LIVRE QtlÀTIllÈME. Il
si simple et si facile en apparence , qu'il propose dans ses Dialogues*
La plus forte de ces objections sera toujours la réunion si rare de talens^ de facilite, de connois* sauces et même de vertus , qu'exigeroit cette disposition habituelle à manier la patble sur toutes sortes de sujets , avec assez de force, d'attraits et d'onction , pour prom^er, peindre et toucher : car tel doit être le but de l'orateur , selon Fénélon lui-même (0.
G'ëtoit un beau spectacle, et rien ne donne peut-être une plus magnifique idée dé la religion, que de voir le précepteur des enfans des rois, l'auteur de Télémaque, celui dont l'esprit , la grâce, la fio^ce et insinuante éloquence avoit charmé la Cour de Louis XIY ; celui qni avoit étonné et souvent embarrassé Bossuet par la fécondité et la subtilité de son génie ; cet archevêque de Cambrai , dont le nom étoit en vénération dans toute l'Europe; Fénélon, en un mot, monter dans la chaire d'un temple rustique pour prêcher à des villageois de Flandre, dans un langage approprié à la simplicité de leurs mœurs et à la foiblesse de leur intelligence , et endescendre pour expliquer ensuite le catéchisme à leurs enfans.
(0 Voyez, au sujet de cette opinion de Fênclon, les Pièces Jufttficatit^es du livre quatrième, n.° II.
Il8 HISTOIRE DE TÈNÉLOIS^
Fénélon a montré, par tous les écrits qui nous sont restés de lui, qu il avoit assez d*éclat dans Timagination y d'instruction dans l'esprit, de sensibilité dans l'ame, de richesse et de facilité dans l'expression pour être orateur. Nous ne disons pas qu'il se fût jamais élevé jusqu'à la hauteur de Bossuet : il n'y a eu qu'un Bossùet : mais on voit, dans ces mêmes Dialogues sur VEloquenàe de la chairey où il se montre si sévère contre l'éloquence , combien il étoit pénétré du langage de l'Ecriture , de ce livre qui est la source et l'inspiration de toute éloquence.
« L'Ecriture, dit Fénélon (0, surpasse en naï- » veté, en vivacité, en grandeur, tous les écri- » vains de Rome et de la Grèce. Jamais Homère » même n'a approché de la sublimité de Moïse » dans ses cantiques, particulièrement le dernier, » que tous les enfans des .Israélites dévoient ap- » prendre par cœur. Jamais nulle ode grecque » ou latine n'a pu atteindre à la hauteur des j) psaumes; par exemple, celui qui commence » ainsi : Le Dieu des dieux j le Seigneur a parlée » et il a appelé la terre, surpasse toute imagina- » tion humaine. Jamais Homère ni aucun autre »• poète n'a égalé Isaïe peignant la majesté de Dieu, » aux yeux duquel les rojaumes ne sont qu'un
(i) Dialogues sur FEIoqueiicjc.
» grain de poussière ; l'unii^ersj qu'une tente qu'on }> dresse- aujourd'hui et qu'on enlèi^e demain, Tan- » tôt ce prophète a toute la douceur et toute la ^ tendresse d'une éclogue , dans les riantes pein- » tures qu'il fait de la paix ; tantôt il s'élève jusqu'à » laisser tout au-dessous de lui. Mais qu'y a-t-il, » dans l'antiquité profane, de cooxparable au ten* » dre Jéréniie , déplorant les maux de son peuple; 3» ou à Nalium, voyant de loin, en esprit, tomber » la superbe Ninive sous les efforts d'une armée in- » nombrable. On croit voir cette armée ^ on croit » entendre le bruit des armes et des chariots; tout » est dépeint d'une manière vive qui saisit l'imagi* >i nation; il laisse Homère loin derrière lui. Lisez » encore Daniel, dénonçant à Balthazar la ven- » geance de Dieu toute prête à fondre sur lui , et » cherchez, dans les plus sublimes originaux de D l'antiquité, quelque chose qu'on puisse leur 1» comparer. Au reste, tout se soutient dans l'E^ n criture ; tout y garde le caractère qu'il doit » avoir, Thistoire, le détail des lois, les desprip- » tions , les endroits véhémens , les mystères , » les discours de morale; enfin, il y a autant de » différence entre les poètes profanes et les pro- » phèteSy qu'il y en a entre le véritable enthou- » siasme et le faux. Les uns , véritablement ins- » pirésy expriment sensiblement quelque chose
I20 HISTOIRE DE FÉWÈLON,
» de divin ; les autres, s'efforçant de ^'élever au- » dessus d^eux-mêmes , laissent toujours voir en » eux la foiblesse humaine »•
Les extraits que nous venons de donner des Dialogues sur V Eloquence de la chaire, suffisent pour justifier le jugement qu'en a porté M. le cardinal Maury. On peut dire avec lui et en s*appuyant de son autorité (0, ce qu on doit les regar- » der comme le meilleur livre didactique pour les » prédicateurs 9 et que toutes les règles de Fart y s> sont fondées sur le bon sens et sur la nature ».
Cependant cet ouvrage, si estimé par un orateur qui s'est montré lui-même si supérieur dans tous les genres d'éloquence, n'étoit qu'un ouvrage de la jeunesse de Fénélon; sa modestie lui avoit défendu d'en apprécier tout le mérite ; il dédaigna de le faire connoitre et de le laisser imprimer pendant sa vie : il a fallu que le zèle éclairé de ses parens et de ses amis l'arrachât , après sa mort, à l'obscurité où il l'avoit relégué parmi ses nombreux manuscrits.