HI8TÔIAB DB FÉNÉLON
Si Louis Xiy eût pu se persuader que les maximos de Féntflon étoient le$ plus justes et les plus vraies , il étoit assez grand par son ame et son caractère pour l'en récompenser au lieu de l'en punir. Louis XIV avoit toujours approuvé et m^me encouragé le zèle austère des ministres de la religion ^ qui lui avoient adressé les vérités les plus fortes avec le respect dû à son rang ; mais les vérités de la religion , appliquées à la morale , sont simples , daires et incontestables, et ce prince étoit profondémeilt religieux. U n'en est pas de jgà^vfxe des principes de gouvernement et des maximes de la politique ; elles sont si variables çt si mpbiles dans leur application ^ la théorie en est quelquefois si séduisante , et la pratique si difficile et si délicate, qu'on doit moins s*étonner que Louis XIV , qui régnoit avec gloire depuis quarante ans , se crût plus habile dans l'art de gouverner, que Fénélon qui ne pouvoit avoir ni la même connoissance des hommes ni la même expérience des affaires. U se seroit peut* être borné à regarder l'auteur du Télémaçue comme i^n esprit cJàmériçue, si cet auteur n'eût pas été le précepteur de son petit-fils ; mais il devint à ses yeux ingrat et dangereux^ parce qu'il lui parut avoir oublié ses bienfaits et méconnoitrç les' vrais principes du gouvernement*
LiVaiS QUATRlÀttC. SI
Il fat malheureusement entretenu dans cette prévention par tout ce qui Tapproclioit et qui avoil part îi sa confiance. On peut observer, dans un mémoire particulier, que madame de Main^^ tenon écrivit, pour M. de Chamillard, peu de temps après que le Télemaçue fut devenu pu-^ blic (en 1699), qu'elle ne partageoit que trop cette fâcheuse prévention contre F^nélon. M* dé C3ialnillard, appelé au ministère par lé crédit de madame de Maintenon, avpit prié sa bienfai* trice de lui servir de guidé dans un pays où il étoit encore si étranger et si nouveau , et de lui faire connoître son opinion sur les différens ministres qui composoient alors le conseil de Louis Xiy . On trouve , dans ce mémoire , ces expressions si remarquables par la justice qu'elle rend à M. de Beauvilliei's et qui prouvent que , si elfe ne lui avoit pas entièrement rendu sa confiance et son amitié, elle ne cessa jamais d'avoir pour lui une sincère estime ainsi qu'un véritable respect pour sa vertu, a Les conseils de M. de » Beauvilliers ne peuvent jamais vous être nuî- » sibles ; il a Fesprit merveilleusement droit ; il » aime véritablement l'Etat et abhorre tous les » conseils violens. Le Roi , quoique les dernières » afiâires ( du quiétisme ) l'aient refroidi , est ena> core plein d*estime pour lui ; mais il a des
x> amis dangereux, je dis M. de Beauvilliei^s »
U est facile de deviner quels étoient. ce5 amis dangereux que madame de Maintenon. indique sans les nommer, lorsqu'on sait que M. de Beau- \iUiers ne voyoit ^personne à la Cpm*, et .avoit concentré toutes ses habitudes et toutes ses affeclions dans^sa famille et dans ses relations intimes avec Fénélon.
Madame de Maintenon ^..aflectoit même d'annoncer hautement qu'elle ne pouvoit pardonner à Tarchevéque de ^Gambrai d'avoir . composé le Télémaque; et ses amis particuliers se croyoient autorises à alléguer ce motif, pour se dispenser de solliciter son rappel à la Cour. Fénélon écrivait au duc de Chevreuse, en inoi (0 : « Je sais ^ que M. de Paris (le cardinal de Noailles) a dit » au curé de Versailles ( Hébert ), qu'il faisoit ses » efforts pour me faire rappeler h, la Cour, et » qu'il y auroit réussi sans Télémaque, qui a ir- SI rite madame de Maintenon, et qui Va obligée » à rendre le Roi forme pour la négative. Vous » voyez que ce discours, qui vient de vanterie » sur sa générosité pour moi^ n'a aucun rapport » avec ses procédés personnels à mon égard : il » ne peut que me craindre et vouloir me tenir D éloigné. Mais il voudroit rassembler les dçux
(0 Manuscrits.
LITAÊ QTTÀTÎilEME. 23
» avantages : Tun y dé faire Thomme généreux » pour se justifier vers le public sur mon affaire ^ » et me rendre odieux en se justifiant;' l'autre , » d'être généreux à bon marché , et de ne rien 3»^ublier pour me tenir en disgrâce ».
Ne seroit-il pas pei^mis de penser que madame de Maintenon élle^^méme cherchoit à' couvrir la répugnance qu elle auroit eue à se retrouver à Versailles avec Fénélon^ du voile honorable de son respect' poUr le Roi. Plus elle affectoit de se montrer irritée contre .FauteuF d'un ouvrage où elle supposoit Louis XIY outragé , plus elle élcii-* gnoit l'idée qu'on pût la croire embarrassée de revoir un homme qu elle avoit elle-même sacrifié. Quoi qu'il en soit , il paroit qu'elle conserva jusqu'au dernier mpment cette prévention contre Télénuujue^ et que cette espèce de malveillance contre Toiivragé survécut à la mort de 'Fauteur et à celle de Louis XIY lui-même. Lorsque le' marquis deFénélon, petit-neveu de Farchevêque de Gambirai, fit paroitre eai^i^ la première édition corréëte du TéUmaque^ madame de Câylus, qui n'avoit jamais dissimulé son admiration pour Fénélon, en pi^ésencé même de inàdàme de Main-^ tenon , sa tante , s'empressa de lui offrir la lée-' ture de cette édition, épurée de toutes les fautes que h précipitation et Fignorance des premiers
a4 HI3T0IRE DE VtVIÈt.OS,
Lettre de imprioieurs y avoient mêlées. Madame de Main*
in&d&iiie de -, « , . «
Maintenon à tenon. lui répondit asscz sèchement : 9l Je ne me madame de j, soucte point de lire Télémaque ».
Il étoit difficile que Louis XIV ne se o^t.pas personnellement attaqué , lorsqu'il Toyoit tqitt ce qui lui étoit le plus cher et qui avoit le plus de part à sa confiance ^ se montrer encore plus sensible que lui-même à une pareille injure. Dif* férentea ciixonstances contribuèrent encore à eùr venimer le cœur de ce monarque contre Fénélon et contre ses mas^imes^ L'admiration géhérale de toute TEurope pour Télétnaque; Tempressement de toutes les natipns à le traduire dans leur ]an«* gue ; la persuasion où parurent être les puis* sauces rivales de Louis XIV, ou raffectatiûu qu'elles mirent à supposer que Fénélon avoit voulu faire la censure de ce prince , achevèrent de' lé convaincre que l'auteur du Télémaque étoit un ennemi de sa gloire et de sa personne* Lorsque dans les derniers temps de son règne ^ les armées ennemies , maîtresses de toute la Flandre y i|e parurent respecter que les terres de Fénélon y lorsqu'au milieu des horreurs de la guerre^ elles s'arrétoient dans leur marche triomphante pour protéger les fonctions paisibles et religieuses de l'archevêque de Cambrai, Louis XIV eut peut-être la foiblesse de regarder comme une in-
. LIYRI ÇVATRIÈHE. ^5
suite à sa gloire cet hommage édatant renda à la vertu d'un de ses sujets.
On peut se faire une idée de Topinion que Ton avoit généralement de la prévention de Louis XI V centime Fauteur du Télémaçue, par les précau-^ lions que le duc de Bourgogne , son élève , étoit obligé de prendre pour entretenir avec lui une correspondance souvent interrompue et toujours gênée. Nous avdns la première lettre qu'il lui écrivit depuis sa retraite de la Cour, après une absence et un silence de quatre ans : elle peint en même temps la tendre reconnoissance du jeune prince pour son précepteur^ le singulier ascendant du précepteur sur son disciple ^ quoi* qu'il eût été arraché bien jeune encore à ses leçons, les sentimens religieux dont M. le duc de Bourgogne étoit profondément pénétré, et l'é* tonnante dépendance où Louis XIY avoit su maintenir toute sa famiUe par le seul respect de son nom et la seule crainte de lui déplaire.
(c Enfin y mon cher archevêque, je trouve une ni- » occasion favorable de rompre le silence oii fat ^ |^ ^^ ^^ » demeuré depuis quatre ans. J'ai souffert bien Bourgogne k » des maux depuis ; niais un des plus grands a j^c. 1701. » été celui de ne pouvoir point vous témoigner ce ( Manuscr. ) » que Je sentais pour vous pendant ce temps j et » que mon amitié augmentait par vos malheurs
sk6 msToini^ de TiÊfathOvif'
» au lieu d'en être refroidie. Je pense , ayec un » vrai plaisir^ au temps oii je pourrai vous re^ » voir; mais je crains que ce temps ne soit encore » bien loin. Il faut s'en remettre à la volonté de- » Dieu y de la miséricorde duquel je reçois tou- » jours de nouvelles grâces. Je lui ai été plusieurs » fois infidèle depuis que je ne vous ai vu ; mais il » m'atoujôurs fait la grâce de me rappeler à lui , » et je n'ai, Dieu merci, point été sourd à sa » voix. Depuis quelque temps , il me paroît que » je nxe soutiens mieux dans le chemin de là ver- » tu ; demandez - lui la grâce de me confirtnér 3» dans mes bonnes résolutions, et de nie pas per- » mettre que je redevienne son enncfmi, mais de> » m^eBseigner hii^méme à suivre en tout sa sainte » volonté. .Je continue toujours à étudier tout » seul, quoique je ne le fasse plus en forme de- » puis'deuxans, et j'y^iî plus de goût que jamais. » Mais rien ne me fait plus de plaisir que la mé— » tap^sique et la morale , . et je ne saurois me » lass€»L^ d y travailler. J'en ai fait fluelque^ petits » ouvrages , que je voudrois bien être en état de 3» vous envoyer, afin que vous les corrigeassiez, » comme vous ^fàisiezv autrefois à mes thèmes. ^ » Tout ce que je vousdis n'est pas bien de suite,' » maisiLn'importe guère. Je.ne vous ^irai point » ici combien je suis révolté moi-même contre
. LIVRE QrÀTRIÈME. "^ 27
» tout ce qu'on a fait à votre égard ^ mais il faut » se soumettre à la volonté de Dieu , et croire » que tout' cela est arrivé pour notre bien. Ne a> montrez cette lettre à personne au monde, ex- 3> cepté .à r-aibé de Langeron, s^il est actuelle^ a> ment à Cambrai, car je suis sûr de son secret; D et faites-lui mes complimens, Fassurant que 3» Tabsence ne diminue point mon amitié pour » lui. Ne m'y faites point non plus de réponse , 1) a moins *<fue ce ne ^soii par quelque voie très^ i» sûre, et en mettant votre lettre dans le paquet » de jH. de Beauifilliers , comme je mets la » mienne ; car il est le seul que faie mis de la » confidence, sachant combien il lui seroit nui- » sible quon le sût. Adieu , mon cher archeçé" » que f je vous embrasse de tout mon cœur, et ne » trouverai peut- être de bien long- temps Voc^ » casion de vous écrire. Je vous demande vos » prières et votre bénédiction ».
Louis.
Nous avons la minute originale de la réponse de Fénélon. «Elle renferme les exhortations les" plu» tendres au^eune prince, pour FaSermir dans ses sentimens de religion ; mais il n*y mêle aucune réflexion sur tout ce qui s'étoit passé depuis quatre ans, ni sur toutes les injustices
a8 ' BISTOI&E DB FéNJteZfy
qu'il avoit éprouvées y et dont il étoit encore la victime , il termine sa letti^e par ces seuls mots : « (0 Je ne vous parle que de Dieu et âe vous ; » il n'est pas question de moi. J*ai, Dieu merci;, » le cœur en paix; ma plus rude croùt est de D. ne vous point voir^ mais je vous porte sans » cesse deuant Dieu dans une présence plus in* » time que celle des sens. Je donnerais mille » vies^ comme ime gouUe d*eau, pour vous voir » tel que Dieu vous veut »• ^
Telle étoit cette correspondance que M. le duc de Bourgogne et son y0rtueu< instituteur étoient obligés de voiler des ombres du mystère par respect pour les préventions de Louis XIV $ elle auroit peut-être suflSi, s'il en eût eu con- Doissance , pour le désabuser des idées sinistres qu'on lui avoit inspirées contre l'auteur du Te^ lémaque.
La prévention de Louis XIV contre ce livre était si connue ; on craignoit tellement d'offenser son oreille en prononçant seulement le nom de Télémaquej qu'après la mort même de Fénélon, seize ans après la publication *du Téléma^ue, lorsque ce livre étoit répandu idans toute l'Europe y et traduit dans toutes les langues , M. de Boze y qui succéda à Fénélon à l'académie fraur
, iO Maniucrits.
çaise, n*osa parler du Télémaque dans son dis-cours de remerdtment à racadémie , et dans Yé^ Idge dé 'Farchevéque de Cambrai , ni M. Dacier, directeur de Tacadémie y dans sa réponse à M. de Boze : cVtoit au mois de mars 1 7 1 5 ^ Louis XlV fégnoit encore.
On nous dispensera sans doute de justifier Fé» nâon d'une imputation aussi odieuse que celle d'avoir vpulu faire la satire d*un grand roi dans un ouvrage écrit pour son petit-fils. Le caractère et la vertu de Fénélon suffiroient pour repousser un pareil soupçon , quand même nous n aurions pas les preuves lés plus certaines qu il n'a~ pu eik avoir nî Tintention/ ni la pensée ; les faits méme^ résistent à cette supposition. Les rédacteurs de la Bibliothhtjfue britannique ont observé , avec raison^ quil n'avoit pu composer son Tétémo' gué quà une époque oîi il jouissoit encore dé la faveur , et où il occupoit à la Cour la place la plus honorable ; dans un temps où Louis XIV {laroissoit le distinguer p^ les* témoignages d*es« timeles plus flatteurs , et Télevoit aux premières dignité^, de TE^îse. Fénélon n'a cessé de professer, dans toutes les occasions, un véritable at-» tacbement pour ce prince ; et la veijUe même dé $a mort ^ dans une lettre oh il déposa Texpressionr de se& derniers sentimens, il proteste solennelle-
3o VISTOfUB DE TÈViLOTSp
ment <c çuUt a toujours eu pour la personne de » Louis XI V^ et pour ses vertus^ une estime et un » respect profond. Sans doute,* ajoutent Tes ré- » dacteurs de la Bibliothèque britannique, on » doit croire sur une déclaration' de cette nature ^ un évêque , un évéque comme M. de Cambrai, » et un évéque mourant )>«^
U semble en effet qu'une déclaration solennelle dans ces derniers momens où Ton ne peui plus être inspiré par aucun motif de crainte oii d'espérance , où Ton n'a plus rien à attendre nr à redouter des rois de laten^e^où l'dn est près decomparoitre devant le seul juge qui lit dans les cœurs , devroit toujours être acceptée comme un témoi-
gnage delà véri4;é;mais4es hommes sont si inconséquens dans leurs jugemens , qu ils se flattient de la sm^prendre plus facilement dans lès* momens où Ton est ému par la passion ou conduit par Tintérét. Ceist surtout dans les correspondances secrètes et intimes de Tamitié^ <pi'ils cherchent à démêler les véritables compressions de la haine, de l'estime ou de faifection.
C'est parce- que nous rétrouvons Fénélon toujours fidèle à la r«connbissant)e envers LouisXIV, dans ses lettres les plus confidentielles, que nous sommes convaincus qu'il n'eut jamais la pensée
d'ofienser la gloire d'un prince dont il hohbroit