‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai, composée sur les manuscrits originaux; (volume 2)Chapitre 31 sur 72 · LIVRE QVATRIÈMte. tàS'J · texte numérisé non relu

LIVRE QVATRIÈMte. tàS'J

» vrai désîr de nous contenter; mais il n^a eu » aucune culture d'esprit , et tout est à comment » cer. Quand les fondemens d'un sens droit et » d'un cœur sensible au bien ont été posés par la » main de Dieu , les hommes élèvent bientôt Té- - » dtfice. Je n'espère pas de pouvoir lui donner » toutes les façons dont il auroit besoin ; vous 31 savez combien ici elles vous ont manqué à vous- » même; mais vous savez aussi que c'est beaucoup )> pour les enfans d'avoir vu de près, des gens qui » cherchent de bonne foi la vertu et qui tâchent » de la leur rendre aimable »»

Un élève d*un genre bien dilSerent s'étoit of- XXXVIT. fert quelques années auparavant au zèle de Fé- ^^ ' * nélon , et $e montra digne d'un tel maître. Il ne s'agissoit pas de déposer , dans le cœur jeune et llexible d'un enfant , ces premiers germes de re*ligion qui se développent avec facilité à la faveur d'une éducation vertueuse , lorsqu'aucuns préju«^ gésj déjà enracinés y ne leur opposent de la ré^ ^stance. Il falloit ramener k la vérité un esprit perverti par les plus fausses idées , égaré par les efforts^ mêmes qu'il avoit tentés pour arriver à la. vérité y en se consumant dans de vaines et frivoles recherches; et qui paroissoit se complaire dans 3es illusions avec d'autant pltls de confiance^

Fénjêlon. Tom. m* 17

a58 HISTOIRE DE FÈlSÉhOS,

qa il se rendoit le témoignage d'avoir cherché de

bonne foi à sVclairer*

M. de Ram- André-Michel de Ramsay , chevalier baronnet nlloiu^ ^ ®^ Ecosse, issu d'une ancienne famille de ce royaume, avoit été tourmenté, par l'inquiétude assez commune dans le pays où il étoit né, de soumettre toutes les religions et tous les systèmes de philosophie au tribunal de sa raison.

Comme tous les esprits ardens et téméraires, 11 s'étoit vainement Consumé dans d'interminables discussions, qui n'avoient servi qu'à l'éloigner du but auquel il teûdoit. Cependant, comme il apportoit de la bonne foi dans ses recherches, elles l'aVoienl conduit assez facilement à recon- ' noître les erreurs de la religion qu'il avoit sucéç avec le lait. L'histoire impartiale de la réformation d'Allemagne et d'Angleterre l'avoit dégoûté de la doctrine de ces deux sectes : les emportemenfS de Luther et les passions honteuses de Henri YIII lui avoient paru contraires à cette sainteté évangélique qui doit annoncer une mission divine; et il àvoit trouvé que de pareils apôtres ne ressembloient guère à ceux que Jésus- Christ avoit envoyés pour convertir les nations. On auroit pu croire que ce premier pas vers la vérité auroit dû. le ramener naturellement à la religion que ces prétendus réformateurs avoient

abandonnée. Mais en secouant le joug de ses pre* miers maîtres , il avoit seulement appris à mépriser toute espèce d'autorité ; et Vaiitorité que TEglise catholique reconnoît comme le fondement de sa croyance y réyoltoit un esprit fier et indépendant. Il ne vouloit obéir qu*à la raison, c*est-à-dire, ne reconnoitre d'autre juge que luimême. II parcourut toute l'Angleterre et toute l'Allemagne ; il interrogea les philosophas et les docteurs les plus renommés de tootes les écoles et de toutes les sectes ; tous lui répondireût avec l'iiftrépide assurance d^avoir rencontré seul$ la vérité^ et tous étoient d'avis différens. Le résultat de toutes ces opinions contradictoires fut de le t:onduire du socinianisme à l'itidifférence de toutes les religions , et de cette indifférence à un pyrrhonisme universel en philosophie comme en théologie.

Mais ce scepticisme ne pouvoit reposer ni satisfaire son esprit agité; il sentit que cette raison, dont il étoit si vain et si fier, rencontroit sur chaque objet des obscurités impénétrable^, et que sa lumière foible et tremblante ne pouvoit suffire ni pour l'éclairer ni pour le diriger. Un sentiment irrésistible lui fit enfin reconnoitre la nécessité d'une révélation pour servir de soutien et d'appui à la foible intelligence des hommes. Il crut

26o HISTOIRE DE FÉNÉLON,

d*abord trouver des caractères suffisaûs d'une révëlatiou divine dans la profession de foi des Eglises calvinistes , dont la simplicité apparente sembloit moins blesser cette fière raison dont il étoit encore idolâtre et à laquelle il sacrifioit, sans s*en apercevoir ^ les inspirations d'un cœur «incère et vertueux. Il passa en Hollande ; il vit un célèbre ministre français réfugié (M. Poiret); ce fut en conférant avec un ministre pl-otestant que M. de Kamsay devint catholique. Il jugea que si les Protestans étoient obligés de reconnoitre Fautorité de la révélation pour les pdtnts de doctrine qu'ils ont empruntés de la religion catholique, TEgUse romaine peut se croire également fondée à s'appuyer sur l'autorité de cette même révélation , pour conserver les dogmes qu'elle a invariablement professés depuis l'origine du christianisme. Les seules difficultés qui lui restoient à résoudre se bornoient à l'examen de quelques textes d'un livre également reconnu comme divin par les deux communions , et dont le véritable sens ne pouvoit être abandonné à une interprétation arbitraire.

Il étoit dans cette disposition en Hollande ,

lorsque le voisinage de Cambrai lui fit naître le désir de voir, de connoître et d'interroger Fénélon sur les doutes pénibles qui tourmentoient

livue quathiêmb. 9j6i

son esprit. Le nom de Fénélon étoit aussi câèbre en Angleterre y en Allemagne et en Hollande , qu^en France , et ses vertus disposoient tous les (^urs à croire à sa parole. M. de Ramsay vint à Cambrai en 1709; il fut accueilli par Fénâon avec une bonté paternelle ; il lui ouvrit son cœur, et lui annonça le désir sincère de trouver auprès de lui la vérité qu'il avoit inutilement cherchée auprès de tant d'autres ; mais il ne lui dissimula pas la résistance qu'il opposeroit à ses efforts pour le convaincre, et le peu d'espoir qui lui restoit d'être convaincu.

Fénélon donna de justes éloges à sa candeur et à sa franchise , lui promit de s'ex,pliquer avec la méme.^incérité , et s'en reposa sur le secours du ciel y bien plus que sur ses propres lumières j^ pour le succès de l'œuvre qu'il entreprenoit. Il invita en même temps M., de Ramsay à loger cbez^lui, pour être plus à portée de s'entretenir sur ces grandis questions , dans les intervalles que ses occupations lui laissoient..

Ce fut sans doute une disposition particulière de la Providence qui offrit à Fénélon ce premier moyep de disposer le cœur du nouveau prosélyte, à recevoir avec plus d'attrait ses instructions* II étoit iqipossible que le spectacle habituel d'une vie telle qufi celle de Fénélon ne commençât par

a6a HisTOiRB de féivélon,

inspirer à M, de Ramsay une prévention favorable pour la religion y dont un évéque au&si vertueux étoit Torgane et le ministre^

M. de Ramsay a rendu lui-même compte an public des entretiens qu^il eut avec Farchevéque de Cambrai et de l'heureuse révolution qu'ils opérèrent dans son esprit , en fixant invariablement toutes ses incertitudes. C'est dans le récit qu'il nous en a laissé, qu^on trouve un trait remarquable qui peint les violens combats qu'il eut à soutenir avec lui-même , dans ces momens terribles de doute et d'anxiété , et qui confirme ce que nous avons déjà dit de la sincérité avec laquelle Fénélon avoit adhéré à la condamnatioti de son livre, ce Dans le temps de cett^ agi- » tation extrême, écrit M. de Ramsay, j'eus une » tentation violente de quitter l'archevêque de » Cambrais Je commençai à soupçonner sa droi- » tare j il n'y avoit qu*un seul moyen de sur- » monter tnes peines , c'étoit de Ai en faire la » confidence. Je lui demandai donc une audience >i secrète ; il me l'accorda : je me mis à genoux » devant lui , et je lui parlai ainsi : Pardonnez, » Monseigneur, h V^cès de me^ peiner : votre » candeur m'est suspecte , et je ne saurois plus » vous écouter a\^ec docilité. Si VEglise est in^ » faUtièle, vous ûi^ez donc condamné la doctrine.

» du pur amour en condamnant voire liure des )i Maximes des Saints; si vous n'aidez pas con- )i damné cette doctrine^ votre soumission, éioit » Jeinte. Je me vois dans la dure nécessité, de » vous regarder comme ennemi ou de la véritç ^ ou de la charité. A peine eus-je prononcé ces » paroles , que je fondis en larmes. Il me releva^ » m'embrassa avec tendresse et me parla ainsi ; )> L'Eglise n'a point condamné le pur amoi^r en » condamnant mon Hure ; cette doctrine est enr » seignée dans toutes les Eglises catholiques; » mais les termes dont je m'étois servi pour Vex- » pliquer n'étoient pas propres pour un ouvrage

» dogmatique. Mon Hi^re ne vaut rien; je n'en » fais aucun cas ; c^étoit Vavorion de mon esprit » et nullement le fruit de l'onction du cœur: je » ne veux pas que vous le lisiez ». On conçoit facilement combien tant de candeur dut ajouter de poids aux raisonnemens et aux preuves dont Fénélon appuyoit Fautorité des décisions de TE-

glise. n falloit bien qu il portât au fond de son

cœur la conviction de rinfaiUibilité de ce juge

Suprême > puisqu'il appeloit sa propre condami-

nation en témoignage de la soumkûon due à son

autorité.

' Les travers de M. de Ramsay ne Favoient point

conduit jusque contester l'existence de Dieu; et

2r64 HISTOIKE DE TÈlUthÙV,

ce premier fondement établi amena facilement Fénëlon à le convaincre de la vérité de la religion catholique.

C'est dans les éants de M. de Ramsay lui-même que Ton doit chercher le résultat des longs entretiens qu'il eut avec Fénélon pendant six mois , et qui finirent par en faire un catholique aussi ' éclairé qu'humble et soumis : il conserva , jusqu'à la fin de ses jours ^ cette tendre vénération pour la mémoire de l'archevêque de Cambrai; et il entretint constamment avec tous ses atnis, ses parens , et surtout avec le marquis de Fénélon ^ son petit-neveu , les relations les plus intimes. U semble même qu'il ait eu la pensée et l'espérance de perpétuer sa reconnôissance , et de s'honorer lui-même en attachant son nom, autant qu'il étoit en lui, à celui de Fénélon. Ce fut dans cette viie qu'il écrivit, en 1728, une f^ie de Fénélon, la première qui ait paru, et dans laquelle il fait entrer, avec trop de détail peut-être , le récit de ses rapports personnels avec l'archevêque de Cambrai. Lorsque le marquis de Fénélon publia, en 1717, la première éditiou authentique du Télémaque*j il plaça à la tête un discours de M. de Ramsay, sur la poésie épique, dans lequel l'auteur adopte les opinions singulières de Lamotte sur la poésie en prose , question aussi sub-

Liva2 QUATniibiic. â6S

iile que frivole , qui se réduit à une dispute de mots f et qui est aussi indifférente au mérite réel du TéUmaquej qu'à la gloire de son auteur.

Le nom seul de Fénélon , long-temps après sa mort, protégea M. de Ramsay dans une occasioi^ bien remarquable. U n'avoit jamais fait mystère de sa conversion 4 la religion catholique ; il Tavoit même solennellement proclamée dans sa vie de Fénélon j imprimée en 1723. Il avoit ensuite été chargé de l'éducation des princes^ fils de Jacques m de la maison de Stuart; et les intrigues, dont les petites Cours ne sont pas plus exempte^ que les grandes , Tavoient forcé d y renoncer. U fit un voyage en Angleterre , en 1730 , avec un sauf-conduit du roi Georges II f il y fut accueilli avec distinction comme l'élève et l'ami de Fénér Ion. Ce titre lui valut l'honneur d'être reçu membre de la société royale ^e Londres ; il parut dé-» sirer, quoique catholique , d'être admis au nombre des docteurs de l'université d'Oxford, ce qui étoit sans exemple depuis la réforme. Le comte d'Ar* ran , frère du duc d'Ormond et chancelier de l'université d'Oxford, écrivit à cette académie, après avoir pris les ordi^es du Roi, pour l'autoriser à recevoir M. de Ramsay commQ docteur honoraire; mais, le jour même de l'installation, deux membres de l'université formèrent opposition , et

^66 HISTOIRE DE FÉnÉLOUy

firent valoir contre lui sa qualité de catholique romain y et son ancien titre de gouverneur des enfans du prétendant. Le docteur King, principal du collège, de Sainte^Mftrie d'Oxford ^ prit alors la parole; il évita adroitement de rappeler les rapports, personnels que M.' de Ramsay .avoit eus avec des princes ennemis de la maison régnante d'Hanover. Il se borna à faire Féloge des ouvrages de M. de Ramsay^ qui respirent les princâpes les plus purs de la vertu et de la morale ; enfin , pour étouflêr en un seul mot toutes les oppositions et toutes les réclamations, il s*écria (0 : Je vous pré-* sente Véïèi^e du grand FénUon;. ce seul titre répond à tout : quod instar omnium est ^ Fenelonii magniarehi'prœsulis Cameracensis alumnumprœ* sento vobis.  ces mots, presque toutes les oppositions cessèrent , et M. de Ramsay fut admis à la pluralité de quatre- vingt^nq voix contre ^dixsept ip).

xxxvm. Nous ne devons pas oublier de compter au DuP.Lami. nombre des amis respectables avec qui Fénélon èntretenoit une correspondance habituelle , le përe Lami C^), religieux bénédictin. Nous avons

(0 Mannscrits.

(>) M. de Eamaay mounit à Saînt-Germain-en-Laye le 6 mai ^74^9 ^^ de 57 ans.

W Dom François Lami, né dans le diocèse de Chartres, en

LIVKE QUATRIEME. aGj

parmi nos manuscrits un grand nombre de leurs lettres ; et celles de Tarclievéque de Cambrai attestent la confiance avec laquelle il le consultoit sur les sujets les plus intéressans , et le prix qu*il attachoit à son opinion et à ses sentimens.

Le père Malebrancfae, comme nous Tavons diëjà dit, avoît hasardé dans son Traité de la Nature et dé la Grdce, des idées singulières qui furent vivement combattues par Arnauld , et qui parurent même si dangereuses à Bossnet et à Féné- Ion, qu'elles auroieni attire sur ce célèbre oratorien une censure publique et solennelle^, si la modération de son caractère et la pureté de ses sentimens n'eussent été un préservatif contre lés écarts de son imagination. Le père Lami, qui passait pour celui de tous les religieux bénédictins quiécriifoiile mieux en français j publia quelques écrits contre le Traité de la Nature eide la Grâce; le père Malebranche se crut obligé d'y répondre ; et cette opinion d'un homme aussi paisible et *aussi modeste que Malebranche , prouve assez qull jugeoit le père Lami un adver*

i636, quitta la profession des armes pour entrer 4ans la congrégation de Saint-Maur, où il fut reçu en i65g^ à Tàge de a3 ans. Il est connu par plusieurs ouvrages estimables, parmi lesquels on distingue son Traité de la oonnoissance de soi-même^ en 6 voL in-i2. «^

aSS BISTOIftC DE TtstLOS,

8afi« capable de l'entendre et digae de le corn- Uttï«.

Mais les supérieurs de la coDgrégation de Saint- Maur, qui voyoient avec peine s'eng^er entre un de leurs religieux et un écrivain aussi justement célèbre que le père Malebranche, une controverse dont il étoit difficile de prévoir les suites, imposèrent silence au père Lami. Il est vraisemblable que Malebranche ne fut pas instruit de cette circonstance, puisqu'il contioua à écrire contre son adversaire pour la défense de son système. C'est à cette occasion que Fénélon hmre di mandoit au père Lami : « Je ne comprends pas ■3>.i'c.i7M. j, comment le père, Malebranche veut écrire i> contre un auteur à qui on a fermé la bouche. » L'amour-propre, bien éclairé sur ses intérêts V (s'il y en avoit un tel au monde), suffiroit pour u ne prendre jamais un si mauvais parti. Je vous » trouve fort heureux de n'avoir qu'à vous taire » en obéissant ».

Il ajoutoit dans une autre lettre (0 : « C'est 3t peu pour un chrétien d'avoir raison ; un philo- M sophe a souvent cet avantage j mais avoir raison, M et souffrir de passer pour avoir tort, et laisser » triompher celui qui a tout le tort de son côté, » c'est là vaincre le mal par le bien.. .. On fait plus

tIVRE QUATRIÈME. 269

» pour la vérité en édifiant^ qu'en disputant avec vt ardeur pour elle. Prier pour les hommes qui » se trompent ^ vaut mieux que de les réfuter ».

On a reproché à Fénélon de s'être abandonné avec trop de facilité aux illusions d'une perfection chimérique , et d'avoir donné trop de confiance à des personnes qui s'étoient présentées à lui comme prévenues de grâces extraordinaires. Mais ses lettres mêmes au père Lami nous font voit* toute la 'sagesse et toute la fermeté avec laquelle il combattoit cette disposition dans ceux qui y avoient trop de penchant. Il ne néglige pas même de peindre les circonstances extérieures qui induisent souvent en erreur les imaginations vives et pieuses, en tran3formant en réalité de simples apparences. L'homme le plus difficile sur les opérations extraordinaires de la grâce y ne pourroit qu'être satisfait des explications simples et naturelles qu'il emploie pour prévenir l'illusion. Cependant c'étoit dans le secret d'une correspondance intime y et en écrivant à un religieux respectable, trop porté peut-être à ce genre de spiritualité dont on avoit fait un reproche à l'archevêque de Cambrai , qu'il s'efforce de reo tifier les écarts de son imagination , en le ramenant à des idées plus saines et plus exactes.

Maiis on doit observer en même temps combien

270 HISTOIRE DE FÊTUéhOVy

ces conseils de la raison sont ennoblis et sanctifiés par le caractère religieux et la profonde con* viction de la toute-puissance d'un Dieu qui se manifeste quand il lui plaît et comme il lui plaît. Lettre de « H n'y a que les sens et les passions du corps p. Lami, 3o * 9"^ amortissent les opérations de notre ame en nov. 1708. j, cette vie à Tégard de Dieu , quand notre vo-

(Manuscr.)

» Ion té tend uniquement vers lui. La mort qui » rompt tous nos liens , nous met dahs Fentière

» liberté de voir et d*aimer En attendant

» cette pleine délivrance , tout ce qui impose » silence aux passions tumultueuses, à l'imagina- » tion volage et aux sens qui nous distraient , » sert beaucoup à nous occuper de Dieu, lors- » que notre vrai fonds est tourné vers lui, La » nuit même est très-propre à ce recueillement; » aucun objet extérieur n'interrompt ni ne par- » tage alors notre attention. Ainsi, quand' Hmar » gination se trouve calmée par une suspension » des choses qui l'agitent , on peut éprouver une » très-paisible et très - profonde union d'amour D avec Dieu sans aucun donr miraculeux. Je ne 3> dis point ceci pour exclure les grâces extraor- » dinaires ; à Dieu ne plaise , je n'en veux nul- » lement juger; mais je croirois que sans aucune » impression miraculeuse, la grâce ordinaire, u quand elle est forte , et quand Famé est mise

LlVUfi QUATRIÈME. 37I

» en liberté y comme je viens de le dire , peut » suf&re pour produire une très-grande occupa- 3) tionde Dieu et dé ses mystères ».

Le père Lami mourut à Saint-Denis, en 17 1 1 , âgé de soixante-quinze ans. «Il fut regretté , tant » pour les lumières de son esprit que pour la >i bonté de son cœur^ la candeur de son carac- » tère et la pureté de ses mœurs ».

On ne peut douter que Fénélon^ qui avoit si long -temps entretenu avec lui une correspondance de confiance y de goût et d'amitié, n'ait donné des regrets sincères à sa mémoire. Il put se rappeler alors une réflexion aussi sensible que , religieuse, que Ton retrouve dans une de ses lettres au même père Lami. a Notre situation est Lettre de » triste^ mais la vie entière n'est que tri^êsse, et p^^^^ ^^ » il n'y a de joie qu'à vouloir les choses tristes que août 17 10.

^. . (Manuscr.)

» Dieu nous envoie ». ^ '

La réputation de Fénélon attira en France plu- XXXJX. sieurs étrangers illustres, que le seul désir de le naïQuirini. connoitre et l'ambition de mériter son amitié conduisirent à Cambrai. Nous devons compta: parmi eux le célèbre cardinal Quirini(i), si recommandable par sa vaste érudition et par les

(0 Ânge-Marîe Quirini, noMe vénitien, né en 1680, d'abord religieux bénédictin, ensuite évéqne de Brescia , cardinal et bi« bliotliécaire d« Vatican , mort le 9 janvier i 'j5$, Agé de jS ana.

dcj;

37^ HISTOIRE DB F^NÉLONy

^pialités encore plus précieuses de soa ame et de son caractère.

Le cardinal Quirini avoit plus d'un rapport avec le cardinal Sadolet, si connu dans le sei* ûème siècle. L'un et l'autre furent chéris et respectés de leurs contemporains par leur goût poxu: les sciences et les lettres y par leur attachement sincère à l'Eglise dont ils étoieni les principaux ornemenSy par la douceur ^ Findulgence et la charité qu'ils montroient à ceux mêmes dont ils combattoient les erreurîT. L'un et l'autre séparoient les personnes des opinions , et possédoient le talent d'adoucir la controverse sans en affoiblir la force. Les auteurs protesians ont comblé d'éloges le cardinal Quirini , comme les auteurs luthériens ne cessèrent de vanter la douceur, la modération et l'urbanité du cardinal Sadolet. Le cardinal Quû^iniy encore simple religieux , voulut parcourir toute l'Europe pour connoitre luimême tous les savans distingués de son temps. U possédoit à fond les ouvrages de tous les écrivains célèbres qui vi voient alors, et il vouloit les entretenir pour s'initier au secret des travaux dont ils s'occupoient , avant m4me que le public pût les apprécier et les juger. Il quitta l'Italie, dont il avoit conquis par sa vaste érudition tous les trésors et toutes les richesses , et il visita F Allemagne,

L17RE Q|9ATAi£UE. 5|y3

lemagQe^ la Suisse, h HoUaodé ^ T Angleterre et la France. II s'arrétoit partout où il y avoit un homme célèbre à entretenir ou un manuscrit précieux à consulter ; il se croyoit i*ëcpmpen$é de tant de soins et de peines par le bonheur d'avoir ttcquis un ami de plus, , ou d avoir fait une découverte utile à la religion et aux lettres.

On peut bien penser qu un homme qui met* toit un empressement si estimable à connoitre tout ce qui méritoit d'être connu ^ désiroît pa»* sionnément de voir Fénélon. Nous avons dit que le cardinal Quirint avoit beaucoup de conformité avec le cardinal Sadolet , dont la mémoire étoît encore chère à tous les amis de la vertu et des lettres. Nous pouvons ajouter que la mémQ conformité se retrouvoit entre Fénélon^ et le cardinal Quirini, par les grâces de leur esprit^ Furbanité de leurs mc&urs f et cette douceur inaltérable qui leur concilioit les suffrages des adveb* saires mêmes de l^glise romaine. Le cardinal Quirini a con^gné dans la relation de ses voyages les plna petits détails de ses rapports avec Fénélon y tant il attachoit de pHx aux témoignages d'estime et d'affection qu'il reçut de l'archevêque de Cambrai.

« Je regardois X') > dit* il; Cambrai comme le

(<) Cameracensis arbsBelgici mei itineris lùeta ultitoa futurs,

Fékélon. Tom. m. i8

ft^4' HlfiTOIHE DE FÉNIÊLON^

» prindpsj but de tous mm voyages en France;: » je ne craindrai pas même d'avouer qtfec'étoit^ ih vers ce seul point , ou* plutôt vers le célèbre* n^Fënélon^ quej'ëtois alors si vivement attiré )»»dans un^ royaume que j'avois déjà parcouru;. iK Avec quelle sensibilité ^ avec quel attendrisse* » ment je me rappelle encore la douce et tendre »: familiarité avec laquelle ce grand. homme dais^.gnoit m'entreteniiv et recherchoit même mon. » entretien y quoique son pellais;fût»aIors rempli » d'une foule de généraux français et. d'officiers

eam quoque, si dixero, fuisse, qiUB prae reliqais omnibus in eà' regione jam lustraiis desideria mea ad se pcrtrazit et rapult^ |)rofecto non-meatiàr. In monasterio benedicUnoniiQ > qaod sancti sepulchri dicitur, dÎTersatos^ assiduus tinmen fui apud Feneloniumarcliiepiscopum^ ipsoid à me incredibili comitate postulante, quàmvis eo tempore, oppletae forent ejùs œdés pri- Boarii^ copiànun ductoribus, et magnoperé ipsum occaparent' OBkiîgenae bumaititàtis officia , qosB ineosdem conferri^Bollicité' satagebat. Haerent mjBmoriae meie argumenta omniai qnae à prae-^ suie illo narrata, seu disputata siûentibus aurlbos captayi, et praetereà quaenam ea fuerint, oculis meis fidem nunc etiam faciant plures ejusdèm liciersey quibus nihil stat pretiosios ia seriniis meis; Nam pr» se femnt siiigula earumycarba egreginm^ animuii^> qao ifle ferebatur ad cathoUcam eansan^ adversùs errores Jansenistarum tnendam. Aliquas ex iis litteris ad me dédît, dùm Lutetiae morarer» alias dùm in Italiam rediturus per Gallias iter haberem. [Commentarius Hûtoricus de rebus perténéntibur àd Ang,-Mariame«srd. Quirinum* Brixià, e&typls Joaimié Ma-* ria Riwardi, 1 749* )

» en chef envers lesquels il remplissoit tous les » soinsde la plus magnifique et de la plus génévreuse hospitalitëé J'ai encore présentes à ma » pensée toutes les graves et importantes réfle-^ »- xions qui faisoiënt le sujet de nos entretiens » et de nos discussions ; mon oreille recueilloit »' avec*avidité toutes les paroles qui soitoient de i> la bouche de Fénélon ; ses lettres sont encore 3> sous mes yeux y et attestent la pureté de ses yh sentimens et la sagesse de ses principes ; je les » conserve parmi mes papiers comme le trésor* « lepliis précieux que j'aie au monde. U suffit de » lire celles qu'il m'égivit pendant mon séjour à 1» Paris ou en Italie, pour reconnoltre quel fut vt son aiâour pour l'Eglise et son zèle contre lA » nouvelles doctrines ». .

Le cardinal Quirini rapporte ensuite quelques* fragmens de ces lettres , qui ne démentent point rôpinion qu'il en donne ni le prix qu'il y attachoit.

« Etant à Versailles (0 , écrit le cardinal Qui- )i rini/le hasard- me mit à portée -de lii*e à un- » ministre une lettré^ que je veoois de recevoir

(0 Breyi universani aatam peryasit nostri illius coUoquii tain or,* et litteramitt eamm snmtna^ quod ibidem complures pri* mores Fenelonius sui nominis singnlarem in modnm studiosofl haberet^ quorum soilicet animis nibil offensionis in«tillaTerant tarbaB adverràs ipsum ante nonnuUos annos coortœ ex TeUma-' chi primùm libro , deindé ex Mortuorum Dialogis, ac tandem ex quietLnni doctrine. {Ibid.)

AJ^ HISTOIftB SX TtwithOVf

n de Fénâon^ Le btuit s'ea répandit à la Cour^ » et toutle mobde s'empressa de tn'eii demander a deft rdpies ; tant étoit grande la vtfn^ration I» t|te*aTOieat coosetYée pour <5e prâat les preiB ttitit personna^ d'ahe Gour où on n QiM)it t» plus proiix^ticer son nom en public^ depuis que % la publi^âoii du Télémm^, des Diahgues » «bir 3fwtSi, tst Fafiaire du quî^isme atoient p ^jndté contre lui éè A \i<>lentes tempêtes «^

Le cat^inal Qairisi »'a pas tnéme craint de rapporter a^vec la plus toudbante candeur quelque lettres de Fënâon^ oè TardieTéque de Gam* hrtÀ se joue «veo autant jà^ dâicatecise que de gràee ^ penchant peut-- être exoessil qui ¥tn^ tPaînoit vers des étu:des et de^ connoissaaoes plus propres à nourrir la vanité kumaiae, qu'à entretenir dans un cœur i^Ugieux le goût* des vérités graves 'et sérieoses dé la religion.

n ïe prie Dieu ^ ëcrivoit Féntfkfla (0 au père « Qàiriniy qu'il tôu^ remplisse de son esprit de a simplicité et ^ force ^ afin que voufe ne suivies 4^ ni votre goàt naturel ^ ni votre curiosité pour tt la science , ni le plaisir de l'esprit , ni celui de » la société avec les personnes savantes , mais à l'enfance de la«ci^lie et la folie de la croix : D nos iftuki pPù^ter Chrisimm , «i»r wtiem pf»* n dentés în Chtùlù*

(«)Eni7i3.

« ITall^ï donc pas ^ugniejAter U noff)]:>re df » ces g4ot\e& péniiti^^s ^t «wiiii:^^ qufi 1» sçf^of

» ei^ (0; mnîs i^auri iiA9i*v<^«5 .d<^^ p^v^h^ 4^ i^i» » yôi> pour appreii4r# %nx lu>mme% % ^ xwom^ D et à étr^ pauvre d'fii^rît%*MM QuittQ^ft tout œ >» qui n'est que cupi<mt<i> qu oroimimt d*eflpril (^i 1» Pepui3 qtie la ProYideo^o ma mpoi4 de» da- ^ voira sacrés y 99 me plaçant an rang d§a pra-

» miers pasteurs de TEglise, j'ai renPflQ^ Il cas j» douces distractioq» qui &x^sA auU^foi^ \» dé- » Uces de ma jeunes ^ et ja me pprm^t^ ^ peiuç » de parcourir qii^lq^'ouvrage de U^l4i*^tVi*«^ n lorsqu'il toutd^e squs ma xuai^ »•

Le cardinal Quiriiii a|wtQ ^) ; ^ Que )Qr«q<^'iI a aut li^ oatte lettre de Féi^^oi^, il prit «!▼?« Jtjijr » mdma Tengageni^t d'd|r^ âd^ «1^3^ s^go» iof^ a piratioQ^ qu'alla reQffirmoit % i^ 1«9 ^dwtej: » conuue une règle inyiiri^liAie dqt^s Iç çUoix de » aea étod^, et de 3e défendra de c^ esprit; t)e V curiosité 31 de çeU^ o:](tré«aa ^idaiir pAW les

i^) SmI peetleaqiuim nihi curamu» e8€l«î«»tiflirini «natan imposim estj, oma^ iU« d^Uiw hfS^^ 4» oyftùb^^ Uk ^} vif wmfi ipsam codicem inveniam, ( ibid. )

(3) £à lectà epistolâ , mecam ipse pepigi sapîentîssimos , cçnl^ bus illa referta erat, sensus» toto vit» me» tempore nornue loco, mihi litteramm stadiis yacand esse ^ebere. Integram ipsam re-

titfbo, qaod aliU qçaqao» utiMp 019 4a<!aa9ai» «fsf 9<Wt

«obrietasy in eocUo&locaÎAculcata.

278 QISTOI&E DElFélfÉLÔNy

» sciences humaines ^ dont Fattrait trop vif Ta- » voit peut-étreséduit etn'avoit pas échappé à » la pénétration de Fénélon : il croyoit même, » en publiant cette , lettre de Tarchevéque de » Cambrai y rendre service à tous ceux qui ne » savcQt pas assez se prémunir contre une passi sionsi séduisante, ni observer cette Qiodération » nécessaire pour diriger les penchans les pliis «estimables ».

y;^^ Nous offrons sans doute un singulier centrale y

Du mare- qq plaçant à la suite du cardinal Ouirini, dont

chai de Mu- *^ . . ^

^q|i. la vie paisible fut entièrement consacrée à des

recherches savantes et à des études utiles /uti personnage tel que te maréchal de Munich , dont Télévationetla chute également éclatantes, ont marqué la place dans l'histoire parmi les grandis favoris de la fortune et les grandes victimes de l'ambition : ilfalloit donc que Féndon eût daris le caractère, dans le commerce de la société et dans toutes ses formes extérieures,* un attrait bien puissant pour réunir , dans un sentiment commun d'amour et d'^admiration pour lui, les hommes qui avoient le moins de rapport eàtre eux par les goûts ^ les mœurs, le caractère et la profession.

L'étonnement augmente encore, quand on pense que le maréchal de Munich (0 n'avoit que

(0 Burchard Gtiristophe , comte de Bfnxiich ^ né dans le comt^

Liv&s quathième. a'jg

ivingt-^neufanslorsqu il fut à portée de €onnditre Fënâon. Engagé au service des enuemis de la France, il £aX fait prisonnier à la bataille de Denain et conduit à Cambrai; ce fut là que, mal* gré -sa jeunesse et malgré son gaût presque exclusif pour la profession des arm^s qui fbrmoit «a passion dominante , il puisa , dan^ ses entretiens avecFénélon, et dans le spectacle habituel de ses vertus , cette admiration passionnée^dont il aimoit à entretenir la Cour de Russie /et qu'il transporta jusque .dans, les déserts de la Sibérie. Un ami et un compagnon d'armes du maréchal ^e Munidi (Oa^écrity qu'au milieu des vicissi^ ^udes de la vie la plus oragctiise, ce général si Sb^ meux par ses campagnes de la Crimée et se& \it> toires contre JesTurcs, par le ponv^xir^^il exerça long«)temps k la Cour de Pétersbourg , par son exil de vingt ans au fondde la Sibérie^et par le retoi}r glorieux qui suivit une si longue disgrâce, aimoit encore y dans les «deiaiièrs temps de sa vie, à ^rappeler les jours, hei^^eux qu'il avoit passés dans^sa jeunesse auprès de Fénélon ,. et semblent se reposer des agitations de sa Longue carrière., par le récit des traits et des vertus dont il avoit été 'témoin à Cambrai.

d^Oldémboiirg, le 9 mai i682| mort !• Soetobce 1767, 4gé de

84 9LJÏS,

(>) Voyez les Mémoifes cLelilaïutein^ sar la Riusie, tome u, pages 19» 99, 93.

28o HlJTOi&E BE rÉHÉLON,

^^^' Comment ne compterions-nous pas encore ^n

De Jacques

m. nombre des «dmirateors de I^éhélon , un person-

nage d'un :rang bien plue éievé q«e le maréchal de Munich^ nn prince qui n'ouvrit les yeax à la lumière que pour devenir la victime de celte es^ pèœ de fatalité qui s^étoit appesantie sur sa race depuis tant de générations. Jacques III ^ fils de lacques Ily cjiassé à FAge de cinq mois du- palais de ses pères^ qu il ne devoît plus revoir , et ez>clus dès le berceau dHm trône oh il ne devoit jamais monter, offrait à son siècle un grand exemple des vicissitudes humaines^ dont le souvenir a déjà cédé à la présence de la plus épou«vantable'de toutes les çatastxH^hes. fi servoît dana les armées françaises sons le modeste titre de cbe* ualier de Sainin-Gearges, et c^erchoit à mériter au moins Testime des ennemis de sa maison, en s'honoretnt dans la profession des armes. Le désir de voir, deconnottreet d'entendre Fénélon^ Fat^ tira à Cambrai pendant la guerre de la succession d'Espagne. Un témoin il) de lairs entretiens noua en a conservé le récit. Le respect pour le m^heur n'a jamais emprunté un lai^agie plus auguste et plus sacré, et jamais la sagesse n'a présenté des con^ seils plus conformes à la situation d'ui^ prince dont la destinée flottoit encore entre Tincertitude et Fes*

(0 M. d9 Ramsay-. ( Vo^e« les Pièces justifiçatiifes da liyre quatrième, n.» IX. )

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