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CHAPITRE I

FRANÇOIS DE LORRAINE, DUC DE GUISE, CHARLES, CARDINAL DE LORRAINE, SON FRERE.

La première génération de cette dynastie, sinon souveraine, du moins si brillamment épisodique, a disparu, déjà presque dépassée en grandeur par celle qui la suit et qui s'élève ellemême en raison inverse de la tète chargée d'une couronne graduellement rendue à peu près illusoire.

Les Guises dorénavant ne prendront plus simplement une part importante aux événements. Ils en deviennent inséparables; ils vont presque en former le centre, les faire rayonner autour d'eux ; ils les dirigeront, ils les produiront, pour ainsi dire. Superbes tuteurs de roi, taillés par la nature en proportion de ce rôle dangereux et indéterminé, appelés à le jouer par l'incomparable persévérance de leur ambition, non moins que par le caractère orageux des circonstances, ils ne s'en

contenteront bientôt plus, et leur main audacieuse et ferme, habituée à tenir le gouvernail, voudra, par un instinct de race, se porter aussi sur le sceptre.

Leur majestueuses figures, isolées en quelque sorte par leur grandeur, font pâlir tout ce qui les entoure, trembler ce qui les approche, et leurs ombres mêmes, presque effrayantes quand on les évoque, ne se laissent mesurer encore aujourd'hui qu'avec un mélange d'admiration contrainte, de regrets involontaires, aussitôt combattus et dissipés par la réflexion ; elles provoquent un contraste de sentiments chez la postérité, moins touchée d'ordinaire cependant des maux subis par les générations antérieures que frappée par la hauteur des ca^ ractères qui les leur ont suscités, juge trop impassible des faits anciens, presque toujours même portée vers l'indulgence pourvu qu'elle soit éblouie par l'éclatante application de facultés incontestablement supérieures.

Types mémorables, illustres fléaux de leur siècle et de leur pays, quels hommes que les Guises pour servir et défendre un Ëtat, mais aussi pour l'ébranler ! surtout à une époque de transition, de souvenirs et d'espoir, où l'énergie individuelle pouvait seule former, pour l'action ou la résistance, un point d'appui que n'offraient plus les grandes existences féodales broyées sous les coups ombrageux partis du trône ; où Fardent besoin d'émancipation philosophique de l'esprit humain, sous forme religieuse, portait et par conséquent s'attirait les plus rudes attaques dans une lutte, mère, en quelque sorte, de toutes celles que se sont livrées, depuis trois siècles, des principes opposés , toujours approchant de plus en plus d'un immense et même but : la liberté dans ses divers et extrêmes développements

Et parmi tous les Guises domine ce François, a auquel on K connaît bien peu d'égaux dans tou^ les pays, pour ce qui est

«du conseil, delà conduite et de la valeur militaire^* si justement consacré par le titre de grande si habile à marquer glorieusement chacun de ses pas dans la carrière abrégée pour lui par un crime auquel, en succombant avec magnanimité, il fut peut-être redevable de n'être point arrivé jusqu'à la tentation de se rendre coupable lui-même et de n'avoir laissé sa mémoire et ses desseins exposés qu'à la calomnie ou, tout au plus, aux conjectures.

Illustré, depuis la campagne de 4542, par des«exploits continuels, il a pu faire prévoir ce qu'il est destiné à devenir comme guerrier. L'affection, le dévouement de l'armée sont acquis à son audace, à son sang-froid, à sa générosité, à son noble maintien, à son urbanité, à ses dispositions officieuses. Une rare prudence, un caractère ferme et posé, une sagesse précoce l'ont, non moins que la faveur du monarque*, porté au timon de l'État et mis en mesure de briller autant au conseil que sur les champs de bataille. Aussi, dans l'entrainement d'une confiance absolue, Henri II n'avait pas de secrets pour lui. En quelque lieu qu'il fût, François de Lorraine recevait communication de toutes les dépêches importantes, de toutes les nouvelles relatives aux affaires de l'intérieur comme à celles du dehors, et le connétable lui-même avait ordre de l'en informer avec exactitude.

Le nouveau duc de Guise^ était d'une taille au-dessus de la moyenne ; il avait le visage ovale, les yeux grands, la barbe

(1) Documents historiques, relation de Pambassadeur vénitien Marc- Ântoine Barbaro, page 13.

(2) Peu de jours après la mort de son père, le duc de Guise avait quitté Joiaviile pour accompagner Henri II à son entrée à Boulogne dont il reprenait possession.

(3) Né à Bar, le 17 février 1519, il prêta serment, le 12 octobre 1551, en pr ésence du roi, qui tint ce jour-là un lit de justice au parlement de Paris; il fut reçu duc et pair et « monta es hauts-sièges. »

dair-semée, blonde, de même que les cheveux, dans sa jeunesse, et tirant, plus tard, sur le noir; sa complexîon tenait assez de la maigreur; son teint était presque olivâtre; tout son aspect annonçait la plus robuste santé.

Son éducation avait été, de bonne heure, dirigée dans le sens de la carrière des armes qu'il était naturellement destiné à porter, quoique par ses penchants modérés, prudents, réfléchis, il fût assez «amateur de paix* ; * et les premières notions de Fartde laguerre lui furent données par Sansac, gentilhomme angoumois, dont il tenait cette expression qui lui devint familière : frappe le loup, c'est-à-dire l'ennemi. Sa valeur effectivement le rendait terrible. Il y joignait le don d'entraîner le soldat par une facile et véritable éloquence militaire, de l'encourager par l'équitable distribution de ses récompenses, par la libéralité de ses présents, de le maintenir dans la discipline et de le protéger par son infatigable vigilance. Lorsqu'il se trouvait en présence de l'ennemi. Guise souvent, après avoir feint de se mettre au lit et avoir écarté les témoins, reprenait ses vêtements, puis, suivi d'un petit nombre de serviteurs affidés, inspectait les postes, visitait les sentinelles et s'assurait que le camp était à l'abri de toute surprise. De retour dans sa tente, il dormait alors, sans se déshabiller, jusqu'à l'aurore. Et pourtant, en temps de paix, dans ses habitudes privées, il accordait peu1>^tre un trop grand nombre d'heures au sommeil*. Au goût prononcé qu'il ressentait pour les exercices équestres, pour tous les jeux guerriers, s'unissait, dans ses moments de loisir, une inclination délicate pour la musique.

Son aménité naturelle l'empêchait de s'écarter jamais de la

(1) La cor^onctùm des lettres et armes ^ etc.

(2) Vita Frandsd Gaisii^ Papyrio Massone Foresio auctore.

démence et de la modération, soit dans la victoire, soit dans l'administration publique, « se faisant en lui-même, avec repos « d'esprit, sans aucune passion nî confusyon, ung petit recueil « des raisons et considérations qu'on doibt avoir sur telz affai- «res*. »D*un abord affable, toujours disposé à accorder ce qui lui était demandé, il se montrait simple, indulgent avec ses amis, ne tenant aucun compte de son rang vis-à-vis d'eux, bon et généreux envers ses serviteurs, en un mot, doué, au plus haut point, de la qualité c noble et louable entre les homtmes et singulièrement entre les princes d'attirer le plus K grand nombre d'hommes par obligation et bienfaicts*. » Dans sa famille néanmoins, la qualité d'aîné le rendait un objet d'égards et de déférence respectueuse dont ses frères et sœurs lui donnaient des témoignages jusque dans leur correspondance^; et lorsque les six frères étaient réunis à la cour, les quatre derniers venaient d'abord au lever du cardinal Charles, puis de là ils se rendaient tous cinq à celui de François qui les conduisait avec lui chez le roi *.

Jamais, au surplus, maison puissante ne mit autant d'attentive activité dans l'expansion de son patronage; ne négligeant, pour rendre service, aucun soin, aucune recommandation, entrant dans tous les intérêts de fortune et d'établissement de chacun. C'est ainsi que, parmi d'innombrables traits de ce genre, Antoinette de Bourbon écrivait (de Joinville, en juillet 1563) à la vidame d'Amiens pour la prier d'autoriser le mariage de sa belle-sœur avec le sieur de Tranchellion, gentilhomme a de chez le Roy, » riche et brave officier, lieute-

(1) Mss. Gaignières, y. 440, fol. 17.

(2) Idem^ y. 432, fol. 127.

(3) /dm, Y. 420.

(4) La cor^onetion des lettres et armes, etc.

24a HISTOIRE

nant de la compagnie du prince de Joinville et gouverneur de Guise*.

Les militaires, quel qne fût leur grade, étaient particulièrement assurés de la sympathie du duc de Guise pour toutes leurs justes réclamations, pour les moindres détails relatifs à leur bien-être. Aussi, entre autres, la garnison du château d'Exilés s'adressait-elle une fois à lui pour t fayre fayre une garde € pour les pouvres souldars et quelque ordonnance pour le € boys à cause de froydures, car c'estoit chose impossible de € fayre la garde sans feu estant aux montaignes^. »

En raison de ses charges naturelles et de celles qu'il s'imposait volontairement', le duc de Guise, malgré sa grande fortune, se trouvait assez fréquemment, de même qu'à l'époque de son mariage, dans un état de gêne pécuniaire. Par exemple, en octobre 1551, il faisait acheter trente-huit corsellets pour les envoyer à Guise, et son trésorier Vyon, dépourvu de tous fonds pour les solder à maître René le Per fumeur^ qui venait de les fournir, fut obligé de remettre à celui-ci de la vaisselle d'argent en « gaige et seureté de la marchandise*. > Et pourtant à cette même époque, où son crédit financier semblait si réduit, François de Lorraine recevait la proposition d'acheter la terre de Morvilliers, pour laquelle, lui disait-on, « homme < ne mettroit enchère sur la sienne, > et d'ajouter une autre acquisition à celles des aides de Provins et de Saumur qu'il avait faites Tannée précédentes^.

La considérable étendue des biens du duc de Guise suscitait fréquemment, avec des particuliers, « avec le populaire,»

(1) Mss. Béthune, v. 8697, fol. 31.

(2) Mss. Gaignières, v. 403, fol. 21.

(3) Voir l'appendice à la fin du volume, pièce numéro 7.

(4) Mss. Gaignières, v. 408, fol. 68.

(5) /dm, V. 421, fol. 27.

avec des magistrats municipaux, avec les préposés des impôts, avec les officiers des eaux et forêts*, des incidents, des difficultés, des procès dont la poursuite lui donna lieu de se former un conseil judiciaire et administratif; car, dans la régie si multiple de ses propriétés, ce prince avait même à apaiser parfois de sérieux débats entre ses propres employés.

Un rôle différent, mais parallèle, était réservé au cardinal Charles, moins âgé de cinq ans que son frère. Grâce à une certaine propension vers la douceur de mœurs, grâce à la vivacité, à l'étendue de son esprit, ce dernier prince avait pu, dans son enfance, acquérir une érudition solide et variée^, une sûre et facile éloquence' que faisaient pleinement valoir les agréments de sa belle physionomie, la dignité de sa personne, la richesse de sa mémoire ^, et qui donna lieu un jour à Théodore de Bèze, c mettant le pied à Festrier, en partant de Reims

(1) Mss. Gaignières, v. 439, fol. 21, 72.

(2) Il était très versé dans la connaissance du grec, du latin, de Tespagnol, parfaitement familiarisé avec la langue italienne, profond dans la science théologiqûe, apte à traiter tous les sujets, particulièrement ceux qui se rapportaient à la politique.

(3) Les poètes du temps le comparèrent souvent à Mercure, à cause de cette qualité; et ses talents précoces le firent appeler, en bonne part, monstre de nature, par le chancelier Olivier qui, selon l'esprit des écrivains contemporains, voulut même trouver dans le nom de Carolus Lotaringus les mots : Orator gallicus unus. Il est vrai que, par compensation, les ennemis du cardinal ne manquèrent pas, dans la suite, de tirer de Charles de Lorraine ces autres anagrammes : renard, lasche le roi, et raclé as l'or de Henriy par allusion à ses grandes richesses et à son administration des finances du royaume. Ils le nommèrent encore le cardinal de la ruine (au lieu de Lorraine).

(4) « Le doux et beau parleur,

« Qui des hauts cieux avoit receu cest heur, « Que plus que miel douce estoit sa harangue « Qui découloit de sa diserte langue. »

{Conjonction des lettres et armes, etc.) I. 16

24S HIBTOtRË

€ où il venoit de conférer avec lui, de dire : Si j*avois telle • élégance que monsieur le cardinal de Lorraine, j*espèrerois t convertir et rendre moitié des personnes de la France à la c religion de laquelle fais profession ^ >

Les avantages extérieurs du cardinal, entretenus par la tempérance, étaient en rapport avec l'élévation de ses facultés*. Le front largement développé, quoique son visage, assez brun et coloré, eût plutôt une forme alongée, le regard tour à tour riant et pensif, la taille baute, droite et bien proportionnée, la voix pleine et claire, sortant d'une bouche garnie de dents courtes, unies et serrées, tout révélait en lui la supériorité et commandait l'attention ou le respect^.

Et tant d'heureux dons devaient, dans la suite, être mis au service de projets étendus, souvent blâmables, dans lesquels un ardent et rigoureux intérêt pour la religion intervint plutôt comme moyen que comme but.

Par une prudence, mêlée toutefois d'hypocrisie et de duplicité, et par le talent qu'il possédait, malgré son excessive parcimonie, d'inspirer à ses serviteurs une fidélité toute dévouée, le cardinal sut, en diverses occasions» parer les coups, déjouer les pièges de ses ennemis et força l'amiral de Goligny à dire de lui, au moment de la bataille de Dreux, en considérant les troupes royales prêtes à combattre : c Je redoute moins toutes n ces armes que le g^e d'un seul prêtre. >

Il devait encore un de ses éléments de séduction et d'ascendant à la gracieuse et plaisante facilité de sa correspondance

(1) Journalier faict à Reims par un bon bourgeois de ee qui se passait en 1560, du temps des états d'Orléans.

(2) « Fuit pulchro aspectu^ procera statura, capUe omnibus eminente^ fade oblongaf recto aspectUy fronte ampla et wiinente. (Pierre Frizon, Gailiapurpurata.)

(3) Conionction des lettres et armes^ etc.

DES DÛCa DE (ÏUISE. Î43

familière. C'est ainsi qu'écrivant (de l'Ile-Adam, le 4mai 1584) à la duchesse de Nevers, pour Tinformer avec empressement qu'il venait d'obtenir du roi, en sa faveur, l'abbaye de Notre- Dame de Nevers, qu'elle et sotl mari désiraient, il ajoutait par post-scriptum : c Guar<lés vous bien de faire une fille, mais € faictes nous ung petit prestre, et je vous aideray à le faire « honneste homme ^ »

En effet, Charles de Lorraine se montra, toute sa vie, scrupuleux observateur des convenances dans la simplicité de ses habitudes personnelles, extérieures et pontificales. Entre autres mérites, à cet égard, on lui en a fait un de ne laisser paraître c dans sa demeure ni chiens ni oiseaux de chasse. » Il célébrait fréquemment la messe avec solennité ; au diner ou au souper il prononçait toujours, lui-même et en se tenant debout, le benedicite et les grâces; son exactitude à psalmodier au chœur était elemplaire, ainsi que son soin à servir les pauvres de sa propre main, ainsi que sa coutume de jeûner tous les vendredis, tous les samedis, et son usage de porter souvent une haire comme mortification ^. Enfin il se faisait faire d'utiles lectures pendant ses repas et puisait son plus agréable délassement dans la conversation des savants, des littérateurs et des artistes.

Élevé d'abord près de sa mère, jusqu'à ce qu'âgé de dix ans il entrât au collège de Navarre où Jean Hennuyer, depuis évoque de Lisieux et premier aumônier du roi, alors sous-principal des Artiens, fut, en raison de ses brillantes études théologiques, choisi pour diriger celles de Charles de Bourbon et de Charles de Lorraine, ce dernier prince, à peine parvenu à sa dix-septième année, passait déjà pour c maistre dans les

(1) Mss. Béthune, v. S633, fol. 122.

(2) Histoire Mss. de la maison de Guise, par Oudin, lit. III^ ch. 16»

< écoles » et recevait de Ronsard l'hoimnage des vers sni-* vants :

« Et ta vertu qui reluit

« Par les ans de ta jeunesse

« Gomme l'or sur la richesse

« Et la lune parmi la nuit^ »

Appelé à cette époque à la cour, où il continuait sérieusement ses travaux, s'entourant de jeunes gentilshommes chez lesquels il cherchait à encourager rattachement à la religion et le goût du savoir, il s'y acquit bientôt l'estime générale et fut chargé de perfectionner l'éducation en même temps que de diriger la conduite du dauphin.

Nommé archevêque de Reims à l'ôge de neuf ans, il n'était entré que le 26 avril 1558 en possession du diocèse, administré jusque-là par son oncle, le cardinal Jean; il n'avait pu qu'au mois de février 1545 être consacré archevêque, dans l'église du château de Joinville, par le cardinal de Givry, évêque d'Amiens, et qu'en mai suivant recevoir lepallium, dans la cathédrale de Reims, des mains du cardinal de Lénoncourt, évêque de Ghâlons. De retour de la cour où il venait d'être installé dans la dignité de chancelier de l'ordre de Saint-Michel, il avait enfin, le 6 décembre 1546, fait son entrée solennelle dans sa ville archiépiscopale, après avoir obtenu des indulgences pour tous ceux qui voudraient assister à sa réception en l'église métropolitaine.

Effrayé des progrès que faisait la réforme dans les campagnes de son diocèse, à la faveur de l'ignorance et de la vie déréglée des pasteurs, il avait déjà signalé son zèle par des édits rendus en synode diocésain, en 1548, et complétés en 1549, pour prévenir, par un meilleur choix des ministres du

(1) HisMre woUmsHque de Reim9y par Harlot, tome III.

culte et par le retrait de toutes permissions de non-résidence aux doyens, curés, vicaires soumis à sa juridiction, la propagation des doctrines de Calvin, cherchant aussi à ramener le peuple en frappant son imagination par le spectacle d'une remarquable procession célébrée annuellement le jour de Pâques, à quatre heures du matin, et en concédant d'abondantes indulgences par forme de jubilé.

Précédemment investi de l'abbaye de Saint -Denis, près Paris, il venait d'obtenir (1550) la réunion du titre d'abbé de Saint-Remy de Reims à celui d'archevêque de la même ville où il faisait réparer et augmenter d'un grand corps de logis le collège des Boûs-Enfants , pour y transférer les écoles ecclésiastiques de cette métropole , et qu'il venait de contribuer puissamment à doter d'une'université. Il attachait une importance particulière à cet établissement^ dans la persuasion qu'il en pourrait tirer beaucoup d'honneur et même un parti profitable à ses desseins, lorsqu'il y aurait lieu d'émouvoir les esprits et de tenter quelque entreprise*, éventualités constamment présentes à son active pensée.

Intimement uni avec son frère, voué sans réservé à la fortune de ce héros, par une véritable «conjonction des lettres et armes,» le cardinal en assura 5^, en partagea la puissance, sans disparaître, tant s'en faut, dans l'ombre d'une gloire aussi éblouissante et sans cesser, grâce à son habileté peu commune, de conserver, en présence d'un tel objet de comparai-

(1) L'érection en fut consacrée par une gravure emblématique. (Bibl. nation., cabinet des estampes.)

(2) De Thou, Histoire universelle^ Mv. VI.

(3) Claude de l'Aubespine pourtant, dans son Histoire de la court de Henri II, très défavorable aux Guises, il est vrai, écrit en parlant de ces princes : « Le duc de Guise grand chef de guerre et capable de servir sa « patrie si l'ambition de son frère ne l'eût prévenu et empoisonné. Aussi « a-t-il dict plusieurs fois de luy : Cest homme enfin nous perdra* »

tu mSTOIRB

son, UQ éclat qui lui fut propre. Charles de Lorraine eût été réellement doué d'une supériorité extraordinaire sans la violence vindicative qui, tout en ternissant son caractère, compromettait le succès de ses plansi et ^ns un enivrement et un orgueil dans la prospérité qui rendaient sa domination intolérable. A ce dernier défaut, et comme pour le compléter, se joignait chez le cardinal, en présence du danger, une dispo sition trop différente de la fermeté. Enfin on ne saurait taxer d'injustice les reproches sévères que ses instincts de cupidité ont attirés de son vivant sur sa personne et infligés à sa mémoire. Par la faveur de la duchesse de Valentinois, prétendon S il avait «emporté tous les bénéfices de so% oncle Jean de < Lorraine après son trespas qui estoyent grands , lesquels a joincts aux siensluy faisoient trois cents mille livre de rente, f s'estoit approprié tous les meubles de Voncle qui estoyent « précieux, laissant toutes les debtes d'icelui, qui estoyent imc menses, à ses créanciers pour y succéder par droictdebanf queroute*. »

Grâce à de tels procédés, s'il ne se fondait pas une renom* mée de gratitude et de délicatesse, le cardinal se ménageait, à coup sûr, les moyens de subvenir à des splendeurs calculées et profitables, d'orner, d'une manière extraordinaire, cette . grotte qui portait pour inscription dédicatoire : Quiète et Musis Henriciseeundi, dans le parc du château de Meudon où, entre autres splendides résidences, il c traitoit paturellement ses « maîtres en souverains'. »

(1) Histoire particulière de la court de Henri //,

(2) Le 2 juin, àSaint-Germain-eu-Laye, furent données par Henri II des lettres « d'évocation et de renvoi de tous les procès et différends mus et à « mouvoir pour raison des biens meubles, immeubles, arrérjuges et dettes « actives et passives du cardinal de Lorraine en la petitç chambre des « enquêtes du parlement de Paris. »

(3) Ronsard, condisciple et hyperbolique panégyriste du cftfdjpal son

DES DDGS DE QUISË. 217

Des trois priaces remarquables qui naguère oocupaieut le$ trônes les plus importants de l'Europe, Charles-Quint restait seul alors (1550), et bien qu'ayant peu de souci à concevoir des effets d'une rivalité personnelle avec le voluptueux successeur de François V\ il sentait que la diversion des Anglais contre Boulogne, annulée par le dernier traité, ne lui prêtait plus un utile secours. Il lui restait par conséquent encore beaucoup à redouter d'une puissance qui , à défaut de supériorité du monarque, se trouvait dirigée par l'imposant ascen« dant d'hommes de cœur, de génie, d'expérience dopt véritablement l'un tenait l'épée et l'autre le trésor du royaume.

Cependant Montmorency, déjà avancé en âge, satisfait de ses actions passées, heureux de sa position actuelles Qe pem^

protecteur, mettant en scène deux pasteurs ou poëtes bucoliques qui arrivent au château pour célébrer la solennité des noces du duc Charles de Lorraine et de madame Claude de France, a dit, dans un chapt piistoral :

«... Puis grimpant sur le dos d'une colline droite,

« Au travers d'une vigne, en une sente estroite,

« Gaignèrent pas à pas la grotte de Meudon,

« La grotte que Chariot (Chariot de qui le nom

« Est saint par les forest) a fait creuser si belle

« Pour estre des neuf sœurs la demeure éternelle!

« Sœurs qui en sa faveur ont mesprisé les eaux

• D'Eurote et de Permesse et les tertres jumeaux

• Du chevelu Parnasse, où la fameuse sourse

• Prit du cheval volant et le nom et la course, « Pour venir habiter son bel antre esmaillé,

• Une loge voustée en un roe entaillé, n

ContiBuant l'éloge du cardinal, « le bon hôte des muses, « le poêle termine ainsi ;

« Quelque part que tu sois. Chariot, pour ta vertu^

• En tes lèvres toujours savourer puisses-tu

- Le doux sucre et la manne, et manger tout ensemble « Le miel qui en douceur à tes propos ressemble. » • (l) Le titre de duc et pair lui fut donné, en juillet 155 J , comme moyen de tempérer la jalpusie que lui inspirait l'influence dei^ princes lorrains*

blait guère désirer rien de plus que d'assurer le repos de la France et le sien propre; tandis que le duc de Guise, au contraire, ardent et jeune, doué d'un esprit aussi flexible que solide, d'une diction piquante et persuasive, qui se prêtait également aux plus frivoles comme aux plus graves sujets, exerçait une influence immédiate sur le roi en s'associant à ses goûts pour la guerre et pour les plaisirs et en Fentretenant toujours avec adresse dans Tordre d'idées qui lui était agréable. Ses conseils sur les affaires publiques devaient doûc facilement prévaloir auprès du souverain dont ils tendaient à assurer rhonneur tout en favorisant une ambition qui vivifiait et développait même les éminentes qualités de Guise. Pour faire briller celles-ci et pour asseoir idébranlablement sa prépondérance déjà reconnue presque généralement par les seigneurs de la cour, par les princes mêmes, les circonstances politiques semblaient disposées de manière à lui ouvrir bientôt un vaste champ.

Si la guerre n'avait point encore éclaté en Italie, où, d'après l'impulsion belliqueuse donnée par les Guises, la France accordait sa protection aux Famèses dont l'empereur convoitait l'État, c'est que ce prince était retenu par la volonté d'apporter auparavant un terme aux troubles religieux qui agitaient l'Allemagne et que l'annonce de la translation prochaine du concile de Bologne à Trente, ville soumise à la dominatioa impériale, ne contribuait pas à apaiser.

L'électeur Maurice de Saxe désirait délivrer ou venger le landgrave de Hesse, et était sur le point de traiter avec Henri II. Ce monarque reçut même à Fontainebleau (octobre 1S51) les envoyés des princes et des villes libres de l'empire et délibéra sur les réponses à donner à leurs propositions, énoncées par l'organe du comte de Nassau, dans un conseil auquel assistaient les cardinaux de Bourbon, de Lorraine, de

DES DO es DE GUISE. 249

Guise, plusieurs princes du sang, plusieurs seigneurs, le connétable, les ducs de Guise, d'Aumale et de Nemours. Le roi résistant à Fopînion de Montmorency et adoptant celle de Vieilleville, qui lui représentait que les princes allemands agissaient c à la franche Marguerite » en voulant s* allier avec la France et obtenir son appui, accepta* l'invitation de prévenir les desseins connus de Charles-Quint en s'emparant de la ville impériale de Strasbourg et en c s'impatronisant le plus tôt qu'il « pourroit des villes qui appartenoient d'ancienneté à l'empire c et qui n'estoient de la langue germanique, savoir : de Gamc bray, de Metz, de Verdun et autres semblables ; et qu'il les € gardast comme vicaire de l'empire auquel titre les susdits c princes estoient prêts de le promouvoir à l'advenir, affin c que, par ce moyen, elles fussent ostées des mains et puisc sance de l'ennemi, en réservant toutefois audict empire les d droicts qu'il pouvoit avoir sur les dictes villes. > Henri II fixa donc pour la fin de mars suivant (1552) la réunion, dans les environs de Joinville, d'une armée destinée à exécuter cette résolution dont un secret absolu devait jusque-là ménager le succès.

Le roi s'efforçait, vers le même temps, de décider Soliman à rompre la trêve qu'il avait conclue, depuis peu, avec l'empereur et avec son frère, le roi des Romains, infidèles tous deux aux engagements pris envers le sultan. Le résultat ou, au point de vue de la politique française, l'inconvénient de cette trêve était effectivement de laisser disponibles les forces auparavant rassemblées par Charles-Quint à dessein d'attaquer les Turcs.

(1) Confonnément à un traité passé le 15 avril 1551 , et que le roi ratifia à Chambord, le 15 janvier 1552, avec Maurice, électeur de Saxe, Georges- Frédéric, marquis de Brandebourg, Jean-Albert, duc de Mecklenbourg, et Guillaume de Hesae,

250 HISTOIRB

De telles démarches préparaient la réaUsation des plans da cardinal de Lorraine qui, partisan de Talliance et de la liberté protestantes au dehors, tandis qu*il se montrait rigide défenseur de la foi à Tintérieur, projetait à la faveur de ce double levier, en quelque sorte contradictoire, d'établir simultanément l'autorité de la France sur l'Europe et la toute-puissance du crédit de sa famille dans le royaume ^ Combinaison har-

(1) Le poète Ronsard, comme éloge du cardinal, a ainsi donné Tidée de rénorme influence qu'il exerçait sur le gouvernement de l'État :

> En ce point tu soustins, presque dès ton enfance, I Non des bras, mais d'esprit la couronne de France, I Fardeau gro» et pesadt où Ton peut voir combien

> Ton esprit est subtil à la régir si bien. Icy viennent à toy les paquets de l'Asie,

' D'Allemagne, Angleterre, Espagne et Italie, I De Flandres et d'Ecosse, et bref des quatre bouts Du monde on vient à toy, tu fais response à touts, ' Et tu lis dans leurs cœurs leur secrette pensée, • Avant que par la langue ils l'uieot prononcée :

> Et ne peuvent tenir leur secret si couvert I Que dès le premier mot il ne soit descouvert.

> L'un désire la paix, l'autre brasse la trêve,

> L'autre alonge la guerre, icy le peuple eslève « Le front contre son roy ; le roy ne veut icy

> Endurer qu'un subject eslève le sourcy. t S'il faut faire un conseil, s'il faut qu'on fortifie

> Quelque brave cité que l'ennemi deffîe, i S'il faut en eschapper ou se mettre en danger, < S'il faut avec présens gaigner un estranger, I S'il faut garder la paix, s'il faut que l'on guerroie,

> S'il faut garnir un camp, s'il faut que l'on soudoie, i S'il faut trouver argent, s'il faut faire une loy, I S'il faut remédier aux abus de la foy, ' S'il fant de nos citez corriger la police, i S'il faut serrer le frein aux hommes de justice, i S'il faut toute la France au conseil assembler, I S'il faut tous les François d'un clin faire trembler,

> Tu dis tout, tu fais tout, et nostre roi ne trouve i Rien bon si ton conseil gravement ne l'approuve, w

DES DÇCS DS QUISE. Ml

die et profonde, enfantée panin esprit plus vai^te que scrupuleux, et qui servit de modèle, ou du moips forma m précé-» dent, au système de Richelieu, le plus babile peut-être et sûrement le plus absolu des ministres qui aient gouverné notre pays.

C'était au mois de juin 155i qu'une armée impériale commandée par Ferdinand de Gonzague, mortel ennemi des Farnèses, avait pénétré dans le Parmesan pour y commencer les hostilités, au nom du pape qu'on supposait ainsi avoir réclamé le secours de Charles-Quint contre uw des feudataires, prétendu rebelle, du saint-siége. Henri II, de son ûoté, cherchait à justifier vis-à-vis de Jules lU la protection qu'il accordait à Farnèse, et même h provoquer la reconnaissance de ce pontife en lui représentant combien il était dans les intérêts de la cour de Rome que les envahissements de l'empereur en Italie fussent arrêtés. Le monarque français envoyait aussi Jacques Amyot, abbé de Rellozane, pour protester contre la convocation du concile à Trente, pour annoncer son refus d'y accréditer des ambassadeurs et son intention de rétablir les libertés de l'église gallicane. Le fil de ces négociations était tenu d'une main ferme par le cardinal de Lorraine qui, en dépit du connétable, devenait le principal guide politique de son souverain*.

Soigneux de tenir son frère au courant et en participation

(1) Il avait pris pour symbole une pyramide surmontée d'un croissant, entourée du haut en bas par un beau lierre verdoyant, avec ces mots : Te stante vireboj que ses ennemis retournèrent à son désavantage en disant : Te virente peribo^ par une triste allusion au monarque pu à la couronne (Je France que Pomnipotence du cardinal mettait, selon eux, en péril.

Par la pyramide, ce prélat entendait la faveur de Henri II, par le croissant, le roi lui-même qui en portait trois comme devise et « sous les ailes « et protection duquel il se maintenoit luy et les siens. > Cet emblème se voyait en plusieurs églises et maisons de Fr^pçç, mtxe autres ç» |a yerrière

de ses projets pour la direction des affaires de TÉtat, il ne cessait jamais non plus de préparer tout ce qui, même dans la perspective la plus étendue, pouvait servir les intérêts particuliers de sa maison. C'est ainsi qu*une fois il écrivait à Guise au sujet des couches toutes récentes de la duchesse : f J'ay eu c une merveilleuse joye d'entendre que madame ma sœur a € esté sy heureusement accouchée. Il est vray que j'eusse bien c désiré un fils, mais j'espère que vous recommencerez de sy

< bonne heure que bien tost vous amanderez la faulte, et ceste c fille, sy Dieu plaist, nous fera une bonne aliénée. Et si on vous c parle de son mariage depuis qu'eUe est née, j'ay un advan- € tage sur vous, c'est qu'on m'en a parlé devant qu'elle le fût. . .

< Par ainsy, sy nous sçavons bien jouer nos roolles^ nous auf rons à choisir, et sy aurons du temps pour y pençer *. »

De deux édits rendus alors par l'influence du cardinal, l'un, publié en la cour du parlement de Paris le 7 septembre, interdisait aux sujets du roi, sous peine de lèse-majesté, de porter, pour quelque raison que ce fût, aucun argent à Rome ; l'autre, célèbre sous le nom d'édit de Ghâteaubriant, renouvelait toutes les anciennes ordonnances contre les hérétiques, prohibait la publication de leurs écrits, donnait aux juridictions subalternes le droit de les punir, sans qu'ils pussent appeler, et imposait à tout aspirant aux charges de juridiction ou à l'exercice du

du château royal du bois de Vincennes. {HistùWe ecdésiastique^ par le P. Hilarion de Goste, etc.)

Outre le lierre verdoyant, etc., le cardinal de Lorraine adopta encore pour symbole une lampe allumée sur un haut chandelier avec ces mots : Luaipublica i^nd'pis ignis, «pour signifier que la splendeur des vertus ■ qu'on voit reluire en un prince le faict estimer et paroistre tout ainsi « qu'une esclatante lumière servant comme de phare et d'exemple aux « siens et au public. > (Histoire Mss. de la maison de Guise, par Oudin, liv. III, ch. 17.)

(1) Mémoires-journaux du duc de Guise, publiés par M. Â. Cbampollion.

professorat dan^ une science quelconque la condition absolue de produire préalablement un certificat authentique de catholicité.

Le premier de ces édits privait le pape d'une ressource nécessaire pour entretenir la guerre ; aussi, après divers avantages remportés sur Gonzague par Briâsac et Strozzi, généraux des troupes françaises, qui assurèrent la possession du duché de Parme à Octave Farnèse, Jules III désira-t-il négocier, et la paix fut-elle conclue (décembre 1551) entre le roi et lui, par la médiation officieuse de Charles de Lorraine ^ L'empereur, à regard duquel le souverain pontife s'engageait à demeurer neutre, manifesta un extrême mécontentement de ce traité ; et les hostilités, interrompues dans le Parmesan, reçurent une nouvelle impulsion en Piémont, où le maréchal de Brissac, renforcé par l'arrivée d'une nombreuse cavalerie sous les ordres du duc d'Aumale, du prince de Gondé, du comte d'Enghien,

(1) Le pape n'avait pas négligé les témoignages de bienveillance envers le cardinal. Un induit, dont la jouissance fut autorisée par lettres patentes du roi, en date du 28 août 1550, accordait à Charles de Lorraine le droit "de provision, collation et disposition de tous les bénéfices, dignités et offices dépendants de son archevêché de Reims, de ses abbayes et bénéfices de Gluny, Marmoustier-lès-Tours, Fescamp, Montiérender, Saint- Urbain, Saint-Martin de Laon, Saint-Paul de Verdun et de Cormoy, sans que par le pape et ses légats il y pût être pourvu en aucune manière.

La faveur du roi devait encore ajouter un peu plus tard (30 octobre 1558) à l'indépendance du prélat, comme abbé de Cluny, en octroyant à ce couvent exemption du siège présîdial de Lyon et rec<ftrs immédiat au parlement de Paris. Les lettres patentes, datées de Yillers-Gotteréts, tiraient leurs motifs de ce que les présidiaux s'efforçaient d'entreprendre juridiction et connaissance sur les hommes , vassaux et sujets du cardinal. (Archives nationales, ordonnances de Henri II, vol. cotés Q et S.)

Le cardinal Louis de Guise, évoque d'Albi, abbé commendataire des abbayes de SaintrGermain d'Auxerre et de Notre-Dame de Trois-Fontaines, obtint aussi, plus tard, du pape un induit semblable à celui de son frère et que, par lettres patentes datées de Gompiègne, le 17 mai 1554, il reçut l'autorisation de publier. (Ordonn. de Henri II, vol. coté X, fol. 82.)

du duc de Nemours et d'autres seigneurs, se signalait en prenant Quérasque, Quiers et Saiùt-Damien. De son côté, Montluc, après avoir, comme commandant de Tartillerie, fortement contribué à la réduction de Lantz, du cliàteau de Saint-Martin, de Pons, de Gasteiette, de Vaibergue, s'était cliargé de la défense de Casai, puis, avec un égal succès, de celle de la ville de Benne attaquée par toutes les forces de GoUKague et dépourvue de munitions. La conquête de la plupart des places du Montf errât couronnait une aussi heureuse campagne.

Cependant cette guerre, entamée sans déclaration solennelle, était devenue fort onéreuse pour la France. Afin d'en soutenir les frais, au moyen de la levée d'un impôt de vingt livres par clocher et en engageant pour deux millions une partie du domaine du roi, plusieurs édits furent provoqués parle cardinal de Lorraine qui s'y soumit le premier et sacrifia quelques-uns de ses privilèges à la substitution, dans la ville de Reims, d'une juridiction royale à la juridiction métropolitaine exclusivement reconnue jusque-là.

Le commencement de Tannée 15SS allait, d'après le traité, conclu avec les princes allemands, ouvrir un autre théâtre à de nouvelles hostilités. Pour en exposer les causes et les moyens, le roi, accompagné des princes et des ministres, se rendit au parlement (février). Il y déclara brièvement les raisons politiques qui l'avaient porté à entrer dans une ligue avec les États protestants oppridiés par l'empereur ; il reconmianda en même temps, non sans affronter une forte apparence d'inconsé quence, la stricte exécution des édits rendus contre les hérétiques et annonça qu'il établissait, pour la durée de son absence la reine, son épouse, régente du royaume et le cardinal de Bourbon son lieutenant à Paris et dans l'Ile-de-France.

Afin de faire face, en de telles circonstances, aux besoins du trésor épuisé , une déclaration du 22 du mois précédent avait

DES dOCs de Guise. 255

engagé les habitants de la capitale à porter leur vaisselle h la monnaie pour y être fondue et convertie en espèces. Us répondirent avec dévouement h cet appel. Le roi lui-même donna l'exemple, et le duc de Guise, ainsi que le connétable, la duchesse de Valentinois, le maréchal de Saint- André, imités par tous jes seigneurs de la cour, saisirent avec empressement une pareille occasion de signaler le zèle dont ils étaient animés. Le cardinal de Lorraine avait, en outre, fait décider la création de plus de six cents nouveaux offices de justice vénaux, moyen abusif et dangereux de multiplier les ressources indispensables.

Conformément aux conventions passées avec les princes d'Allemagne, Bourdillon se livrait déjà à des incursions dans le Luxembourg, pendant que le Hainaut et la Flandre étaient ravagés par le duc de Vendôme à la tête de quatre cents hommes d'armeâ et de dix mille fantassins.

Le roi, dans un manifeste traduit en allemand et répandu par tout Fempire, avait fait connaître au monde les motifs de son alliance protectrice avec les États germaniques, dont il prétendait garantir la liberté, ainsi que ses divers griefs contre Charles-Quint qui, de son côté, menacé par les forces réunies de la France et des princes confédérés, se trouvait, comme nous l'avons indiqué déjà, par suite d'infidélité à ses promesses, engagé dans une guerre avec le sultan.

La résolution belliqueuse, adoptée par Henri II, répandait à la cour une joie générale parmi les princeâ et les jeunes seigneurs qui s'occupèrent aussitôt des préparatifs de leur entrée en campagne. Le duc d'Aumale, René de Lorraine et le grand prieur, ses frères, le comte d'Enghien, le prince de Condé, le duc de Longueville * manifestaient particulièrement leur ar-

(1) Mémoires du maréchal de WeiHeviHe, liv. IV.

deur. De nombreux gentilshommes sollicitaient la faveur de servir près de la personne du duc de Guise.

Le rendez-vous avait été fixé pour le IS mars sur les limites de la Champagne, dans les environs de Yitry. L'armée se composait des troupes revenues de l'expédition de Boulogne, de dix à douze mille hommes de pied levés en Provence, en Languedoc, en Guienne, d'une partie des vieilles bandes rappelée de Piémont et confiée aux ordres de Gaspard de Coligny, colonel de r infanterie française. Les fantassins allemands étaient au nombre de quinze mille, et la cavalerie comprenait quinze cents lances, deux mille chevau-légers, autant d'arquebusiers montés, à la tète desquels marchait Claude, duc d'Âumale. Le duc de Guise avait trouvé bon que sa compagnie fût, de même que celle du maréchal de Saint-André, placée sous les ordres de Yieilleville; elle accompagnait d'ailleurs la cornette du roi.

Plus de cinq cents gentilshommes c tous quasi de Normanc die, de Bretaigne et du Meyne * » s'étaient, en outre, inopinément présentés pour concourir comme volontaires à cette expédition, dont le but politique, quoique non déclaré, ne tendait à rien moins qu'à établir la suzeraineté de la France sur la Lorraine, à conquérir quelques points en Alsace et à assurer au royaume la frontière du Rhin*, toujours estimée naturelle et toujours désirée.

On ne saurait méconnaître qu'un tel plan faisait honneur à la portée des vues de ceux qui le conçurent, et les Guises pouvaient assurément en revendiquer la principale part.

A la suite d'un voyage fait l'automne précédent à la ville de Guise, que, le jour même de son départ, les Bourguignons étaient venus braver, avec trois enseignes de gens de pied, trois cents chevaux et cinq ou six fauconneaux, en s'emparant

(1) LacretelliB, Histoire de France pendant les guerres rferrft^ton, liy. II.

d'un iort Toisiii, le duc était revenu à JoiiiTille où sa femme débutait dans une seconde grossesse et d'où il écrivait (27 décembre 1551) au duc de Ferrare, son beau-père, qu'Anne d'Est € commençoit à très bien entendre le faict du mesnaige de sa f maison. » Dans cette lettre Guise montre qu'il avait bien alors la conscience du haut degré de faveur dont jouissaient son frère et lui et qu'il n'ignorait pas « les piques et menées c essayées pour lui nuire ,et les eslongner de la bonne grâce

< du roi en laquelle ils estoient autant et si avant que feurent

< jamais. Il n'estoit à penser, y disait-il, que le connestable c feust pour jamais faire son appuy et s'aider de personnes de « telle qualité que le roi de Navarre et le duc de Yendosme c que pour mettre quelques différends entre eulx et ceulx de c nostre maison. > L'amitié constante de la duchesse de Yalentinois était, du reste, aux yeux du duc de Guise un gage certain de celle de Henri II, tandis que les parents du connétable ne lui paraissaient pas, en ces conjonctures, s'être c tant f ressentiz des bienfaictz du roy comme ils se le promei- € toy^t. 1

Henri II avait rejoint l'armée rassemblée autour de Joinville, et, afin de marquer son passage par cette résidence d'une manière honorable pour le duc de Guise, ainsi quecraf- € fection singulière qu'il lui portoît, > le monarque venait d'en dater (avril 1652) les lettres d'érection de la baronnie aux « titre, rang et qualité de principauté, » qu'elle était a de très f bon, grand et suffisant revenu pour obtenir et soustenir, » avec droit de moyenne justice, en y joignant à perpétuité t le € nom et tiltre ancien de séneschal héréditai de Champagne ^ »

(1) Extrait du registre de la chambre des comptes concernant les droits attachés à TofiBcede sénéchal héréditai de Champagne (15 décembre 1525) :

« Toutes les fois que cet officier se trouveroit auprès de la personne « du Roy, en quelque part que ce fût et tant comme il y seroit, il auroit I. 17

Î5& HïStOtBË

et le$) terres ot seigneuries d'Êclaron, Rocheft, DouleVëtit, Cbatonrupt, Racheconrt, la Neuville-à-Bayard , Chevillon, GondrecQurt, Ribaueoart, Dommartin-le-Franc, Courcelles, Ambrières, Attancourt, Ti^effontaines, etc. ; statuant de plus que c ladiete principauté et les terres unies à icelle feussent c et seroient à tousjours tenues et possédées par ung seul, assa-

< voir par Tainé fils du duc de Guise et les descendants de luy

< et de sa dicte maison successivement ^ »

Le connétable de Montmorency et le maréchal de Saint- André avaient signé cet acte comme témoins, et le titulaire de la nouvelle principauté se trouvait alors être un enfant âgé de moins de deux ans.

Par cette érection, la baronnie de Joinville recouvrait Tantique éclat ^ dont elle avait brillé avant que des ducs et des

• chacun jour vingt sols tournois, une livre de chandelle de cire et un « septier de vin de bouche. Et qu'à chacune feste annuelle (quand il seroit

• avec le Roy), quelque part et en quelque lieu que ce fût, il auroit qua-

• rante sols tournois, deux livres de cire, deux septiers de vin de bou- « che, cent sols tournois pour son mantel, douze pièces de poulaiiles et « soixante pains.

«t Le séneschal avoit, au quatorzième siècle, réclamé, mais sans pouvoir « l'obtenir, le privilège de servir le Roy à table (toutes les fois qu'il se

• trouvoit dans sa comté), en cotte et en mantel, ce qui n'eût peut-être

• pas fait de difficulté sans la prétention adhérente que toute la vaisselle

• d'argent dans laquelle on auroit servi devant le Roy, lorsqu'il s'y trou-

• voit à l'une des quatre grandes festes de l'année, devoit luy appartenir « en sa qualité de séneschal, en donnant son mantel au mattre-queux. • (Archives de la maison d'Orléans, inventaire de Joinville, v. I, fol. 97.)

Comme prince et seigneur de Joinville, le duc de Guise jouissait sur la Marne de droits, possessions et saisines sur lesquels les religieux de Saint- Urbain voulurent vainement élever des prétentions ; à ces titres il faisait donc des concessions de cours et fil d'eau, et recevait des dédommagements pour les distractions de ce genre effectuées sur la rivière. (Wem, fol. 717.)

(1) Mss. de la Bibl. nat., suppl. français, 27Î5, cartul. de Joinville. l W Quant à son importance pécuniaire, le 2 janvier 1560, le compte de

DES DbCâ DE âbISË. S5ë

Jointes héréditaires, depuis Hugues Gapet, « eu^^tlt pris le « dessus des simples barons, et Feffet de celte principauté fut t que le seigneur honoré d'icelle estoit chef de la province par ft dessus tons les ducs, comtes et marquis, et avoit le droict t de les convoquer et toutte la gendarmerie du pays pour le « service du roy, selon les occurrences, comme aussy, outre « les affaires de la milice, c'estoit à faire à tel prince à convoc quer les assemblées pour les choses civiles et y avoir par luf c ou les siens le droict de la première voix ^ »

L'armée s'avança ensuite promptement, sous les ordres du connétable, vers Toul^ dont les habitants vinrent à sa rencontre en lui apportant les clefs de leur ville, et reçurent pour gouverneur d'EsclavoUes, lieutenant de la compagnie du dqc de Guise. Metz qui, de même que Toul et Verdun, s'était acquis une véritable indépendance à la faveur des continuelles révolutions de la Lorraine, témoigna moins de bonne volonté ou de confiance. Montmorency fut forcé d'avcâr recours à des démonstrations hostiles; mais enfin, moitié par intimidation, moitié par ruse, il parvint à pénétrer dans cette place, accompagné des ducs de Vendôme, de Montpensier, de Memours, du

recette de Jûinvillé pendant l'année précédente se trouve arrêté (sous la signature d'Antoinette de Bourbon, toujours administratrice de la princi* pauté,) à onze mille cinq cent quatre-vingts livres dix-neuf sols huit deniers. L'arpentage de tous les bois de la principauté appartenant au duc de Guise, effectué au 15 septembre 1583, présente un total de sept mille six cent quatre-vingt quatre arpents et soixante et une cordes. Enfin, au 20 mars 1705, le bail général de la principauté de Joinville, de la baronnie d'Eclaronet Roches, de labaronnie d'Ancerville, des domaines du roi, de Saint-Dizier, Ghaumont et Vassy est adjugé au sieur Audevard, pour six années, moyennant soixante-trois mille livres par an. (Archives de la maison d'Orléans, cartons 97, 110, liasse 44, et série des cartons de Joinville 11, liasse 272.)

(1) Mss. de la Bibl. nat., suppl. français, 1054, Histoire de la principauté de Joinville, écrite en 1632.

prince de Condé » du marquis d'Ëlbeuf et de Télite de ses troupes. f

Henri II fit donc son entrée à Metz le 18 avril 155S, et plusieurs gentilshommes, pénétrés de l'inquiétude d'avoir pu en* courir son mécontentement, y vinrent implorer sa clémence par l'intermédiaire du duc de Guise. L'occupation de la Lorraine allait peut-être se transformer en une conquête durable ai le puissant crédit de ce prince et de son frère n'eût protégé leur ancienne patrie et préservé la souveraineté du jeune duc leur cousin. Ce dernier s'était présenté devant le roi, à peu de distance de Metz, sous la conduite de sa mère, fille du cruel Cbristiem de Danemark, suspecte de partialité pour l'empereur son oncle et gravement coupable, en tous cas, de n'avoir pas senti combien elle aurait assuré d'avantages à son fils en le disposant au dévouement envers une puissance dont la politique était dirigée par une branche de sa propre famille. Le roi exprima nettement à la duchesse Christine ses intentions au sujet de la régence qui dut cesser d'être exercée par elle et passer au comte de Yaudémont, membre de la maison de Lorraine, tandis que le duc, destiné par Henri H à recevoir la main de madame Claude de France sa fille,' poursuivrait sou éducation auprès du dauphin, sous la direction de Bosmal.

Trois jours après avoir reçu le serment des habitants de la ville de Metz, dont le gouvernement fut, par suite d'une délibération tenue avec le duc de Guise, le cardinal de Lorraine, le duc de Vendôme et le connétable , donné à Artus de Cossé, seigneur de Gonnor, frère du maréchal de Brissac, le roi se remit en marche pour l'Alsace. Les Strasbourgeois, éclairés par l'exemple de la sujétion imposée à Metz, s'étaient préparés à se défendre et ne voulaient point livrer passage aux troupes royales. Perdant bientôt tout espoir de se rendre maître de cette ville obstinée, Henri II s'en éloigna pour parcourir la

basse Alsace et éprouva une nouvelle difficulté devant Hagueneau qui, ayant fermé ses portes, ne consentait, sur la sommation du cardinal de Lorraine, qu'à le laisser entrer luimême avec deux autres personnes seulement. Cette résistance céda toutefois devant la menace d'une attaque de vive force ; mais au bout de trois jours, le roi, après s'être encore rendu maître de Wissembourg, fit, pour occuper Spire, une démarche qui n'eut pas plus de succès que la tentative à l'égard de Strasbourg.

Le duc d'Attmalé, avec cinq cents hommes d'armes, huit ou neuf cents chevau-légers ou arquebusiers à cheval et le régi* ment du comte Rekrod, avait tourné Spire, par les montagnes et à travers une aride contrée, pour rejoindre le roi qui réunissait ses troupes au delà de cette ville, dans l'intention de poursuivre sa marche en avant ^ , lorsque les princes allemands, commençant à s'inquiéter des mouvements progressifs de l'armée française, firent supplier Henri II de s'arrêter. Le duc Maurice de Saxe ajoutait spécialement que l'assistance du roi, en inspirant à l'empereur l'appréhension de voir les Français franchir le Rhin, avait déterminé chez ce dernier monarque des dispositions pacifiques et équitables envers les États d'Allemagne pénétrés aujourd'hui de la reconnaissance qu'ils devaient à Henri II pour un aussi important service.

Le roi crut devoir ne pas laisser apercevoir le mécontentement que lui causaient ces démarches de ses protégés, mécontentement partagé et entretenu cependant par le cardinal de Lorraine dont les plans se trouvaient déjoués; et, pressentant un abandon prochain et complet de la part des princes confédérés, Henri II songea à se faire du moins de l'évacuation des pays qu'il occupait un mérite auprès des Suisses qui ve-

(1) Commentaires de François de Rabutin.

ïdf HISTOIRE

naient de la solliciter de lui. Mais la critique ne 8*y méprit point, et Ton put dire « qu'ainsi avorta ce grand et superbe « voyaige qui devoit enfanter à la couronne de France une cen- « taine de villes pour le moins ^ »

L'armée commença sa retraite le ^ mai 1552; divisée en quatre corps, elle prit autant de chemins différents. Le roi, le connétable, le duc de Vendôme, le duc d'Aumale, général de toute la cavalerie légère, se partageaient le commandement, et ce dernier prince eut à effectuer la marche la plus difficile à travers un pays resserré, montagneux, stérile, peu peuplé. Les pionniers étaient obligés de travailler à la route pour la rendre praticable, et les ressources de tout genre manquaient presque complètement. Parvenues à Kaisers-Lautern, ces troupes reçurent des habitants un accueil favorable qu'elles s'étaient mérité par l'observation de la discipline la plus régu*^ lière, et, après s'être refaites pendant deux jours, elles reprî* rent la route de Metz et rejoignirent l'armée ralliée à Rodemack, où le duc d'Aumale tomba malade par suite des fatigues de la campagne.

La paix venait d'être rétablie entre l'empereur et les princes allemands; et, en vertu du traité dePassau (51 juillet) que ceux-ci considérèrent comme la garantie de l'établissement et du libre exercice de leur religion, ils durent avoir entièrement désarmé le 12 août. Henri II, dont les secours avaient été si instamment réclamés peu de mois auparavant, se trouvait alors presque trahi, du moins laissé dans un isolement absolu, et pouvait comprendre que l'irritation de l'empereur allait chercher à se soulager à ses dépens et à lui ravir Metz, Toul, Verdun, où le roi était arrivé et dinait encore le 12 juin chez le cardinal de Lorraine, au palais épiscopaP, Cbarles-Quint

(i) Mémoires du maréchal de VieillevUle, liv. lY* ; {i) Çommçntairef de François dç Habutin,

Tavait etfeetivemeiit vu avec colère se rendre mattre de ces places comme d'un rempart pour la Champagne, province qui paraissait la plus ouverte et la plus vulnérable du royaume. Gelle^i, après avoir subi beaucoup de ravages, venait d'être évacuée par les impériaux retirés alors dans le Luxembourg où, selon Tavls du cardinal de Lorraine, l'armée du roi les suivait en s' emparant successivement des villes de Stenay, de DamvillersS dlvoy, de Montmédy, Lûmes, Glaion, Arlon et Ghimay.

Dans, une vigilante reconnaissance dirigée sur Damvillers, le duc de Guise avait eu un cheval tué entre ses jambes, d'un coup de canon, et Gonnor lui écrivait, à ce sujet (9 juin) : c Je sçais bien que là où est la personne du roy qu'il mérite « bien que une telle ville soyt revysitée par un des plus suf*

c fisantï Je remercye Dieu dont il ne vous est advenu

f plus grant inconvénient que cestuy-là. Je suis content que le c maistre cognoistra très bien la bonne volunté que vous avez < de luy faire service* Je croys que ceulx qui veuUent avoyr la

(1) Au conseil intime tenu entre le roi, le duc de Guise et le connétable seuls, Tassaut de cette petite place avait été résolu. Informé bientôt, à son grand étonnement, que le bruit d'une détermination aussi secrète circule dans tout le camp, Henri II mande Guise pour savoir de lui* s'il ne l'aurait pas divulguée. Le duc, également surpris, «jure et affirme • qu'il n'en a fait part à personne ; Montmorency, questionné à son tour, répond de même. On poursuit alors de minutieuses recherches «de capi- « taine en capitaine, » afin de parvenir à la source véritable de la nouvelle, et l'on découvre qu'un valet de chambre nommé Guyard, couché sous le lit du roi dans l'intention de dormir, a tout entendu et tout communiqué à un capitaine de ses amis, afin qu'il se tint prêt à monter avec ses soldats des premiers à la brèche. Celle-ci fut bientôt assez large, au sûrplus, pour que l'indiscrétion n'eût pas d'effet fâcheux, et la garnison, n'attendant pas l'assaut, ouvrit les portes au roi ; mais Guyard, congédié du service de Henri II, n'avait pas voulu survivre à sa disgr&ce, et s'était ouvert les veines pendant la nuit. ( Voyage d'An^coisê Paré.)

Ui HISTOIRE

< pluspart de Thonneur du Yoyage vouldroient bien que vons c ne feussiez point si affectionné de garder que le maistre ne ( reçeust une bonste pour paresse et faulte de bonne volunté * . ».

Le due d'Aumale, avec sa cavalerie légère, s'était, pendant ce temps, jeté sur le Hainaut, avait pénétré jusque dans Valenciennes et tiré, par cette expédition, une vengeance com* plète des dévastations et des incendies de la Picardie et de la Champagne. En particulier c pour revanche de deux ou trois t petits forts prins par Fennemy dans le duché de Guise, » Villebon, qui y commandait, t en estoit allé prendre deux auprès « d' Arras *. »

Charles*Quint cependant reçoit des renforts de toutes parts ; il réunit des troupes imposantes dont, malgré ses fdntes, la destination ne peut plus être douteuse, surtout pour Factive perspicacité des Guises. Le danger devient imminent. Pom* y faire face, le moyen le plus rassurant est de confier à François de Lorraine les pouvoirs de lieutenant-général, représentant la personne du roi dans les trois évèchés, dont les habitants portent amitié et révérence à ce c prince et à tous ceux de sa maic son^, > et spécialement dans ja ville de Hetz. La qualité de défenseur de la France semblait faire partie de la substitution des titres du premier duc de Guise, et c'était assurément celui auquel son fils était le moins disposé à renoncer. Il accepte donc avec joie un poste aussi périlleux qu'important, qui va le mettre » en barbe à Fempereur^, > et, pensant le devoir à Fappui de la duchesse de Valentinois, il Fen remercie comme d'une faveur obtenue^. Il se sent heureux d'ailleurs de saisir

(1) Mss. Gaignières, v. 33S, fol. 19.

(2) /dm, v. 404, fol. 13.

(3) CommenUUres de François de Rabuiin. . » (4) Cof^onction des lettres et armeSy efcc. (5) Mss. Gaignières, v. 404, fol. m.

DES DUCS DB GUISE. 9«ft

réclatailte occasion de contrebalancer le crédit qu'il appréhendait de voir le connétable, son rival, retirer du reflet de Facquisition de trois villes^considérables parleur situation. La tàdie de les préserver aujourd'hui va devenir bien autrement glorieuse que Favantage, attribué du reste à sa « sagesse et à son travail ^ » à lui-même, de les avoir occupées ; elle était donc à bon droit remise aux mains de ce guerrier habile qu'un rare accord de valeur et de prud^ce élevait au premier rang parmi les héros et faisait « en tout quartier, plus désirer que ff prince du monde ^. »

Guise était alors retourné momentanément à Joinville où il venait de faire exécuter de vastes constructions. Il se rend auprès du roi, afin de recevoir ses ordres, puis part de la cour ^, sans délai, pour Tout où règne la peste et où, nonobstant ce fléau, il va lui-même presser la réparation des remparts. Les fonds manquent cependant pour payer les pionniers ; mais Guise, afin d'empêcher « Tastelier de se rompre, » avance la somme nécessaire *. Après avoir « pourvu à toutes choses et « parlé aux personnes, » accompagné de ses jeunes frères le marquis d'Ëlbeuf et le grand j)rieùr, du comte de la Rochefoucauld, des deux Randan, de Biron, de plusieurs autres seigneurs, il arrive, le i7 août 15S2, à Metz dont la garnison, ayant en tète le gouverneur Gonnor, le duc de Nemours, le vidame de Chartres, était sortie pour se porter à sa rencontre^.

(2) Idem, fol. 25.

(3) L'habituelle nécessité de ne pas s'en éloigner, de la suiyre en tons lieux, avait probablement déterminé l'acquisition faite par François de Lorraine et Anne d'Est, le dernier mai 1552, d'une «maison, appelée

• l'hôtel de Guise, située à Saint-Germain-en-Laye, en la grande rue

• conduisant de l'église à la croix. »

(4) Mss. Gaignières, v. 404, fol. lOS.

(5) Pendant ce temps, le cardinal de Lorraine, très préoccupé des évé-

La viU^, entourée en partie par la Moselte et par la Seillé,^ avait alors pour insuffisante protection, sur deux mille huit cents toises de circonférence, une dmple muraille, un vieux bastion rond (tourion), au-dessus de la porte Champenoise, et des fossés à demi-comblés ou occupés par des constructions particulières. Les magasins étaient presque vides, les poudres vieillies, avariées, peu abondantes, l'artillerie incomplète et hors d'état de rendre de bons services. Les faubourgs, démesurément étendus, ne se trouvaient d'ailleurs couverts par aucun ouvrage extérieur, et la moisson qui s'achevait, ainsi que la vendange à son début, avaient attiré au ddiors tous les travailleurs indispensables, qui durent être suppléés d'abord par les femmes et les enfants, pour le transport des terres. Tel était l'état de cette place dont tout autre que le duc de Guise aurait désespéré, mais qui, grâce à la force d'âme et à Finfa^ tigable vigilance de ce guerrier, allait résister aux attaques de la plus formidable armée qu'eût, depuis longtemps, réunie l'ennemi de la France, et devenir le théâtre d'un des plus illustres faits d'armes célébrés par l'histoire.

Les troupes que Guise trouva dans Metz se composaient seulement de douze enseignes d'infanterie de nouvelles levées. Pour, leur faire contracter l'habitude des manœuvres et du service , il eut la patience de les exercer partiellement luimême, chaque soir, devant son logis. Au commencement de septembre, elles furent renforcées par sa propre compagnie d'hommes d'armes, par celles du duc de Lorraine, du prince de la Roche-sur-Yon, par sept autres enseignes et trois compagnies de chevau-légers.

nements, se trouvait malade de la fièvre à Reims, et son frère Louis disait, ainsi que ses médecins : «que s'il eust voulu se contraindre de se resjouir ■ ung peu plus qu'il ne faisoit, il seroit bientost guéri. • (Mss, Gaignières, V, |0?, fohOI.)

IXES DUCS DEGUISE. Jet

Il est vrai que jamais entreprise n'excita un pareil enthou« siasme chez la noblesse française et que c jamais général ne se c vit à la tète de tant de princes et de gentilshommes de la plus t haute distinction^ ; > car «plusieurs grands seigneurs, esmeuz « et esguillonnéz d'un bon vouloir, très ardent désir et cor- « diale affection qu'un chascun portoit à monseigneur de Guise, t vindrentluy aider à soustenir le plus grand et pesant effort € qui fust jamais faict de l'empereur 3.» C'était à qui obtiendrait la faveur d'aller rejoindre le prince lorrain; Tordre en était reçu avec joie, et ceux que leur devoir retenait ailleurs lui en adressaient des témoignages de regrets.

Jean de Bourbon, comte d'Enghien, le prince de Gondé son frère, le prince de la Roche-sur-Yon , le duc de Pifemours, Horace Farnèse, duc de Castro, voulurent servir comme vo^ lontSires; et le nombre des seigneurs qui < vindrent pour leur c plaisir au siège » fut tel qu'on en put former plusieurs compagnies dont chacune choisit son chef. On comptait parmi eux le marquis de Baugé, les comtes de Martigues, de Benon, de Charny, de Créance, Montmorency et d'Anville, fils du connétable, La Palice, Montpezat, Boys-Daulphin, Navailles, Lorges, Duras, Maillypère et fils, Caylus, Mortemart, Lévis, d'Estrées, Clermont, Soubise, La Roche du Maine, Matignon, jyiaraucourt.

Le duc de Guise, le lendemain de son arrivée, distribua l'emploi de son temps de manière à n'en pas perdre une seule minute pour l'accomplissement des devoirs pressants et multipliés dont il se trouvait chargé et dont un homme tel que lui pouvait seul s'acquitter.

Il avait demandé pour le seconder, et il voit venir au bout

(1) Lambert, Histoire de Henri IL

(2) Bref discours du siège de Metz escript par un soldat à ta requête d'un mn amy^ Lyon, Philibert Roliet,

de trèg peu de jours; Pierre Strozzi, chevaKer de Tordre, personnage considérable dont il connaissait c la vertu , respect rience et bon conseil es choses importantes^. » Il visite avec lui, avec Gonnor, Saint-Remy et Camille Marin, officiers instruits dans Fart des fortifications, toutes les parties delà ville^, et reconnaît qu'un de ses plus grands désavantages consiste dans les dimensions exagérées des faubourgs, favorables aui approches de Tennemi.

Une carte, signée de la main du roi, est envoyée, le 24 août, au duc de Guise « pour l'advouer de tout ce qu'il â faict et fera c dans la Lorrayne ; i et Yieilleville ne tarde pas à lui apporter de nouvelles instructions ainsi que la notification d'un arrêté du conseil, en vertu duquel toutes les finances des généralités de Champagne, de Bourgogne et de Picardie doivent être consacrées aux frais de la défense des frontières.

Guise , avec une extrême diligence commandée par les dangers de la situation, et ÉBUs s'écarter d'une douceur et d'une générosité qui lui gagnent les cœurs des habitants, réussit facilement à convaincre ceux-ci de l'avantage qu'ils trouveront en s'imposant volontairement une partie des maux que l'ennemi leur ferait subir s'il s'emparait de la ville. Par les ordres du duc, 1^ recherche et l'inventaire de toutes les munitions et provisions de vivres, qui peuvent s'y trouver, s'exécutent donc

(1) Le siège de MetZy par Bertrand deSalignac.

(2) « Monsieur de Guise est dedans

« Avecques beaucoup de noblesse.

« De Vendosme les deux enfants, « De Nemours plein de hardiesse :

« Le seigneur Stresse sans cesse, « Se promenant sur les remparts, « Nuit et jour plein de grand adresse « Faisant Metz fort de toutes parts. • ( Chanson faite en 1552 par un souldair estarU en Metz en garnison») -i

dans les baHtatioiis particulières ; et les bourgeois de Metz , qui, peu de mois auparavant (ai^i)» sur la demande de Gonnor très embarrassé pour prendre des dispositions de prévoyance, c n'avoient voulu mectre la main à la bourse, s'exi^usant qu'ils; € estoient si pauvres et si destruictzS » concourent eux-mê? mes maintenant avec gaieté à la destruction de celles de leurs propres maisons jugées nuisibles à la défense.

Ce prince était présent partout, voyait tout par lui-même, dirigeait les travailleurs, mangeait avec eux et leur donnait bon exemple en portant la hotte chaque jour, pendant quelques heures. Ses serviteurs, ses secrétaires même, étaient obligés de mettre sérieusement la main à l'œuvre, et l'un d'eux, Basdoulx, avait, pour sa part, < usé une douzaine de hottes, bret telles et tout^»

En même temps que Guise fait abattre plusieurs églises ' des faubourgs et étayer les autres, en enlevant leurs colonnes et leurs voûtes, afin d'avoir la faculté de les rétablir ou de les renverser, suivant l'occurrence, il s'approvisionne d'un grand nombre de gabions, de madriers, de sacs à terre pour se trouver toujours en état de défendre les brèches. Il ne néglige non 'plus aucun moyen d'amasser des vivres, du blé surtout, et n'épargne, pour cet objet, ni son propre argent, ni les produits de l'abbaye de Gorze et des autres bénéfices voisins de son frère le cardinal. Il fait une avance de cinq mille livres pour payer quelques marchands de grains et de vins, une autre de troismille neuf cent quatre-vingts livres pour achat de bœufs,

(1) Mss. Gaignières, v. 33S, fol. 3.

(2) Idem, fol. 101.

(3) Trois églises et bâtiments de monastères farent détruits hors de la ville ainsi que sept paroisses, dix chapelles, trois prieurés, et, dans l'intérieur, dix-sept abbayes.

tenir adroitement en bonne intelligence avec loi comme avec un soi-disant allié dn roi. A ses artificieuses tentatives, à ses injustes réclamations, le duc répondait toiqours avec modéra tion et prudence. Éludant constamment les insidieuses ecmférences qu'Albert lui proposait d*entamer hors de la ville, déjouant tous les pièges du margrave, il eut cependant la complaisance de lui envoyer deux fois des vivres, puis une provision de pain et de vin qu'il avait formée pour sa propre table. Il lui fit même présent d'un cheval; mais reconnaissimt que les demandes répétées de Brandebourg tendaient à finir par affamer la place, de même que ses propositions d'entrevue n'avaient eu pour but que de la priver de son défenseur, il lui fit remontrer par Strozzi que le devoir ne permettait plus de compromettre, en les partageant, les ressources de la garnison. Ce refus était accompagné du conseil, donné au margrave, de conduire ses troupes en Franché-€omté, province fertile, où eUes trouveraient une grande abondance de vivres, Albert sembla vouloir s'y conformer, et, en conséquence, un gentilhomme de Metz, nommé Gaspard de Huz, dut lui servir de guide. Mais à peine en route, le margrave retourne sur ses pas, dans la crainte simulée de se voir enveloppé par les ennemis, puis il adresse, derechef, les demandes les plus ridicules au duc de Guise et tâche de l'enlacer par de nouvelles ruses auxquelles ce prince répond en lui offrant un entretien dans Metz, où Albert aurait été reçu avec tous les honneurs dus à son rang. Ce dernier feint d'y consentir, mais il a soin de faire préalablement introduire dans la ville un nombre considérable de soldats affidés, et prie Guise d'admettre, à une heure indue, quatre gi*os canons avec une partie de son bagage, trop difficile à traîner dans des chemins détrempés par la pluie. Cette exigence est encore satisfaite, aveô toutes précautions néanmoins, et en ordonnant simultanémeat de sortir de Metz

bÊS DUCS DE aUlSE. ôt8

à tous ses gens, à Tusage desquels on établit exprès itn marehi' hors derr enceinte, afin de ne pas compromettre la sûreté de la place. Albert, désespéré de voir prévenir ainsi toutes ses perfidies, redemande alors son artillerie et va camper h Poirt-à'- Mousson, de manière à se trouver posté entre Metz et le corps d*armée du connétable, entravant les renforts que Montmorency aurait pu vouloir envoyer à la garnison. L'évêque de Bayonne,Méputé auprès du margrave pour traiter de la solde de ses troupes et pour surveiller ses démarches, ne réussit non plus que Lansac, La Chapelle, Biron et Coligny à en obtenir un franc exposé de ses intentions; et, en définitive, tant de détours abputissent à le faire considérer comme un ennemi décidé.

Au milieu de ces circonstances, le duc de Guise ne négligeait aucun des moyens en son pouvoir pour augmenter le nombre des défenseurs de Metz, et son adresse lui su^ère ridée d'y faire entrer, à Taide d'une heureuse démonstration, une des vieilles enseignes du capitaine La Prade/, placée à Rodemack, trop faible pour opposer, à elle seule, une utile résistance dans ce château qu'elle incendie en l'abandonnant^. La translation de cette troupe, ainsi que de l'artillerie, put donc s'opérer sans obstacle, au prix de quelques escarmouches par lesquelles le duc de Nemours et le comte de la Rochefoucauld occupèrent l'attention de la garnison de Thionville.

Guise recevait, et allait continuer de recevoir, pendant la durée du siège, des rapports et des nouvelles de divers cotés. En ce moment, les informations presque quotidiennes, doiit il avait organisé les sources, particulièrement par l'entremise de Brusley, procureur général de l'évêché de Metz ^, donnaient

(1) Commentaires de Rabutin.

(2) Idem.

(3) Mss. Gaignières. v. 406, fol. 22, 87*

m HISTOÏHE

tovAéê lieu de s'attendre h rarrivée des forces offensives de rei&perenr. Le prince lorrain avait appris, d'un agent dévoué, que Gharles^uint ayatlt quitté Augsbourg, le mercredi 50 aoètt pour aller, avec les ducs de Saxe, d'Albe, le comte de Nassau et d'autres grands seigneurs allemands, passer deux ou trois jours à Ulm, devait de là se t*endre directement à Spire, y prendre toutes ses dispositions et marcher ensuite en personne probablement contre la ville de Metz qu'il prétendait « battre de façon à la mettre sur la tète de monsieur de Guyse, < faisant aussi peu d' estât de toutes les autres places que le « Roy pouvoit avoir par deçà. •

Le 13 septembre suivant en effet, l'empereur, avec son armée complète, se trouvait sur le territoire de Deux-Ponts, à quinze lieues seulement de Metz. Guise, aussitôt qu'il en est instruit, ordonne aux seigneurs d'Entragues, de la Brosse et de Biron de ramener leur cavalerie dans la ville, en y faisant entrer autant de vivres et de fourrages qu'il leur serait possible, et de détruire le reste des récoltes, ainsi que les granges et les moulins, afin que les impériaux trouvent la campagne environnante entièrement dévastée. Cette prudente quoique rigoureuse mesure lui mérite l'approbation formelle du roi. « Je suis fort aise, lui écrit Henri II, de l'ordre que vous avez « donné pour faire retirer et emmener à Metz tous les grains * des villages estans es limites de l'évèché du dit Metz. »

Vers la fin du même mois. Guise envoie, pour la seconde fois, Strozzi solliciter du roi des secours rendus nécessaires par la présence de l'ennemi et que Henri II promet de faire parvenir, à temps, de Saint-Mihiel, où le connétable va former une armée. « Le roi, au dire du cardinal de Lénoncourt, « avoit bonne envie de l'aller secourir sy l'empereur faisoit « tant du brave que de l'attaquer. » Effectivement, « j'ay « mandé mes pensionnaires, lui écrivait encore Henri II, les

DES DOCS Dl etJISE. 9^

« àenx eens gMtilAoïames de ma meitsoo» et les aniîhers de « ofô garde» etdépesché versmoû cousin le duc de Yendémoîs « pour luy faire retirer son armée en France affin de faire « acheminer mes forces du costé où vous estes, en délibéra* « tion de m'y trouver moy-mesme en personne* •

En attendant, d'Humières arrivait avec un convoi d'arg^ devenu d'autant plus nécessaire que smi transport «en cbe^ « rette » avait entraîné quelques lenteurs.

Le mois d'octobre commençait, et l'approche de la maurvaise saison donnait à plusieurs officiers sujet de présumer que Gfaarles-Quint serait trop prudent pour rien entreprendre alors de sérieux; mais Guise ne se départait point de son habUe système d'activité; il ne faisait pas moins continuer^ avec la même ardeur, les travaux de défense et swtait fréquemment à cheval pour reconnaître le pays, « visita les ad- « venues et logis que les ennemis pourroyent faire à l'entour « de la ville et prendre garde aux lieux par où ils pourroyent « nuire comme aussi à ceulx qui seroyent advantageux tant *« pour nos saillies et mettre des embuscades que par où nous • ferions nos retraictes * . »

Lansac, retourné vers le roi (8 octobre), lui avait rendu uti compte détaillé et très satisfaisant de la grande quantité de vivres rassemblés, du bon ordre étaUi dans leur distribution^ de l'extrême dilig^ce déployée par Guise sur tous les points ^.

Enfin, le duc d'Âlbe, capitaine général de l'armée de l'emr pereur, arrive (19 octobre), avec vingt-quatre mille hommes d'avant-garde, à Sainte-Barbe, village distant d'une lieue de Metz. Il pousse aussitôt ses reccmnaissances, jusqu'à une portée de canon de la ville, sur la montagne de Bellecroix, mais

(1) Le siège de Metz, par B. de Salignac.

(2) Mss. Gaignières, V. 405, fol. 53. ....

iU HISTOIRE

Gtiise fait sortir contre lui Strozzi et ie capitaine FavarsaVee l)uit cents arquebusiers d*élite soutenus par deux cents ehe* vau-légers, sous les ordres de Randan, et par cent bommes d'armes de la compagnie du duc de Lorraine, ayant la Brosse à leur tète. Ces troupes ecmibattent avec tant de valeur qu'après one escarmouche, prolongée depuis neuf heures jusqu'à trois, elles obligent les ennemis, renforcés cependant trois fois consécutives, à se retirer en laissant sur le champ de bataille plus de deux cents de leurs meilleurs soldats. La perte de notre côté n'excédait pas le nombre de cinq hommes tués et de dix ou douze blessés; quelques vaillants officiers néanmoins, Silli, Monpha, Lavavre, Marigny, avaient aussi laissé la vie dans cette action.

« Dès ce premier rencontre les ennemis tindrent nos soldats « en bonne réputation, ne leur ayans veu pour aucun danger n reculer ou advancer le pas qu'en gens de guerre et bien asc seurés ; qui fut un advantage, lequel monsieur de Guyse (c cognoissoit estre requis, qu'un chef au commencement d'une « guerre taschast le plus qu'il luy seroit possible de gaigner ^»

Le matin suivant , Guise reçoit une lettre que lui adresse Louis d' Avila , général de la cavalerie espagnole, pour redemander un esclave nègre, passé du camp dans la ville avec un cheval de prix et avec la bourse de son maître qu'il avait dérobés. Le duc s'empresse de rendre le cheval, après en avoir généreusement payé la valeur à celui qui l'avait acheté de l'esclave, et, quant à ce dernier, répond qu'il « ne peut être « renvoyé puisqu'il est devenu libre en touchant le sol privi-, « légié du glorieux royaume de France. »

Trois jours s'étaient écoulés sans que les impériaux eussent tenté aucune attaque ; ils avaient seulement indiqué Tinten-

(1) Le siège de Metz^ par B. de Salignac.

tion d^un mouvement vers le MopM^lhàtitlon, pour y établir leur parc d'artUlerie et s'y retrancher, en appuyant leui-s derrières sur Grimont, leur gauche à la Moselle et leur droite au faubourg de Saint^Julien. Le duc de Holstein était venu sur ces entrefaites, ainsi que Brabanson et d'Egmont, à la tète de troupes réunies dans les Pays--Bas, joindre le duc d'Albe qui lui-même occupait Tabbaye de Saint-Arnoul.

Guise, avec un petit nombre d'hmnmes, dans une vaste place mal fortifiée, allait donc se trouver assiégé par une triple armée qui comptait plus de cent mille fantassins, vingt-trois mille chevaux , cent vingt pièces de canon et sept mille pionniers*.

Afin que le trouble ou Fincertitude dans Taction ne lui fissent rien perdre de ses forces, il avait d'avance divisé avec précision le soin de la défense entre ses principaux officiers : le duc d'Enghien et le prince de Ck)ndé commandaient depuis la porte Saint-Thibaut jusqu'à la Seille ; le prince de la Rochesur- Yon garantissait le bas du pont de Bar ; le duc de Nemours tout l'espace au-delà de la Seille jusqu'à la Moselle ; le grand

(1) • Du grand impérial partout il commandoit,

« Dessus les trois armées partout il gouvernoil;

« Les voyant toute en somme et les ayant compté

« Estoient bien cent mille hommes sans chars ni vivandiers.

• Toutefois Guisard bien estonné « De voir tant de gens autour de lui a campé « Vistement fit crier tambourin et trompette « Par tous les carrefours que chascun y fut prest. • Bien viste et promptement

• Tant soldat que bourgeois et estre diligent

« De monter à cheval, à cheval quant et quant,

• Pour aller recognoistre en trois parties les camps. »

( Chronique contemporaine en vers, par Jean Beauchert. Voir Mémoiresjournaux du duc de Guise, publiés ^r Mp A* Ct^mp.oliiou«)

prieur, avec d'Elbeof , protégeait le terrain borné par Içs moa^ lins construits sur la prenû^e de ces rivières; Strozzi, Montmorency et Danville défendaient la porte Maselle, Gonnor le retranchement pratii|ué à l'intérieur; au duc de Castro était confié. rintefvaUe de la porte Champenoise à celle de Saint* Thibaut; au comte de là Rochefoucauld et à Randan les boulevards de la porte Maselle; enfin, François de Vendôme, vi<dame de Chartres, avait sous sa garde le côté opposé, depuis la porte Champenoise jusqu'au Pontiffroy. Les compagnies des ducs de Lorraine et de Guise, ainsi que celle du sieur de Randan, devaient, en cas d'alarme, se rendre, à pied etla pique aa poing, à la place du change, pour être employées selon le besoin»

Chacun de ces seigneurs prit l'engagem^t de demeurer au poste qui lui était assigné sans entreprendre d'a^r sur d'auU*es points; et les volontaires eurent ordre de choisir des compagnies où ils devaient faire le service de simples soldats, obéissant d'une manière absolue aux capitaines, sous peine d'être privés de l'honneur de combattre et expulsés de la ville.

Et c'était précisément pendant que Guise se trouvait assailU par tant de difficultés, obligée tant de prévoyance, que le connétable semblait chercher à l'affaiblir en lui faisant demander cinq enseignes d'infanterie et cinq compagnies de gens de cheval. Aussi le prince lorrain, à bon droit sensible à ce procédé, s'empresse-t-il d'écrire, le 10 octobre, au roi qui se tenait à Reims : < Je ne puis, sire, que je ne vous fasse mes plaintes c de ce qu'on me tourmente à présent que je suis empesché à c remparer ruynes, murailles, apporter icy toutes choses néc cessaires et requises pour me fortifier contre l'empereur, c Mais j'espère avec l'ayde de Dieu et mon bon droict que vous € serez en la fin satisfait de moy et connoisti'ez la vérité de

ctOUt^i

(1) MémotreS'jowmcnix du4uc de Guise.

Henri 11^ au surplus, se montrait « fort marry de voir 1q peine c où Guise se trouvoit, sachant bien que d'ailleurs il était assez « travaillé pour son service. » Il le faisait aussi très soigneusement informer de l'état des affaires sur tous les points hors de Metz, et du royaume même, et, lui témoignant ainsi sa satisfaction : t II me demeure très grand contentement de vostre f sage et prudente conduite en toutes choses, écrivait-il, je « m'asseure tant au bon ordre que vous donnez que j'espère € qu'ils s'y morfondront. »

Une pluie abondante était en ce moment (24 octobre) très défavorable aux assiégeants ; des sorties audacieuses les har* celaient continuellement, leur causaient des pertes et les obligeaient à modifier leurs plans d'attaque ainsi que la position de leurs batteries. Le 30 octobre, Guise lui-même, «avec c trente autres, leur alla donner l'escarmouche S > puis aprè§ un assez long combat, se retira en bon ordre sans autre dommage qu'un homme blessé.

Les ennemis opérèrent, le V^ novembre, un mouvement décidé vers la colline de Bellecroix*, et, passant la Seille le lendemain, ils allèrent se poster vis-à-vis la porte Saint-ThibautetcelledeChampagne; mais le prince de la Roche-sur-Yon , le duc de |Vemours, Horace Farnèse et Pierre Strozzi, s' étant mis à la tète d'une partie de la garnison, divisée en plusieurs troupes, et que devait soutenir le duc de Guise avec siX' cents chevaux, l^ur tuèrent beaucoup 4e monde, à h faveur des.

(1) Le siège de Metz, par B. de Salignac.

te Le vendredi de la Toussaint « Le duc d'Albe et sa compagnie,

M Est arrivé la Germanie • A Saiotr-Amou prèf nos fossés.

« A la belle croix de Messain, « G'estoit pour faire l'entreprise

« Pour faire grande ix>uefaerie ; « De reconnoistre nos fosséz. » « Se campant an haut des vignes {VieUU chanson de guerre faite par un adventurier de ffuçrre frqnçt^is. Brantôme.)

haies et des fossés dans lesquels on plaça des arquebusiers en embuscade.

Les moyens à la disposition du prince lorrain diminuaient pourtant déjîi; de sept pièces de canon, qui avaient fait feu, quatre étaient « tant crevées qu'éventées. » Il se proposait donc de ne plus mettre que demi-charge pour donner aux ennemis < plus de crainte du bruit que de l'effet » et de s'aider V des fauconneaux et autres petites pièces pour la déffence des « bresches et du fossé. »

Pendant ce temps, Albert de Brandebourg, dont les soldats désertaient faute de paye, effectuait son accord définitif avec l'empereur et informait officiellement le roi de son dessein de prochaine retraite en Allemagne. Son départ était envisagé avec trop de satisfaction pour qu'on songeât h l'entraver. L'évéque de Bayonne fut chargé de l'accompagner, afin de faciliter le passage de ses troupes, et le duc d'Aumale reçut ordre de le côtoyer, avec deux cents hommes d'armes et cinq cents chevau-légers, pour observer ses mouvements. Ce jeune prince, auquel les habitants adressaient continuellement leurs plaintes, indigné des ravages que, malgré ses remontrances, le margrave commit aux environs de Toul, pendant les quinze jours qu'il y demeura campé, ayant obtenu du roi un renfort de deux cents hommes d'armes, conçut le projet d'empêcher, par une déroute, Albert de joindre ses forces à celles de l'empereur et se décida à attaquer témérairement ce perfide ennemi, le 28 octobre*, au village de Saint-Nicolas de Lorraine, près Nancy. Conservant, au milieu de la mêlée et d'un feu nourri, une physionomie riante et assurée : c Mes compagnons et mes € amis, s écriait d'Aumale, bataille ! bataille ! » lorsque malheureusement, coupé par une manœuvra du landgrave de

(I) Commentaires de Rabutin.

DES DUCS DE GUISE. i81

Leiichtenberg, blessé de trois coups de pistolet, lattant avec un courage héroïque, mais insuffisant, contre des adversaires beaucoup plus nombreux, il sentit son cheval tomber mort sous lui et fut fait prisonnier. Plusieurs de ses principaux officiers, René de Rohan, en particulier, restèrent sur le champ de bataille, et l'évêque de Bayonne ne fut redevable de son salut qu'à la rapidité de son cheval. Ce prélat apporta la nouvelle de l'issue funeste du combat qui plongea dans Faffliction le duc de Guise et toute l'armée. François de Lorraine, au surplus, espérait faire « bien rachepter la rançon de son frère » à l'empereur avant son retour dans ses États, et il se consolait en pensant que d'Aumale ne s'était rendu t qu'après avoir esté « porté par terre et qu'on luy eust mis le pistoUet, le coc abattu « sur la gorge. •

Albert de Brandebourg, à la suite de cet avantage qui redoublait son orgueil, ne déguisant plus ses projets, était venu (iS novembre) joindre le camp impérial où il occupait, avec huit mille hommes et vingt pièces d'artillerie, l'abbaye Saint-Martin, au pied du mont Saint-Quentin, du côté du pont des Morts et de la porte du Pontiffroy ; et ses batteries, aussitôt établies, ne cessèrent, pendant une semaine, de foudroyer les remparts.

D'Aumale, jeune et digne rejeton d'une race illustre, s'était déjà signalé par divers exploits. A l'âge de dix-huit ans, il avait, on se le rappelle, vaillamment contribué à arracher des mains des Anglais son frère François blessé devant Boulogne ; envoyé sur les frontières de Picardie avec le duc de Vendôme, il s'était élancé des premiers à l'assaut du château de Contes, près Hesdin. Sa fâcheuse captivité allait le priver aujourd'hui d'une utile participation à la défense de Metz et d'un des rayons de la gloire dont le duc de Guise devait s'y couvrir.

Ce dernier avait, à la fin d'octobre, fait arrêter le compte de }a dépense occasionnée par la solde de la garnison de la place

3tô HISTOIRE

de Metz « et lieux circonvoisins, > et par le traitement des oommissaires et contrôleurs des guerres pendant tout le cours de ce mois; elle s'était élevée à la somme de cinquante-cinq mille sept cent quatre livres tournois.

U ne se passait pas un seul jour sans quelque action. Le 16» ce sont les compagnies du comte de la Rochefoucauld et du sieur de Randan qui poussent une sortie jusqu'aux tentes du duc d'Albe et ramènent un grand nombre d'ennemis prisonniers; le 19, celle du prince de la Roche-sur-Yon, se dirigeant par le pont des Morts, s'empare du maître de l'artillerie d'Albert de Brandebourg et de beaucoup d'autres impériaux. C'était ainsi que Guise communiquait à ses troupes une vigilance et une ardeur tour à tour sources et résultats de succès partiels, mais presque quotidiens. Lorsqu'il n'accompagnait pas ces détachements, il les attendait au retour, à l'entrée de la ville, pour les féliciter, pour louer leur valeur, et chacun trouvait dans un tel suffrage la plus belle récompense, le stimulant le plus puissant de ses efforts.

Ces brillantes sorties coûtaient cependant toujours des pertes, et les secours de l'art ne réussissaient point à guérir les blessés, dont une grande partie succombait. On allait jusqu'à supposer empoisonnées les drogues employées pour les panser. Guise, en conséquence, pria le roi de lui envoyer l'habile Ambroise Paré avec un approvisionnement de médicaments de choix. Saint-André et YieiUeville parviennent à séduire, moyennant quinze cents écus, un capitaine italien qui, d'accord avec quelques officiers de la compagnie du duc de Guise, introduit dans la ville, à minuit, à travers mille difficultés. Pure aipsî que l'apothicaire Daigne et leur bagage médical assez considérable pour former la charge complète d'un cheval iè poste. Paré se rend aussitôt auprès du duc de Guise, alors emehéy et s'acquitte epvers lui des commi^ions du roi doi|t il

DBS DUCS DE ÛUISE. m

apportait môme < une petite letfare. » Le due Taceueillè avee joie, prend soin qu'il soit bien traité et Vautorise à aller, dès le lendemain, transmettre aux princes et aux autres seigneurs les remerciements de Henri II « pour le devoir qu'ils avoient c fait et faisoient pour la garde de sa ville de Mets et Tassu- « rance qu'il le recognoistroit^ »

Les affligeantes nouvelles de la captivité de son frère et de la prise d'Hesdin par le comte de Rœui n'avaient nullement abattu le courage et la confiance de Guise, et, sûr de ses trouer pes, il fit savoir au roi, auquel il adressait presque journeller ment des rapports et dont il recevait, au moyen d'un double chiffre, des informations très fréquentes, que Metz pouvait, sans avoir besoin de secours, se défendre encore paidant six mois. U appréhendait que Henri II ne se laissât entraîner à des ouvertures d'accommodement, dont le marquis de Marignaa avait indiqué le désir, et il recommandait donc à son frère le cardinal d'engager le roi à se méfier de ces a paroUes venant « dû maistre qui prévoyoit que dans un mois il auroit fait le « pis qu'il auroit pu contre nous,et que s'il n*en venoità bout d a voudroit bien que l'on parlast d'aspoinctement, qui luy seru viroit à monstrer partout qu'il auroit eue la paix, les armes « en main. Que sy on lui refusoit, ce luy seroit un subjectd'apn peler à tesmoing tous les princes et villes de r^mpire du res* « fus que le Roy feroit de restituer et remettre en son premier « estât ce qu'il auroit usurpé sur eux, ce qui les obligeroit à 4» cracher au bassin et entretenir son armée. Il vaut mieux, « ajoutait*il, faire le sourd et attendre quelle fortune Dieii « nous donnera. >

Demeuré longtemps malade de la goutte, et d3ns la vive ftteote Au triompha» à Thionville, l'empereur avait enfin jugé

(i) Voyage d^Ambroise Paré à Metz.

m HISTOIHE

sa présence indispensable pour Flieureuse conciusion du si^e et s'était décidé à s'y rendre le 20 novembre. Charles-Quint, hors d'état de se tenir sur ses jambes, montait un cheval arabe; il avait le visage « fort pasle et défaict, les yeux enfoncez et la « teste et la barbe blanche. A sa venue il se feist une grandis- « sime salve d'arquebuses, artilleries ; le bruit desquelles fust « cause de faire mettre toute la ville en armes*. »

En attendant qu'il pût s'établir au château de la Horgne, derrière Saint- Arnoul , l'empereur se logea, près du duc d'Albe, dans une petite maison de bois construite à la hâte avec des débris de l'abbaye de Saint-Clément, c Beau palais , « dit-il lui-même, lorsqu'on m'y apportera les clefs de Metz ! »

L'ardeur de l'attaque redoubla dès lors ; quatorze mille coups de canon furent tirés en une seule journée, contre les tours de Ugnières, de Saint-Michel, de Yassieux et contre la muraille bâtie entre la plate-forme de Sainte-Marie, point le plus faible de la place, et la porte de Champagne. Ce terrible feu se prolongea pendant plusieurs jours, et le bruit en était tel qu'on prétend qu'il fut entendu jusqu'à quarante lieues de Metz, au-delà du Rhin. Dès la nuit du 25, en effet, les ennemis « vindrent à planter gabions devant la courtine de la porte» « Champenoise et la tour d'Enfer, et donnèrent commence- « ment à la plus espoventable batterie qui fut jamais par aven- € ture ouie*. »

La constance des assiégés était proportionnée aux efforts de l'ennemi. La garnison ne se contentait même point de se défendre contre les boulets et de réparer les brèches ; des sorties, organisées par le duc de Guise, continuaient à prendre, sous des chefs choisis, à tout moment l'offensive ; et nos troupes allaient chercher les impériaux jusque sous leurs tentes. Il régnait un

(1) Bref discours du siège de Metz,

(2) Idem.

DES DUCS DE GUISE. %êâ

anpresâenient général à sloscrire, dès la veBle, pour obtenir la faveur de faire partie de ces expéditions. Les traits particuliers de valeur .et d'intelligence militaire abondaient aussi, comme on peut le croire, dans de pareilles conjonctures. Un sergent de bande, entre autres, sa hallebarde à la main, suivi de cinq ou six soldats seulement, parvint à balayer une tranchée et à en chasser plus de trois cents bommies.

Depuis peu de jours, le duc de Guise avait remarqué que les ennemis renonçaient à leur première attaque pour diriger de nouvelles tentatives contre un point tellement fort^ entre Ici porte Champenoise et la plate-fonne Sainte-Marie, qu'on n'avait pas songé à abattre les maisons qui l'avoisinaient. On fit donc aussitôt diligence pour réparer cet oubli et pour construire, avec les démolitions c un gros mur de la hauteur d'un € homme. S'ils nous baillent des poix, disait Guise, nous leur « rendrons des fèves. »

Dès le 26 du mois de novembre, la vieille muraille est battue par une artillerie formidable qui la perce en trois endroits. Le lendemain, les efforts des assiégeants redoublent d'énergie , et, le 28, cette première défense s'écroule subitement dans le fossé, toutefois en t rendant la montée mal aisée pour venir à «l'assaut*.»

f (1) Ambroise Paré, dans son Voyage à Metz, raconte qu'une ruse du prince lorrain détermina ce changement d'opérations. Guise aurait, selon lui, écrit à Henri II, avec l'intention calculée de la faire tomber entre les mains de l'empereur, une lettre dans laquelle il mandait qu'en s'opiniâtrant à suivre le plan primitif Charles rendrait la levée du siège infaillible, mais qu'il y aurait lieu de craindre une issue toute différente si, par malheur, l'ennemi portait son attention vers un certain point subtilement indiqué dans la dépêche. Cousue, avec une apparence affectée de mystère, sous le pourpoint d'un paysan assez maladroit, cette lettre était destinée à passer sous les yeux du duc d'Albe, dont un poste ne manqua pas, en effet, d'arrêter et de fouiller l'infortuné messager, qui fut pendu. (2) Le siège de Metz^ par 6. de Salignac.

tH HISTOIRE

Les ennemis, à ce spectacle, manifestent par lenrs exclamations une joie vive et bruyante ; mais lorsque, en se dissipant, la poussière ne les empêche plus de reconnaître le rempart élevé de huit pieds an-dessus de la brèche, ils éprouvent « au-» « tant et {dus de fascherie comme ils avoient reçeu de plaisir à « veoir tomber la muraille *. » A leur tour les Français se met* <r tent à crier à ceux de dehors : «Au regnard, au regnard ! » et à échanger c mille injures » avec eux. Mais Guise fait aussitôt défense, sous peine de la vie, d'adresser aucune parole aux as*siégeants, de crainte qu'il ne se trouve quelque traître qui profite du tumulte pour leur donner des avis ; et ses soldats imaginent alors d'attacher au bout de leurs piques des chats vivants dont les cris aigres et discordants narguent les ennemis.

Afin d'augmenter encore la force de ce rempart, hommes, femmes, jeunes filles se mettent à travailler, la nuit comme le jour. Ceux qui n'ont pas de hottes emploient des chaudrons, despanniers , des sacs, « des linceuls^,» et tout ce qu'ils peuvent trouver pour porter la terre. Guise donne ses ordres avec une gaieté communicative et sème de toutes parts les encouragements. Il distribue à propos des choses obligeantes , des éloges ou des promesses de récompense, et, ayant rassemblé sur ce point tout ce qu'il y a de braves dans la ville : « Je me « réjouis, dit-il en montrant la brèche large de quatre-vingt- « dix pieds , je me réjouis de voir que les ennemis ont enfin « renversé cette barrière qui arrêtait votre valeur et qui leur « estoit plus utile qu'à vous. Il est bien juste qu'après que vous « les avez esté si souvent chercher jusques dans leur camp, ils « viennent du moins une fois recognoistre ceste ville qu'ils , « s'estoient vantés d'emporter si facilement. Voici une occa-

(t) Bref discours du siège de Metz, (2) Voyage d'Ambroise Paré,

DES DtICS DEGUISE.

« sion d'acquérir de la gloire qu'ils ne vous offriront pas sou- « vent. Profitez-en et apprenez à toute l'Europe, dont les yeux « sont maintenant ouverts sur vous» qu'il n'a pas esté imposc sible à un petit nombre de François d'arrêter un empcare^r « qui les assiégeoit avee trois armées et qui se vantoit de n'a- « voir pu estre arresté par les colonnes d'Hercule*. »

(1) AUusion à l'emblème adopté par Charles-Quint, savoir: deux colonnes ( allégoriques de celles d'Hercule ) avec le mot ultra, signifiant qu'il les avait dépassées en portant, au delà de Cadix, ses armes conquérantes en Afrique. Ronsard, dans sa vieille poésie, paraphrasant cet énergique discours, a imaginé de faire parler ainsi le duc de Guise, armé de toutes pièces et la pique à la main :

( Sus, courage, soldats, sus, sus, monstrez-vous or « De la race d'Hercule et de celle d'Hector : « Hercule, après avoir l'Espagne surmontée,

Vint en Gaule espouser la reine Galatée • Dont vous estes issuz : puis le Troien Francus

Seul héritier d'Hector, quittant les murs vaincus î D'Ilion, vint en France, et la race Troienne ' Mesla cent ans après avec l'Herculienne. i Pour ce, amis, prenez cœur, imitez vos aieux : > Encore Dieu nous aime, encore Dieu ses yeux « N'a détourné de nous ny de nostre entreprise*

Vous n'estes pas, soldars,

Ignorans de garder la brèche des rampars, Et les murs assiégés d^une effroiable bande, Encore il vous souvient des murs de la Mirande, Et de ceux là de Parme, et vous souvient aussi De ceux là de Péronne et ceux de Landrecy, Où tous nos ennemis qui nos forces tentèrent Rien sinon déshonneur chez eux ne remportèrent.

Courage donc, soldats, ne craignez point la mort ; La mort ne peut tuer l'homme vaillant et fort :

Tenez doncque bon ordre, et gardez vostre rang Pressez l'un contre l'autre et costéz flanc à flanc,

3gB HIStOlÀE

L'enthoosiastne est au comble; tout se prépare pour ia résistaoee la plus opiniâtre. Des artifices de toute espèce, des morceaux de fer, des fagots fadles h embraser, du plomb destiné à être fondu, de la chaux vive doivent pleuvoir ù la fois sur les impériaux s'ils pénètrent dans la ville. Les maisons sont percées de meurtrières pour y placer dès arquebusiers ; enfin les habitants réduisent, d'eux-mêmes, leurs rations de vivres et se ménagent soigneusement des ressources pour soutenir le siège jusqu'à la dernière extrémité.

Charles-Quint cependant fait porter ses troupes en avant ; mais, dès que celles-ci aperçoivent les Français sur la brèche^ et Guise à leur tête, elles reculent comme si déjà elles étaient attaquées, et ni prières ni menaces ne peuvent raffermir leur contenance.

« Pied contre pied fiché, et teste contre teste. « Bataillez bravement, et creste contre creste.

• Je parle à vous, soldats, mettez devant vos yeox - De nostre nouveau Roy les faicts victorieux :

• Comme il a démarqué les homes de la France

« Pour les planter plus loin par le fer de sa lance, ^ « Comme il a reconquis nos forts sur les Anglois,

• Et comme Luxembourg obéit à ses loix ;

« Et comme tout le Rhin effraie de ses bandes « Le confessa seigneur de ses eaux allemandes. « Vous souvienne, soldatz, en quelle adversité « Seroit réduite, hélas ! cette belle cité « Si vous la laissez prendre. . . . •

« Ne les fraudez donc point d'une telle espérance,

• Monstrant à l'Espagnol quelles mains a la France,

• Et que fortune, femme, aime mieux par raison ■ Un jeune Roy vaillant qu'un empereur grisou. •

(!) « Comment, playeg de Dieu, criait l'empereur, n'entre-t-on point « là dedans? Elle est si grande et si à fleur de fossé; vertu de Dieu, à quoi « tient-il ? » {Mémoires du fmréchal de VieUkvilU, liv. V.)

DES DDCS DE GCrSE. m

L'emperenr, qui s'était fait porter en litière aux premiers rangs pour animer les soldats par sa présence, navré de douleur par cet échec, donne tristement ordre de le reconduire à son logement, en s' écriant : c J'ai été autrefois suivi dans les c combats, mais je vois que je n'ai plus d'honmies autour de « moi ; il me faut dire adieu à l'empire et me confiner dans c quelque monastère; devant trois ans, je me rendrai cor- • délier. >

D'une autre part, en ce moment, la place de Toul était sommée d'ouvrir ses portes ; et le conumandant, des ClavoUes, répondait : « Qu'après que la ville de Metz auroit été prise, « qu'il auroit eu l'honneur d'être à son tour assiégé dans les c formes par l'empereur et qu'il se seroit défendu aussi long- « temps que le duc de Guise, on pourroit lui adresser une c semblable sommation, et qu'alors il verroit ce qu'il auroit « à faire. »

Les impériaux cependant, par de vives décharges d'artillerie, sondent le nouveau rempart de Metz, et, «le trouvant bien « ferme et très fort, se vont imaginer qu'il estoit impossible « si grande multitude de maisons avoir peu estre ruinées sans « que Dieu ou le diable y eussent mis la main^. » Pour parvenir à battre cet ouvrage avec succès, ils adoptent la résolution de s'emparer d'abord de la tour d'Enfer ; mais Guise, voulant empêcher qu'elle ne soit entamée, en fait aussitôt remplir la première voûte avec force débris et terres, et commence à conti*eminer les travaux des assiégeants. Il juge également opportun, pour inquiéter de nouveau ceux-ci, d'ordonner, le l**" décembre, une vigoureuse sortie par le pont des Morts et par le Pontiffroy. La Brosse, Saint-Luc et le capitaine Lanque l'exécutent à la tête de cent quarante hommes d'armes et d'une compagnie d'arquebusiers. En vue des trois camps, ils pous-

(1) Bref discours du siège de Metz, I. 19

990 HISTOIRB

sent jusqu'aux tentes du margrave de Brandebourg, 8*emparent d'un convoi considérable qui s'y rendait, le font entrer à Metz, et, dans cette brillante action qui coûte la vie à plus de deux cents ennemis, Brabanson, l'un des généraux de l'empereur, est blessé, ainsi qu'Albert lui-même, grièvement atteint d'un coup de lance par le baron de Torcy. A peu près en même temps, les troupes du margrave essuyaient, au village de Rougcrieules, de la part de Yieilleville, une autre défaite dont ce prince se sentit si violemment irrité qu'il fut sur le point de faire mourir de sa main le ducd'Aumale, son prisonnier, c Pour le moins il lui présenta la dague sur la gorgo, luy a disant avecques blasphèmes et opprobres qu'il estoit cause « que l'on avoit ainsi tué par plusieurs fois ses gens, sur Tes- « poir de le recourre ; mais il regnioit Dieu que si l'on y « revenoit plus, il le taiUeroit en pièces sans miséricorde et « le feroit crever à coups de pistoUe*. »

Le 2 décembre, Guise, soupçonnant à l'ennemi l'intention de livrer un vigoureux assaut, fit ranger toutes les troupes sous les armes, en bon ordre, et ne leur permit de se retirer qu'après que le duc d'Albe eut montré qu'il reculait lui-même.

Une embuscade préparée en dehors de la porte Maselle avait aussi été connue de Guise qui, pour en prévenir les résultats, ayant fait sortir toute la cavalerie, causa quelques pertes à l'ennemi. Ce fut le dernier acte important de la défense. La canonnade continuait bien encore, assez régulière, mais faible et sans effets. « On m'a asseuré, écrivait, le 5 décembre, le « duc de Guise au cardinal de Lorraine, qu'ils sont sous terre, « qu'Us la veulent miner; nous sommes en beaucoup d'en- « droits attendans et trouvons de l'eau presque partout qui «leur sera très contraire à leur entreprinse... Conclusion, « nous ne dormons pas plus qu'eulx; plus on va en avant et

(1) Mémoires du maréchal de FteiMwtJte, liy. V.

t se cognoist que ce vieillart^ est obstiné; mais j'ay espérance € en Dieu et aux gens de bien qui sont icy qu't/ n'y fera non € plus que devant Metz, qui est Fancien mot du pais. » Après le récit de quelques détails d'escarmouche : « Je vous supplie, « poursuivait-il, monstrer ceste lettre au Roy et luy présenter c mes très humbles recommandations à sa bonne grâce. Vous t en prendrez, s'il vous plaist, vostre part et monsieur le « connestable ; aussy le pouvez asseurer ses enfants estre en c bonne santé et que d'Anville sçait aussi bien porter la hotte « et mieulx qu'escripre... Nostre mère aura sa part de ceste f lettre et les très humbles recommandations de ses trois « enfants qui sont icy esquelles ne voulons oublier nos fem- « mes. Nostre frère d'Aumale a esté mené par les gens du « marquis en une de ses villes*. »

Or, la saison s'avançait, les mauvais temps et le froid menaçaient les impériaux qui, désespérant de prendre la place « par assaut ou autrement,» voyant leurs divers efforts échouer également contre le courage et la prudence de l'illustre général français, manquant de vivres, tourmentés par les maladies, affaiblis de plus d'un tiers, se décidèrent à abandonner leur entreprise le 26 décembre, le soixante-cinquième jour depuis l'arrivée de l'armée et le quarante-cinquième après que les batteries avaient commencé à jouer.

Le camp impérial fut transporté, ainsi que l'artillerie, de l'autre côté de la Moselle; et Charles-Quint, en prenant la triste résolution de cette honteuse levée du siège de Metz', ne put s'empêcher de s'écrier douloureusement : t Je vois bien « que la fortune ressemble aux femmes ; elle préfère un jeune • roi à un vieux empereur, i

(1) Charles-Quint. (2) Mss. Gaignières, v. 338, fol. 47. (3) « Ou le destin avoit son outre limité

« Contre les nouveaux murs d'une faible cité. • (Ronsard.)

Le duc d'Albe^ et le marquis de Marignan, colonel général de rinfanterie italienne, délogèrent la nuit, en silence, a pres- « que chassés de punition divine, avec deux feux seulement c pour signal^, > abandonnant toutes les munitions, les tentes même dressées ; et Guise, peu d'heures après, comme il faisait, selon sa coutume, le tour des murailles, s'aperçut, en jetant les yeux sur la position des Italiens, que celle-ci était entièrement évacuée.

La disparition des ennemis fut pour lui une satisfaisante et complète surprise, car la veille même il avait écrit au cardinal, son frère : < Ne me chantez plus par vos lettres que l'emf pereur doive desloger d'icy, et tenez pour certain que, s'il f ne nous trompe bien fort, tant qu'il aura de vie, il ne voudra € recevoir ceste honte d'en partir avant qu'il en voye la fin. »

Ce grand homme venait donc de sauver la France. Par sa constance dans un siège des plus mémorables il avait arrêté et forcé à la retraite la menaçante armée de cent vingt mille hommes ^ qui devait envahir le royaume !

Instruit aussitôt de ces bonnes nouvelles, Henri II lui exprime, le 7 janvier 1553, « l'ayse et plaisir qu'il en a eus et le « contantement qui lui demeure de ce digne et notable service, € en attendant qu'il le puisse veoir pour le lui déclarer plus € avant*.»

(1) « Il canona la ville Pespace de trois mois,

« Grand proffit il n'y fit ny trop grand désarroy ; « Dix-sept mille huit cent coups à la place il tira^ • Ëglise, tours, maison, plusieurs il esbranla. « Le cinquiesme devant Metz mit ses camps « Jour du mois de septembre ; au premier jour de l'an « Abandonna la place, son train et richesse « Pour le moins des deux parts tout à sa grand tristesse. • (Chronique contemporaine en vers, par Jean Beauchert.)

(2) Commentaires de Rabutin. (3) Voyage d'Ambroise Paré. ; (4) Mss. Gaignières, v, 405, fol. 89.

Albert de Brandebourg seul paraissait vouloir tenir encore et « garder la queue du loup*,» à Saint-Martin ; mais une pièce de canon, une coulevrine et quelques fauconneaux, placés (8 janvier) par Tordre du duc de Guise dans une petite île de la MoseUe, nommée le pré de l'Hôpital, au-dessous du pont des Morts, eurent bientôt déterminé le perfide margrave à suivre l'exemple du reste des troupes impériales 2.

Metz était totalement délivré ; plus. de trente mille ennemis avaient laissé la vie sous ses murs; un grand nombre de malades, à demi-ensevelis dans la boue, jonchaient le camp abandonné ; les soldats même qui composaient Farrière - garde étaient dans un état digne de pitié : ne pouvant se soutenir, ils se rendaient à merci. Le commandant d'une troupe de cavalerie espagnole, poursuivi par le prince de la Roche-sur- Yon qui voulait le forcer à combattre, se retourna subitement en disant : « Gomment aurions-nous la force de nous défendre? « Vous voyez qu'il ne nous en reste pas assez pour vous fuir. •

Tout en ordonnant des sorties, afin d'observer le mouvement de l'ennemi, Guise, saisi de compassion à ce triste spectacle, ne vit plus que des frères dans les malheureux que les éléments et la souffrance lui livraient. Son cœur magnanime fut aussitôt exclusivement occupé de multiplier les soulagements pour ceux qui pouvaient en profiter. Par ses soins, les moins désespérés furent conduits en charrettes à Thionville,

(1) Commentaires de Rahutin,

(2) « Pour conclusion ont levé

« De devant Metz l'artillerie « Et tout leur camp ont fait marché, « Qui leur est grande moquerie, • Le noble seigneur de Guise « Sur la queue leur fit aller « Grand nombre de cavallerie « Pour les apprendre à cheminer. » - {Chanson faite par un souldar)

les autres dans les hôpitaux de Metz, où ils trouvèrent les secours de rhabile Ambroise Paré S de son confrère Foës et de leurs aides ; tous les domestiques prisonniers furent renvoyés au duc d*Albe, avec l'offre de bateaux couverts pour le transport de ses soldats épuisés ; enfin les victimes reçurent une convenable sépulture.

François de Lorraine, agissant en véritable héros» faisait ainsi succéder aux efforts infatigables du courage, de l'activité, de la vigilance, les généreux égards et les effets d'une noble clémence, d'une pieuse humanité.

Au milieu de ce désastre, les trois camps étaient restés garnis de riches dépouilles; Guise en fit la visite ; puis, pour rendre à la protection divine de solennelles actions de grâces, il ordonna, le dimanche 15 janvier, une procession du clergé, des couvents, des collèges, à laquelle il assista lui-même, suivi t des princes, seigneurs et gens de guerre, en toute dévotion,» et qui se termina par un feu de joie où furent consumés les livres de la doctrine de Luther trouvés dans la ville.

La sollicitude du duc de Guise eut ensuite pour objet la destruction des ouvrages construits par l'ennemi, la réparation de la place, le rappel des habitants sortis pendant le siège, les dédommagements à accorder à ceux dont les propriétés avaient souffert, en un mot le rétablissement de l'ordre habituel. Sa prévoyance, au moment de quitter Metz , en embrassait encore tous les besoins.

Le 24 janvier, une revue générale fit passer sous les yeux de leur glorieux chef tous les braves qui l'avaient si bien secondé.

(1) Ce grand chirurgien, retourné à Paris immédiatement après la levée du siège, pour prix des services qu'il avait rendus dans cette pénible mission, reçut du roi, outre Faccueil le plus favorable, une somme de deux cents écus et la promesse de ne le «laisser jamais pauvre. •

( Voyage d* Ambroise Paré.)

DES DUCS DE GUISE. m

Des vides affligeants se laissaient pourtant remarquer dans les rangs : cinq cents guerriers avaient succombé; de ce nombre étaient La Palice, d'Orade, Marigny, l'ingénieur Camille Marin, Fayolles, Fonterailles, Roquefeuil, le l?aron de Trêves, Tinteville. Parmi les blessés, on comptait le comte de la Rochefoucauld, Buguenon, Clermont, Bourdeilles. Le capitaine La Faye, Vitry et quelques autres étaient demeurés prisonniers dans les sorties à aucune desquelles n'avait manqué le vaillant et heureux Navailles.

Pendant la durée du siège, retirée à Joinville avec sa bellemère, la duchesse de Guise attendait chaque jour impatiemment des nouvelles de son époux. Saint-André, de Verdun où il se trouvait alors, avait été l'un de ses plus actifs et dévoués correspondants, la tenant au courant de la santé du duc do Guise auquel il faisait passer ses lettres, de la marche des événements, du découragement des ennemis, enfin de leur départ.

Le cardinal de Lorraine aussi avait soin d'écrire à sa bellesœur et à sa mère ; il leur communiquait sa confiance dans le succès. « Vous verrez bientost monsieur mon frère, mandaitt il à Anne d'Est, de Gompiègne le 28 décembre, hors de la c prison où il est maintenant, et vous en puys donner parc faicte asseurance ou l'oppinion des hommes et les advis que c nous avons de tous endroitz seront faulx... Regardez si vous c vouldrés après avoir faict à Joinville quelque séjour venir à € Saint-Germain-en-Laye pour avoir moyen de le veoir plus c tost ou à Paris, tandis que nous y serons, affin de vous faire « veoir les maisons que j'ay là autour et celle que j'y ai nou* « vellement acquise et que je vous en mette moy mesmes en € possession... Croyez que quant il viendra la bonne nouvelle « que j'attends en si grande dévotion que je ne plaindray point « les courriers exprès pour vous en advertir et vous mander

m HISTOIRE

f ce qui me semblera vous devrez faire... J'ay esté à Meudon, c tandis que j*estoiz à Paris et vous supplie vous asseurer que < la maison estant achevée, comme elle se peult aisément, y c adjoustant certaines petites invantions que je y ay pansées et « nos testes et marbres qui sont à Paris, die est pour ne re- • cognoistre guères d'autres plus belles maisons en ce royaume, c ny plus sautantes un grand prince. J*espère avant quaresme- « prenant y tenir et vous et vostre mary, et vous verrez si je € suis bon prophette, et s'il y a faulte reprochés le moy. »

Deux jours après avoir fait ses adieux à l'armée (le 26 janvier). Guise partit pour aller recueillir les témoignages de la satisfaction et de la reconnaissance du roi qui « desiroit grant dément le veoir » et auprès duquel il allait être « le très c bien venu. »

« Afin que les princes, seigneurs et cappitaines qui sont de- « dans Metz et qui m'y ont faict service, avait mandé Henri II « au duc, sçachent le contentement que j'en ay, je leur escris « à chacun une lettre particulière pour les en remercier. J'es- « time et tiens sy cher ce service qu'il me sera en perpétuelle « mémoire. »

En effet, lorsque Guise reparut à la cour, le roi lui dit en l'embrassant avec transport et en le nommant son frère : « Vous f m'avez vaincu aussi bien que l'empereur par les obligations € où vous m'avez engagé. »

Henri II s'était aussi empressé de l'appeler près de lui, avec les plus flatteuses instances, afin de le consulter sur les opérations projetées pour cette nouvelle année , et il lui accordait, comme récompense utile à l'augmentation de sa fortune et k rétablissement de sa famille, le don des biens confisqués sur ceux qui soutenaient en Savoie le parti contraire à la France *♦

(t) Mâs. G^gnières, vol. 132, fol 5.

S' étant rendu au parlement, le 20 février, avec son frère le cardinal de Lorraine, Guise y fut solennellement remercié « du bon debvoir qu'il avoit fait pour la défense de Metz et « repoussement de Tarmée de l'empereur et pour le service « fait au roi et à la république *. »

On se livrait simultanément à des réjouissances publiques sur tous les points de la France, et, pour perpétuer le souvenir du haut fait d'armes qui en avait assuré le salut, on ne manqua pas de frapper diverses médailles, les unes dans le style antique, consacrant l'honneur du règne de Henri II et le mérite du duc de Guise*, d'autres inspirées par un esprit joyeux et satirique , tournant en ridicule la malencontreuse entreprise de Charles-Quint '.

Un pasquil latin, appliquant à tous les événements contemporains certaines phrases extraites de l'Écriture sainte, contenait l'allusion suivante à la glorieuse défense de Metz : Venit princeps mundi hujus et in me non habutt quicquam, c le prince € de ce monde est venu pour m'assiédger et de moy n'a sceu € avoir joissance *. >

Enfin, à l'occasion de cet exploit, le premier et dernier verset du psaume US furent ainsi paraphrasés : In exilu Caroli de populo barbarOf gloria Christo et régi Henrico.

A fade Henrici mota est Germania, a facie suorum princi-^ pum *.

(1) Extrait des registres du conseil.

(2) Une épître, en vers latins, adressée au duc de Guise, a célébré cette grande action. {Parisiis, apud Fredericum Morellum, 1560.)

(3) Voir V Histoire de France, par Daniel.

(4) Traduit par Pierre Hamelin.

(5) Mss. de la Bibl. nat», collection Maurepas, vol. 1.

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