Féaélon aux
9 me demander ma pensée sur les bruits qui ont sapérieurs
» été , dit-on , répandus à Rome , quq la lenteur du ^^* «i«ion*
I» Pape à juger la question du culte de la Chine de Paris, 5
» impatientoit l'Eglise gallicane , et empéchoit la ^^ ^crT'
» conversion des hérétiques. J'ai répondu selon
i> ma conscience y et voici à quoi se réduit ma ré-
n ponse. Il me semble que le moins qu'on puisse
» attendre d'un Pape pieux , ferme et éclairé ,
» c'est qu'il ne voudra , par aucune considération
» humaine , ni prolonger le scandale / ni tolérer
» un seul moment l'idolâtrie si elle est bien prou^
» vée ; ainsi y f attends satis impatience sa déci-
M sion, le croyant également éloigné de toute
» précipitation et de toute lenteur. Il est naturel .
3» qu'il veuille Vassurer de la vérité des faits que
» les parties rapportent si diversement. Il s'agit
» des mœurs des Chinois , très- éloignées des
» nôtres^ et de l'intention que ces peuples ont
» en faisant les cérémonies sur lesquelles on dis*
» pute : il n'appartient qu'au juge de décider si
» les informations sont suffisantes ou non pour
» pouvoir prononcer. Pour moi^ Messieurs^ çui
ji ne connais ni les mœurs ni les intentions des
» Chinois j je ne sais ce qi^ilfaut désirer. Quand
;> le Pape aui^a jugé , je conduerai qu'il a trouvé
ig6 HISTOIHE DE FÉnÉLOir,
)» les faits suffisamment édaircis; quand , au con- » traire, il retardera le jogiement, je supposerai » qu'il n'aura point ti*ouvé les preuves concluant n tes. A. regard des hérétiques de France , je dois » les connoître , ayant été chargé de leur ins- 3» traction pendant toute ma jeunesse, tant à » Paris qu'à la Eocbelle et ailleurs. Je ne doute » pas que Iç grand éclat de cette affaire n'ait j» atth*é leur attention; mais leur disposition n'est » pas de chercher ce qui pourrcHt le ver le tean- » dale et faciliter leur réunion avec l'Eglise cad) thoUque : au contraii^e , ils seroient ravis de }i pouvoir dire h ceu): qui veulent les convertir, » que l'Ëglise romaine esX enfin convaincue , par » son propre aveu, d's^voir autoriaé, depuis en-* 9 viron cinquante ans, par le déoret d^un Pape, p ridolâtri^ manifeste des Chinois; mais leur crir » tique ne doit , ce me semble , ni avancer ni » retarder le jugement. // ne g'agU ^uc dujbnd V de àe cuUcj 4fm ne dait pas être toléré un seul p moment sUl e^t idolâtre^ et auçuel il faut bien p se garder de donner aucune atteinte pour corn- )> plaira avoi hérétiques, si les preuues de Vido^ ^} latrie h'qi^ rien de concluant. Voilà, Mes- » siom-ç , ce que je pense sans prévention ni par- M tialité : vous savez que j'ai toujours aimé et » révéré votre œuvre et votre maison. Je con*-
LIVKE QUÀTRIElir. I97
v serve pour vos pei^sonnes toute Testipie qui » est due à Tatre ladrhe et à votre piété ^ c est » avec ce sentiment très - sincère que je veux » être »
Le père de la Chaise avoit consulté Fénélon , et presque tous les évéques de France , sur cette même controverse des cérémonies chinoises, "et la démarche que MM. Tiberge et Briâàeier a voient faite auprès de lui > n'avoit eu pour objet que d'obtenir en quelque sorte sa neutralité entre eux et leurs puissans adversaires.
Fénélon avoit réprnidu an père; de la Chaise avec la même impartialité qu'aux directeurs des missions étranghrss^et sa réponse développe avec beaucoup de sagacité les rapp^ts délicats et intéressans que pouvait offrir Texameti de là ques* tion des cérémonie^ chinoises. II eût été sans doute à désirer que dans l'origine^ au lieu de la chaleur et même de f amertume que les deux partis avoient apportées dans celte discussion, ils eussent recherché avec la même sollicitude e,t le même calme que Fénélon toutes les considérations qui pou voient servir 1k expliquer , à itiodi^ fier, ou à faire proscrire l'usage de ces cérémonie^.
« Mon révérend Père, écrivoit Fénelon au père liciire de
j 1 ^1 • / \ • j Fënéloo au
a de la Chaise (0, puisque vous me pressez de . ^ ^^ j^
(0 L'original de cette lettre se trouve à la bib]iothèç[ue de la
198 HISTOIRE DE FÉKÉLOIly
Chaise. Sep- ^ jj^^ ^^ ^^^ jg crQ^g Jes bruits que vous m'as-
tembrei702. ^ * ' * ^
(Manuscr.) » surez qu oA répand à Rome; je vais le faire sin*
» cèrement. ,
» 1 .0 Je ne comprends pas qui est-ce qui a émt » à Sa Sainteté même que toute VEglise gallicane » sesoxdexfoit contrôle saint Siège , sur sa lenteur » à condamner les opinions des missionnaires dû ». la Chine j et que si elle ne cassoit promptement » le décret par lequel ÀLSXAjrnRE VII, pour/a-- » ciliter le progrès j ayoit réglé les cérémonies » quon poui/oit ou quon deuoit jr conserver, » cela causeroit toMqours le plus grand obstacle » qu'on troui^e aujourd'hui à la conversion des » hérétiques de France. Pour moi, je serois très* ». fâché qu'on crût que je suis soulevé contre le » saint Siège y sur la lenteur du Pape en cette » occasion ; et il me semble qu'on fait tort aux » autres évéques, quand on leur attribue un tel » sentiment. On connoit mal l'autorité de l'Eglise » mère et la sage fermeté du Pape, quand on » espère lui faire ainsi la loi. Il ne s'agit en cette » affaire , comme nous Talions voir , d'aucun » point doctrinal , mais seulement d'une très* », importante question de fait sur des missions
▼ille de Grenoble. Noiis n^ea avons en communication que depuis la publication de notre seconde édition de Viïistaire de
Fc'nélon.
V dont tous les ouvriers sont envoyés immédia- » tement par le saint Siège. N'est-il pas naturel » que le Pape règle ses propres missions? N'est-ce » pas le moins qu on puisse donner à un juge 21 dont le tribunal est si élevé ^ que de lui laisser » le temps qu il croit nécessaire pour instruire » exactement le procès qu'il doit juger ? Quoi- » que je demande tous les jours à Dieu qu'il 31 donne bientôt la paix à son Eglise, j'attends » sanis impatience que le Pape ait achevé ses in- 3p formations pour assurer la gravité de son ju- ]» gement.
» 3.** U ne s*agit point de condamner les opi- 9 nions des missionnaires de la Chine : oh ne dis- » pute sur aucun point dogmatique. D'un côté ^ » les Jésuites ne aboient pas moins que leurs ad-
V versaireSy que ce culte doit être retranché, s'il » est religieux. D'un autre côté, leurs adversaires » ne reconnoisse&t pas moins qu'eux, que ce culte » ne devroit point être retranché, de peur de » troubler tant d'Eglises naissantes, et de casser » le décret d'un Pape , comme favorable à Tido- » latrie , supposé que ce culte sojt purement » civil. Tout se réduit donc à une pure question » de fait. Les uns disent : un tel mot chinois signifie » le ciel matériel; les autres répondent, il signifie 9 aussi le Dieu du oieL Les un$ disent : voilà un
lOO HISTOIRE DE VÉHttON,
» temple ^ un autel et un sacrifice ; les antres » répondent: non ; ce n'est , suivant les mœurs et » les intentions des Chinois, qu^une salle, quune » table, et qu'un honneur rendu à de simples » hommes, sans en attendre aucun secours. Qui 9 croirai-je? Personne. Chacun, quoique plein de » lumière, peut se prévenir et se tromper. Les a zélateurs non suspects assurent qu'il faut une ^ très -longue étude pour bien apprendre U 9 langue chinoise. Les mœurs et lés idées de ces » peuples sur les démonstrations de respect, sont » infiniment éloignées des nôtres. D'ailleurs nous » savons, par notre propre expérience, que les » signes qui èJcpriment le culte religieux, peuvent » varier selon les temps et les usages de chaque 3) nation. Le même encens qui exprime le culte » suprême, quand on le donne à l'Eucharistie, » ne signifie plus le même culte dans le même » temple et la même cérémonie, quand on le » donne à tout le peuple et aux corps mêmes des » défunts. On rend dans nos églises, le Vendredi » saint , à un crucifix d'argent ou de cuivre , des )> honneurs extérieurs qui sont plus grands que 3) ceux qu'on rend à Jésus -Chinst même dans » TEucharistie , quand on l'expose sur l'autel. » L'officiant ôte ses souliers le Vendi^i safnt, et » tout le peuplé se prosterne dans la cérémonie
» de Tadoration de la croix. Ainsi on donne les » plus grands signes 'du culte en présence du » moindre objet , et Ton donnd d^ssigneâ du culte » qui r sont moindres en présence de Fobjet qui » mérite le culte suprême. Quel Chinois ne s'y » méprendroit pas s*il venoit à examiner nos ce- » rémonies? Les Pi^otestans même qui sont 8ix)m«« » brageux sur le culte divin , et qui auroient hor«* » reur de saluer en passant une image du Sauveur » crucifié y ont réglé néanmoins que chaque pro<>* >i posant se mettra à genoux devant le ministre » qui doit lui imposer les maiaà. Autrefois c'étoit » adorer une image que tlese baiser la main dei vaut elle -: adôtare n'est autre chose que ma" 3> Ttum ori admoifcre. Au)oui*d'hui un homme ne » sercit point , suivant nos mdsurs , censé ido- 3* lâtre , s*il avoit porté la main à ôa bouche de-t » van t un autre homme en dignité, ou devant son » portrait. Fléchir le genou est chez nous un signe » de culte bieîi plus fort que de baiser* simplement >5 la main pour 'saluer , et cependant la génu- » flexion est un honneur qu'on rend souvent aux » rois sans aucune crainte d'idolâtrie. Il est donc » évident partant d'exemples, que les signes du » culte sont paT eux-mêmes arf)itraires , équi- » voques et sujets à variation en chaque pays : » à combien plus forte raison peuvent -ils être
a02 filSTOIRÈ DE rttXÈLOKy
» équivoques entre des nations dont les mceari 3» et les préjugés sont si éloignes.
» Toutes ces réflexions ne prouvent point que D le culte chinois soit exempt d'idolâtrie ; mais :^ elles suffisent pour Satire suspendre le jugement » des personnes neutres. Elles ne donnent pas » gain de cause aux Jésuites, mais elles justifient » la sage lenteur , ou pour mieux dire, la conduite » précautionnée du. Pape. Que ceux qui savent » à fond la langue et les mœurs chinoises aient » impatience de vpir ce culte condamné, s'ils. le » croient idolâtre; pour moi qui ne sais aucune de » ces choses, je suis édifié de voir que le Pape veut ^ s^assurer sur les Ireux, par son légat, des faits » qui sont décisifs sur une pure question de fait« . » 3.oQuelle lenteur peut-onreprocherauPape? s> Il s'agit de casser un. décret d'Alexandre VU, » qui fut dressé après avoir ouï les parties, de » flétrir tant de zélés missionnaires comme fan- » teurs de l'idolâtrie , et de faire un changement » qui peut ébranler la foi naissante dans un si » graqd empire. Le Pape ne doit-il pas craindre » la précipitation aussi bien que la lenteur dans » une affaire aussi importante ? Que seroit-ce si 3» on venoit dans la suite à reconnoître avec évi- » dence , par un témoignage décisif de toute la » nation chinoise, qui expliqueroit sa propre
LlVaB QUATRIEME. Uo3
» langue, ses propres coutumes , sa propre inten- » tion , que le culte contesta est purement civil » et que la religion n'y a aqcun^ part? Que tea» roit-ce si le Pape paroissoit avoir cassé avec pré- » cipitation le décret de son prédécesseur, avoir )» troublé tant d'Eglises naissantes, et avoir flétri » sans raison tant de saints missionnaires 7 Que M diroient alors les impies et les hérétiques? Le. » Pape se consoleroit-il en disant : J'ai craint le » soulèvement de toute TEglise gallicane sur ma » lenteur? De pins, je ne vois aucune lenteur » daps tout ce que le Pape a fait. D'abord il a » voulu revoir ce qui avoit précédé son ppnti- » ficat, pour en pouvoir répondre devant Dieu et » devant les hommes. Cette précaution n'est-ell^ » pas digpe de lui? Ensuite il a choisi un prélat » pieù:^ et éclairé pour examiner à fond, sur les » lieux , une question de fait qui dépend des cou- » tûmes et des intentions dSk Chinois, infinifn^t 3» éloignées de nos préjugés. N'est-ce pas aller au n but par le chemin le plus droit , le plus court » et le plus assuré ? N'est-ce pas montrer, un cœur » exempt de partialité et d.e prévention ? Puisque » personne ne cherche. que l'éclaircissen^ent de » la vérité, personne ne doit. craindre le voyage » du légat qui va le découvrir sur les lieux. De I» quoi est -on en peine? L'figlise romaine n'at^
» tend cet examen que pour donner plus de poids » et de certitude à sa décision . Après avoir éclairci » le» faits décisifs y elle ne tolérera point un calte » idolâtre. Qui est^e qui veut être plus zélé ou » plus éclairé qu'elle ?
» 4*^ Peut-on dire sérieusement que la lenteur » du Pape à casser le décret d'Alexandre VII, est » le plus grand obstacle qu on trouve aujourd'hui » à la,conversion des hérétiques de France? Il est » vr&i que les hérétiques attendent avec impa- » tience cet exemple de variation de TEglise roi> maine ; mai& ils le font comme ils souhaitent » tout ce qui peut se tourner contre elle. Ils se- » roient ravis de pouvoir dire : Cette Eglise est 1? enfin convaincue par son propre aveu d'avoir » autorisé l'idolâtrie par un décret solennel. Au » contraii^^ fls seroient réduits à se taire, et le » scandale cesseroit, si on trouvoit dans l'examen » des faits, que ce culte est purement civil. Il est » vrai que s'il est idolâtre , il faut , quoi qu'il en » puisse coûter, arracher jusqu'à la racine d'unr » si grand mal. Je césserois d'estimer les Jésuites, » si je ne les croyois pas sincèrement disposés à >» sacrifier tout pour un point si essentiel à la re^ » ligion. Mais si on 'se trouve actuellement dans » ce cas extrême , il me semble qu'on doit casser » le décret d'Alexandre VII, comme on se fait
LIVilE QUATEIEME* 2o5
» couper un bras gangrené pour sauver sa vie. M U seroit même à souhaiter en ce cas , si je ne » me trompe, que le Pape usât d^une absolue » autorité pour faire exécuter sans bruit, sut les >i lieux , le changement qui seroit nécessaire ^ et J9 pour imposer un perpétuel silence en Europe à » toutes. les parties, de peur que les accusateurs » ne triomphassent des accusés, et que leur triom* » phe ne devînt, malgré eux, par coiftre*coup , » celui des libertins et des hérétiques.
» Enfin , mon révérend Père , si vous me de- » mandiex ce que je pense du fond de la question, » je vous répondrois que f attends d'apprendre » par la décision du Pape ce qu'il en faut penser, y II apprendra lui-même, par son légat, quelle est » la véritable intention des Chinois pour rendre » ce culte ou religieux ou purement civil, et » c'est ce que f ignore, •
» Plût & Dieu que les Jésuites et leurs adver- » saires n'eussent jamais publié leurs écrits, et » qu'on eût épargné à la religion une scène si » a6reus0. Plût à Dieu qu'ils eussent donné de » concert et en secret leurs raisons au Pape ^ et » qu'ensuite ils eussent attendu en paix et en » silence sa décision.
» Je suis toujours avec une parfaite sincérité , » mon révérend Père ^ votre. • • • ii • * .serviteur ».
aoÇ HISTOIRE 0£ TÈIfthOV,