feray tel service qu'il vous plaira me c( commandera »

En effet, pour obtenir ou reconnaître les résultats heureux et très variés de sa puissante protection, on offrait de toutes parts au duc d'Aumale des présents de vins, de fruits, de confitures, d'ortolans, de chevaux, de chiens, d'oiseaux rares, ducs, faucons, gerfauts, dont les lettres d'envoi contenaient très souvent un second paragraphe exprimant des demandes de tous genres, soit de places jusqu'à celles de barbier du daul^hin et « d'apoticaire>, » soit de pensions ou de gratifications du roi. On l'invoquait même pour quelques arbres (quarante) k recevoir dans les forêts royales (de Blois).

Ainsi, entre autres, le connétable lui envoyait une de ses poules de Chantilly qu'il « pensoit que d'Aumale trouveroit € bonne 3. » Le prince de la Roche-sur-Yon lui offrait (1551) un don, plus digne de lui, de quelques pièces d'artillerie, les unes enfustées, pour mettre sur chevalet, les autres non-enfnstées *.

D'Aumale se montrait, au surplus, accessible aux sollicitations de tous : un simple marchand de Troyes, nommé Nicolas Drouot, réclamait, par exemple, avec confiance, son appui pour rentrer en possession de laines d'autruche qui lui avaient été saisies à Mons en Hainaut. Richer, l'un des secrétaires du prince lorrain, lui écrivait un jour familièrement : « Vous sçavez. Monseigneur, que je suis le pluspaouvre de voz

(1) Mss. Gaignières, v. 343, foi. 153.

(2) Idem, v. 404, fol. 125, v. 429, fol . 134. x

(3) Idem, V. 350, fol. 19.

(4) Idemj v. 440, fol. 107,

DES DUCS DE GUISE. m

u servitetirs, riche de nom, lequel vous pouvez faire d'une « simple parole riche de faict ^. »

Entre les mains du duc d'Aumale le gouvernement de la Savoie était réuni à celui du Dauphiné ^ qui lui avait été confié depuis le 9 mars 1547, à la joie universelle de cette province heureuse d'avoir un protecteur aussi puissant, regardé comme le gage d'une sécurité et d'une prospérité inébranlables. Mais toujours occupé à la cour des affaires de l'État ou de celles de sa famille, François de Lorraine ne s'en absentait que pour' exercer des commandements pendant la guerre, que pour aller parfois visiter ses domaines, et il ne résidait point dans les provinces dont il était gouverneur. Pour le maintien de son autorité en Savoie, il lui devenait donc souvent nécessaire de requérir des provisions du parlement de Ghambéry, qui avait entériné ses lettres patentes; et ses représentants devaient c avoir l'œil aussi à défendre ses droits. » D' Aumale ne cessait d'ailleurs d'avoir les affaires du roi « en singulière re- « commandation et de s'occuper du soulagement de son pau- « vre gouvernement. > Aussi, une correspondance assidue le tenait, comme de raison, au courant de tout ce qui s'y passait, et il ne permettait pas qu'aucun objet de quelque gravité lui tàX soustrait : témoignant avec sévérité son mécontentement aux agents coupables de négligence ^* On retrouve encore aujourd'hui un nombre très considérable de lettres et rapports de ses lieutenants et des divers fonctionnaires, dont l'analyse

(1) Mss. Gaignièresi v. 404, fol. 125.

(2) Pour lequel il recevait un traitement de seize mille livres : celui de son frère Claude^ marquis de Mayenne, n'était alors que de six mille et fut porté aussi à seize mille lorsque ce prince, devenu duc d'Aumale, fut nommé gouverneur de Bourgogne. (Portefeuilles de Fontanieu, v. 270.) La Savoie fit en outre à François de Lorraine un don de dix mille livres. (Mss. Gaignières, v. 426, fol. 52.)

(3) Idem, v, 426, fol. 166,

m HISTOIRE

longue et moQotoiie roulerait presque exdusivement sur des détails d'administration locale ou d'intérêts privés, sans importance pour l'histoire, mais attestant les titres acquis par le duc d'Aumale à la reconnaissance des habitants, pour le bien qu'il leur faisait, pour « la bonne volonté qu'il lui plaisoit « journellement avoir pour la conservation de leurs droits, « privilèges et libertés ^ » Parfois malheureusement il n'était pas à l'abri des faux rapports, non plus que des plaintes contre les abus commis par les délégués subalternes de son autorité. Il en recevait surtout des habitants de la vallée d'Aoste «qui « jamais n'estoient las d'en faire*.»

Dès lors, canal de toutes les grâces, source de toutes les faveurs, objet de tous les ménagements, il voyait chacun briguer sa bienveillance et protester du désir de le servir; il voyait des souverains même se reconnaître ses obligés. Ainsi le roi de Navarre, lui faisant part de la naissance de son fils, lui écrira (22 septembre lK5i) : « Puisqu'il a pieu au Seigneur « Dieu me faire tant de bien que de m'avoir donné ung filz, « ce sera pour estre compaignon du vostre comme nous avons « esté) estans jeunes et petits; » et (43 juin 4556) : « Je ne « veulx point douter que vous ne cognoissiez assez de quelle « perfection d'amitié je vous ay tousjours aymé '. »^ Octave Farnèse, à l'époque du mariage de son frère, remerciait le prince lorrain « en particulier, estant certain qu'il y avoit mys « la main pour leur advantage *. »

Les grands corps de l'État en agissaient de même vis-à-vis du duc d'Aumale. Le parlement de Rouen s'adresse et « a c recours i à lui (40 mars 4548) c comme à celluy qui tous-

(1) Mss. Gaignières, v. 424, fol. 92.

(3) Idem, v. 489, fol. SO.

(3) Iderrij v. 351, fol. 65.

(4) /dem, v. 405, fol. 117.

DES DDCS D8 GDISE. 117

c jours a eu ceste compaignye en singuUère reoommandatioQ « dont elle le remereye très humblement ^i Le parlement de Bordeaux (24 juillet 1549) c connoissant que sans luy ne peult c estre remis en la bonne grâce du seigneur roy ne en sesdietz

t estatz Ta bien voulu supplier avoir pitié de ceste pauvre

« compaignie et vouloir intercéder pour elle envers ledict seit gneur *. > Le parlement de Paris (dernier janvier 1550) € se ( recommande très humblement à sa bonne grâce et luy en- ( voye une députation de trois membres pour les causes qu'ils

< lui feront entendre et le supplie de leur donner audience'.» Le parlement de Dijon (10 juillet 1551) lui fait présenter «ses c très humbles recommandations, le mercye de ses bienfaictz c et le supplie leur faire avoir tels et semblables salaires » qu*a eus certaine commission du parlement de Chambéry^.

Les seigneurs de la cour ne connaissaient point de mesure dans leurs témoignages de déférence à Fégard du prince lorrain. Brézé le prie de croire «qu'après monseigneur le

< dauphin n'y a personne en ce monde de qui il soit plus « serviteur*. » « La faveur de vostre bonne grâce il vous plaist c me porter est si grande, lui écrit le maréchal de Brissae « (4 décembre 1550), que je ne me puis défier que ne me la « veuOlez aussi bien prester pour ceux à qui je porte affecr c tion. » Et, dans une autre occasion (5 mai 1553), il lui recommande un de ses protégés «pour ce qu'il sçait, dit Bria^ « sac, que je suis de voz serviteurs et que vous me faites cest « honneur de monstrer que vous me reconnoissez pour tel^»

La compassion du duo d'Âumale était particulièrement

(1) Mss. Gaignières, v. 347, fol. 69.

(î) Idem, fol. 39.

(3) Idem, fol. 9.

(4) Idem, fol. 61.

(5) Idem, V. 436, fol. 78.

m HISTOIRE

invoquée, toujours avec confiance et succès, en faveur des soldats souvent accablés de souffrances dans ces temps où la pénurie des finances ne permettait pas de pourvoir à leurs besoins.

DianedePoitierselle-mêmeluiadressaitsespropresprotégés, Comme on le savait < bon et secourable, > il lui parvenait des réclamations multipliées, quelquefois contre l'inexactitude de Henri II à tenir ses promesses. C'est ainsi qu'entre autres Maugiron, conmiandant en Dauphiné, se plaignait (21 janvier 1 551 ) de ce que, t comme on l'avoit fait mort à la cour, le roi a voit c disposé de sa lieutenance et de sa compagnie, et ce n'estoit ce « que le roiavoit dit à lui prenant congé que, son décès advenant, c il auroit ses enfants pour recommandés pour l'égard de sa f dite compaignio Maugiron, se réjouissant d'avoir donné un démenti à ce bruit prématuré, protestait c se mettre en peine « de garder son estât le plus longuement possible, » et comptait au surplus que s'il venait à mourir t le bon plaisir du prince t lorrain feroit avoir ses enfants pour recommandés*.

Dans une autre occasion, c'était la marquise de Saluées qui réclamait (8 septembre 1549) l'acquittement d'une dette de son mari dont les biens avaient été confisqués, donnés en principale partie à la grande sénéchale (Diane de Poitiers), et profitaient par conséquent au gendre de celle-ci, Claude de Lorraine, t Je ne veulx, écrivait-elle au duc d'Aumale, sinon ce € qui sera de vostre plaisir, ne user d'aulcun droict, ains après t les autres pertes , pour me conserver en vostre amytié et

< bonne grâce».» Ainsi que son époux, elle le remerciait ttrès « humblement de la singulière démonstration qu'il avoit faicte

< dernièrement en leur grand besoin et de la bénévolence qu'il

(1) Mss. Gaignières, v. 421, fol. 115.

(2) Idem, V. 443, fol. 38,

DBS DUCS 9E «DISE. m

i leur avoit tousjoiirs portée le suppliant de voulloir coii«

c tinuer en telz effeetz et soustenir leur protection comme ils t avoient en luy totalle confiance ^ »

Telle était déjà dans le royaume Timmense position du duc d'Aumale autorisé ainsi à y affecter la qualité de piince dont il tenait Fétat et la maison. G^Ue-ci comprenait effectivement des pages, un gentilhomme de la chambre, nommé M. de Hangest^, un principal maitre d'hôtel, M. deCrenay. L'officier chargé de la surveillance des écuries était appelé grand écuyer par les antres employés^. On a conservé les noms du sommelier Barthélémy, du valet de chambre Denis, des nombreux secrétaires indispensables, Myron, Brunet, Basdoulx, Richer, Marseille, Claude Millet, licencié es lois et bailli de la ville de Guise.

Dans les lettres qui lui étaient adressées à cette époque, comme lorsqu'il fut devenu duc de Guise, le pqnce Iprrain recevait toujours le titre de monseigneur (excepté des princes du sang, qui rappelaient moniteur), et ceux de vastre excellence ou de vosîre seigneurie. Pour obtenir de lui l'exemption de logements militaires en faveur de deux de leurs métairies, les religieuses de Bonneuil lui écrivirent même (4348) : t suppliant c très humblement vostre kaulie et puissante majesté et «etgneurie* «

Pour lui, il signait habituellement: « François de Lorraine; » mais aussi parfois, plus tard : t Le duo de Guize. » Un très petit nombre de ses lettres porte simplement le nom de « François,» a l'instar des souverains **; celles-ci sont, en général,

(1) Mss. Gaignières, v. 350, fol. 31, 33. (2)/dem,v.437,fol. 70.

(3) Idemy v. 431, fol. 125.

(4) Idem, V. 350, fol. 23.

(5) • L'abbaye de Saint-Arnould de Metz conservoit le scea^u d'or de

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adresséed aux coflstild et au parlement de Grenoble , Abm l'exercice de ses fonctions de gonvemeur du Dauphiné^

En outre de ses devoirs et de son patronage public, le duc d'Àumale, comme exécuteur testamentaire du feu duc de Longueyille, était quelquefois consulté relativement aux af* faires du jeune fils de ce prince. D s'occupait d'ailleurs des siennes propres avec soin, très minutieusement même, descendant jusqu'à des détails d'ameublement et correspondant avec ses gens d'affaires et ses marchands au sujet tantôt de la fourniture et façon d'une étoffe de damas cramoisi et argent, à dix écus l'aune, destinée aux rideaux de son lit, tantôt d'une acquisition de pierreries, cbeau rubis, beau diamant et bonnes « perles ,» de tapis de Turquie, tantôt d'un eiwoi de confitures ou de vins, de fromages c marsoUins > et de saucisses de Bologne^.

Il portait en particulier l'attentton la plus constante et recevait des informations et des rapports très circonstanciés sur tous les objets relatifs à la chasse, tenant strictement à la conservation du gibier, et sur le bon entretien de ses écuries qu'il s'attachait, de préférence, à garnir de chevaux barbes, d'Espagne, 0 beaux, adroits et de service. » Il s'en procurait fréquemment de bons, de tous côtés, d'Afrique, de Turquie même par l'entremise de M. d'Avanson, ambassadeur de

« François de Lorraine, duc de Guise, donné en 1552. • {Nouvecni traité de diplomatique, par deux bénédictins de Saint-Maur ; Paris, Guillaume Desprez, 1759, tome IV, p. 21.) Les sceaux d'or, depuis Gharlemagne, signes de la magnificence des souverains, qui les attachaient à des actes très importants, traités, etc , étaient quelquefois employés par les ducs de Lorraine dont la race ne voulait jamais demeurer en reste de prétentions et de faste.

^l) Berryat Saint-Prix, Observations sur plusieurs lettres inédites de François et Henriy ducs de Guise,

(2) Mss, Gaignières, v« 422.

DES DDCSDBOUISB. m

France^. Pour marquer ceux qui lui appartenaient, il employa, dans la suite, un patron portant un ^ (phi gi*ec), un D et un G, comme initiales des mots : François, duc de Guise. L'état des haras et de la race chevaline présentait-il quelque particularité,, survenait-il dans quelque forêt un fait de vénerie remarquable, découvrait-on quelque gibier peu commun, il en recevait immédiatement la nouvelle. Tantôt on lui envoyait une mue de cerf de grandeur extraordinaire, tantôt des massacres trouvés dans les bois. Aussi possédait-il un riche f>ol de sacres, de gerfauts, de faucons ètourdisseurs et hagards^ et était-il estimé c< Thomme en France le plusfort pour héron ^. » La faveur d'obtenir quelques-uns de ses chiens et de ses oiseaux était avidement briguée. Son frère le marquis d'Ëlbeuf lui ménageait soigneusement un vautrait pour ses plaisirs 3. D'après ses ordres, les oiseaux de la Grande-Chartreuse lui étaient réservés pour la belle saison ^.

S'inventait-il une nouvelle espèce d'arbalète, on lui en offrait aussitôt un modèle.

Il aimait encore à s'occuper de l'amélioration des objets de guerre ; il faisait fabriquer des rondelles, essayer des cuirasses, qu'il eût désiré voir à l'épreuve de l'arquebuse tirée à dix ou douze pas, rechercher des armes exquises, rares ou curieuses. Aussi, par exemple, lui adressait-pn, de Montmeillant (27 décembre 1553), < un homme qui disoit avoir veu beaucoup de la « guerre en divers lieux et sçavoir un moyen et astrusse que « cent hommes en combattroient mille et les défferoient, § afin que le duc connût « les secretz qu'il disoit avoir en lar « millitaii^e ^ .»

(1) Mss. Gaignières, v. 41S, fol. 1.

(2) Id&m, v. 429, fol. 132.

(3) Idem, v. 420, fol. 43.

(4)/(iem, V. 437, fol. 25.

(5)/ctem,v. 406,fol. 61.

Nous avons été retenus sur ces détdiid pàt* là pensée qu'où aime toujours à pénétrer avec les grands hommes dans les moindres .particularités de leur existence intime, non-seulement pour les mieux connaître eux-mêmes, mais parce que notre orgueil, ébloui par les qualités qui les placent à distance de nous et qui semblent les élever à des régions sublimes, trouve aussi son compte en recherchant, comme une saisissante antithèse ou comme une flatteuse affinité, par quels fils ils se rattachent à la nature ordinaire et comment ils participent ou de nos faiblesses, ou du moins de nos traits habituels et indestructibles.

A répoque qui vient de nous donner lieu de faire cette halte dans le cours des événements, la compagnie d*hommes d'armes du duc d'Aumale l'avait précédé en Savoie où elle devait tenir garnison, et où elle se laissait aller à de blâmables actes d'indiscipline. Quoiqu'il ne cessât de veiller de loin à la défense de cette province ainsi qu'à celle du Dauphiné, et entre autres aux fortifications de Briançon et de Montmeillant, sa présence était vivement désirée dans des contrées « où ja- « mais prince ne fut reçeu de meilleur cueur*. » On y avait confiance «en sa venue pour donner bonne provision^ à toutes « choses. » Joan Caraciolo, en lui écrivant de Turin à cette occasion, s'en félicitait « pour estre des anciens serviteurs de « sa maismi d'Anjou^. » Lui-même, de Doulevant, où il se trouvait encore le 2i mai, avait fait ses préparatifs, et envoyé en avant, dès le milieu de juin, ses équipages avec ceux du roi : confiant ses chevaux favoris et les plus beaux, le mouton et la fleur de lis^ à la surveillance d'Antoine Fèvre, dit

(t) Mss. Gaignières, v. 437, fol. 124.

(2) Idem, fol. 138.

(3) Idm, fol. 150.

Mullet, son écuyer*, chargé des dépenses de remonte, d'entretien des écuries et de la sellerie, ainsi que du principal soin du haras établi « sur un très bon pied » à Saint-Léger, de même qu'à Dourdan Verdellet présidait à la garde de la vénerie « riche en chiens blancs et gris. »

Tout le Dauphiné avait vu avec joie, on Ta déjà dit, le due d' Aumale devenir son gouverneur. Le parlement de Grenoble adressait à ce prince, le 23 mai 1547, de solennelles félicitations ; les États de la province lui allouaient un don de dix mille livres « bien marris que leur puissance ne se peust es- « tendre dadvantage. » Les espérances causées par sa nomination ne devaient pas être déçues ; il prenait « à la cour de « grandes peines pour les affaires » du pays, et les commissaires des États lui en offraient des remerciements. En effet, par ses soins, la justice était strictement observée et rendue; les excès, auxquels se livraient plusieurs seigneurs avec une troupe de quinze ou vingt hommes, s' étant assuré une forte retraite au château des Allumes, en Bugey, furent bientôt réprimés; le service des postes s'améliorait. Le parlement n'avait que des actions de grâces à exprimer au duc d' Aumale (août 4547). Enfin, tels étaient « les grands biens et vertuz que la « renommée témoignoit de lui » que les consuls de Marseille lui écrivirent avec confiance (24 décembre 4547) pour lui recommander € la république de ceste ville et de les ayder à se « relever des torts faicts par la persécution de certains fer- « miers » d'un impôt nouvellement établi sur les esprits, drogues et aluns, objets principaux de leur commerce maritime et source presque unique de la prospérité de leur cité *.

Les syndics et officiers municipaux de Chambéry l'appe-

i (1) Mss. Gaignières, v. 437, fol. loo. (2) Idem, 430.

laient c celluy par le moyen duquel ils se vouUoient conduyre « et gouverner comme ayant en luy toute leur expérance*; » et ce fut une allégresse générale dans la province lorsque se répandit la nouvelle de la visite qu'il devait y faire avec Henri IL On comptait qu'il tiendrait les États ^ au mois de juillet : « la « meilleure réception possible » et l'accueil le plus empressé lui avaient été réservés.

Mais pendant ce voyage de Savoie des troubles sérieux éclataient dans l'Angoumois d'abord, à l'occasion de la gabelle, et se propageaient rapidement jusqu'à Bordeaux, sous la direction séditieuse de Lavergne (écartelé depuis), de Lestonnac et de Marquanan. Le connétable et le duc d'Aumale durent s'y porter en hâte avec deux corps composés de dix mille hompies d'infanterie et de mille chevaux. Le prince lorrain, sous les ordres duquel le roi avait placé le vidame de Chartres, ainsi que sa compagnie d'hommes d'armes avec quatre mille lansquenets et « force cavallerie 5, »prit sa route par l'Angoumois, le Poitou, la Saintonge, et trouva sur son passage des populations calmées, soumises, qu'il ne songea qu'à rassurer en leur faisant espérer le pardon de leur révolte. Sur sa réputation de magnanimité, on s'était réjoui dans ces contrées en apprenant que le roi l'avait c commis pour mettre ordre aulz choses mal c dressées ^ ; > aussi l'implorait-on avec confiance en Poitou f ayant dans sa charité tout espoir et foi. > On lui amenait spontanément, à son passage, des secours en chevaux et harnois. Les habitants d'Angouléme lui offraient < la ville, leurs c biens et leurs vies pour le service du roi et le sien, > en le

(1) Mss. Gaignières, y. 436.

(2) Les États de Savoie lui eurent plus tard l'obligation du rétablissement de leur chambre des comptes. (Mss. Gaignières, v. 438, fol. 61.)

(3) Mss. Gaignières, v. 350, fol. 69.

(4) Idemy V. 443, fol. 94.

DBS DUCS DEGUISE. m

priant d'avoir ( regard à leur afflictioii et pauvreté. » Les Bordelais même, sensibles à son indulgence, avaient envoyé d'avance vers lui, à Lusignan, pour lui proposer de le laisser entrer aveo sa compagnie d*hommes d'armes ^ Burye lui écrivait (dernier novembre 1548) : « Monseigneur, partie des princic paulx manans et babitans de la ville de Bordeaulx s'en vont c devers le roy pour le supplier très humblement qu'il luy c plaise avoir pitié d'eulx et les ouir en leurs doléances, et, à t ce qu'ilz m'ont tousjours dict et asseuré, leur entière espé- ( rance est en vous. > Le parlement s'empressait de lui témoigner combien il était < joyeux de ce qu'il avoit pieu au roy « l'envoyer es pais d' Angoulraoys et de Xaintonge pour appaif ser l'esmotion faicte esditz pais et y mettre ordre. 9 Le baron de Ruffec le faisait implorer par l'entremise de sa tante l'abbesse de Fontevrault, sœur d'Antoinette de Bourbon, afin de prévenir les rigueurs du connétable contre les sujets de sa baronnie *.

Effectivement Montmorency agissait tout autrement que son collègue, frappant Bordeaux de terreur et infligeant un châtiment rigoureux (26 octobre 1548) aux bourgeois reconnus les plus coupables. L'intercession de François de Lorraine valut cependant ensuite à d'autres l'adoucissement de plusieurs peines trop sévères prononcées par le connétable, et c cette f conduite commença dès lors à acquérir au jeune prince «l'affection des peuples qui s'augmenta tellement depuis, % qu'on peut dire qu'elle a été jusqu'à l'excès^ > et « jusqu'au a point de leur faire oublier la fidélité due au roi^. »

(1) Mss. Gaignières, v, 327, fol. 293.

(2) Idem, Y. 350, fol. 77, 93.

(3) Valincour, Vie de François de Lorraine,

(4) Dauvigny, Vie des hommes illustres.

Henri II , durant cette expédition , entretenait une correspondance très active avec le duc d' Aumale, lui donnant communication de toutes les affaires, de toutes les nouvelles, dans des lettres t si amples > qu'à peine celles des secrétaires d'État avaient-elles à les compléter, et n'épargnant aucune forme de satisfaction quant à « la manière dont il arrangeoit les choses t en Saintonge. > < Le roy se contente fort de vous, lui écrit vait le cardinal de Guise (Charles), et suis bien trompé si € nous ne sommes en sa bonne grâce. »

Le monarque adressait aussi au duc d'Aumale et au connétable des informations en commun, leur annonçant, entre autres, qu'il venait de recevoir du roi de Navarre une visite dans laquelle^il s'attendait, t en grant dévotion,» à essuyer des reproches de la part de ce dernier dont la colère s'était « tou- « tefoys refrédye et changée en les plus doux propos,» de façon qu'il en avait été quitte à bon marché, lui c ballant seule- « ment quinze mille francs tous les ans pour le couvèrement « de son réaume*. » Henri II les prévenait d'armements effectués dans tous les ports anglais, de vaisseaux probablement destinés à t détrousser nos navires marchans chargez de vins « et autres marchandises retournant avec la flotte de Bor- < deaux, comme ils avaient faict cy-devant par plusieurs fois • et non-seulement au temps de guerre, mais devant qu'elle « fust déclarée. » Il les invitait en conséquence à ne laisser partir «aucun des susdits navires marchands» sans s'être préalablement bien informés de la force des Anglais sur mer et de la sûreté du passage.

Diane de Poitiers leur exprimait aussi son souvenir ainsi que ses félicitations sur le succès de leur voyage.

Quant à la correspondance du cardinal de Guise avec le

(1) Mss. Béthune, v. 8648.

connétable, elle était alors des pins amicales et renfermait même de bienveillants avis sur les plaintes de certains courtisans contre Montmorency^.

En attendant et désirant son «brief retour, » le roi tenait encore le duc d' Aumale au courant de tout ce qui survenait dans les relations avec FEspagne. Pendant le mois d'octobre entier et sur toute sa route, Henri II ne cessait d'écrire au prince lorrain de Ghavanne, de Moulins, de La Charité, de Sancerre, approuvant ses mesures, la manière dont il accomplissait son devoir, mais lui recommandant néanmoins « l'arrestation des plus coupables. •

Avant de quitter Bordeaux, où d'après les ordres du roi ils laissaient du Lude comme commandant, le connétable et le duc d' Aumale passèrent la revue des troupes qui devaient rentrer ensuite dans leurs garnisons. Lorsque vint le tour de la compagnie de Yîeilleville, remarquable par son nombre et par son éclat, ce capitaine fit ranger en bataille, dans une belle plaine, les six cents cavaliers qui la composaient, puis offrit à d' Aumale et à Montmorency un diner aussi splendidement servi sous sa tente qu'il eût pu l'étreà Paris. Le repas terminé, les hommes d'armes se livrèrent, avec une adresse admirable, à des exercices équestres après lesquels ils reconduisirent ces illustres convives jusqu'à une demi-lieue, au son de brillantes fanfares.

Le duc s'en retourna par Poitiers, recevant sur sa route des députés qui sollicitaient de lui l'exemption de la gabelle, qui offraient de payer au roi des sommes considérables pour se racheter de cet impôt, et dont les demandes furent couronnées de succès.

Durant le cours, de cette délicate mission, François de Lor-

(1) Mss. Bétbone, v. 8644, fol. 42.

raine venait de manifeslet* Iiatitement la bienveillance naturelle dont, au surplus, il donna de nouvelles preuves à toutes les époques de sa vie, en particulier lorsqu'il appuya et fit réussir, auprès de Henri II, les réclamations des habitants de Gabrières et de Mérindol qui, cruellement opprimés pour cause de religion par le parlement d'Aix, sous le règne précédent, invoquèrent et obtinrent la révision de leur procès par le parlement de Paris. Le noble caractère de ce prince se produisit avec un double éclat à cette occasion, car en même temps le comte de Grignan, ancien gouverneur de la provins, injustement considéré comme auteur véritable du massacre de ces Vaudois du Comtat-Venaissin, et qui croyait ses ennemis dirigés par le duc de Guise, osa recourir ouvertement à sa loyauté qui ne lui faillit point. La réhabilitation de Grignan fut proclamée , et son nouveau protecteur lui procura même le commandement du Lyonnais. Mais plus tard , dans un témoignage de gratitude et de dévouement du comte de Grignan envers le duc de Guise, que par testament fait à Lyon, en 1557, il instituait son héritier universel « parce qu'il estoit sans enf fants et le dernier de sa familles » les détracteurs du prince lorrain ne devaient pas manquer de chercher à puiser la preuve d'un marché convenu, d'une assistance intéressée. Et pourtant, ce qui semblait démentir leurs allégations, la comtesse de Grignan, après la mort de son mari, « s'employoit en ces af«

(1) Quoique ses biens dussent se transmettre par substitution perpétuelle aux femmes mêmes, et que son père, Gaucher Adhémar, eût, par testament, appelé à son héritage sa propre fille Blanche, à défaut de descendants mâles. (Aubenas, HisMre de madame de Sévigné,) Le 37 mars 1563, avant Pâques, entre Gaspard de Gastellanne, neveu du comte de Grignan, et la succession du duc François de Guise, il intervint un jugement définitif du parlement de Toulouse, qui déboutait celle-ci de ses prétentions et adjugeait le comté de Grignan ainsi que toutes ses dépendances aux enfants de Blanche Adhémar. {Idem.)

« faires pour le service du duc de Guise, le mieux et si fidei- < lemebt qu'il lui estoit possible* . »

Il est vrai que , dans le débat très yif suscité à ce prince » quant à la possession du comté de Grignan, la comtesse voulait lui donner toutes facilités et demandait en retour son appui pour pouvoir conserver elle-même la jouissance d'une terre de Diesme que son mari lui avait léguée, que les héritiers du comte, MM. du Puy Saint-Martin etd'Entrecasteaux, réclamaient contre elle en vertu de la substitution et dont trois huitièmes seulement paraissaient au premier président du par*lement de Grenoble, Touchon, devoir leur revenir à ce titre. M. d'Entrecasteaux, au surplus, écrivait au duc de Guise, le 17 février 1S59-60, pour lui témoigner le désir d'entrer en arbitrage avec lui comme avec un « des plus justes et plus « équitables princes de ce monde*. » Était-ce expression sincère, était-ce crainte de la puissance de Guise?

De son vivant, le comte de Grignan avait fait des réparations et augmentations à son château, « plus pour Guise et les « siens que pour luy-mesme... Le plus grand plaisir qu'il eust « en ce mondé, estant quand il pouvoit avoir lettres ou nou* « velles du duc et de la duchesse^ et faisant cognoistre journel- « lement qu'il s'assuroit entièrement et mettoit tout son appuy c en la bonté, bonne volunté, faveur et protection du duc de «Guise*.»

Ce ne fut pas d'ailleurs la seule donation de ce genre attirée au prince lorrain par les services que sa position le mettait i même de rendre. Quelques années plus tard, il reçut de M. du Roole le comté de Yaray qu'un gentilhomme nommé

(1) Mss. Gaignières, v. 424, fol. 115.

(2) Idem, v. 425, fol. 128, 130, 1»6.

(3) Idem, v. 428, fol. 57, 87.

(4) Idem, v. 406, fol. 45.

Beaufort, cousin de ce deiiiier et se disant son héritier, fit mine de vouloir disputer au duc, afin d'obtenir quelque dédommagement ^.

A la suite de la récente pacification de plusieurs provinces, des fêtes brillantes eurent lieu à Lyon où se trouvait la cour qui, s' étant bientôt rendue à Moulins, y célébra les noces d'Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, avec Jeanne d'Albret, fille et unique héritière de Henri, roi de Navarre. Cette cérémonie (fin d'octobre) ne précéda que de peu les fiançailles de François de Lorraine avec Anne d'Est, comtesse de Gisors, dame de Montargis , fille d'Hercule, duc de Ferrare, et de Renée de France ^, princesse « autant belle, sage et vertueuse qu'il y en « eust point au monde, » recherchée par Sigismond UI, roi de Pologne, auquel l'adresse du cardinal de Guise et le goût natif de la duchesse de Ferrare pour la France firent préférer le duc d'Aumale.

« Les choses estant en Testât que vous m'avez escrit, vous « en pourrez en bref desloger, avait mandé Henri II à ce der- « nier, en date de Moulins le 18 octobre 1548, ce qui me € donne espérance de vous voir plus tost que je n'espérois à « Saint-Germain-en-Laye où je pourray arriver environ le c quinzième du mois prochain, et là ce sera à vous à courre et « verra-on sy vous serez aussy gentil compaignon que mon « cousin le duc de Vendosme qui doit estre dimanche marié^.»

Le même jour et du même lieu, le cardinal de Guise avait écrit à son frère que sa future devait arriver à Grenoble le 24. « Elle est très désirée du roy et de toute la cour, ajoutait-il, « et on voudroit qu'elle pût estre arrivée pour assister aux « noces de M. de Vendosme et de la princesse de Navarre.

(1) Mss. Gaignières, v. 483, fol. 147.

(2) Fille du roi Louis XII.

(3) Mss. Gaignières, y. 465.

« Vous aviserez quant il vous sanblera que les affaires du lieu « où vous estes pourront endurer que vous vous en reveniez « affin que le roi vous mande qui trouvera très bon vostre «retour en poste*.»

Il n'arrivait de toutes parts à François de Lorraine que bonheur et que félicitations. « Mon filz, lui mandait, de Joinville, « le 25 septembre, le duc de Guise, j'ay congneu toutes les « despesches que vous.avez fêtes en tous mes affaires dont vous c avoys eseript et donné charge, qui me faict bien coognoistre c que estes bons enffans et dont j'ay grant contentement et « plaisir*. »

Tandis donc que le duc d'Aumale accomplissait heureusement sa tâche par un habile accord de la modération et de la clémence avec l'appareil de la fermeté, Anne d'Est partait de Ferrare pour entrer en France au milieu des fêtes et des triomphes (octobre 1548). En annonçant au duc d'Aumale l'arrivée de sa fiancée à Turin» Yassé, qui le suppléait dans le commandement en Savoie, lui avait écrit familièrement : « Si est-ce, « monseigneur, que par le corps Dieu vous avez l'une des plus « belles et honnestes princesses que J'aye jamais veu. Et ay apaoure que des grâces et contentement que Dieu vous « donne en ce monde, il ne vous en pugnisse quelque petit en « l'aultre^. »

Élevée dans une coût polie et instruite, cette princesse, versée dans la connaissance non-seulement de plusieurs langues vivantes, mais aussi dans celle du grec et du latin, avait eu pour compagne d'éducation et pour amie intime de sa première jeunesse Olympie-Fulvie Morata, femme illustre par la pureté de ses mœurs, par son esprit, son érudition, ses écrits,

(t) Mss. Gaignières, v. 350, fol. 85, $7. (2)/rfem,v. 349, fol. 221.

(â) /dem, V. 328, fol. 25.

2d2 HISTOIRE

et qui mourut, peu d'années après^ hors de sa patrie, dont son adhésion aux nouvelles doctrines religieuses la força de s'éloigner. Anne d'Est ainsi formée apportait en France des dispositions qui la rendaient capable de comprendre, de partager la situation de son époux, de servir d'utile et judicieux intermédiaire dans les nombreuses et diverses relations qu'il avait à entretenir, de lui prêter même un solide et consolant appui dans les moments de vicissitude de son éclatante carrière. « Excellente entre les autres en son rang; c'est ce qui la fit « choisir par honneur comme la plus mérante pour estre a dame d'honneur de la roine des lys^ ; » c'est ce qui fit dire d'elle, dans la suite, par le poëte Ronsard :

« Vénus la sainte en ses grâces habite > ; « Tous les amours logent en ses regards ; « Pour ce à bon droit cette dame mérite « D'avoir été femme de notre Mars. »

Elle se sentait donc heureuse et fière des liens qu'elle allait former.

Retend loin d'elle pour le service de l'État, François de Lorraine lui avait envoyé, à Briançon, son gentilhomme de la chambre, d'Hangest, porteur de lettres qui la charmaient et dont elle adressait des copies à sa mère. Les présents riches et recherchés qu'elle recevait de son futur époux lui causaient de vives jouissances, assez nouvelles pour elle^» et fort onéreuses

(1) Oraison funèbre d'Anne d'Est, par Séverin Bertrand.

(2) Cependant, dit-on, elle était « bossue ; aussi lorsqu'elle figura dans • la ligue sous le nom de duchesse de Nemours, sa figure et son enthou- « siasme fournirenb^ils des sujets de plaisanterie aux royalistes. » (Dtetionnaire historique^ édit. de Lyon, 1804, tome IX, p. 12, article de Jacques de Savoie, duc de Nemours.)

(3) De son côté, Anne d'Est fit, le l""' décembre lâ49, une donation, assez illusoire, à Charles, cardinal de Guise, son beau-frèro, probablement comme

pour le duc d' Aumale que ces dépenses forçaient à recourir à des avances et à des emprunts.

Anne d'Est voyageait lentement, < n'ayant pas accoustumé « d'aller par pays. » Accompagnée de madame de Parroy, de cinq demoiselles, de sa nourrice, d'un gentilhomme, d'un page, d'un aumônier, d'un clerc de chapelle, d'un médecin, de femmes et valets de chambre, de laquais et de palefreniers, partout sur son passage elle rencontrait l'accueil le plus honorable. Des présents « fort hoQUètes, » consistant surtout en chaînes d'or, étaient faits aux principales personnes de sa suite de la part du duc d'Aumale qui voulait que sa jeune épouse fût « en bon c équipage » à son arrivée à la cour.

Tandis qu'Antoinette de Bourbon allait attendre sa belle» fille à Saint-Germain, afin de l'environner aussitôt des soins les plus attentifs « en prenant un train de divers passe-tems « pour la désennuyer tant par les chapaps que au séjour S • le duc de Guise, qui avait espéré « faire la Saint-Martin avec elle c à Dijon, » ayant « très grande envye et désir de la veoir, § s'était porté avec le cardinal Charles à sa rencontre jusqu'à. Grenoble, où elle arriva le lendemain 37 octobre. Il n'épargnait pas la dépense pour défrayer « tout ce train de quarante bouches et de trente chevaux, > faisant des dons en argent aux valets et offrant de magnifiques festins à la princesse de Ferrure.

t Mon filz, nostre petite royne et toute sa oompaignie se port tent autant bien qu'il n'est possible de mieulxi écrivait la

témoignage de reconnaidsance de ce qu'il avait négocié son mariage, de

• toutes et chacunes ses bagues, et joyaux de pierreries et orfèvrerie qui

• luy appartiendroient au jour de son décès, au cas qu'il n^y eût point

• d'enfants de son union avec le duc d'Âomalo. » (Archives de la ftiaison d'Orléans, invent, de Joinville, v. 11, foi, 389.)

(1) Mss. Gaignières, v. 341, fol. 33.

(( duchesse de Goise à d'Âumale. Je rachemine tousjoQrs à pe« « tites journées droict à Saint-Germain. Je vouldroys que vos* , c tre veaige fust bien faict et que celle qui sera vostre femme, • sy Dieu plaist, en fussent aussy près pour vous veoir en Tes* t tat que tant je désire ^. »

Anne d'Est recevait en dot, en vertu d'un contrat de mariage dressé par actes successifs des 14, 26 août et 28 septembre 1548, à Ferrare et à Paris, cent cinquante mille livres pour la part qui pourrait lui revenir de l'héritage paternel et maternel. Par lettres patentes, datées de S^int-Germain le 25 décembre 1548, Henri II aliénait c du domaine dix mille livres € tournois de rente au prouffit du duc d' Aumale en faveur du « mariage de luy et de la princesse de Ferrare et en l'acquit de « la somme de cent cinquante mille livres tournois > que le roi devait au] duc Hercule pour un emprunt fait par François P' au feu duc Alphonse, lors de la campagne de Pavie, en 1525. L'enregistrement n'en eut lieu toutefois que le 4 mars 1549, car le parlement de Paris, « ayant mis en délibération l'entéri- « nement des lettres patentes du roy, trouva quelque doubte « et difficulté pour l'ypothèque du domaine et assiette desditz « cent cinquante mille livres, et à ces causeis dressa quelques « remonstrances par escript qu'il envoya à monsieur le chan*^ « celier pour les faire entendre au roy «. »

Le mariage fut célébré enfin avec une grande magnificence le 4 décembre', après le retour de la cour, à Saint-Germain. Mais malgré cette brillante alliance, le duc d'Aumale éprouvait, à ce qu'il paraît, une gêne pécuniaire qu'il rencontrait de grandes difficultés à dissiper par des emprunts*. L'aurore d'un

(1) Mss. Gaignières, v. 349, fol. 149.

(2) Jdem^ v. 350, fol. 127; lettre du secrétaire Ricber* (3)' P. Anselme ; Moréri.

bonheur nouveau semblait luire néanmoins pour lui, et le duc de Vendôme lui écrivait amicalement à ce sujet le 25 mars 1549 : « Quant au debvoir de bon mary que faictes à ce com- « mencement de mesnage, Dieu vous veille longuement conti- « nuer ceste bonne voulante en laquelle toutesfoys je cuyd que « tous deux demourons si bien que Ton ne nous metra jaraays € du nombre des mauvais marys *. »

Dans Tacte dressé à Toccasion de son mariage, François de Lorraine n'avait pas manqué de prendre parmi ses titres celui de duc d'Anjou, de même que, peu après, son frère Charles, s'attirant l'opposition de l'ambassadeur de France, essayait de se faire appeler cardinal d'Anjou à Rome, où il était envoyé pour participer à l'élection du successeur de Paul III. Tous deux agissaient ainsi pour le maintien scrupuleux des prétentions de leur famille descendant d'Yolande, fille de René d'Anjou, et « à cause du soin qu'ils mettoient toujours à affec- « ter de passer pour être de la maison royale*. »» Leurs tentatives à cet égard étaient basées aussi sur les droits qu'ils ne cessaient de s'attribuer à la possession de la Provence; et, à défaut de ces avantages, beaucoup plus réels, les Guises, jaloux de toute espècede privilèges, étaient du moins parvenus à obtenir de Henri II l'autorisation de conserver l'épée au côté en siégeant au parlement.

Les affaires extérieures se présentaient alors (1549) sous un aspect favorable au roi qui sut en profiter. Il réussissait, en trompant la vigilance des Anglais, à faire transporter en France la jeune reine d'Ecosse remise, par la régente sa mère, entre les mains de Philippe de Brézé ; et cette princesse, d'un

(1) Mss. Gaignières, v. 350, fol. 149.

(2) Valincour, Vk de François de Lorraine.

206 HISTOIRB

âge encore si tendre ^, d'attraits déjà si remarquables qne Ronsard a pu dire d'elle :

« Toute la beauté

« Près de la sienne est laide ; et la mère nature « Ne composa jamais si belle créature, »

arrivait, au mois d'août, à Carrières où se trouvaient les enfants du roi. Dès le premier jour, le dauphin et elle f avoient a esté, ainsi que récrivait Henri II au duc de Guise, aussy ap- « privoiséz ensemble comme s'ils se fussent cognus de long- < temps. » Douée des plus heureuses dispositions, Marie Stuart allait être élevée, presque toujours au château de Saint-Germain-en Laye, avec les enfants de France, sous les yeux du roi et de la reine qui, s'attachant à elle d'année en année, « la « voyoient fort volontiers et la menoient tousjours avecque « eulx en masque aux bonnes compaignies de ceste ville (Paris); « le cardinal de Lorraine (Charles) luy servant de gouver- « nanfe *, »

Marie de Lorraine rendait d'ailleurs à ses frères un compte exact et détaillé de ce qui se passait dans son royaume, implorant, par leur entremise, l'appui de la France, pour en arranger les affaires, et s' adressant dans le même but au connétable, qu'elle appelait « mon amy, » ainsi qu'à d'Humières auquel elle recommandait en même temps ses intérêts particuliers '.

D'un autre côté, les embarras de l'empereur s'étaient

(1) Elle était née le 1" novembre 1542.

(2) Les soins que, pour ainsi dire, en cette qualité lui donnait le prélat étaient si assidus, qu'une nuit (août 1556) où sa nièce se trouva souffrante d'indigestion pour avoir mangé trop de melon, «aussitôt appelé, il accou- « rut en grande diligence. > (Mss. Gaignières, v. 423, fol. 3; v. 434.)

(3) Mss. Béthune, v. 8639, 8^71,

DES DUCS DB OUi;SE. 207

augmentés en Italie, par la translation, contre son gré, du concile à Bologne, et en Allemagne par l'irritation que Temprisonnement du landgrave de Hesse avait causée même aux princes du parti impérial.

Henri H jugeait donc à propos de saisir ces circonstances pour rompre avec les Anglais que ses troupes, sous le commandement de d'Essé, avaient déjà expulsés de FÉcosse et refoulés dans le Nortbumberland. Il préparait de nouvelles levées, faisait inspecter par le duc d'Aumale, dont l'importance croissait chaque jour, et par le connétable les forces disposées sur les frontières S et il attirait auprès de lui une nombreuse noblesse, sous prétexte de fêtes et de tournois, à l'occasion du couronnement de la reine. Cette solennité, qui s'accomplit à Saint-Denis le 10 juin 1549, avait été précédée (19 mai) par celle du baptême du duc d'Orléans, second fils de France, tenu sur les fonts par Constantin de Bragance, au nom du roi Jean de Portugal, par François de Lorraine, représentant le duc de Ferrare, et par Anne d'Est, pour sa belle-sœur la reine douairière d'Ecosse. A la cérémonie du couronnement, la queue du manteau de Catherine de Médicis fut portée par le duc de Guise et le duc de Nemours, celles des duchesses de Guise et d'Aumale, par le comte de la Rochefoucauld et le vicomte de Turenne, et ces deux princesses présentèrent à l'offrande le pain doré et le vin*. Peu de jours après, les 16 et 1^ juin, le roi et la reine firent successivement leur entrée à Paris, en .grande pompe, entourés de tous les membres de la maison de Guise. Au tournoi, qui commença le 23 juin et dura deux semaines, le duc d'Aumale figura magnifiquement

(1) La compagnie du duc d'Aumale, forte de quarante lances, tenait garnison en Picardie ; celle du duc de Guise, son père, qui en comptait quatre-vingts, était placée en Bourgogne.

(2) Histoire manuscrite de la maison de Guise, par Oudin, liv. I, c. 24.

:i08 HISTOIRE

comme un des douze tenants avec le roi, les princes du sang et les seigneurs « les plus apparents » de la cour. Puis de ces Jeux guerriers, après lesquels voulant donner des témoignages de sa piété, Henri II ordonna, pour la « conservation de Tan- « cienne croyance, » une procession publique qu'il suivit luimême et où le cardinal de Guise porta le Saint-Sacrment, on s'attendait à passer promptement à une lutte plus sérieuse.

François de Lorraine s*y tenait préparé. Il avait profité des avertissements de d'Elbène, « contraint, par la grande affec- «tion qu'il portoit à son bien en particulier,» de lui dire « qu'il falloit croire veoir longuement la guerre et prendre de « bonne heure toutes provisions nécessaires, » mais ajoutant d'autre part : « Si vous pouvez, monseigneur, conduire quel- « que accord raisonnable, vous gaignerez beaucoup plus envers a Dieu et envers les hommes que si vous eussiez gaigné deux « batailles*. » Tentes, chevaux, chariots, tous les équipages du duc d' Aumale se trouvaient donc en mesure dès le mois d'août 1S49. Ce prince s'était même occupé de faire fabriquer un modèle de rondelle douée également d'une force propre à résister aux coups d'arquebuse tirés de loin et d'une légèreté portative*.

Toutes choses disposées d'avance par ses soins et^ par ceux du connétable, l'armée rassemblée, le roi lui-même arrivé avec le duc de Guise et ses fils, Mayenne et d'Elbeuf , on marcha contre Boulogne. Les forts environnants furent réduits en ' peu de temps ; mais l'approche de l'hiver vint forcer les Français de se borner au blocus de la ville et d'en ajourner l'attaque au retour de la belle saison. L'ardeur était cependant vive dans leur camp. Le grand prieur, François de Lorraine, entre

(1) Mss. Gajgnières, v. 431, fol. 64.

{'2)tdem,ïol 31.

antres, manifestait la sienne en écrivant (25 janvier 1559) au duc d'Aumale, son frère aine : a Je m'en vais cejourdtiuy « essayer le hatuois qu'il vous a pieu me donner lequel ne « sera prest et doré d'icy à huit jours, dedans lequel j'espère « si bien faire que vous en aurez bon contentement, et effacer c tous hommes d'armes de mon aage en ce royaume ^ »

Durant ces délais, une rencontre de la flotte française avec celle des Anglais avait causé à ces derniers d'assez graves dommages pour qu'appréhendant en outre les embarras d'une guerre civile leur gouvernement désirât la paix. Elle fut conclue le 124 mars 4550, à condition que Henri II paierait quatre cent mille écus pour la restitution de Boulogne avec son artillerie et ses munitions complètes, tandis que, de son côté, le roi d'Angleterre ne pourrait attaquer l'Ecosse au sujet des précédents débats et sans causes nouvelles. Six otages, dont faisait partie Claude de Lorraine, marquis de Mayenne, devaient être échangés des deux côtés en garantie des engagements respectifs.

Les plénipotentiaires anglais avaient d'abord élevé des prétentions bien différentes; mais Henri II ne s'était montré nullement disposé à les admettre, et il écrivait même, à cette occasion, au cardinal de Guise : < Les Anglais glorieux, comme « ils sont de nature quelques nécessités qu'ils aient, ont fait au « commencement bonne mine à mauvais jeu pour faire leurs « conditions meilleures et plus avantageuses, et en cela je ne « leur veux rien céder ni laisser passer; car je sçais bien où c ils en sont logés. »

Et pourtant le traité fut regardé comme très défavorable à l'État obligé de payer des sommes importantes pour rentrer en possession d'une ville qu'on aurait fini par prendre de vive

(1) Mss. Gaignières, v. 348, fol. 107, L H

2i0 HISTOIRE

force. D'amers reproches rejaillirent à ce sujet sur le connétable; et, afin d'atténaerla fâcheuse impression produite dans le royaume, la cour fit circuler le bruit d'un projet de mariage soi-disant convenu, en même temps, entre le roi d'Angleterre, Edouard YI, et la fille ainée de celui de France.

 la nouvelle de la paix, le cardinal de Guise répondait au roi que « comme longuement elle avoit été désirée, elle a esté « reçeue par ses serviteurs à Rome de telle joie et allégresse « que difficilement ils le pourroient exprimer et fêtée par des « feux de joie et festins pendant deux jours entiers. » Dans une autre lettre, il le félicitait sur la restitution de Boulogne et lui témoignait son désir d'être promptement de retour auprès de lui « pour lui pouveoir servir de chapellain à §on arrivée en « l'église Notre-Dame de cette ville*. »

Des motifs plus sérieux faisaient souhaiter au cardinal de rentrer immédiatement en France. Il avait à se justifier, à dissiper un nuage alarmant pour son crédit. Il venait assez récemment d'être envoyé à Rome (novembre 1549), afin d'assister au conclave après la mort de Paul III, et il avait reçu du roi la désignation des candidats qui lui étaient agréables, «pour « le papat, » dans l'ordre suivant : « Messieurs de Lorraine a (Jean), de Ferrare, de Ridolphi, de Salviati, de Trani ou de € Monte et du Bellay, » dont les trois premiers étaient les plus recommandés. Or, te parti français, assez fort pour qu'on ne pût sans son consentement élire un pape, ne l'était pas suffisamment pour faire prévaloir son vœu. « Sur ce que les cardi- « naux étaient entrés au conclave vingt-neuf jours après la « mort du pape sans attendre davantage, les cardinaux frange çois pas encore arrivés, M. d'Urfé, ambassadeur de France, « déclara l"" au maitre de cérémonie, 2^ aux six cardinaux

(1) Ms$. Gaignières, v» 328.

c députés que les François arriveroient sous huit jours, et y «joignit une protestation contre toutte élection que Ton y « pourroit faire en leur absence. Il paroit que cette protesta- « tion ne fut point regardée comme insolite ou insultante.

« Il paroit que le roi lui avoit recommandé de ne point « baiser les pieds du pape s*il n'étoit pas un de ceux qu'il desi- «roit, mais d'attendre les ordres qu'il lui donneroit lors- « qu'il sauroit celui sur lequel le choix seroit tombé. A quoi « M. d'Urfér répondoit au roi qu'il avoit grande raison, que • moins il rechercheroit les papes plus tôt ils les trouveroit, « d'autant plus qu'ils ont plus besoin des rois que les rois « n'ont besoin d'eux ^ »

Cependant à force de ménagements et de brigues, le cardinal Monte avait été nommé. Il ne figurait pas en première ligne, il est vrai, dans les indications du roi, et son élection fut reprochée au cardinal de Guise qui, blessé de voir méconnu ce qu'il considérait comme un succès, composa une apologie de sa conduite dans cette affaire. Soixante et douze jours de délibération détruisaient, selon lui, l'accusation de hâte excessive, et la juste estime dont jouissait Monte, compris d'ailleurs dans la liste royale, écartait toute supposition de légèreté. Le nouveau pape, au surplus, s'était engagé formellement à observer certains articles particuliers dans la fixation desquels Charles de Lorraine croyait «n'avoir rien oublié c pour faire entièrement son devoir'. » Pendant le conclave, en effet, il avait trouvé moyen de faire sortir, par un trou pratiqué dans la chambre du cardinal du Bellay, une lettre renfermant des nouvelles pour Henri IL « Les cardinaux fran- « cois et les italiens agissent convenablement, y disait-il, et si

(1) Mss. de l'Arsenal, Mémoires du duc de Guise, v. I, fol. 65.

(2) Portefeuilles de Fontanieu, vol. 272.

« Tempereur n'a fait pape, suivant son intention, ce sera au « cardinal de Ferrare et à ceux qui Font suivi que le roi le « devra*. » En adressant, avant de quitter Rome, des représentations au souverain pontife sur l'indécence qui régnait dans les bains publics de cette ville', le cardinal de Guise pensait avoir, jusqu'au dernier moment, fait usage et fourni la preuve d'un crédit dont il ne doutait point auprès du saint siège et qu'il ne pouvait supporter l'idée de laisser s'affaiblir à la cour de France.

La conclusion de la paix qui avait rendu le calme à l'Ecosse devait permettre à la reine douairière de satisfaire (septembre 1550) le désir qu'elle nourrissait depuis longtemps, de visiter sa famille et sa patrie. Des desseins politiques à concerter avec ses frères s'ajoutaient assurément au motif si plausible de revoir sa fille. Le marquis de Mayenne, passé temporairement en Angleterre comme otage, avait déjà profité de la cessation des hostilités pour se rendre auprès d'elle en Ecosse et avait obtenu d'Edouard VI l'autorisation de libérer, en traversant ses États, les prisonniers français, écossais et espagnols qui s'y trouvaient.

Le roi et la reine de France commandèrent qu'à Dieppe, où tous ses frères attendaient son débarquement, Marie de Lorraine fût reçue d'une manière digne de son rang, et ils l'accueillirent eux-mêmes à Rouen avec la plus grande distinction. Mais, en dépit de tant d'honneurs, le voyage si souhaité par cette princesse ne pouvait plus procurer à son cœur une jouissance complète ; la paix était survenue quelques moments trop tard pour lui permettre d'embrasser encore une fois son père. Effectivement, comme D revenait de

(l)Mss. de la vitle de Reims, Lacourt, recueil de pièces, fol. 40, (2) Marlot, Histoire ecclésiastique de Reims, Mss., v. 3.

Boulogoe*, pendant le cours de la négociation, et à la suite d'un petit séjour à Fontainebleau avec la cour, Qaude de Lorraine, «très plein de gloire, de renom et de beaux-faits S» saisi d'une maladie violente, le 10 février, s'était fait conduire deMontargis, le 20 du même mois, dans son château de Joinville où il arriva, le 17 mars, accompagné de son épouse, et où le duc d' Aumale le rejoignit. Là les progrès du mal étaient devenus si rapides que le duc de Guise avait terminé patiemment et pieusement son illustre carrière, à l'âge de cinquante-trois ans, entouré des soins d'Antoinette de Bourbon, de son fils aine, du marquis d'Ëlbeuf et de maitre Jean Fisseux, son chirurgien, le 12 avril 1550, jour même où le roi envoyait encore un exprès pour savoir de ses nouvelles.

Ce messager était aussi chargé de remettre au duc d' Aumale deux lettres très amicales de la duchesse de Yalentinois et une autre de Henri II, dans laquelle le monarque lui communiquait la substance des rapports reçus depuis son départ de la cour « tant du costé de l'empereur que du costé € d'Angleterre *. »

Le sieur de Rancé ayant été dépêché aussitôt par François de Lorraine auprès de la reine douairière d'Ecosse pour l'informer de leur malheur commun, selon « ce qu'il en avoit veu € et cogneu lui-mesme, pendant dix ou douze jours et selon t l'avis des médecins* après l'incision faictedu corps : Je ne € vous dirai poinct, avait répondu Marie à son frère, quelle t douleur j'en ressens, estant asseurée que le sçavez par vous- € mesmes , ayant perdu le meilleur père que jamais enfant c perdit ; mais moy, qui suis sans mary et sans père, n'ay plus

(t) Brantôme.

. (2) Mss. Gaignières, v. 421, fol. 5.

(3) Morlette, Claude dé Beaune, maisire Baslien de Bar, un médecin de Troyes el les deux médecins ordinaires de la famille.

« recours, après Dieu, qu'à vous, messieurs mes*frères, et « principalement à vous qui estes nostre chef, vous priant t m'avoir en recommandation non comme sœur, mais comme t fille, et pareillement mes enfans. »

La résignation chrétienne, le calme et l'aménité des propos du duc de Guise, au milieu des plus vives douleurs, n'avaient pas cessé un instant d'être admirables. 11 passait le temps en pratiques de dévotion, entendant chaque jour la messe, puis des exhortations religieuses, récitant des psaumes et des prières*. La vertueuse Antoinette de Bourbon, qui veillait continuellement à son chevet, ne le quittait que pour assister à des processions destinées à implorer sa guérison. Sur le point de mourir, le duc de Guise était sorti de son lit pour recevoir, avec le plus grand recueillement, le saint viatique que lui apporta solennellement le doyen de Saint-Laurent, puis, s' étant bientôt recouché : « S'il plaist à Dieu, s'écria-t-il, je pars pour aller le « rejoindre ainsi que ses saints. »

Peu de moments avant de rendre le dernier soupir, il avait dit à sa femme : « Je ne sçay si celluy qui m'a donné le mor- € ceau pour mourir est grand ou petit, mais quand il seroit là « présent et que je sauroye son nom, je ne le nommeroye ne « accuseroye; ains je prieroye pour luy et luy feroye du bien, « et luy pardonne ma mort d'aussi bon cœur que je prie mon « Sauveur me pardonner mes péchez. »

(1) A la bibliothèque de l'Arsenal il se trouve (Théologie, n° 273) un livre d'Heures de Claude, premier duc de Guise, probablement « exécuté « par quelque excellent artiste de cette époque, > mais que Ton ne suppose pas italien. Ce superbe manuscrit est remarquable par de nombreuses lettres capitales richement ornées et par de charmantes miniatures. Le dessin se rapproche beaucoup de ceux de Victor Cousin qui lui-môme imitait le Primatice. Les armoiries, entourées du collier de l'ordre, peintes au bas de la plupart des miniatures, ont pour supports deux aigles colletés de couronnes ducales auxquelles sont suspendues des doubles-cro^ (^), alors déjà, à ce qu'il parait, adoptées par les Guises,

Ces solennelles quoique généreuses paroles, appuyées par les bruits qui circulèrent alors, par le souvenir de la jalousie que les courtisans avaient portée au premier duc de Guise, par l'oraison funèbre* de ce prince que Claude Guilliauld, docteur en théologie, prononça à ses funérailles, par l'inscription placée sur son cercueil*, accrédittèrent l'opinion, non toutefois positivement consacrée par l'histoire, qu'il avait péri victime du poison. Mais quelle main venait de le verser? Par quel ordre ou par quel complot avait-il été préparé ? En Tabsence de tout indice certain, y aurait-il quelque motif de s'arrêter à la vague supposition que l'auteur de la mort du duc de Guise eût été un affidé de l'empereur, un Génois venu en France pour surveiller les démarches entreprises par ordre de la république dans le but d'obtenir de la protection de Henri II les moyens de résister au parti de Ferdinand contre lequel on doutait peu que le duc de Guise ne dût engager le roi à prêter son appui à Gênes ?

Du moins l'exclamation suprême de Claude de Lorraine déposa une profonde et sombre impression dans le cœur de ses fils dont son courage, ses talents, sa continuelle et prudente

(1) « . ^ . . O qaelle perte faisons-nous de veoir arraché du pommier « des vrais princes plantez au jardin lilyai du très chrestien royaume d|

• France par telle manière un fruictqui encores estoit pour durer en force « et en vertu ! ... Et ^'entendez quel il s'est monstre en sa dernière

• maladie par un antéchrist et ministre de Satan infligée et telle par les

« médecins cogneue qu'estoit engendrée de poison et intoxication

« Lesditz médecins n'y cognoissant la cause sinon que fust quelque qualité

• occulte vénéneuse. » (Très excellent enterrement de Claude de Lorraine duc de Guise ; Paris, 1550.)

(2) • Gy gist très haut et très puissant prince Claude de Lorraine, fils

• du roy René de Cicile, en son vivant duc de Guise, qui trépassa le 12 « avril l'an 1550 à Joinville par poison. » (Voir l'appendice à la fin du volume, pièces justificatives n® VI, procès-verbal d'ouverture descaveaiux de l'église du château de Joinville, le 13 avril 1738. )

ambition avaient placé si haut Texistence et qui se sentaient sans doute dignes d'un tel père, comme aussi peut-être disposés et aptes à le venger. Le duc de Guise, de son côté, voyait ses enfants assez grandement établis, Timportance des deux aines se trouvait déjà suffisamment constatée, pour qu il put être tout à fait rassuré quant à l'éclat des destinées futures de sa famille et éprouver, en descendant dans la tombe, la satisfaction complète de ses vœux, à la fois comme père et comme prince lorrain. Après s'être choisi la France pour patrie, il avait su la servir, la défendre, en captiver l'affection; il ne laissait à sa race que peu de progrès à tenter, et certes celle-ci était de trempe à ne point faillir dans mission.

a J'ay avec incroyable regret entendu le trespas de feu mon a cousin vostre père et m'a esté nouvelle très desplaisante; et « affin que plus aysément vous le puissiez porter, pour la con- « solation que vous recevrez icy. Je vous prie me venir trouver « le plus tôt que vous pourrez et faire ce voyage de Picardie « avec moy, i avait immédiatement écrit le roi à l'ainé des fils du duc de Guise.

c Son trespas, mandait MonUuc, à la duchesse d'Aumale,

c le 20 avril, feust amer è tout le monde Tant s'en fallut-il

« pourtant que ses parents, amys et serviteurs deussent pleurer I pour lui que plustost on debvoit ung chascun être grandec ment consolé qu'il eust obtenu tout ce que par la bonté de « Dieu eust sçeu demander ^ »

Ce prince s'était, pendant sa vie entière, montré libéral à l'égard de ses serviteurs, très charitable envers les malheureux, prenant soin des orphelins, pourvoyant aux dots des jeunes filles pauvres, distribuant des secours, des grains dans les temps de disette, empruntant même à ses domestiques

(1) Mss. Gaignières, vol 430, fol. 115.

DES DUCS DE GUISE. 2ii

quand Targeot lui manquait pour faire des aumônes. Il se plaisait aussi à encourager les savants et les artistes. Les vices contraires à la sobriété et à la tempérance lui étaient en horreur, c Fort modeste en son vivre et en ses habits et dont la « famille sembloit plutost un monastère religieux que la cour « d'un haut prince, » quoique plusieurs tables abondamment servies y fussent toujours ouvertes aux gentilshommes qui Fentouraient ou le visitaient *, il pratiquait la religion * avec piété ; il a fonda une messe de Requiem en musique qui se chantoit « tous les lundys de chaque semaine » après sa mort, et, pénétré du repentir des écarts de sa jeunesse, pour se punir il portait constamment au haut du bras gauche un cercle de fer qui lui déchirait les chairs. Aussi, dans son oraison funèbre, Claude Guilliauld Tappelle-t-il à différentes reprises « trimé- € gisUy c'est-à-dire très excellent chrestien. »

La chasse était pour lui un exercice favori, auquel il excellait et qu'il considérait même comme propre à préparer le corps aux fatigues de la guerre, ce qui fit donner souvent à ses enfants, par les protestants, ses ennemis jurés, le sobriquet de « fils du fauconnier. > Il prenait également un soigneux intérêt au bon entretien de son écurie, et, dès l'enfance, il ressentit pour la musique un goût qui dura autant que lui-même.

(1) Il avait en effet près de lui un^ véritable et assez: nombreuse cour composée d'officiers, de gentilshommes, de chambellans (MM. dePiépape et de Potrincourt), d'écuyers (MM. de Vandeney, duGrez, duHamel, de Grammont, du Chastelet, du Mont-Saint-Père, de Sainf-Belin), de maîtres d'hôtel (MM. de Morinville, de la Montagne), de pages, etc., ainsi qu'un conseil. Le sort de ceux de ces serviteurs qui, après la mort du duc de Guise, ne purent être admis à continuer leurs fonctions dans les maisons des princes ses fils fut assuré par de bonnes pensions.

(2) De concert avec Antoinette de Bourbon, il fonda le couvent des Bénédictines de Notre-Dame-de-la-Pitié à Joinyille, et dota le chapitre de Saint-Laurent d'un revenu destiné à faire dire des messes.

Quant à son extérieur, Claude de Lorraine était bien proportionné, agile, remarquable par « un chef élégant, la face « bénigne, aornée d'un aspect digne de prince, qui resjouys- « soit les désolez, donnoit espérance aux désespérants, et en-

€ hardissoit les défaillants de courage De son visage sortoit

« quelque splendeur ou odeur dont le peuple sentoit et aperce- « voit de ce bon prince qu'il estoit comme un père du peuple* . »

Il avait coutume de dire qu'il appartient à un prince magnanime de vaincre ses emportements et d'être indulgent pour les personnes qui l'implorent, montrant aussi « de grandes indices « de sa piété envers les prisonniers de guerre, auxquels il ne « soufroit faire mal ny à qui que ce soit *. » « Vous vous trom- « pez, braves soldats, répétait-il souvent en s'adressant aux « troupes, si vous croyez que l'art de la guerre consiste plus « dans l'impétuosité que dans la réflexion et la prudence. » Aussi reçut-il de Charles-Quint l'honorable témoignage que rien n'avait mis plus d'obstacles aux maux que cet empereur voulait faire à la France que la constante sagesse et l'imperturbable vigilance d'un adversaire tel que Claude de Lorraine.

Ce prince avait été revêtu des titres de duc de Guise, pair et grand veneur de France ', comte d'Aumale, marquis de Mayenne et d'Elbeuf, baron de Joinville, chevalier de l'ordre du roi, capitaine d'une compagnie de cent hommes d'armes, sénéchal héréditaire et gouverneur de Champagne, gouverneur de Bourgogne * et de Brie. Par sa valeur et ses talents il protégea plusieurs fois ces provinces contre les attaques de l'en-

(1) Oraison funèbre de Claude de Lorraine.

(2) Mss. de la Bibl. nat., suppl. français, 1054.

(3) Il fut le vingt-cinquième personnage investi de cette charge et y succéda à Louis de Vendôme, prince de Chabannois, mort le 22 août 1526.

(4) Avec dix-huit mille livres d'appointements ou de traitement. (Portefeuilles de Fontanieu, 269.)

nemi voisin, et il ks fit jouir des avantages continuels d'une administration équitable et bienveillante.

Malgré son zèle ardent et non moins intéressé, il faut le reconnaître, pour la foi catholique, il n'avait pas hésité à garantir le repos et la sécurité des habitants de la paroisse du Landeron, dans le comté de Neufchàtel, en confirmant de nouveau, par un sentiment de tolérance, leurs privilèges de liberté religieuse, lorsque des persécuteurs invoquèrent contre eux l'autorité dont il était dépositaire comme chargé de la garde des biens du feu duc de Longueville*.

Pendant le cours entier de sa carrière plus remplie qu'étendue, le premier des ducs de Guise ne cessa de poursuivre un double but : triompher des ennemis, s'attacher la nation ; et il sut l'atteindre avec un succès dont les fruits allaient être recueillis et multipliés par ses habiles descendants.

Prévoyant sa mort prochaine et voulant prévenir tous débats de famille, dans un acte dressé le 2 mars 1550, à son passage par Paris pour se rendre de Montargîs à Joinville, il avait partagé entre ses enfants, de l'avis et avec le consentement d'Antoinette de Bourbon, tant les terres qu'il tenait d'elle que ses propres possessions et ses titres. A leur fils aîné François étaient échus le duché de Guise, les baronnies de Martigny, Rumigny, Joinville, Êclaron, Ancerville, Monstier-sur- Saulx, la Ferté-Bernard, Sablé, le marquisat du Maine, en général tous les biens patrimoniaux situés dans la prévôté de Ribemont, les bailliages de Vitry, Bar, Sens, les sénéchaussées de Lambesc et d'Orgon en Provence, et, de plus, quatre mille livres de rente sur le duché de Bar. Claude, marquis de Mayenne, avait reçu le duché d'Aumale y comprises la seigneurie de Launay, celle de Boves et la totalité des terres du duc et de la duchesse de Guise dans le bailliage de Caux en

(i) Mâs. fiéthune, vol. 8606.

Normandie. Le reste des biens paternels. et maternels dans cette province, ainsi que les seigneuries d'Elbeuf, Groslay , Co^ quebeuf» Beauménil, composaient la part de René.

Ces arrangements, homologués par le parlement, avaient été ratifiés et garantis par le ducd' Aumale (François), dès leSmars, et annulaient en principale partie un codicille du 31 juillet 1549, par lequel Claude de Lorraine, réglant la forme de son enterrement au côté droit de la chapelle des princes du château de Joinville, avait exprimé la volonté que ses biens fussent « partis égallement entre ses enfants qui estoient du < monde, savoir : Fainé, le marquis (Claude) et René, priant « les autres de se contenter du bien et moyen qu'ils avoient a d'en avoir, ajoutant qu'il donnoit seulement à l'ainé la coupe « d'or garnie de perles avec le cabinet des bagues, outre sa « part des meubles, à charge de le rendre tousjours à l'ainé « de ses enfants et aux aines descendus de lui, sauf, y était-il « dit encore, que, si je meurs avant leur mère, j'entends que a tous les meubles luy demeurent, en la priant, après son dé- « ces, vouloir qu'il en soit fait comme dessus *. »

De l'union de Claude de Lorraine avec Antoinette de Bourbon ^ étaient issus huit fils : Pierre et Philippe morts en bas

(1) Archives de la maison d'Orléans, invent, de Joinville, v. II, fol. 381 .

(3) « Diea bénit tellement leur mariage d'un bon nombre d'enfants que « ce prince heureux d'avoir rencontré une si saincte et vertueuse prin- « cesse pouvoit estre comparé à ceux dont parle le roy-prophète au • psalmel27 :

« Ta femme sera de la sorte « Dans les parois de ta maison « Gomme est une vigne qui porte

• Force bons fruicts en la saison.

« Et tes fils autour de ta table

• Arrangez, beaux et verdissants, « Comme la jeunesse agréable

« D'un plant d'oliviers fleurissans. »

(Histoire catholique, par le P. Hiiarion de Cosie.)

DES DUCS DB OUISB. »t

âge ; François, désormais second due de Guise, né à Joinville le 17 février iM9; Charles, bientôt cardinal de Lorraine, archevêque et duc de Reims, né à Joinville le 47 février 1524 ; Claude, duc d'Aumale, né le i®' août 1536, et qui eut le gouvernement de Bourgogne après son père * ; Louis, archevêque de Sens, né le SI octobre 4527, promu cardinal en décembre 4552 ; François, né le 48 avril 4534, grand prieur de Malte en 4549, et général des galères de France en 4557 ; René, marquis d'Elbeuf, né le 44 août 4536, d'abord gentilhomme de la chambre du roi*, puis aussi général des galères après le précédent. Tous avaient si bon air que parfois François I®**, voyant entrer dans son appartement le duc de Guise escorté de plu*sieurs d'entre eux, lui disait en riant : « Vous n'avez pas peur € qu'on vous oste la cappe ; » à quoi Guise répondait avec fierté que f qui l'entreprendroit courroit fortune d'y laisser la sienne « et que ces compagnons ne l'endureroient pas'. >

Claude de Lorraine laissait encore trois filles : Marie, née le 22 novembre 4545, qui épousa Louis d'Orléans, duc de Longueville, le 4 août 4534, et Jacques Stuart V, roi d'Ecosse, le 9 mai 4558 ; Renée, abbesse de Saint-Pierre de Reims, née le 22 septembre 4522, et Antoinette, abbesse de Farmoustier, née le 34 août 4531. Une quatrième, Louise, née le 40 janvier 4520, mariée en premières noces à René de Nassau et de Chôlons, prince d'Orange, et en secondes, le 20 février 4544, à Charles de Croï, prince de Chimay, duc d'Arschot, était morte le 48 octobre 4542.

Il avait eu aussi un fils naturel, Claude de Guise, abbé de Saint-Nicaise de Reims, puis de Cluny, auquel plusieurs histo-

(i) Par lettres du 16 juin 1550.

(2) Avec douze centa livres d'appointements. (Portefeuilles de Fontanieu, 269.)

(3) Histoire Mss. de la maison de Guise, par Oudin, liy. I, ch. 26.

un HISTOIRE

riens ^ ont inexactement attribué pour mère une fille du pré^ sident des Barres, de Dijon, qui lui-même, d'après la date de sa naissance, n'aurait pas eu vingt ans de plus que son prétendu petit-fils. Ce dernier fut le sujet d'une satire sanglante dans laquelle le cardinal Charles se trouve aussi quelquefois attaqué. Gilbert Regnault, sieur de Vaux, bailli et juge de Gluny, la composa par vengeance : il professait la religion réformée, et Claude avait voulu le faire déposer par son frère ^, abbé de ce monastère. L'auteur pousse l'amertume jusqu'à refuser à dom Claude d'avoir tenu le jour du premier duc de Guise ; il le suppose fils d'un palefrenier, neveu du bourreau de Langres, ce qui est faux, car les princes lorrains le reconnaissaient tous pour bâtard de leur famille; et il l'accuse, entre autres crimes nombreux, d'avoir empoisonné le cardinal Charles. Au surplus, quoique dom Claude de Guise fût doué d'un certain mérite pour l'administration, ses mœurs étaient si dépravées et son caractère si intolérant et si cruel, comme il le prouva lors du massacre de la Saint-Barthélémy , que les attaques auxquelles il est en butte dans cette légende, tout à fait injuste sur certains points, s'expliquent très facilement quant à leurs sources'.

Des six princes survivant à leur père, les deux premiers, Tainé surtout, ont été des personnages de la plus véritable supériorité ; Claude, duc d'Aumale, homme d'expérience, digne d'estime, populaire parmi les soldats, quoique d'un mérite secondaire comparé à son frère François, fournit une carrière sinon très prospère, du moins honorable; Louis, plus occupé dans sa jeunesse des plaisirs que des affaires, dut à ses inclina-

(1) Entre autres le P. Anselme.

(2) Bibliothèque historique du P. Lelong *, Supplément aux îAémùir^H de Condé.

(3) Dom Claude de Lorraine mourut le 28 mars 1612.

lions reconnues le surnom de cardinal des bouteilles ^;ia9ih devenu sérieux en prenant des années, et considéré même comme habile, « c'a esté luy seul, dit Brantôme, Tunique et « le phénix sur qui le proverbe du feu roy François I" a eu « pratique, qui disoit que les princes lorrains ressembloient « les coursiers du royaume de Naples qui estoient longs et tar- « difs à venir, mais venant sur l'âge ils estoient très bons* ; » le grand prieur soutint sur mer, à la tête des galères, l'honneur du nom de sa famille ; enfin, le marquis d'Elbeuf suivit, dans presque toutes les guerres, les traces de son frère aîné François ; il épousa Louise de Rieux et devint chef de la branche la plus prolongée de la maison de Guise.

Quelques années plus tard ces six frères réunirent environ six cent mille livres de rente, provenant tant de leurs biens patrimoniaux que de biens d'église, de pensions et de traitements reçus du roi. Le cardinal Charles jouissait à lui seul de la moitié de cet énorme revenu. La fortune des Guises, soutenant ainsi l'accord parfait de vues qui existait entre eux, en faisait un faisceau formidable et la famille incontestablement la plus puissante du royaume.

La veuve de Claude de Lorraine survécut à son époux jusqu'à l'âge de quatre-vingt neuf ans. « Miroir de perfection, € princesse de rare vertu, de manière que le bruit commun a t duré jusques à présent que c'est une sainte ^, » admirable

(1) • Parce qu'il les aimoit fort et ne se mêloit guères d'autres affaires « que de celles de la cuisine. . . Mort le 24 mars 1578, son corps fut porté en « une chapelle de l'abbaye Saint- Victor-lèz-Paris dont il avoit été abbé « vingt-cinq ans. • {Journal de VEstoile,)

(2) Opinion bien peu justifiée assurément par les exemples, déjà connus du temps de François I", que fournissaient Claude de Lorraine, son fils aîné, et ses trois frères morts dans les armées de ce monarque, après avoir constaté, au contraire, par de nombreux exploits, toute la verve et la précocité de leur mérite.

(3) Oraison funèbre de Charles de Lorraine, duc de Mayenne, par le P. 3ean Gontery.

m nisTotRB

par sa charité, sa patience chrétienne, son absolu dévouement au prince avec lequel elle ne cessa jamais d'entretenir la plus touchante union et dont, par réciprocité de confiance, elle reçut, à diverses époques, la procuration générale t pour agir

< et besongner en toutes ses affaires, ainsi qu'il eût pu faire c lui-même ^ § Elle se montrait en effet si attentive et si c comc plaisante que mesmes elle avoit soin des chiens de chasse

< ès-qiiels elle voyoit qu'il prenoit son plaisir, gouvernant sa f maison par grande œconomie et ses domestiques avec telle t authorité et douceur tout ensemble, que tout leur estoit loisi- « ble pourvu que vertueux et exempts de reproches. Fuyant t la cour * > où elle ne paraisait que rarement et, pour ainsi dire, quand elle y était obligée « à cause des grands offices de € son mary ou par mandement exprès, » entièrement consacrée à ses devoirs, chargée seule du soin de l'éducation de ses enfants qu'elle sut préparer aux grandeurs et à la gloire, cette princesse recherchait une retraite continuelle dans son château de Joînville.

Elle fut « employée par Henri II à mettre en bon ordre les € reliques de la Sainte-Chapelle, et pour tout honoraire ne i luy demeura qu'une petite partie de chacune, qui luy fut « accordée et enfermé le tout dans une très belle châsse d'arcs gent doré, don qu'elle fit passer à Saint-Laurent de Join* « ville*. » Encore ne fut-ce qu'au mariage de Charles IX qu'elle

(1) Aussi, dès le 35 mai 1550, Henri II lui donna-t-il des lettres de garde-noble pour l'investir de « l'administration des corps et biens de « René monsieur de Lorraine, mineur d'ans , pour raison des terres et « seigneuries d'Blbeuf, de Saint-Gille, de Cribeuf, de Cîéon, de la Heuze, • de Quatremarre, da Routot, de Groslay et de Beaumesnil venues et « échoues audit mineur par le trépas de son père. » (Archives de la mai- « son d'Orléans, invent, de Joinville, v. II, fol. 406.)

(2) Mss. de la Bibl, nat., suppl. français, 1054. (S) Idem.

en fit la demande, en remplacement du manteau royal que le roi lui offrit : préférant pour elle-même ce joyau sacré à toutes les parures du monde. Ce fut aussi dans la même circonstance que, le monarque lui ayant laissé le choix du rang qu'elle voudrait occuper comme princesse du sang, elle répondit a?ec au* tant de dignité que de modestie qu'aucun rang ne pouvait être plus honorable pour elle que celui de son mari.

Toujours préparée à la mort, elle avait fait placer son propre cercueil dans la galerie qui conduisait de ses appartements à la chapelle où elle allait journellement entendre la messe, c affin que ce spectacle lui servit de rafraîchissement perpétuel c du jour de son trespas. » Elle ne portait que des vêtements de deuil et s'entourait d'avance de tous les objets nécessaires à ses funérailles ^, confectionnant elle-même chaque année des habits pour les pauvres qui devraient y figurer. La perte de ses fils n'excita point de larmes chez elle, mais au contraire lui inspirait des actions de grâces envers Dieu qui leur permettait de tomber t pour la gloire de son nom *. » Lorsque ses descendants jusqu'à la quatrième génération venaient lui offrir leurs caresses : t N'embrassez pas, leur disait-elle, mes petits c enfants, une terre, une cendre destinée à périr bientôt. Que

• suis-je en effet si ce n'est une poussière sèche et aride ' ?»

(1) Conformément à la direction de ses pensées, elle avait reçu de sa mère, en legs testamentaire (23 décembre 1539),' • son grand Psautier, ses « grosses Heures avec le cilice et la corde qu'avoit coutume de porter feu

• François de Bourbon, son père. •

(2) Le poète Ronsard lui adressa les vers suivants, au sujet de la position de ses fils à la cour :

« Pareil plaisir la mère Phrygienne « Reçoit ayant seS fils auprès de soy, « Que tu reçois, ô mère Guisienne, « Voyant tes fils tout à Pentour du Roy. •

(3) Vita Claudii primi Guisiœ dmis^ Papyrio Massone auctore.

226 HISTOIRB

Après la mort de son époux, elle se voua entièrement au soin des pauvres, des malades, des orphelins, qui la surnommaient c la bonne dame, > distribuant de sa propre main, dans les temps de disette, du pain, du vin, des soupes, des salaires aux indigents, et elle acheva ses jours * dans la pratique de toutes les vertus. Elle unissait un sage discernement à la plus active charité. Pierre Doré, son confesseur, a rapporté qu'un jour quelques religieux s*étant présentés à cette princesse pour solliciter ses secours en faveur de leurs c maisons et monastères: » € Edifiez vos mœurs, leur répondit-elle, et j^édifleray t vos murs *. »

Le cardinal de Guise (Charles), ainsi que ses frères Louis, évêque d'Alby, et le grand prieur, se trouvant encore à Rome, tandis que le marquis de Mayenne était en ce moment près de sa sœur en Ecosse, on avait, afin que ces princes pussent être de retour et y assister, retardé les funérailles de leur père jusqu'au 1*' juillet. Ce jour-là, le premier duc de Guise fut, en qualité de fils de roi, inhumé avec une pompe véritablement souveraine, dont l'étiquette avait été approuvée en conseil par Henri II, dans l'église collégiale et paroissiale de Saint-Laurent ' au château de Joinville. Les soins de sa veuve y firent ériger pour elle et pour lui ^ un mausolée en c marbre blanc

(1) Elle mourut le 22 janvier 1583.

(2) Histoire catholique, par le P. Hilarion de Geste.

(3) Fondée au commencement du douzième siècle, objet des bienfaits multipliés des seigneurs de Joinville, cette église avait reçu entre autres, le 1" mars 1503, de René II la concession de toutes les grosses dîmes des ban, territoire et finage de Dommartin-le-Franc (bailliage de Chaumont) et le droit de nomination à la cure de Dommartin, à la condition « que le

• doyen et le chapitre de ladite église Saint-Laurent seroient tenus d'y

• nourrir et entretenir à toujours deux enfants de chœur de voix non

• muée.» i( Archives de la maison d'Orléans, cartons de Joinville, li, liasse 263.)

(4) L'épitaphe de Claude de Lorraine, rapportée par du Boulay, se ter-

< et Boir, de jaspe, d'albâtre et de porphyre, Tun des plus ma- « gniflques tombeaux de France, orné de quantité de belles c sculptures représentant les batailles et les rencontres et prises c de ville où il s'étoit trouvé. Dessus la tombe estoient leurs stac tues au naturel, gisant morts, et au dedans de la chapelle les c quatre statues de marbre représentant les quatre vertus fort c bien taillées, lesquelles soustenoient une corniche de pierre c sur laquelle estoient des statues de marbre blanc, revestues

< chacune du manteau ducal, de monseigneur Claude de Lorc raine et d'Anthoinette de Bourbon à genoux, vivants. On y t voyoit aussy le casque, Tespée et les gantelets dont il se ser- « vist aussy bien que les espérons*. » Les bas-reliefs furent exécutés^ dit-on, par des artistes italiens, Jean Picard, Dominique de Florence et Ricbiel. Sur le monument était gravée en latin une épitaphe* ainsi rapportée par du Boulay, héraut d'armes de la maison de Lorraine, dans le récit du c très excellent • enterrement » du duc de Guise : t A la mémoire de Claude c de Lorraine, très bon prince, ayant acquis le nom de père « de la patrie, pour Tinsigne victoire qu'il remporta sur les

< ennemis hérétiques, à Saverne, ville d'Alsace, et pour avoir € préservé les habitants de la Bourgogne et de la Flandre, qui c mourut de mort prématurée, à la grande douleur et au grand « deuil de tous. »

A la cérémonie des funérailles, où le docteur Claude Guilliauld prononça une emphatiqnv oraison funèbre, Henri II se fit, ainsi que la reine et tous les princes et princesses du sang, représenter par des députés (celui du roi fut le sieur de

mine ainsi : Anthonia uxor Borbonia marito incomparahUi et sex filii pari pietate parenti aptimè merito mœstissimè posuere,

(1) Mss. de la Bibl. nat., cartul. de Joinville, suppl. français, 1054.

(2) Voir les épitaphes, appendice, à la fin du volume» pièces numéros

Brissac, bailli de Caux ; celui du roi de Navarre fut son maître d'hôtel, le sieur de Belzunce)*; tous les autres princes des maisons de Bourbon, de Lorraine et de Clèves ou y assistèrent en personne, ou, en s' excusant dans des lettres de condoléance, y envoyèrent des représentants. Le roi prêta les draps d'or. Le manteau qui couvrait le cercueil était, d'après la volonté du nouveau duc de Guise, parsemé de croix de Jérusalem. Vingt religieux de Saint-Urbain et de Montierender accompagnaient le corps et, selon le désir d'Antoinette de Bourbon, devaient remplacer les mendiants qu'il était alors d'usage de faire figurer aux obsèques d'un personnage considérable; il ne s'en trouvait .pas moins à celles-ci deux cents pauvres , vêtus moitié de noir, moitié de blanc, portant des torches armoriées. L'écu de Claude de Lorraine se composait de huit quartiers résumant les alliances, titres ou prétentions de sa famille, savoir : les armoiries 1® du royaume de Hongrie (burelé d'argent et de gueules); 2® de celui de Sicile (semé de France au lambel de gueules); 3° de celui de Jérusalem (d'argent à la croix potencée d'or et cantonnée de quatre croisettes de même); 4° de celui d'Aragon (d'or à quatre pals de gueules); 5*" du duché d'Anjou (semé de France); 6° et 7° de ceux de Gueldres (d'azur au lion contourné d'or, couronné et lampassé de gueules) et de Juliers d'or au lion de sable, couronné, armé, lampassé de gueules); 8° de celui de Bar (d'azur, semé de croix recroisetées au pied fiché d'or et deux bars de même), au centre desquelles était superposé l'écusson de Lorraine (d'or à Ja bande de gueules chargée de trois alérions d'argent, introduits dans ce blason à la fin du douzième siècle ou au commencement du treizième, alors seulement que Charles II, beau-père de René P% écartela, dit-on, de Jérusalem et de Naples); les ducs de Guise ajoutaient, pour brisure, un lambel de gueules en chef.

(1) Mss. Gaignières, v. 349, fol. 59.

Quant à là double croix, probablement formée d'après celle des armoiries de Jérusalem et qui devint plus tard le signe spécial et célèbre de la maison de Lorraine et dé son parti, elle était, dès cette époque, reconnue pour son t enseigne qui c monstre superabondance de cœur fidèle à la déffense de f rÉvangile dont, comme Abraham eust augmentation de letc très en son nom pour sa grande foy, ainsi la famille lorraine « a eu augmentation de signes de croix pour leur fervent zèle c à la défension de la terre sainte. > Telle est l'explication ampoulée fournie dès 1550 par Claude Guilliauld dans Foraison funèbre de Claude, duc de Guise, et qui veut dire que la double croix devait t monstrer que les ducs de Lorraine ont testé doublement chrestiens, lorsque non contens de leur* c pays, assis au cœur de la chrestienté, ils ont entrepris la c conquête de Hiérusalèm et de toute la terre sainte à leurs c despans, s'en sont rendus maistres, en ont jouy longtemps, c et en sont morts roys paisibles ^ >

On connaît la solution moins sérieuse, et moins satisfaisante encore, contenue dans une chanson huguenote composée postérieurement :

« Mais dites moy que signifie « Que les ligueurs ont double croix?

« C'est qu'en la ligue on crucifie « Jésus-Christ encore une fois. »

Résidence princière et suprême demeure des membres de la maison de Guise, l'histonque château de Joinville n'existe plus maintenant : ordinairement inhabité, depuis plus d'un siècle il était presque tombé en ruines lorsque le dernier prince qui l'ait possédé, Louis-Philippe- Joseph, duc d'Orléans,

(1) Uist. Mss. de la maison de Guise, par Fornier, vol. II, pompe funèbre de Claude de Lorraine.

en vendit, par acte du i7 avril 1791, les matériaux, moyennant six mille livres, et le terrain, moyennant quinze cents livres, aux sieurs Berger et Passerat qui opérèrent sa complète démolition. Une chétive hutte de vign^on en signale aujourd'hui l'emplacement au sommet de la montagne qui domine la ville. Un édifice, d'assez vaste et solide apparence, nommé autrefois le petit château ou le château d'en bœ et à présent le grand jardin^ situé à la sortie de Joinville, non loin des bords de la Marne, rappelle seul l'ancien séjour des Guises, dont il fut une maison de plaisance, quelquefois habitée par eux.

c Logez-vous au grand jardin... Faites accommoder mon c cabbinet au jardin tout ainsy qu'il estoit quaot jen suis c party , > écrivait le duc Henri de Guise h Gattierine de Clèves, son épouse, dans l'autonme de 1575 ^

La tradition qui s'y rattache en atthbue la construction à Glande de Lorraine. Dans les écarts d'une jeunesse assez légère, ce prince, dit-on, passait de fréquents instants auprès d'une jeune fille charmante, sous un humble toit, au lieu nommé la Viergeotte, Instruite des infidélités de son époux, la belle et vertueuse Antoinette de Bourbon ne s'en serait vengée qu'en lui causant la surprise de trouver un jour la demeure et la toilette de son obscure maîtresse rehaussées par un luxe souverain. Glaude, sensible à cette généreuse leçon, aurait alors voulu consacrer à celle qui la lui avait donnée, et près de l'endroit où il venait de la mériter, un élégant petit château tout orné des chiffres AT. (Antoinette) et C. (Claude) entrelacés et des devises : Toutes pour une, là et non ptue, qu'il tenait de son père, qu'il porta aussi et qu'il transmit à sa famille.

Le grand jardin fut vendu à M. de Thossé, le 21 juin 1791 , moyennant vingt-trois mille livres. Une seule chambre y fut

(1) Mss. Gaignières, v. 354, fol. 25.

réservée, par acte sous sekig privé, pour le dépôt des ar-' chives de rancien château, au prix d'un loyer annuel de ttms livres^.

Le souvenir des Guises est encore retracé à Joinvilie par quatre vieux portraits placés dans la salle du conseil de Thô* pital ; et quant à leurs dépouilles mortelles, profanées et jetées pèle-méle dans une fosse commune creusée secrètement, pen* dant la nuit du i9 au 20 novembre 1792, au cimetière cloitré de l'ancien château, en vertu d'une mesure brutale du directoire du district, exécuteur des ordres du ministre de la guerre qui prescrivaient de recueillir le fer et le plomb consacré aux c sépultures fastueuses, > elles furent bientôt, par l'effet du mécontentement qu'un tel outrage aux restes des bienfaiteurs de leur cité souleva chez les habitants, exhumées de nouveau et transportées solenneltement au cimetière public. Déposées dès lors en avant de la chapelle Sainte-Anne, fondée par un chanoine au temps de Ferry II, elles sont recouvertes, depuis le 13 septembre 1841, par une table de marbre noir, vieux et unique fragment, à ce qu'il parait, du magnifique mausolée construit d'après les ordres d'Antoinette de Bourbon. Sous ce modeste abri reposent aujourd'hui, confondus par la vicissitude des choses humaines, les ossements des sires de Joinvilie, Jehan et Anselme son fils, de Ferry P' de Lorraine et de Marguerite son épouse, de Ferry II et de Yolande d'Anjou, de Henri de Lorraine, évéque de Metz, de Claude et de François, ducs de Guise, de Charles, petit-fils de ce dernier, de Henri II de Guise, de Charles-Louis de Joyeuse, de François, prince de Joinvilie, tous trois fils du duc Charles, de Louis de Joyeuse et de Louis-Joseph de Lorraine, avant-dernier rejeton de la branche de Guise*.

<1) Archives de la maison d'Orléans, eartons de Joinvilie 7, liasse ft9. (2) Histoire èe Mfwitte^ par I. Péiiel.

La mort avait semblé vouloir enlever en même temps et le duc Claude de Guise et son frère le cardinal Jean dont Thabile et continuel concours seconda si puissamment, tant à la cour de Rome qu'à celle de France, la fondation de la plus haute fortune qui, depuis le temps des maires du palais, ait avoisiné le trône. Ce prélat revenait du conclave qui produisit l'élection de Jules III. Le roi avait mis à s'^y S^Sn^i* des voix, en opposition à l'iniBuence de l'empereur, une importance telle que, faute de bénéfices vacants pour remplir immédiatement les promesses faites aux éminences italiennes, les cardinaux français s'étaient vus forcés de se cotiser et d'assurer, en attendant, des pensions qu'entre autres Charles, cardinal de Guise, et son oncle s'engagèrent à servir, le premier pour douze cents écus et l'autre pour deux mille. Jean de Lorraine, en traver- «ant Lyon, y apprit donc, le 26 avril, le malheur survenu dans sa famille, c nouvelles, écrivit-il aussitôt à son neveu le duc € François de Guise, certes pitoyables et lamentables, t

Aussi, sans chercher à mettre sa mort sur le compte de la haine vouée par les protestants à sa maison^, n'y a-t-il nullement lieu de s'étonner de ce qu'à la suite d'un coup aussi sensible et aussi imprévu il ait été presque immédiatement, comme il soupait à Nogent-sur-Yonne, frappé d'une attaque d'apoplexie à laquelle il succomba le 18 mai 1550^.

L'un des derniers actes de la vie du cardinal de Lorraine avait témoigné de son zèle constant et éclairé pour les sciences et les lettres. C'était à ses vives sollicitations, appuyées de celles de son neveu, que venait d'être accordé l'établissement d'une université dans la ville de Reims. Le parlement de Paris

(1) Histoire Mss. de la maison de Guise, par Oudin, liv. I, c. 27.

(2) A Rome, au mois d'avril 1518, le cardinal éprouva une indisposition qualifiée de catarrhe qui lui avait pourtant • faict revenir la moytié du f visaige ung peu difforme. • (Mss. Gaignières, v. 350, fol. 25.)

n'avait enregistré (30 janvier 1550) qu'après des lettres de jussion la bulle de Paul III , rendue à cet effet dès 1547, et encore avait -il fixé certaines conditions pour modifier les statuts de cette imiversité dont le cardinal Jean de Lorraine n'eut pas la jouissance de voir le développement et les progrès. •

La Providence avait peut-être résolu de consacrer par un trépas presque simultané* l'union qui régna si constamment et si avantageusement entr« lui et son frère, et que les écrivains contemporains caractérisèrent, dans leur style mythologique, en comparant ces princes à Castor et Pollux. Leur place, au surplus, ne devait pas demeurer vacante, et elle allait même être plus que remplie par deux frères aussi, « la plus c heureuse paire de frères qu'on ait veu jamais^ ; > l'un guerrier accompli, héros magnanime, l'autre prélat habile, entreprenant, absolu, qui, en renouvelant l'exemple d'un accord de vues continuellement soutenu, en pratiquant cette utile et remarquable combinaison de l'homme d'épée et de l'homme d'église, particulière à leur famille et efficacement appliquée par elle à la politique et à l'ambition, réalisèrent une immense somme de faveur et d'autorité.

(1) Le cardinal fut déposé dans le même monument que son frère ; mais, plus tard, ses restes, transportés à Nancy, reçurent leur sépulture définitive au couvent des Franciscains. {Histoire ecclésiastique de Reims, par Mariot.) — A l'occasion de la mort de leur oncle commun, la princesse Anne de Lorraine, adressant des témoignages d'affliction au nouveau duc de Guise, l'appelle, dans sa lettre, par une bizarrerie de formule de l'époque, ou par une familiarité habituelle, « monsieur mon serviteur, » et signe : « vostre humble cousine et bone mestresse. » (Mss. Gaignières, V. 349, fol. 7.)

(2) La conjonction des lettres et armes des deux [très illustres princes lorrains.

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